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Pour une journée de l’hypocrisie mondiale, 2019

une critique de la journée mondiale sans téléphone portable

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« Allô, c’est qui ? C’est toi ? Bon j’entends rien ! bon bah je voulais te dire que j’étais en retard mais j’arrive là en fait. »

France Télécom commercialise en 1991 le Bi-Bop, premier téléphone portable en France.

En 2007, Apple lance l’Iphone et 51% des Français ont un portable.

L’histoire très récente de cet outil de communication montre la pénétration exponentielle de ce gadget au sein de la population française et dans le monde. Il paraît dès lors urgent de s’interroger sur la question tant le téléphone et le smartphone sont en train de nous imposer une rupture brutale d’un point de vue social, psychologique, relationnel et organisationnel.

Se saisir de la question, oui, mais faisons-le vraiment. D’abord il est absurde d’isoler la question du portable. Nous sommes dans un système technicien où les objets sont connectés et interdépendants. Il faut donc questionner ce système technicien dans son ensemble : production d’énergies, extraction de matières pour produire ces technologies, investissements publics pharaoniques pour les infrastructures imposées comme le nucléaire, les lignes THT, les TGV, les compteurs électriques Linky et autres antennes relais. Le déploiement de la fibre (internet très haut débit) :

« Ce chantier de 560 millions d’euros est le plus important de la mandature (du département). […] Soit 450.000 prises à rendre raccordables, 2.500 kilomètres de fibre optique à déployer, essentiellement sous terre, et 109 bâtiments techniques à construire pour installer les nœuds de raccordement et ainsi desservir 475 communes. » (Isère mag n°19)

La « dématérialisation » coûte donc très cher à la collectivité et est décidément bien… matérielle !

Ce système nous dépasse, nous rend tout petit, nous écrase et se développe sans notre volonté. Avons-nous été consultés pour choisir si nous voulions le portable comme la fibre, si nous voulions travailler avec un ordinateur ? La fibre est présentée avec fascination par nos élus et les industriels comme étant un bienfait dévoué au peuple, au service de chacun. La fibre est surtout un outil pour développer le télétravail, les cours à distance, la télémédecine. Avec le télétravail chacun sera désormais plus facilement remplaçable, interchangeable, plus besoin de trouver du personnel dans les environs, la concurrence à l’emploi sera plus rude et les travailleurs comme les chômeurs seront isolés derrière leurs ordinateurs-téléphones.

Ensuite, le téléphone portable n’est pas une technologie neutre, il ne peut donc y avoir de « bons » ou « mauvais usages ». Le portable est une technologie ambivalente, on ne peut séparer ce qu’elle permet de ce qu’elle détruit… Le téléphone produit un certain monde. Nous étions liés, nous voilà reliés par un artefact. Le téléphone nous relie en tant que séparés : nous sommes désormais seuls ensemble.

Le portable et plus généralement le « mobile » est un des symboles de nos temps hypermodernes. La mobilité au même titre que la fluidité sont des impératifs, une nécessité. Il faut que les marchandises et les travailleurs circulent sans heurts.

L’urbanisme et le développement des transports ont consacré la séparation de l’espace en zones spécialisées (centres de production, logements, zones commerciales), les nouveaux moyens de communication ont quant à eux carrément aboli l’espace. Reste le temps. Nous passons plus d’heures dans les transports qu’à l’époque du cheval qui plus est pour se rendre dans les mêmes endroits. Idem pour le portable, nous perdons énormément d’énergie à ne rien dire ou bien des banalités. L’essentiel n’est pas ce qu’on communique mais est de communiquer. De communiquer vite, instantanément. Il faut réagir, ne pas développer une réflexion mûrie mais des réflexes. Malgré toute cette « agilité », nous passons un temps croissant à gérer les mails/sms, nous devons traiter des informations, des données, de manière exponentielle. Traçabilité, contrôle de tout et de soi-même à chaque instant, la « transparence » : la fin du courrier postal et du papier ne tue pas la bureaucratie, bien au contraire.

« Une super idée : la chaîne météo qui donne le temps 24/24.

Ça existait déjà quand j’étais gosse, ça s’appelait une fenêtre. »

Le ton démagogique de cette journée mondiale est particulièrement agaçant et très suffisant. Moraliser les usages du téléphone nous semble réducteur et relève de la bienpensance : « déconnectez-vous ! », « relevez le défi ! ». Mais, il ne s’agit pas d’un jeu, et encore moins d’un choix ! Désigner l’individu comme le coupable en l’infantilisant est, nous l’espérons, une vaste plaisanterie ! A l’école, nous professeurs et élèves sommes et serons de plus en plus connectés ! Les élèves n’ont plus le choix, leurs exercices sont en partie en ligne, et dans leur travail futur ils devront être connectés tout le temps. L’éducation nationale accompagne largement la « dématérialisation » de l’enseignement. Après tout, l’école n’est-elle pas là pour nous préparer à notre mise en/sur le marché, à nous vende, bref à nous intégrer dans l’économie-monde ?

« Mobile, tu me rends toujours mobilisable. »

« Attends, je ne peux pas te parler, je te rappelle dans 5 minutes, ça te va ? »

Le téléphone et tous les gadgets nous sont imposés dans notre travail et son extension qu’est devenue notre vie quotidienne : Nous devons consulter nos mails professionnels chez nous, recevoir des SMS du travail sur notre mobile personnel ou répondre au téléphone quand l’administration nous appelle. Vie privée et vie professionnelle se confondent de plus en plus. Nous sommes sommés de nous adapter. Il n’en revient donc pas du choix de chacun de posséder un portable ou de choisir l’usage que l’on veut en faire. Il faut se plier à l’organisation sociale qui ne se construit plus qu’autour de ça. N’en déplaise aux idéalistes, il ne s’agit pas d’une problématique personnelle à prendre individuellement mais bien d’une affaire collective, sociétale. Les usages nous sont et seront imposés : ce sont les nécessités du marché, nous ne sommes que ses terminaisons nerveuses. Ne jouons plus aux dupes, refusons notre présent. Refusons ce qu’on nous vend comme étant un présent désirable et un avenir radieux, refusons cette propagande et cette déferlante technologique, refusons-le en acte, désobéissons ! Désapprouvons la fibre, la 5G, le (télé)travail, l’e-administration, le management (numérique), l’uberisation et le revenu de base qui va avec.

Le travail de toute sorte est devenu tellement asservi à cet outil que l’outil nous a absorbés. L’outil ne nous sert plus, nous sommes désormais au service de l’outil. Il est impossible ou très difficile de faire sans lui, vivre sans c’est se marginaliser, être disqualifié, inemployable, disparaître, ne plus exister. Refuser de travailler avec c’est se faire virer ou être mis au placard. Ne plus alimenter les cahiers de textes électroniques, ne plus faire l’appel électroniquement, ne plus donner de travail en ligne. Pourquoi pas ?

Aujourd’hui ne plus se servir de son téléphone, que ce soit en tant qu’élève, travailleur, chômeur, c’est se mettre en grève. Alors mettons-nous en grève !

« Allô, c’est moi, j’sais pas pourquoi y’a les profs y font grève mais y font cours quand même, j’y comprends t’chi. »

Écrit dans une zone commerciale quelconque depuis un smartphone.

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Ce texte a été distribué dans un lycée de l’Isère en février 2019.

Et publié dans Le Rappel de Beauchastel, bulletin de liaison contre l’école numérique n°6, La Poste BP 3, 63 600 Ambert.

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