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Jacques Philipponneau, Quelques éclaircissements sur le mouvement des Gilets jaunes, 2019

Les éclaircissements contenus dans cette lettre de Jacques Philipponneau, destinée, à l’origine, à quelques-uns de ses amis étrangers, nous ont paru mériter une plus large diffusion. La lettre était accompagnée de tracts et communiqués d’origines très diverses, parus tout au long du mouvement, que nous reproduisons dans le document téléchargeable en fin d’article.

 

Le mouvement des Gilets Jaunes, totalement imprévisible dans son prétexte, ses formes, sa durée et l’ébranlement qu’il a provoqué, est d’ores et déjà reconnu comme la plus grave crise sociale survenue en France depuis 1968 [1].

Je ne m’étendrai pas sur tout ce qui est communément admis sur ce mouvement et sa sociologie ou les spécificités typiquement françaises et aussi personnelles de l’exécutif actuellement au pouvoir (provocateur, bureaucratique, méprisant et particulièrement répressif), facteur contingent qui a largement contribué à exacerber le conflit [2]. Les quelques documents cités, assez éclectiques, en donnent globalement, malgré leurs limites ou leurs parti-pris, une vision assez claire. Il paraît plus important d’essayer de dégager, au-delà des clichés laudatifs ou critiques, ce qu’il signifie pour l’avenir des conflits et des enjeux de notre temps.

 

Après bien d’autres pays occidentaux, il s’agit de la révolte des gens ordinaires se reconnaissant eux-mêmes comme faisant partie des classes moyennes (au sens de la normalité courante ; on laissera aux puristes du concept les discussions byzantines sur la non pertinence d’une telle dénomination), en fait la couche inférieure appauvrie des classes laborieuses et des retraités non encore rejetés parmi les inutiles surnuméraires du système, mais qui en ressentent la crainte pour eux, leurs parents ou leurs enfants. Et de fait, même dans un pays dit « riche » comme la France, et en dehors même de toute crise majeure, il est de plus en plus difficile à ces catégories de satisfaire leurs besoins matériels essentiels, c’est-à-dire non seulement ceux-là mêmes que ce système a rendu nécessaires à leur vie quotidienne encastrée dans la modernité, mais les plus fondamentaux besoins de logement, de chauffage ou de nourriture.

L’hégémonie progressive du capitalisme dans le système de domination a eu pour projet, et partout pour résultat, en faisant triompher la société industrielle, de limiter la vie à sa dimension économique et à réduire les aspirations humaines au travail et à la satisfaction des besoins matériels. Par-delà toutes les souffrances, les crises, les guerres et quels que soient les régimes politiques mis en œuvre pour accomplir ce programme (les fascismes et les socialismes bureaucratiques, malgré leurs projets de construire un homme nouveau, ont dû intégrer cette centralité ou bien disparaître), on peut dire que depuis la toute fin du XIXe siècle il fut globalement accepté car il a grosso modo su tenir sa promesse d’une amélioration matérielle du sort des populations (le phénomène fonctionne encore efficacement pour tous les pays émergents en phase d’industrialisation rapide). Mais dans les anciens pays industriels, ce processus historique s’est interrompu à la fin du XXe siècle, les salaires réels ont stagné puis diminué et les conditions de vie se sont progressivement dégradées. La certitude quasi séculaire des classes laborieuses, que leur sort matériel s’améliorerait avec le temps, qu’ils vivaient mieux que leurs parents et qu’il en serait de même pour leurs enfants, s’est progressivement effondrée.

Une inversion s’est produite, lentement d’abord par la désindustrialisation et l’automatisation du travail industriel résiduel, puis brusquement dans la conjonction de la crise financière de 2008 et d’une accélération de la mondialisation, associée à l’informatisation de toutes les activités humaines. La crainte d’un déclassement s’est muée en une certitude que toute stabilité et toute sécurité matérielle se sont perdues en même temps que toutes les formes de solidarité anciennes. Chacun désormais peut être précipité dans l’abîme du néant social et le sait.

 

Le mandat du ciel capitaliste est épuisé.

Le même phénomène s’est produit dans tous les pays anciennement industrialisés et a alimenté diverses formes de populisme de droite, autoritaires, nationalistes et xénophobes. La singularité du mouvement des Gilets Jaunes français (et bien qu’il existe dans le pays un parti politique de ce type électoralement puissant), c’est que non seulement son immense majorité n’a pas fait du repli nationaliste, du racisme ou de l’obsession anti-immigration son cheval de bataille, mais qu’il les a délibérément et explicitement ignorés ou relégués comme problèmes secondaires. Naturellement, dans un tel mouvement aussi étendu et si hétérogène, vitrine idéale pour tout sectateur en mal de visibilité médiatique, çà ou là des manifestations de ce genre ont existé, les électeurs extrêmes de la droite populiste n’ont pas disparu par enchantement, ni les intégristes musulmans antisémites (voir l’incident avec Finkelkraut par exemple). Mais ce qui est indéniable c’est qu’au grand dam du pouvoir et des progressistes qui les ont montés en épingle et des médias qui les ont montrés systématiquement en boucle, ces manifestations sont restées tout à fait marginales et combattues comme telles.

Ce qui l’a emporté sur tout et qui fait l’unité d’un mouvement si éclectique, c’est le retour et le sentiment partagé d’une lutte des classes au sens le plus fondamental, celle des pauvres contre les riches. Et si l’État a été si particulièrement attaqué, c’est en tant que défenseur des riches, et ses représentants, en tant que parasites [3]. Les vieilles références de la lutte des classes habillée de la phraséologie marxiste et la critique du capitalisme en tant que tel étaient quasiment invisibles au début du mouvement. La gauche classique et le gauchisme sont si déconsidérés et leurs références si méconnues, oubliées ou devenues inutiles, synonymes de tant de mensonges, de trahisons et d’impuissances que ce qui est massivement présent comme référence historique, c’est la Révolution française de 1789, considérée comme victorieuse, et en plus concret pour les plus anciens, Mai 68.

Comme s’il s’agissait de reprendre le cours inachevé de l’Histoire, la devise liberté, égalité, fraternité est explicitement réappropriée comme programme concret, « la liberté et l’égalité on les aura, la fraternité on l’a déjà », comme les couleurs de la république sont là pour rappeler que le peuple est souverain et qu’il a déjà coupé la tête d’un roi, « un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », de même que le rappel récurrent de la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1793 légitimant l’exigence de destitution du président honni :

« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

Ce n’est donc ni un mouvement populiste de droite ni un mouvement révolutionnaire de gauche mais une sorte de citoyennisme radical qui, faute de mieux, prend au mot toutes les affirmations quotidiennement bafouées des fondements démocratiques et des discours du personnel politique. Il n’est pas strictement mû par des revendications matérielles, mais autant par des exigences morales sur le fonctionnement de l’économie, du pouvoir politique et in fine de la société, retrouvées concrètement dans la fraternité des ronds-points, critique collective en acte de l’isolement social imposé par la modernité : « avant on était tout seul devant nos écrans », « on a retrouvé une famille ».

 

Ces simples faits et la présence des drapeaux tricolores ont suffi dans un premier temps pour tenir à l’écart la plupart des militants de gauche et d’extrême gauche, fâchés que le réel ne se plie pas à leurs canons idéologiques et à leur dress code [4]. Certains reviennent maintenant, dans le lent reflux du mouvement, pour tenter de placer leurs incantations rituelles, anticapitalistes, antifascistes, antiracistes, de genre, etc. dans l’indifférence générale [5].

D’autres (pour aller vite, les diverses composantes du « black bloc », dont on trouve l’expression plurielle sur le site Lundi matin lui-même lié au Comité invisible) ralliés très vite par leur fixation sur l’affrontement avec la police, ont cru que la situation pouvait devenir révolutionnaire et qu’il suffisait pour cela de donner un petit coup de pouce à l’histoire pour que l’émeute se transforme en insurrection et celle-ci en révolution. Depuis, certains feignent d’être étonnés que la plupart des initiateurs du mouvement ne soient pas finalement les authentiques révolutionnaires rêvés mais qu’ils se désolidarisent régulièrement, au gré des circonstances, des violences urbaines qui sont pour ceux-ci le seul critère de radicalité [6]. Et ils s’emploient chaque semaine à vérifier négativement leur credo dans ce qui se réduit maintenant aux affrontements rituels de fin de manifestation avec une police suréquipée qui, passés les premiers samedis d’affrontements spontanés extrêmement violents, a toujours eu globalement la situation en main [7]. Mais ce qui est nouveau, c’est que cette violence, au demeurant tout sauf aveugle et essentiellement symbolique, si elle n’est pas le fait de la majorité des Gilets Jaunes, a été vue par celle-ci comme une conséquence inévitable du mépris de l’État, de la brutalité policière, de l’ampleur de la répression judiciaire et plus généralement de la violence sociale.

On peut faire l’hypothèse que le saccage des Champs-Elysées, durant toute la journée du samedi 16 mars lors de l’épisode XVIII, est le résultat conjoint d’une stratégie provocatrice classique de laissez-faire du pouvoir (avec éventuellement des résultats qui l’auraient dépassé ; la fable officielle que des fonctionnaires subalternes de la préfecture de police aient pris l’initiative cachée à leur hiérarchie d’affaiblir à un tel point la capacité d’intervention de la police semble difficilement crédible) et de la radicalisation des 8 000 à 10 000 manifestants présents, black blocs et Gilets Jaunes réunis. Quoi qu’il en soit, si le résultat peut apparaître tactiquement satisfaisant pour les versaillais du parti de l’ordre, en se débarrassant d’un préfet de police peu fiable, en faisant accepter la nouvelle loi anticasseurs, un durcissement de la répression, l’appel symbolique à l’armée et accessoirement une loi de privatisation contestée (votée en catimini à 6 h le matin même), l’échec est patent puisqu’il n’a pas réussi à provoquer une réelle scission au sein des Gilets Jaunes sur la question de la violence, ni un raz de marée de soutien au pouvoir.

Tout le monde sait que ce sont les émeutes spontanées de novembre et décembre, consécutives à la violence aveugle de la police, qui ont fait trembler et céder en partie le pouvoir. Quant au pillage du Fouquet’s le 16 mars, comme symbole de classe, il a réjoui la meilleure partie du pays, le sort des Champs-Elysées (le lieu le moins fréquenté des Parisiens), étant pour la plupart des Français aussi lointain et indifférent que celui de Dubaï. La force de ce mouvement, visible dans sa durée, sa détermination et son indifférence aux accusations de violence, réside essentiellement dans son refus de toute hiérarchie, de tout leadership et dans l’intensité vécue de la solidarité devant la violence étatique massive [8]. Violence jusque-là réservée aux banlieues, aux zadistes ou au cortège de tête.

 

En quelques points, on peut en résumer les effets remarquables, réaffirmés sans cesse jusqu’à maintenant :

— refus de toute récupération de la part de tous les partis et syndicats,

— dénonciation des médias comme instruments du pouvoir,

— refus de toute représentation, de porte- paroles officiels et de toute évolution électoraliste,

— exigence de démocratie directe,

— prise de conscience massive et dénonciation de la violence policière d’un pouvoir au service direct d’un système et d’une oligarchie,

— tentatives d’installer dans la durée, directement et physiquement, les liens établis durant ces mois, tant au niveau local que national.

 

Dépassant les strictes revendications matérielles initiales, la durée du mouvement et l’organisation de discussions, tant directes que sur les réseaux sociaux, ont amené les manifestants à se poser progressivement des questions plus générales sur la nature de la société et les moyens de la transformer [9]. C’est là le crime qui contient potentiellement tous les autres et a motivé le contre-feu du pseudo « grand débat » organisé par l’État, de peur d’une contagion à l’ensemble de la société.

C’est la pérennité ou non de l’instauration de ces discussions critiques en dehors de toute tutelle, tant au niveau local qu’au niveau national, qui déterminera pour les temps à venir si ce mouvement peut avoir un effet cumulatif ou bien s’il disparaîtra sans laisser de traces observables comme tant d’autres avant lui [10].

Car les limites de ce mouvement sont tout aussi évidentes :

— la contagion n’a pas eu lieu : malgré une participation nombreuse et le soutien exprimé d’une large majorité de la population, il n’est jamais devenu un mouvement de masse paralysant la société, mais comme bien souvent une révolte par procuration. Quelques centaines de milliers de manifestants (au plus fort du mouvement) pour quelques millions de partisans affirmés et 70% de la population en « supporters » de sondages [11] ;

— faute d’un soutien massif réel, il n’a jamais trouvé d’autres lieux physiques à occuper que la précarité des ronds-points, des péages d’autoroute, des parkings de supermarchés et de quelques lieux associatifs (à Saint-Nazaire par exemple) où la remise en cause de la société aurait pu prendre une autre ampleur en touchant une plus grande diversité sociale ;

— il est resté de ce fait pour l’essentiel un mouvement provincial, moins rural que péri-urbain, ignoré par les couches plus favorisées des classes moyennes des grandes villes (particulièrement de la capitale) et l’objet du mépris haineux de toutes les élites : Luc Ferry, « philosophe », ex-ministre de l’Éducation, à propos de la police, « Qu’ils se servent de leurs armes une bonne fois. Écoutez, ça suffit. » ;

— la fameuse « convergence des luttes », incantation rituelle du néo-gauchisme, est restée une fois de plus lettre morte. Les syndicats, effrayés de leur impuissance et de leur mise à l’écart, ont refusé de s’associer au mouvement. Les étudiants, trop occupés par « l’intersectionnalité » de leurs obsessions de genre et d’antiracisme ont brillé massivement par leur absence et, mis à part la présence régulière du « Comité Adama ». Collectivement les jeunes des banlieues ont été absents, hors quelques raids « Rolex » sur les Champs-Élysées ou sur la Canebière à Marseille ;

— les manifestations contre le dérèglement climatique qui ont eu lieu simultanément, et qui sont le fait globalement d’autres catégories sociologiques, plus urbaines, plus jeunes, plus diplômées, plus déférentes, moins enragées, n’ont pas voulu s’associer au mouvement des Gilets Jaunes, au profond soulagement du pouvoir ;

— cette limitation socio-géographique, qui a favorisé une non-remise en cause plus globale du système, amène le mouvement des Gilets Jaunes à se focaliser sur quelques exigences, la démission de Macron, le rétablissement de l’ISF (l’impôt sur la fortune), l’augmentation des salaires et des pensions, le RIC (référendum d’initiative populaire), impossibles à atteindre ;

— en conséquence, le reflux largement entamé, quoique lent, est inévitable.

 

Dans de telles conditions, on peut s’étonner de la fermeté du mouvement sur quelques points fondamentaux qui sont d’ordre profondément politiques : l’exigence de démocratie directe (quel que soit l’adjectif dont elle est affublée, transversale, participative, horizontale, etc.) avec le contrôle et la révocation des représentants, entraîne un refus radical de la vieille politique électorale des partis et celle co-gestionnaire des syndicats, tandis que l’exigence de liberté et d’égalité, constamment réaffirmée elle aussi, a exclu de se laisser entraîner sur le terrain de la xénophobie et du repli nationaliste.

Il faut voir là moins une sorte de vertu transhistorique propre au peuple français (quoique l’histoire politique de ce pays n’y soit pas totalement étrangère) que le résultat remarquable d’une implosion accélérée des illusions politiques récemment apparues. En moins de deux ans, les replis nationalistes de Trump, du Brexit ou de l’Italie ont montré leur inanité tandis que la fuite en avant technophilo-libérale à la Macron explosait en vol et que la gestion écolo-citoyenne à la Podemos se réduisait notoirement à des mesures symboliques ou cosmétiques.

L’explosion tardive du mouvement des Gilets Jaunes a eu cet effet paradoxal de ne pouvoir se bercer de telles illusions aussi vite démenties par les faits, car en quelques années, la conviction profonde que ce système ne peut ni se réguler ni se réformer est devenue très banale. À sa manière, le mouvement des Gilets Jaunes exprime cette constatation qu’aucune délégation de pouvoir ne saurait résoudre les problèmes réels auxquels sont confrontés nos sociétés et qu’il faut donc que les peuples reprennent leur destin en main. La naïveté assez générale des propositions des Gilets Jaunes et les limites évidentes de leur critique ne doivent pas occulter le scandale et l’effroi que ces constatations et résolutions potentiellement subversives provoquent, et elles ne doivent rien à l’existence préalable d’une extrême minorité se définissant subjectivement comme révolutionnaire, dont le pouvoir affecte de craindre la menace : « Les black blocs ne sont pas un épiphénomène mais une menace ancienne, constante, puissante et répétée », (le ministre de l’Intérieur dixit). Cette minorité n’a été et n’est pour rien dans l’irruption de cette crise majeure et n’a pratiquement eu aucun effet sur son évolution. Sauf à constater que la banalisation de la violence urbaine lors des manifestations de rue n’effraie même plus la province.

 

Si le souvenir et l’exemple concret de Mai 68 en France s’estompent et ne signifient plus grand-chose pour ceux qui ne l’ont pas connu directement, ils hantent littéralement les couloirs de l’État. Car si le personnel politique actuel n’a pas plus l’expérience directe de cette crise révolutionnaire, c’est le privilège et le devoir de l’État d’archiver et de transmettre la mémoire des périls qui l’ont menacé. L’État actuel sait qu’il n’a, ni n’aura jamais plus, les moyens de négocier une telle sortie de crise à l’ancienne, ni économiquement par une redistribution financière, ni politiquement en accordant de nouveaux droits sociaux, sans parler bien sûr des nouveaux griefs sur lesquels il n’a aucune prise.

Naturellement Mai 68 ne reviendra jamais, comme ne revient jamais à l’identique aucun événement historique majeur, banalité que ne manquent pas de nous rappeler les repentis gauchistes cooptés, les révolutionnaires fatigués et des politiciens faussement soulagés. En effet, si une crise globale venait à coaguler l’ensemble des critiques, des griefs et des colères portées par une majorité certaine de la population, il est évident que cela aboutirait très vite non pas à un Mai 68, mais à un Mai 68 puissance dix.

Il ne s’agirait plus en effet, comme il y a 50 ans, de la juxtaposition, sur une base écrasante de revendications social-démocrates canalisées par le parti stalinien, d’un révolutionnarisme néo-léniniste arriéré et d’une bien plus faible critique radicale de la société moderne, mais bien d’une remise en cause globale d’une civilisation à l’agonie, dans toutes ses dimensions écologiques, sociales, politiques et imaginaires. Comme le résume irréfutablement le slogan apparu dans les manifestations, tant des Gilets Jaunes que dans celles contre le dérèglement climatique :

« Fin de mois, fin du monde, mêmes ennemis, même combat. »

 

Depuis quinze ans, on a vu, en France, une succession de crises aussi diverses que durables qui n’ont en commun que d’être sans solution. C’est évident pour ce qu’on appelle ici la crise des banlieues, c’est-à-dire la paupérisation pérenne des ghettos et une désintégration sociale qui explose régulièrement en émeutes face au racisme de l’institution sécuritaire, sans autre avenir que leur perpétuation.

Mais si l’on regarde ailleurs, par la brèche ouverte dans le consensus de l’idéologie du progrès provoquée par la longue lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, on doit constater qu’elle a mis sur la place publique une critique anti-industrielle systématique, auparavant confinée dans un ghetto intellectuel, autant dans ses manifestations concrètes de « grands projets inutiles » que dans son idéologie techno-progressiste « contre l’aéroport et son monde », ou encore de sa « transition énergétique, imposture technocratique ». Elle n’en sortira plus et les manifestations croissantes pour le climat, entre autres, vont porter le conflit à un niveau global inconnu jusqu’alors, car la société industrielle n’a d’autre possibilité que de continuer son pillage, ses destructions et sa guerre à la vie. Par conséquent, c’est tout le système économico-politique qui est critiqué, non seulement au nom de l’évidence d’un péril imminent, mais de plus en plus au nom d’une autre conception de la vie.

Ce conflit était déjà présent en 2016 dans le phénomène de Nuit Debout et les manifestations contre la loi « Travail » qui, pendant deux mois, avait porté déjà, mais de manière plus minoritaire et centrée sur la non-légitimité des représentations politiques, la critique sur la funeste coalition politico-économique et techno-industrielle.

Et maintenant en quelques semaines, mieux qu’en 40 années de luttes perdues, le soulèvement des Gilets Jaunes, porté par des couches de la population qui s’étaient tenues majoritairement à l’écart de tout ce qui précède (la phrase entendue qui revient en boucle étant « je n’ai jamais fait de politique » ou « je n’avais jamais manifesté ») a réussi à réinstaller la question sociale dans toute son ampleur au cœur de l’irréalité de tous les discours politiques.

 

Ce monde vit désormais sur un volcan.

Ces phénomènes disparates, impliquant des couches de la population fortement différenciées culturellement et socialement, se juxtaposent ou se chevauchent dans le temps, sans avoir trouvé jusqu’à maintenant l’occasion de fusionner, et le secret espoir du pouvoir est évidemment qu’il en reste ainsi.

Je rappelais cette évidence il y a presque deux ans :

« Tant que le système satisfera globalement les besoins matériels basiques qu’il a lui-même produits, on ne voit pas pourquoi une masse critique de la population s’en détacherait. Or c’est la condition sine qua non d’apparition d’une crise révolutionnaire. »

Mais voilà, nous y sommes. En dehors de toute crise brutale, mais devant la dégradation progressive de son sort, une partie des couches les plus pauvres de la population ordinaire, celle qui ne se reconnaît dans aucune singularité d’âge, de race, de genre, de statut social, celle universellement considérée comme la plus soumise à l’aliénation marchande, à l’abrutissement des loisirs de masse, à l’isolement accompli de la société du spectacle, à l’impuissance de la vie virtuelle, à la tentation populiste régressive, vient paradoxalement de faire sécession. La résignation s’est fracassée sur le mur du réel des conditions concrètes d’existence où le sentiment de la dignité bafouée tient une place centrale. Cette sécession a été baptisée à la grenade et au flashball puis confirmée par des milliers de peines de prison ; voilà des cérémonies initiatiques que des centaines de milliers de gens n’oublieront pas de sitôt.

La société de masse repose sur le soutien desdites classes moyennes, celles qui travaillent et consomment, qui produisent et reproduisent le système, c’est-à-dire qui se satisfont de ses besoins et de la satisfaction de ces besoins. La circularité de cette domination n’avait jusqu’à présent été véritablement ébranlée qu’à sa périphérie et sporadiquement dans des fractions de la jeunesse partiellement ou non encore intégrée à l’économie. Or, les deux contradictions insurmontables du système, la disparition tendancielle du travail et la crise écologique généralisée, mettent d’ores et déjà à mal ce consensus historique. En dehors même de toute crise soudaine, dont personne ne se hasarde à exclure l’hypothèse, l’inévitable paupérisation de la classe moyenne intermédiaire est déjà entamée. Ce sont donc les bases sociales du système qui s’amenuisent d’année en année sans que l’on puisse imaginer par quel miracle la tendance pourrait être inversée.

Tant que cette partie plus éduquée, plus urbaine, moins périphérique, encore prompte à se bercer des illusions renouvelables de la rédemption technophile, ne se fracassera pas à son tour sur le mur du réel, les banlieues pourront brûler, les black blocs affronter la police, les ouvriers se lamenter devant leurs usines fermées, les paysans se suicider dans leurs fermes en faillite et les Gilets Jaunes demander en vain la démission de Macron.

On dira qu’un tel renversement est improbable, voire impossible, comme on disait il y a moins de six mois que le destin des travailleurs pauvres était de se vautrer dans leur aliénation et d’inévitablement retomber dans la fosse à purin du populisme d’extrême droite.

Mais chaque saison qui passe renforce le sentiment, même chez ceux qui se croient encore à l’abri de la tempête, d’une dépossession croissante de leur vie, menacée individuellement par l’économie, collectivement par le contrôle totalitaire de l’État et universellement par les ravages du complexe industrialo-scientifique. Ceci dessine en creux le chemin pour reprendre le contrôle de la vie sur terre, sortir de la préhistoire et enfin accéder pour la première fois à une existence proprement historique en abolissant ces déterminismes dont les logiques autonomisées convergent vers un désastre désormais tangible, et pour cela rendre impossible leur reconstitution pour que tout soit rendu discutable et effectif.

Il est courant chez les révolutionnaires sans révolution de se réchauffer au lyrisme apocalyptique d’une révolution totale, les uns voyant dans la moindre vitrine brisée le miroir trompeur du spectacle lézardé, dans la mise à sac d’une boutique de luxe la critique en acte de la marchandise, dans la fraternité créatrice fugace de l’émeute le communisme en construction, quand de plus sophistiqués reconnaissent ici la réalisation de l’amour universel et du divin, ou bien encore le dépassement de l’art et de la philosophie [12]. Et rien de ceci n’est entièrement faux, car inséparable de l’intensité vécue dans la fusion éphémère de la rupture de la soumission et de l’ouverture du temps.

Mais l’irruption d’un mouvement comme celui des Gilets Jaunes confirme aussi des vérités plus prosaïques : marcher durablement la tête dans les étoiles nécessite d’ancrer les pieds sur terre ; les crises révolutionnaires n’adviennent que lorsqu’un système social devient incapable de résoudre les problèmes vitaux auxquels s’affronte la masse de la population, jusqu’à ce que celle-ci soit contrainte de s’en charger.

Les premiers moments de telles crises ne remettent pas en cause les fondements du système mais cherchent des solutions à l’intérieur de celui-ci, et c’est la discussion collective retrouvée qui en elle-même constitue la menace essentielle que le pouvoir veut étouffer. C’est seulement dans un deuxième temps, dans la paralysie et l’impuissance du système, que le processus révolutionnaire se construit, que la critique s’approfondit, se généralise et que pacifiquement ou non l’ordre social ancien, celui de la séparation, cède la place au nouveau, celui d’une communauté retrouvée.

Ce sont les balbutiements d’un tel processus, cette dimension nouvelle et nécessairement expérimentale de toute crise sociale d’envergure, débarrassée enfin de tout messianisme rédempteur comme de tout leader charismatique, laissant augurer qu’une suite est aussi possible qu’elle est souhaitable, qui constituent d’ores et déjà la victoire du mouvement des Gilets Jaunes.

Jacques Philipponneau,
avril 2019.

 

Lettre parue dans
Creuse-Citron, journal de la Creuse libertaire n°61,
août-octobre 2019.

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Jacques Philipponneau a participé à la revue Encyclopédie des Nuisances, dictionnaire de la déraison dans les sciences, les arts et les métiers
(15 numéros entre 1984 et 1992).

Il est l’auteur de la
Relation de l’empoisonnement perpétré en Espagne
et camouflé sous le nom de syndrome de l’huile toxique,
éd. de l’Encyclopédie des Nuisances, 1994.

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Notes :

[1] Contribution à la rupture en cours, 7 décembre 2018, ou Full metal yellow jacket, 22 janvier 2019.

[2] Une politique expérientielle – les Gilets Jaunes en tant que « peuple », 19 décembre 2018.

[3] Les 42 propositions des Gilets Jaunes, 2 décembre 2018.

[4] Gilets jaunes : la classe moyenne peut-elle être révolutionnaire ?, 7 décembre 2018.

[5] Putsch gauchiste à Commercy, 30 décembre 2018.

[6] Cher Éric Drouet, 4 février 2019.

[7] Prochaine station : destitution, 7 décembre 2018.

[8] Communiqué de victoire n°1, 28 mars 2019.

[9] Appel des Gilets Jaunes de Commercy à la formation d’assemblées populaires, 7 décembre 2018.

[10] Appel de la première « assemblée des assemblées » des Gilets Jaunes, 27 janvier 2019.

[11] Rupture dans la contribution en cours, 16 décembre 2018.

[12] Pierre-Henry Castel, Le mal qui vient, éd ; du Cerf, 2018.

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