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François Jarrige, Penser l’effondrement, 2015

Catastrophe, écologie et histoire

Joseph A. Tainter,
The Collapse of Complex Societies,
Cambridge University Press,
1988.

Jared Diamond,
Collapse. How Societies choose to fail or succeed,
Viking Penguin,
2005.

Depuis une quinzaine d’années, le thème de « l’effondrement » a envahi le champ des sciences humaines et sociales. Un rapide calcul à partir du catalogue de la Bibliothèque nationale de France révèle ainsi que, sur les 164 ouvrages publiés en France depuis 1841 dont le titre contient le mot « effondrement », 50 l’ont été après l’an 2000. Tandis qu’au XIXe siècle l’effondrement renvoyait d’abord à l’affaissement des immeubles et des carrières, qu’au milieu du XXe siècle il désignait la chute d’un régime politique ou une défaite militaire – comme « l’effondrement » de 1940 –, ce sont désormais « le capitalisme », « la société », voire « la civilisation occidentale » elle-même qui menacent de s’effondrer, comme l’atteste d’ailleurs un nombre croissant d’alertes et de travaux scientifiques 1. Alors que les catastrophes semblent être notre horizon, que les mises en garde se multiplient, la réflexion sur l’effondrement est devenue un mode d’analyse fréquent des sociétés contemporaines, voire un genre éditorial en soi.

Certes, le thème du déclin et de la chute des sociétés n’a rien de neuf, et il a déjà beaucoup occupé les historiens. Depuis les écrits de Montesquieu ou d’Edward Gibbon, « l’histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain » a ainsi suscité une multitude de travaux et de théories mettant tour à tour en avant des facteurs politiques et militaires, financiers, religieux ou environnementaux. Mais la notion d’effondrement ne recouvre pas exactement la même chose que celle de chute, et le cas romain a désormais cessé de polariser toute l’attention. La réflexion sur l’effondrement des sociétés passées est d’abord née dans le monde anglo-américain : en français, « effondrement » est d’ailleurs utilisé pour traduire « collapse », terme précocement promu dans le champ des sciences sociales par la publication en 1988 du livre de l’anthropologue et archéologue états-unien Joseph A. Tainter, L’Effondrement des sociétés complexes 2.

Dans ce texte célèbre, mais traduit en français en 2013 seulement, l’auteur propose un modèle d’interprétation global des effondrements du passé. L’enjeu est de dépasser les explications partielles généralement avancées pour rendre compte de la disparition des grandes civilisations, qu’il s’agisse de l’Empire romain, de l’Égypte, des civilisations minoenne, mycénienne ou encore maya. Pour Tainter, l’épuisement d’une ressource vitale, les invasions militaires ou la mauvaise administration n’offrent que des réponses incomplètes. C’est d’abord la baisse de l’efficacité globale des organisations sociopolitiques complexes qui est à l’origine d’un effondrement : « Une société s’est effondrée lorsqu’elle affiche une perte rapide et déterminante d’un niveau établi de complexité sociopolitique », écrit-il (p. 5-6). L’analyse de Tainter introduit un certain nombre de déplacements qui vont exercer par la suite une grande influence : il nie les déterminismes environnementaux en mettant en avant le rôle central de l’organisation politique, il récuse l’identification entre effondrement et catastrophe en notant que « l’effondrement est une alternative économique », le « retour à la condition normale de moindre complexité » (p. 227). Pour Tainter, la réflexion sur les effondrements du passé conduit par ailleurs à examiner à nouveaux frais les sociétés contemporaines, dans lesquelles les « rendements marginaux décroissants » s’observent dans de nombreux domaines. Les « analogies » entre les situations passées et celle des sociétés industrielles et technologiques avancées conduisent à ce constat :

« Bien que nous aimions nous considérer comme des êtres spéciaux dans l’histoire du monde, les sociétés industrielles sont en fait soumises aux mêmes principes qui ont provoqué l’effondrement d’anciennes sociétés » (p. 249).

Depuis la fin des années 1980, l’ouvrage de Tainter a reçu un écho considérable, bien au-delà du cercle des historiens. Il a accompagné le développement de l’histoire environnementale, qui explore les liens et interactions entre milieux naturels et sociétés, comme les travaux consacrés à la résilience des sociétés, c’est-à-dire leur capacité à s’adapter à un environnement changeant. Certes, le thème du risque de l’effondrement des sociétés sous le poids d’une trop grande complexité n’était pas complètement neuf.

Le débat sur la taille, la limite et la vulnérabilité des sociétés complexes est même déjà ancien et a accompagné l’industrialisation du monde : dès 1957 Leopold Kohr prévoyait par exemple l’écroulement des nations (The Breakdown of Nations), et dans les années 1970 de nombreux auteurs, comme Lewis Mumford, Jacques Ellul, Ernst Schumacher ou Ivan Illich, ont analysé la fragilité des « méga-machines » et des grandes organisations, menacées par les phénomènes de contre-productivité. Au cours des années 1980, la catastrophe de Tchernobyl (1986) puis l’effondrement de l’Union soviétique semblent confirmer les analyses de Tainter et contribuent à promouvoir le thème de la fragilité des grands systèmes complexes. À partir des années 1990, la montée incessante des enjeux écologiques, les débats sur le réchauffement climatique et ses effets imposent ce thème dans la réflexion environnementale et favorisent la prolifération des publications 3.

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Le second livre qui a exercé une influence décisive en contribuant à mettre la question de l’effondrement au cœur du débat est le best-seller du biologiste et géographe Jared Diamond : Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie 4. Publié aux États-Unis en 2005 et rapidement traduit dans de nombreuses langues, l’ouvrage faisait suite à De l’inégalité parmi les sociétés (Guns, Germs, and Steel. The Fates of Human Societies, 1997), dans lequel l’auteur explorait le développement des inégalités entre les sociétés et les causes de leur complexification croissante. En étudiant ainsi l’expansion et l’effondrement des civilisations, Diamond renouait avec un genre tombé en désuétude : l’histoire universelle. Il définit d’emblée « l’effondrement » comme la « réduction drastique de la population humaine et/ou de la complexité politique/économique/sociale, sur une zone étendue et une durée importante » (p. 15). L’effondrement désigne dès lors la « forme extrême de plusieurs types de déclin moindres ».

Au contraire de Tainter, Diamond fait de l’environnement le facteur décisif pour comprendre la différenciation des sociétés humaines, et il considère la mauvaise gestion des ressources naturelles comme l’élément clé pour expliquer les effondrements du passé. Le succès foudroyant de l’ouvrage tient à la fois à l’ampleur du propos, à la plume alerte de l’auteur, et à son inscription dans des enjeux très contemporains. Construit sur la base de chapitres proposant des synthèses sur l’effondrement des sociétés passées de l’île de Pâques, des Mayas ou encore des Vikings du Groenland, mais aussi sur des effondrements contemporains – au Rwanda, en Haïti, en Chine et en Australie –, l’ouvrage se termine par une série de « leçons pratiques » en vue de conjurer l’effondrement environnemental en cours. Fondé sur une méthode comparative débridée et une épistémologie originale, le livre constitue un véritable plaidoyer pour une réconciliation entre l’histoire et les sciences dites « dures », seule façon selon l’auteur de sortir des myopies ordinaires et de se donner les moyens d’enrayer l’effondrement annoncé.

Compte tenu de son ambition, l’ouvrage n’a pas manqué de susciter de nombreuses controverses 5. Outre les inévitables critiques de détail, les discussions ont d’abord porté sur le poids du déterminisme naturel dans l’étude des sociétés, réactivant de vieux débats qui furent à l’origine même de l’invention des sciences sociales au XIXe siècle et qui n’ont cessé d’agiter l’historiographie du XXe siècle. Pour Diamond, dans les sociétés passées, ce sont surtout la déforestation, la destruction des sols, le manque d’eau ou la chasse excessive qui provoquèrent les effondrements ; dans les sociétés contemporaines, il faut ajouter à cela les menaces du changement climatique d’origine anthropique, les pénuries énergétiques ou la diffusion globale de produits chimiques toxiques dans l’environnement. Certains sont allés jusqu’à dénoncer « l’inquiétante pensée » de Diamond, accusée de négliger la question sociale et de promouvoir un dangereux néomalthusianisme 6. Pourtant, Diamond ne propose pas une explicitation simple et unique de l’effondrement. Son livre n’est pas réductionniste, il tente au contraire de comprendre les interactions à l’œuvre entre enjeux politiques, culturels et environnementaux. Il élabore ainsi une typologie des facteurs écologiques de la crise tout en intégrant dans l’analyse les facteurs politiques et culturels et leur rôle dans la gestion de ces crises environnementales (la guerre, la technologie, les imaginaires).

Rapidement, l’ouvrage provoque aussi la réponse d’historiens et d’anthropologues de renom étonnés par ce succès et irrités par ce qui leur apparaissait comme des simplifications et des visions erronées du passé. Aux États-Unis, il devient rapidement un classique très largement discuté et contesté par les spécialistes d’histoire globale et d’histoire environnementale 7. Diamond est accusé de céder à une rhétorique catastrophiste qui simplifierait à l’extrême l’étude du passé pour prouver sa thèse : Carl Lipo et Terry Hunt contestent ainsi le « mythe de l’écocide » de l’île de Pâques en montrant que la société pascuane, en dépit de l’indéniable déforestation, n’a pas connu de réel déclin avant l’arrivée des colonisateurs blancs à la fin du XVIIIe siècle 8. Diamond reproduirait par ailleurs une vision linéaire et progressiste de l’histoire, méprisante pour les acteurs du passé et confiante dans notre supériorité et notre capacité à résoudre les enjeux environnementaux du présent. Il négligerait également trop le rôle de la colonisation et de l’expansion européenne dans l’effondrement des sociétés anciennes. L’approche de Diamond noierait enfin la singularité des sociétés contemporaines et la responsabilité écrasante du capitalisme industriel dans la crise en cours. En évoquant l’effondrement des sociétés maya, viking ou pascuane, qui auraient dévasté leur environnement, Diamond est accusé de reproduire un regard condescendant sur ces mondes passés, de les instrumentaliser comme de simples exemples d’échecs à ne pas reproduire.

Les controverses nées autour du livre de Jared Diamond illustrent sans doute les limites et les apories du concept d’effondrement tout en interrogeant profondément le rôle social de l’historien à l’heure de l’ « événement anthropocène ». La notion d’anthropocène, née autour de l’an 2000, suggère que la société contemporaine a inauguré une nouvelle ère géologique dans laquelle les activités humaines modèlent désormais le « système Terre » 9. L’histoire que propose Jared Diamond participe de diverses tentatives en cours pour réintégrer la nature dans les humanités, pour rompre avec le « paradigme de l’exception humaine » sur lequel se sont partiellement élaborées les sciences humaines 10. L’approche évolutionniste de Diamond est donc à la fois globale et profondément orientée vers le présent. Pour lui, « l’intelligence du temps et de l’espace d’hier » est d’abord un instrument, un avertissement, une mise en garde et un outil réflexif qui doit nous permettre d’éviter de reproduire les erreurs du passé en recherchant dans ce passé des leçons pour enrayer la catastrophe écologique en cours et l’effondrement annoncé des sociétés industrialisées (p. 582).

Mais il n’existe pas d’accord sur ce que devrait être un récit historique adapté aux enjeux environnementaux contemporains et à la culture du risque proliférante. L’évolutionnisme biologique de Diamond se distingue profondément des traditions de l’histoire sociale, économique et environnementale, très méfiantes à l’égard des grandes constructions transhistoriques. La notion d’effondrement elle-même pose par ailleurs problème, car elle est tiraillée entre deux approches possibles : d’un côté, l’étude historique et archéologique de cas de disparition de certaines sociétés dans des aires géographiques situées ; de l’autre, un discours de mobilisation invitant à l’action. La plupart des ouvrages traitant de l’effondrement concernent en effet prioritairement notre monde et se veulent des mises en garde contre les dégâts écologiques et sociaux d’une industrialisation poussée trop loin, sans frein ni prise en compte des limites physiques du globe.

Lorsque les historiens des sciences états-uniens Naomi Oreskes et Erik Conway publient L’Effondrement de la civilisation occidentale 11, ils quittent le terrain de l’histoire pour se muer en prospectivistes. Ils n’annoncent pas l’effondrement futur, mais imaginent qu’il a déjà eu lieu en mettant en scène un historien chinois de la fin du XXIVe siècle qui tente d’expliquer et de comprendre comment cet effondrement a pu se produire au milieu du XXIe siècle, en dépit des multiples alertes et mises en garde qui pouvaient exister.

On le voit, penser l’effondrement est une tâche ardue, car le concept est ambigu et sans cesse tiraillé entre des usages pluriels. Si la notion d’effondrement peut se révéler féconde et a déjà été largement mobilisée dans les sciences sociales pour expliquer la crise vécue par des sociétés anciennes, appliquée au présent, elle se révèle un outil politique ambivalent et discuté. Par les débats qu’elle suscite et les déplacements théoriques auxquels elle invite, elle offre pourtant un indice précieux des défis épistémologiques et politiques qui se posent aujourd’hui aux historiens à l’heure de la crise environnementale.

François Jarrige

François Jarrige,
“Penser l’effondrement. Catastrophe, écologie et histoire”,
Écrire l’histoire, 15 | 2015.

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Notes :

1 Très bien synthétisées par Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, éd. du Seuil, 2015.

2 Joseph A. Tainter, The Collapse of Complex Societies, Cambridge University Press, 1988 ; L’Effondrement des sociétés complexes, trad. par Jean-François Goulon, Le Retour aux sources, 2013.

3 L’intérêt pour les « macro-systèmes » techniques apparaît dans ce contexte : voir notamment Alain Gras, Grandeur et dépendance. Sociologie des macro-systèmes techniques, PUF, 1993 ; sur les liens entre taille excessive et catastrophe, voir Olivier Rey, Une question de taille, Stock, 2014.

4 Jared Diamond, Collapse. How Societies choose to fail or succeed, New York, Viking Penguin, 2005 ; Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, trad. par Agnès Botz et Jean-Luc Fidel, Gallimard, 2006.

5 Une synthèse de ces débats a été publiée dès 2007 par Nicolas Duvoux, « Grandeur et décadence des sociétés humaines : à propos de Jared Diamond », sur le site La Vie des idées, 26 nov. 2007 ; voir aussi les réflexions critiques d’un groupe d’anthropologues dans Filippo Furri, Kiven Strohm, « Déclin, mutation, effondrement ? », Altérités, vol. 4, no 2, 2007, p. 1-9.

6 Daniel Tanuro, « L’inquiétante pensée du mentor écologiste de M. Sarkozy », Monde diplomatique, déc. 2007, p. 22-23.

7 Voir John Robert McNeill, « Diamond in the Rough: Is There a Genuine Environmental Threat to Security? A Review Essay », International Security, vol. 30, no 1, 2005, p. 178-195 ; John L. Brooke, Climate Change and the Course of Global History. A Rough Journey, Cambridge University Press, 2014.

8 Terry L. Hunt, Carl P. Lipo, « Ecological catastrophe, collapse, and the myth of “ecocide” on Rapa Nui (Easter Island) », dans Patricia A. McAnany, Norman Yoffee (dir.), Questioning Collapse. Human resilience, ecological vulnerability, and the aftermath of empire, Cambridge University Press, 2010, p. 21-44.

9 Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L’Événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Éd. du Seuil, 2012.

10 Même si la séparation entre nature et culture n’a jamais été complète et a souvent été contestée. Claude Lévi-Strauss critiquait ainsi la séparation entre nature et humanité, car elle conduisait selon lui à introduire des hiérarchies de dignité au sein même de l’humanité ; c’est d’ailleurs un de ses élèves qui a le plus fortement analysé et critiqué ce dualisme : Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.

11 Naomi Oreskes, Erik M. Conway, The Collapse of Western Civilization, New York, Columbia University Press, 2014 ; L’Effondrement de la civilisation occidentale, trad. par Françoise et Paul Chemla, Les Liens qui libèrent, 2014.

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