Muriel Louâpre, L’ère anthropocène: pour en finir avec la fin de l’histoire, 2015

Entretien avec Jean-Baptiste Fressoz

 

Résumé

De crise environnementale en prédictions anxiogènes, le discours apocalyptique est devenu un genre contemporain en vogue, non sans analogie avec ce qui a pu se passer au XIXe siècle alors que s’imposait l’idée d’une autonomisation de l’homme vis-à-vis de l’histoire naturelle. Pour l’historien des techniques qui a réédité, avec François Jarrige, La Fin du monde par la science d’Eugène Huzar, la redécouverte de ces discours oubliés fait comprendre surtout les phénomènes qui ont permis l’occultation des donneurs d’alerte – et de questionner leurs avatars contemporains. La théorie de la modernité réflexive, en particulier, quand elle justifie la création d’une technonature, prolonge et célèbre cette séparation. Or si nous sommes bien entrés dans une ère postgéologique, l’anthropocène, dans laquelle l’action humaine transforme la planète à très longue échelle, reconstituer les « grammaires environnementales » du passé permettrait de mieux comprendre ce qui se joue dans la crise environnementale contemporaine, qualifiée ici de « fin du monde slow motion »

 

Et si la fin de l’histoire signifiait la réintégration de l’histoire humaine à l’histoire naturelle ? L’introduction du concept d’anthropocène, qui définit une nouvelle ère « postgéologique » où la planète est transformée par l’homme, ouvre la voie à une redéfinition des relations entre l’homme et la nature, tout autant que des temporalités. Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences et des techniques, revient sur les implications historiographiques et politiques de l’événement anthropocène.

 

Muriel Louâpre : Vous avez écrit un livre placé sous le signe d’une catastrophe, L’Apocalypse joyeuse [1]. Pourquoi avoir choisi un tel titre ?

Jean-Baptiste Fressoz : Le titre est une réaction à la littérature sociologique sur la modernité réflexive qu’on trouve chez des auteurs tels Anthony Giddens ou Ulrich Beck [2] : on vivrait une époque apocalyptique, mais le fait de s’en rendre compte est finalement rassérénant et surtout très gratifiant. Ne sommes-nous pas la toute première génération à comprendre ce que nous faisons à la nature et à la planète ? Ne sommes-nous pas les premiers à rompre avec les illusions d’un productivisme frénétique caractéristique de la première modernité ? Le discours sur les précurseurs de l’écologie politique renvoie à la vision trompeuse d’une « prise de conscience environnementale » récente et assez élitiste. Je reprenais « apocalypse » au sens de révélation, et c’est précisément cela que je critiquais : c’est une révélation récente des années 1970-1980, on nous annonce l’entrée dans une nouvelle ère écologique, environnementale et responsable, durable et précautionneuse. Le but était de proposer une critique historique de ce satisfecit postmoderne.

Muriel Louâpre : C’est un peu l’idée de votre Événement anthropocène [3] aussi ?

Jean-Baptiste Fressoz : Avec la notion d’anthropocène se rejoue effectivement la même chose : nous avons une proposition grandiose, celle d’une nouvelle ère géologique, et finalement le grandiose géologique remplace le grandiloquent de la modernité historique de Beck, mais le mouvement est le même. L’inflation dans la rhétorique de la révélation permet de créer des coupures par rapport aux alertes et savoirs du passé, qu’il faudrait pourtant avoir en tête pour comprendre quelque chose à la crise environnementale contemporaine. Il y a deux possibilités : soit nos savoirs actuels sur l’environnement sont devenus incommensurables, et on affirme cette rupture – nous serions ainsi dans une modernité devenue « réflexive », grâce aux notions de cycles biologiques, d’anthropocène, etc. ; soit on essaye de comprendre comment les sociétés passées ont pensé les effets de leur action sur l’environnement. Mon hypothèse est qu’en reconstituant les « grammaires environnementales » du passé on comprend mieux ce qui se joue avec la crise environnementale contemporaine. Et on exhume alors des réflexions qui me semblent extrêmement fascinantes. C’est une façon de comprendre surtout comment hier et aujourd’hui on a passé outre ces inquiétudes et ces perceptions. Ce choix du « passer outre » me semble essentiel, et c’est pour mieux le saisir et le singulariser que j’ai introduit la notion de « désinhibition moderne ». Il y a donc deux narrations possibles : soit on insiste sur la solennité de la révélation actuelle, soit on infuse un peu de modestie dans ces discours et on relativise la portée concrète, matérielle, de notions comme « modernité réflexive » ou anthropocène.

Muriel Louâpre : Quand vous évoquez une époque apocalyptique, vous voulez dire une époque qui pense la fin du monde plus qu’elle n’en est menacée ?

Jean-Baptiste Fressoz : Effectivement, nous vivons une époque obsédée par la fin du monde, mais il y a différentes manières de penser ce qui nous arrive. L’intérêt de la notion d’anthropocène est tout de même de permettre de sortir de ce discours apocalyptique : ce que nous vivons n’est pas la fin du monde, mais ce n’est pas non plus une simple crise environnementale après laquelle on pourrait passer à autre chose. C’est une révolution géologique d’origine humaine avec laquelle il va falloir vivre pour toujours ou presque. Ce qui a été enclenché en quelques décennies va s’étendre sur des temps géologiques : si l’on veut, c’est une fin du monde « slow motion », au fort ralenti. Il est intéressant pour un historien de penser que des phénomènes observés sur deux siècles auront des conséquences dans 100 000 ans ! Pour ce qui est de la contemporanéité du discours apocalyptique, il faut tout de même rappeler qu’on avait imaginé de très nombreuses apocalypses aussi au XIXe siècle – dont certaines, pas toutes, étaient technoscientifiques. J’ai réédité celle d’Eugène Huzar, La Fin du monde par la science [4], qui n’a rien à envier aux scénarios apocalyptiques actuels en termes de répercussions de l’agir humain sur les grandes structures de la nature.

Muriel Louâpre : Cette « slow apocalypse » est-elle la seule en vue ? D’autres conséquences se profilent tout de même à plus court terme, sur le plan climatique par exemple.

Jean-Baptiste Fressoz : Bien sûr, c’est vrai déjà pour des groupes humains à l’échelle locale : pour le Bangladesh, le changement climatique a des conséquences depuis des décennies maintenant, comme pour d’autres populations tropicales. Mais du point de vue des puissances occidentales du Nord, l’horizon est différent. Notre confort et ses bases matérielles ne vont pas s’arrêter d’un coup, ce sont des perspectives de très long terme.

Muriel Louâpre : Si ces discours critiques ont déjà eu lieu, comment expliquez-vous leur effacement, et jusqu’à l’effacement du fait qu’ils aient existé ? Parce qu’ils étaient excessifs et apocalyptiques ?

Jean-Baptiste Fressoz : Non, les discours apocalyptiques ont fait un tabac à l’époque, le plus curieux est qu’on les ait oubliés pendant cent ans. Ce sont plutôt des processus structurels de désinhibition moderne qui entrent en ligne de compte. Prenons l’exemple de l’épuisement des ressources. On s’est beaucoup inquiété au début du XIXe siècle du recours au charbon, c’est-à-dire à une ressource énergétique fossile non renouvelable. Que devient le long terme d’une nation ou même d’une civilisation qui choisirait des ressources fossiles non renouvelables ? Deux phénomènes sont intervenus pour rassurer les puissances occidentales quant au futur du capitalisme fondé sur l’énergie fossile. Le premier est concret et matériel : la globalisation de la discipline géologique, qui fait que l’on trouve des ressources de charbon un peu partout, a démenti les craintes par une nouvelle pesée globale des ressources. La discipline géologique en tant que telle, qui pense le sous-sol en couches vastes et continues, en strates, accrédite l’existence de réserves sans commune mesure avec celles que l’on connaissait, et crée des horizons temporels très vastes. Viennent ensuite des mutations plus profondes, en particulier la promotion d’une vision de la terre comme très ancienne. Avec Lyell, et avec le gradualisme en géologie, se fait jour l’idée que la terre a eu le temps de préparer des réserves fossiles dans des quantités faramineuses. Finalement, ce sont ces savoirs ainsi que des dispositifs concrets (l’efficacité croissante des machines de forage par exemple) qui affaiblissent le discours apocalyptique sur les ressources qui était tenu à la fin du XVIIIe siècle.

Muriel Louâpre : Au XIXe siècle, dans les récits de fins du monde, coexistent deux scénarios qui nous sont familiers : celui de l’épuisement des ressources, que vous venez d’évoquer, et celui du dérèglement des énergies, qui aboutit comme chez Huzar à l’hypothèse de l’explosion ou au contraire du refroidissement fatal de la planète… Ils sont historiquement datés ?

Jean-Baptiste Fressoz : Pour ce qui est du changement climatique, sur lequel je travaille avec Fabien Locher, un discours vraiment catastrophiste se diffuse après la Révolution française : on craint d’avoir tellement déboisé qu’on aurait altéré les grands cycles de l’eau et de ce fait le climat. L’intensification du petit âge glaciaire semblait en apporter la preuve. Or dans la seconde moitié du XIXe siècle on va se rendre compte, avec la théorie des glaciations, que le climat évolue à des échelles très vastes, que l’homme est pris dans des phénomènes astronomiques sur lesquels il n’a aucun pouvoir et auxquels sont corrélés les âges glaciaires. Tout cela va être désinhibant, rassurant : l’action humaine aurait donc peu d’effet. Enfin, le climat est une notion qui perd progressivement de son importance en philosophie politique, en médecine, en sociologie. Il est impressionnant de voir comment, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, toutes ces disciplines vont complètement externaliser les questions climatiques.

Muriel Louâpre : Nous serions en train de rejouer, au XXIe siècle, ce scénario des donneurs d’alerte qui permettent malgré eux la dédramatisation parce qu’ils se focalisent sur un aspect fragile du débat ?

Jean-Baptiste Fressoz : Si l’on prend l’exemple de l’épuisement des ressources, l’histoire, c’est vrai, pourrait donner des raisons d’être sceptique. En ce qui concerne le pétrole, il y a rarement eu plus de vingt ans de réserves disponibles : dès 1918 le Smithonian Institute explique que les États-Unis vont épuiser leurs ressources. Pourtant, il ne s’agit pas seulement de constats objectifs. Historiquement, ce qui est frappant, c’est le raccourcissement des échelles de temps dans le raisonnement sur l’épuisement des ressources : à la fin du XIXe siècle, les élites qui gèrent l’empire britannique écrivent l’histoire à l’échelle du millénaire, en ayant en tête le modèle de l’Empire romain, popularisé par Gibbon. Ce qui les préoccupe, c’est le maintien de la puissance britannique dans trois cents ans ou même dans mille ans. C’est à cette échelle qu’ils pensent la question de l’épuisement du charbon. En 1865 a lieu à la Chambre des communes un débat fascinant où l’on voit certains politiciens comme Disraeli expliquer que si la Grande-Bretagne n’a de charbon que pour trois cents ans, alors il faut l’économiser et éviter de l’exporter vers la France ! Pour écarter cette crainte, le libre-échangiste Gladstone argue qu’il y a du charbon pour mille ans au moins. Il serait intéressant de penser la question de l’écriture de l’histoire – et de sa fin – en relation avec l’histoire des systèmes énergétiques.

Point important : la thèse de l’anthropocène consiste à affirmer qu’il n’y a plus d’histoire humaine séparée de l’histoire de la nature. Elle fait tomber la vieille distinction humaniste liée au grand partage qui se serait opéré au XVIIIe siècle entre l’homme et la nature. Mais à bien y regarder, à la fin du XVIIIe siècle, beaucoup d’historiens mêlent en fait les deux, par exemple en associant l’histoire des populations à l’histoire de leur environnement, qu’elles modifient et façonnent, qu’elles tempèrent grâce notamment à leur travail de la terre.

Muriel Louâpre : Quand on lit les poèmes sur la genèse du monde à la mode au milieu du XIXe siècle, on rencontre souvent ce continuum, l’histoire du monde commençant sur le mode géologique pour se poursuivre avec l’apparition de l’homme, l’évolution biologique étant ensuite relayée par l’évolution technique.

Jean-Baptiste Fressoz : Oui, effectivement. Contrairement à ce que nous dit Dipesh Chakrabarty [5], au XVIIIe siècle histoire de la terre et histoire humaine sont profondément mêlées. C’est le modèle des Époques de la nature de Buffon. Il faut considérer aussi qu’au début du XVIIIe siècle on pense l’histoire de la terre dans un temps relativement court : Buffon l’étend considérablement, mais seulement à 70 000 ans. De sorte que lorsque par exemple en Suisse, vers 1820, on discute de l’évolution récente des glaciers (à un moment d’accentuation du petit âge glaciaire), on se demande si on n’est pas en train d’assister en direct à la mort de la terre, par refroidissement. Dans ce cas, on voit bien qu’il n’y a pas de séparation entre histoire humaine, histoire locale même, et histoire de la terre au début du XIXe siècle.

Muriel Louâpre : De tels récits apocalyptiques fleurissent aujourd’hui dans les littératures de l’imaginaire et les films, en récupérant parfois les codes des discours modernistes d’hier… Quel est le rôle des écrivains dans cette réflexion sur les techniques au XIXe siècle ? On sait que Huzar a été lu par Jules Verne, par exemple : avez-vous vu des relais entre littérature et histoire des sciences ?

Jean-Baptiste Fressoz : Quand on lit L’Éternel Adam, de Jules Verne, on a l’impression de lire des phrases empruntées à Huzar… On peut citer aussi Chenavard, qui emprunte à Ballanche le concept de palingénésie et le transpose à l’histoire humaine et naturelle dans un projet de fresques sur l’histoire humaine présenté au palais des Beaux-Arts, lors de l’Exposition universelle de 1855. Huzar a lu Ballanche, il a lu Vico. En 1855, il y a en France un grand débat sur la technique : il existe évidemment un discours visant à faire du poète le chantre de la science, mais aussi un discours critique, chez Lamartine par exemple, ou chez Huzar. C’est un moment de polarisation des débats. Et vous connaissez le thème, apparu vers 1895, de la « faillite de la science ». Cela étant, il y a chaque fois un contexte polémique… J’ai quand même l’impression que la littérature reprend les débats technoscientifiques de son temps (c’est très net chez Huzar, par exemple) et donc qu’il ne faut pas exagérer son importance.

Muriel Louâpre : Pourtant… James Secord décrit le rôle de grands livres de vulgarisation dans l’adhésion de la population au savoir scientifique et technique [6]. Ne pensez-vous pas que, symétriquement, des ouvrages aient pu cristalliser le discours technocritique ?

Jean-Baptiste Fressoz : Mon sentiment personnel est qu’ils n’ont guère d’importance… Mais je parle sans doute trop vite. Dans la lutte contre le gaz d’éclairage, vers 1820, Charles Nodier, figure majeure de l’école romantique naissante, joue un certain rôle. J’ai également étudié un cas concret de lutte environnementale à Marseille, grande ville industrielle : à l’époque, les milieux érudits, réunis autour de la revue La Ruche provençale, redécouvrent la Provence et ses traditions, esthétisant le paysage provençal. Et ces gens s’impliquent dans la lutte contre les usines. Mais ce qui est réellement important se passe dans les tribunaux, même si, c’est vrai, les avocats locaux héritent de cette tradition d’esthétisation du paysage et la mobilisent. Le lien entre littérature, romantisme et lutte environnementale est peut-être plus probant en Angleterre, avec Wordsworth, par exemple, qui s’est engagé contre un projet de ligne de chemin de fer pour la préservation des paysages du Lake District, dans le Cumberland. Il existe d’ailleurs des recherches abondantes sur le romantisme anglais et l’environnement au XIXe siècle, représentées en France par Charles-François Mathis.

Muriel Louâpre : Donc les textes littéraires sur ces questions existent, ont parfois eu du succès, mais ont été frappés d’oubli ?

Jean-Baptiste Fressoz : Oui, mais on peut marginaliser un discours sans l’occulter, ou le laisser proliférer sans en tenir compte ! Encore un exemple de désinhibition, si vous le voulez bien : dans les années 1820, avec Villermé, s’impose l’idée que ce qui compte pour vivre en bonne santé est moins l’environnement que le revenu… Pour les autorisations d’ouverture d’usines, les préfets et le Conseil d’État ne vont plus accepter les plaintes contre les épidémies que les activités industrielles étaient accusées de favoriser ; ce type de requête n’est plus audible par l’administration, alors qu’il l’était tout à fait en 1805, où l’on pouvait invoquer à l’appui d’une demande d’interdiction la menace d’une dégénérescence. Désormais, on pourra seulement dénoncer les odeurs, ou bien il faudra prouver des altérations chimiques. Cela ne veut pas dire que les discours sur la qualité de l’environnement disparaissent, mais simplement que, dans les cercles administratifs qui comptent pour la prise de décision, la messe est dite. On rejette les critiques sanitaires, et les seules critiques audibles concernent l’incommodité, et ouvrent un régime de compensations financières.

Muriel Louâpre : Revenons à cette idée, que vous remettez en question, d’une externalisation de la nature hors de l’histoire humaine au XIXe siècle. Après la Révolution française, on observe tout de même, au moins pour les fondateurs de la discipline historique, le besoin de poser un antagonisme entre homme et nature, sur un modèle de maîtrise cartésien. Et c’est sur cette base qu’est définie la spécificité de l’histoire et de l’action politique.

Jean-Baptiste Fressoz : Certains aujourd’hui récupèrent effectivement l’idée de l’anthropocène pour légitimer la prise de contrôle du système Terre par une géo-ingénierie qui a d’ailleurs commencé de se mettre en place. Néanmoins, dans le positivisme, chez Saint-Simon par exemple, se lit clairement une vision du globe entièrement transformé par l’humain. Il n’y a pas antagonisme ni séparation, mais fusion, création d’une technonature et même d’une technoplanète. La Révolution française ne marque pas de coupure radicale par rapport aux relations antérieures entre l’homme et son environnement. Certes, cela dépend peut-être des espaces de discours : dans la construction des disciplines, certains éléments pousseraient à fabriquer cette distinction. Mais j’ai l’impression que le grand partage naturaliste comme préalable à la destruction de l’environnement est une fiction. Ainsi, au début du XIXe siècle encore, en pleine révolution industrielle, il y a clairement un continuum entre affaires humaines et affaires naturelles. À cette époque, l’environnement est le déterminant essentiel de la santé (on est dans un paradigme hippocratique). On pense les races humaines comme façonnées par leur environnement. Dans les années 1830, au moment de la conquête de l’Algérie, le discours hygiéniste et colonial français pense les Arabes comme un peuple dégénéré parce qu’il aurait mal géré son environnement.

Muriel Louâpre : Ce changement de récit que vous proposez trouble les régimes de temporalité, avec des strates qui se superposent là où on les croyait successives. Parfois, la temporalité semble même s’inverser : vous racontez ainsi comment la marche progressive de l’invention est construite comme linéaire, nécessaire et graduelle, valorisant à l’excès la valeur « nouveauté ».

Jean-Baptiste Fressoz : Effectivement. C’est surtout en histoire des techniques que le rejet d’une histoire phasiste, c’est-à-dire conçue comme une succession de phases reliées par des transitions, est déterminant. Pour faire comprendre ce point très simple et très radical, je peux prendre l’exemple d’un chimiste qui s’opposait au gaz d’éclairage au début du XIXe siècle. Il proposait l’expérience de pensée suivante : imaginons que le gaz ait existé avant la lampe à huile. L’invention de la lampe à huile serait alors considérée comme formidable : plus besoin de tout ce fatras de gazomètres et de tuyaux, plus besoin non plus des ouvriers œuvrant dans les usines à gaz et susceptibles de saboter l’illumination des villes. Un ancien collègue, David Edgerton, a écrit un livre formidable sur ce point [7]. Il montre parfaitement combien nous avons une vision excessivement « phasiste » de l’histoire des techniques. Or une technique n’en remplace pas totalement une autre, elles s’additionnent. L’infrastructure matérielle de nos sociétés est très ancienne : les objets qui nous entourent n’ont pas été inventés aujourd’hui, ils existent depuis des décennies. Mais la technique est obsédée par le futur et tend à négliger l’ancien, les structures, le rémanent. Au début du XIXe siècle, l’administration n’appréhendait pas la technique sous cet angle du progrès : la police ne voyait aucune difficulté à utiliser des ordonnances du XIIe siècle pour réguler des nuisances. L’idée d’un perpétuel perfectionnement s’installe au début du XIXe siècle : l’historicité de la technique s’impose à ce moment-là. Revenir sur cette vision de l’histoire des techniques est salutaire pour penser les questions environnementales.

Muriel Louâpre : Ces recouvrements permanents du nouveau et de l’ancien, ces rémanences, ne sont-ils pas de nature à briser l’idée d’une narration suivant une ligne singulière ?

Jean-Baptiste Fressoz : Cela amène à changer de narration : plutôt qu’une histoire linéaire, on aura tendance à insister sur l’ancien, à repolitiser l’imposition des nouveaux systèmes techniques. Par exemple, l’obsession de la machine à vapeur comme vecteur de la révolution industrielle est désormais contestée par les historiens, qui insistent sur l’importance de l’énergie hydraulique, éolienne et musculaire jusqu’à une date tardive au XIXe siècle. En outre, comme le montrent Nick Von Tunzelmann ou Andreas Malm, la plupart des innovations dans le domaine du textile (métiers à tisser, à filer, etc.) sont apparues avant la machine à vapeur, et le choix de celle-ci dans les années 1830 avait peu de rationalité économique par rapport à d’autres méthodes – par exemple l’énergie hydraulique, qui nécessitait en revanche une gestion collective de la ressource plus compliquée. C’est une narration plus intéressante de la révolution industrielle et des choix technologiques qui s’ouvre à nous [8].

Muriel Louâpre : Et plus foisonnante ? On a l’impression d’une histoire qui s’ouvre en éventail, comme d’ailleurs le schéma de l’Évolution, et au fond n’a plus de fin…

Jean-Baptiste Fressoz : Effectivement, on a désormais une histoire buissonnante des techniques, et non plus linéaire, une histoire plus riche et plus complexe, mais aussi plus dérangeante, car elle relativise la rationalité de nos propres mondes techniques…

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Jean-Baptiste Fressoz est historien des sciences, des techniques et de l’environnement, chargé de recherche au CNRS (Labex Sciences, innovation et techniques en société), et chercheur au centre Alexandre-Koyré (EHESS). Derniers ouvrages parus : Introduction à l’histoire environnementale (en collaboration ; La Découverte, 2014) et L’Événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous (avec Christophe Bonneuil, Éd. du Seuil, 2013).

Muriel Louâpre est maître de conférences en littérature française à l’université Paris Descartes et membre du CERILAC (Paris Diderot). Ses recherches concernent l’écriture de l’histoire au XIXe siècle ainsi que la dimension littéraire des savoirs (équipe ANR DFG « Biolographes » dirigée par Gisèle Séginger). Dernier ouvrage paru : La Poésie scientifique, de la gloire au déclin (avec Hugues Marchal et Michel Pierssens, Épistémocritique, 2014).

 

Jean-Baptiste Fressoz et Muriel Louâpre,
“L’ère anthropocène : pour en finir avec la fin de l’histoire.
Entretien avec Jean-Baptiste Fressoz”,
Écrire l’histoire n°15, 2015.

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[1] Jean-Baptiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse, Éd. du Seuil, 2012.

[2] Par exemple, Ulrich Beck, La Société du risque. Sur la voie d’une autre modernité [1986], trad. de l’allemand par Laure Bernardi, préf. de Bruno Latour, Aubier, 2001 ; Anthony Giddens, Les Conséquences de la modernité, trad. de l’anglais par Olivier Meyer, L’Harmattan, 1994.

[3] Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L’Événement anthropocène, Éd. du Seuil, 2012.

[4] Eugène Huzar, La Fin du monde par la science, textes choisis et annotés par Jean-Baptiste Fressoz et François Jarrige, introd. de Jean-Baptiste Fressoz, postface de Bruno Latour, Ère (Chercheurs d’ère), 2008.

[5] Dipesh Chakrabarty, « Le climat de l’histoire : quatre thèses », trad. de Charlotte Nordmann, Revue internationale des livres et des idées, no15, janv.-févr. 2010, p. 22-31.

[6] James A. Secord, Visions of science. Books and readers at the dawn of the Victorian age, Oxford University Press, 2014.

[7] David Edgerton, Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l’histoire globale [2006], trad. de l’anglais par Christian Jeanmougin, Éd. du Seuil, 2013.

[8] Nick Von Tunzelman, Steam Power and British Industrialization to 1860, Oxford, Clarendon Press, 1978. Voir aussi Andreas Malm, Fossil Capital. The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Londres, Verso, 2015.

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