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Jean-Marc Lévy-Leblond, La science et le progrès, quel rapport ?, 2000

La science entretient avec l’idée de progrès un rapport privilégié, à un double titre. D’une part, depuis le XVIIIe siècle, la science est conçue comme le parangon du progrès, comme l’une des (rares) pratiques humaines où le progrès semble incontestable. Après tout, l’on peut discuter longuement pour savoir si le sens moral de l’humanité ou ses œuvres d’art témoignent d’un réel mieux au cours des siècles. Mais il semble exister un domaine où le doute n’est pas de mise : nos connaissances scientifiques ne sont- elles pas, de toute évidence, supérieures à celles de nos prédécesseurs, et en constant accroissement ? L’idée de progrès telle qu’elle s’est développée à l’époque des Lumières, ce grand projet qui visait l’ensemble des activités humaines, disposait ainsi d’au moins un exemple qui pouvait le garantir contre une trop manifeste utopie. D’autre part, la science, par-delà son statut comme exemple emblématique du progrès, se vit promue au rang de source même du progrès – de tout progrès : le progrès scientifique entraînerait le progrès technique, lui-même fécondant le progrès économique, origine à son tour du progrès social, qui provoquerait le progrès culturel, conduisant enfin au progrès moral, selon une causalité inéluctable – elle-même évidemment inspirée du déterminisme scientifique.

Un tel énoncé certes paraît quelque peu caricatural, et l’on pourrait penser que je force le trait. Qu’on en juge. Voici ce qu’on peut lire dans L’Encyclopédie, sous la plume de D’Alembert, à l’article « Géomètre » (l’on se souviendra que, à l’époque, « géomètre » et « géométrie » sont quasiment synonymes de « mathématicien » et « mathématiques » en général) :

« On n’a peut-être pas encore prêté assez d’attention [à] l’utilité dont cette étude [de la Géométrie] peut être pour préparer comme insensiblement les voies à l’esprit philosophique, et pour disposer toute une nation à recevoir la lumière que cet esprit peut y répandre. C’est peut-être le seul moyen de faire secouer peu à peu à certaines contrées de l’Europe le joug de l’oppression et de l’ignorance sous laquelle elles gémissent […]. Faites naître, s’il est possible, des géomètres parmi ces peuples ; c’est une semence qui produira des philosophes avec le temps, et presque sans qu’on s’en aperçoive […]. Bientôt l’étude de la Géométrie conduira […] à la vraie Philosophie qui par la lumière générale et prompte qu’elle répandra, sera bientôt plus puissante que tous les efforts de la superstition. »

Même si une telle formulation semble naïve aujourd’hui, il serait présomptueux de croire que nous en avons fini avec une telle vision. Le positivisme du XIXe, le marxisme-léninisme au XXe siècle l’ont entretenue sous des formes plus modernes. Et l’idéologie scientiste, même si elle ne s’incarne plus dans des idéologies messianiques, n’a pas disparu pour autant, comme en a témoigné avec éclat, voilà quelques années, un certain “appel de Heidelberg”, véritable plaidoyer pro domo signé par les plus grands noms de la science mondiale. Aussi vaut-il la peine d’examiner sans complaisance, en cette fin de XXe siècle, les prétentions de la science à incarner et guider le progrès. Je me placerai ici, non sur le terrain, largement balisé déjà, de la critique du progrès technique, mais prendrai pour cible la science fondamentale – pour autant qu’on puisse la définir isolément, ce qui est bien l’une des questions de fond de la problématique nouvelle.

Nous commencerons par examiner la nature du progrès dans la science aujourd’hui (?). Puis nous nous demanderons si l’on peut encore croire au Progrès par la Science (??). Enfin, nous envisagerons la nécessité d’un progrès pour la science elle-même (!).

Le progrès dans la science ?

Peut-être faut-il commencer par prendre acte d’une mutation profonde de la place et du rôle de la science dans nos sociétés. Cette science, au sens moderne du terme, c’est-à-dire depuis la « coupure galiléenne » du début du XVIe siècle, a connu un développement ininterrompu de son poids économique, du double point de vue de ses ressources et de ses retombées ; cette période de croissance semble maintenant terminée ! Après des origines modestes et économiquement difficiles à évaluer, le XVIIIe siècle, celui des académies, des coûteuses expéditions et des premiers grands instruments, puis le XIXe où se développent les universités et les laboratoires industriels, conduisent au XXe siècle où l’échelle de la recherche scientifique dans nombre de domaines, ceux de la big science (physique nucléaire et subnucléaire, astronomie d’observation, maintenant biologie génétique), lui confère une place non négligeable dans les bilans économiques des nations puissantes, avoisinant désormais 2 % de leur PIB. Mais cette montée en puissance connaît dorénavant, pour la première fois en quatre siècles, une stagnation.

Aux États-Unis d’abord, au milieu des années 1980, puis en Europe et au Japon au tournant des années 1990, les dépenses de recherche et de développement sont passées par un maximum historique avant de connaître un tassement stationnaire 1. Ce phénomène, un temps considéré comme conjoncturel et lié à une situation de crise économique latente, semble bien être en fait structurel, puisque, malgré la reprise, les budgets de la recherche ne montrent aucun signe de redéploiement. Rien n’est plus significatif de cette nouvelle phase que l’abandon, à la fin des années 1980, du projet américain d’accélérateur de particules géant, le SSC (Superconducting SuperCollider – on est au pays de Superman…) ; son coût, estimé initialement à environ 6 milliards de dollars, a dérapé jusqu’à ce que le Congrès américain lui coupe tout financement, malgré des dépenses déjà effectuées, en pure perte donc, de 2 milliards de dollars, et la nécessité d’en dépenser encore un pour arrêter les frais (licenciements et dédits multiples, restauration écologique, etc.). C’était la première fois dans toute l’histoire de la science moderne qu’un grand projet était ainsi interrompu et abandonné en cours de développement, signalant une nette perte de confiance du politique dans le scientifique.

Certes, la situation générale de la science est complexe, et certaines disciplines (les sciences de la vie) restent en phase de croissance alors que d’autres (la physique des particules) connaissent une nette décrue. Mais force est de constater que, globalement, la science travaille désormais, au mieux, à ressources constantes. Voilà donc au moins un point sur lequel elle ne progresse plus ! C’est là, si elle se confirme au début du XXIe siècle, une mutation profonde qui affecte sans doute la nature même du rapport que notre civilisation entretient avec la science.

Je voudrais passer maintenant de l’extérieur de la science à son intérieur, de ses conditions économiques à ses contenus épistémiques. La connaissance scientifique progresse-t-elle ? A une question aussi provocatrice, il faut bien entendu commencer par apporter une réponse positive, et donner acte de la considérable accumulation de savoirs nouveaux que l’on peut constater presque quotidiennement, ne fut-ce qu’à la lecture des journaux. Nous avons beaucoup appris au cours des dernières décennies, nous en savons plus sur le comportement des particules fondamentales, nous découvrons toujours davantage d’objets cosmiques lointains, nous connaissons mieux le génome de nombreuses espèces, dont la nôtre. Mais nous sommes là dans le régime du quantitatif. Le progrès, tel que nous le concevons, ne se contente pas d’une accumulation continue, mais demande de véritables sauts qualitatifs. Ce sont bien les ruptures épistémologiques passées qui nous ont donné une telle confiance dans les capacités de développement de la science. Nous avons besoin des grandes révolutions scientifiques, comme des grandes révolutions politiques, pour preuves et témoins du progrès.

Or, la science actuelle, à cet égard, ne se montre guère convaincante. Ses plus récentes coupures historiques, elle les a connues assez tôt au cours du XXe siècle et vit depuis sur son acquis. La relativité date de la première décennie du siècle dernier ; la quantique et la cosmologie (expansion de l’univers), de la troisième ; la physique nucléaire, de la quatrième. Quant à l’informatique et aux nouvelles techniques de communication, leurs principes et premières réalisations résultent de la Seconde Guerre mondiale. Même dans le domaine si actif aujourd’hui de la biologie, la conception moderne de la théorie de l’évolution remonte aux années 1920, et la découverte du code génétique, aux années 1950. Certes, pour nous en tenir à cet exemple, nous en savons davantage que Crick et Watson en 1954, quand ils découvrirent la structure en double hélice de l’ADN ; mais ce que nous avons appris est surtout que les mécanismes de l’hérédité sont finalement bien plus compliqués, et, par exemple, que l’on ne connaît pas vraiment la signification génétique d’une grande partie de cet ADN.

En d’autres termes, si nos savoirs ne cessent de « progresser », c’est aujourd’hui, dans tous les domaines de la science, par une accumulation de résultats locaux, dont nul ne peut véritablement évaluer la pertinence réelle à l’égard des grandes questions posées. Aucune avancée notable qui permettrait la nécessaire refonte de pans entiers de la science et ouvrirait de nouveaux domaines à l’investigation ne s’est imposée depuis, mettons, un demi-siècle. Au regard du rythme de l’histoire des sciences depuis quelques siècles, et surtout au cours du XIXe, c’est là une singulière et paradoxale lenteur : où est, dans le domaine des sciences en tout cas, la prétendue « accélération de l’Histoire » ? L’ironie de la situation redouble quand on réalise que certaines des rares recherches scientifiques qui peuvent apparaître comme novatrices ne sont bien souvent que la reprise trop longtemps retardée de travaux anciens. Il en va ainsi pour la théorie dite du « chaos dynamique », qui connaît la faveur des médias ; elle révèle en vérité le redéploiement d’un projet scientifique remontant à la fin du XIXe siècle, mais qui fut laissé en jachère après Poincaré, la physique fondamentale se déplaçant dans les champs du microscopique (atomes, noyaux) ou du mégascopique (étoiles, galaxies) et négligeant le monde physique à notre échelle, où, pourtant, les problèmes s’avèrent non moins riches conceptuellement, comme le montrent les phénomènes de turbulence (écoulements fluides) ou d’adhésion (colles). Il tend d’ailleurs à en aller de même jusque dans les sciences de la vie, où la domination de la biologie moléculaire de laboratoire est mise en question par un retour au terrain, redonnant toute leur noblesse aux études du comportement animal (éthologie), voire à la systématique (taxinomie), qui passaient, il y a peu, pour des disciplines dépassées.

Non seulement les sciences contemporaines ne sont finalement pas si « modernes », mais encore elles font preuve d’un paradoxal archaïsme quant à leur capacité à dominer et synthétiser leurs propres découvertes. Pour comprendre cette assertion, il faut adopter sur l’histoire des sciences un point de vue un peu plus sophistiqué que la vulgate kuhnienne qui fait alterner des moments de « science révolutionnaire » avec des périodes de « science normale », où les scientifiques se contenteraient d’exploiter un paradigme provisoirement dominant. Le point de vue discontinuiste tel qu’il s’est développé en Europe (contentons-nous de citer ici Bachelard) ne se réduit pas à une telle succession de « non-histoires » séparées par des phases de rupture. C’est qu’un épisode révolutionnaire ne produit pas ses effets sous une forme achevée et nécessite au contraire un long processus de refonte (terme bachelardien) pour dégager de leur gangue initiale les pierres angulaires de la doctrine naissante – tant il est vrai que, en science comme ailleurs, c’est toujours que surgit le nouveau pris dans les rets de l’ancien. Le déploiement des multiples potentialités contenues dans le geste de rupture découle de la mise en œuvre effective des idées neuves, et constitue un long et complexe processus qui seul permet l’émergence (toujours provisoire) d’une vision cohérente. Un exemple emblématique en est fourni par l’évolution du concept de « champ » dans la physique de la fin du XIXe siècle ; à partir de son introduction par Faraday et Maxwell sous une forme étroitement liée à des modèles mécanistes assez arbitraires, cette idée va, en deux ou trois décennies, s’épurer, s’autonomiser et se formaliser, montrant alors que la nouvelle théorie des champs marque en fait la fin du mécanisme. Or, ces processus de refonte semblent avoir été largement inhibés dans la science du XXe siècle, conduisant ainsi à la situation présente, où les idées les plus originales et les plus profondes sont mal assimilées et d’ailleurs piètrement formulées, ce qui ne les empêche pas pour autant d’être appliquées, mais d’une façon souvent purement instrumentale. De fait, les théories les plus novatrices de la physique – pour m’en tenir à mon domaine de compétence – restent aujourd’hui prisonnières des modes mêmes d’expression, et donc de conception, qu’elles rendent caduques. Ainsi est bien mal nommée déjà la théorie de la « relativité » (ce dont Einstein lui-même convenait dès les années 1920), puisque, du point de vue moderne qui a émergé d’une désormais familière pratique de la théorie, ce sont en vérité les aspects invariants, absolus, de la structure de l’espace-temps qui en constituent le noyau. En cosmologie einsteinienne, on sait la fortune du terme de big bang, pourtant inventé par un détracteur de la théorie ; de fait, ce vocable, laissant croire à une « explosion » initiale instantanée, masque plus qu’il n’élucide le contenu de la théorie, puisque, aussi bien son formalisme mathématique explicite dénie l’existence d’un « instant zéro » et donc d’une « origine » temporelle de l’univers. Mais c’est peut-être dans le domaine de la théorie quantique que la situation est la plus désolante : des formulations comme « dualité onde-particule », « principe d’incertitude », « indéterminisme » peuvent certes être comprises dans le contexte historique de la genèse d’une théorie radicalement neuve et de son inéluctable confusion épistémologique initiale (et se voir même reconnaître une certaine fécondité temporaire) ; elles n’en sont pas moins irrévocablement dépassées par le développement même de la physique quantique, désormais riche d’une nouvelle mais encore implicite intuition, née de multiples pratiques expérimentales et maintenant technologiques.

Ainsi les physiciens sont-ils bien mal fondés à venir reprocher à leurs collègues des sciences humaines et sociales d’éventuels abus métaphoriques de leurs propres notions, dans la mesure où ils n’ont guère été capables de les élucider dans leur propre discours. On aura compris que je fais allusion à l’ « affaire Sokal », que l’on peut certainement considérer comme un symptôme du malaise intellectuel qui hante la physique actuelle et qu’elle tente de récuser en en renvoyant fort injustement la responsabilité sur des tiers ; la parabole de la paille et de la poutre trouve ici une pertinence particulière 2. Si l’on considère enfin, non les résultats théoriques de la science que nous venons de discuter, mais sa pratique effective, il faut y reconnaître, au risque de paraître noircir à plaisir le tableau et dans certains secteurs au moins, l’apparition de véritables phénomènes de régression. Des épisodes qui ont fait la Une des journaux, comme les prétendues découvertes de la « fusion froide » ou de la « mémoire de l’eau », se révèlent à l’analyse résulter de violations grossières des normes méthodologiques les mieux établies du travail scientifique ; mais, loin d’être isolés, ils ne constituent que les aspects les plus spectaculaires d’une véritable déqualification professionnelle rampante.

Le progrès par la science?

Certes, jamais le savoir technoscientifique n’a acquis autant d’efficacité pratique. Des découvertes fondamentales débouchent désormais sur des innovations techniques à grande diffusion : les principes si étranges de la théorie quantique prennent corps dans les lasers qui lisent les disques compacts ou servent aux découpes industrielles ; les sciences de l’information sous-tendent le déploiement de l’informatique de masse et des télécommunications ; la biologie moléculaire commence à trouver des applications médicales (thérapies géniques).

Car la décrue budgétaire évoquée plus haut ne saurait être interprétée comme un désintéressement de l’industrie pour la recherche, mais au contraire comme la recherche d’un intéressement beaucoup plus concret et immédiat. En témoigne justement l’attention très étroite portée par les industries pharmaceutiques et chimiques aux recherches en génétique moléculaire, avec les tentatives qu’on a pu connaître aux Etats-Unis pour faire de certaines séquences du génome humain l’objet de brevets commercialisables. En d’autres termes, la continuité même d’une activité de recherche scientifique fondamentale, non orientée vers le profit immédiat et non contrôlée par le marché, est désormais en question. D’ailleurs, la relative stagnation des découvertes fondamentales que nous avons signalée s’accompagne d’un net découplage entre science et technique, au sens où bien peu des innovations technologiques actuelles se font sur la base d’une connaissance approfondie des phénomènes mis en jeu. Au fond, la fécondation de la technique par la science, plus récente qu’on ne veut bien le dire (elle ne remonte guère plus avant que le milieu du XIXe siècle), semble perdre sa dynamique, et le développement de la technique reprendre une autonomie qui l’a caractérisé pendant presque toute l’histoire humaine. La recherche technoscientifique elle-même produit plus de savoir-faire que de savoirs, et le « progrès » technique retrouve nombre des traits qui le caractérisaient avant la « révolution scientifique ».

Au surplus, les connaissances scientifiques se montrent de moins en moins utiles face aux problèmes (santé, alimentation, paix) de l’humanité dans son ensemble. L’efficacité sociale de la technoscience plafonne, faute de trouver dans la plupart des pays, les conditions économiques et politiques qui permettraient son utilisation effective. D’ailleurs, ce sont des savoirs et des savoir-faire connus depuis assez longtemps qui permettraient le plus souvent de répondre aux besoins essentiels de la majorité de l’humanité en matière de santé (traiter les parasitoses et les maladies infectieuses, améliorer l’hygiène pour diminuer la mortalité infantile), d’alimentation (développer les cultures vivrières, accroître les rendements, équilibrer les régimes alimentaires) ou de logement (promouvoir des techniques de construction légères et bon marché).

Non seulement la technoscience des pays riches ne contribue-t-elle que peu à résoudre les problèmes des pays pauvres, mais ce sont souvent ces derniers qui aident les premiers ; ainsi le phénomène constant de « fuite des cerveaux » permet-il aux États-Unis de faire exécuter l’essentiel de leur recherche scientifique (dans le domaine biomédical en particulier) par des chercheurs issus d’Asie et d’Amérique latine ; ainsi, encore, les ressources naturelles, végétales surtout, de nombreux pays tropicaux sont-elles exploitées par de grandes multinationales, de l’industrie pharmaceutique en particulier, avec très peu de contrôle et encore moins de bénéfices pour ces pays 3.

Si l’organisation et la pratique industrielles de la science ne lui permettent guère d’impulser le progrès social, ne peut-on au moins espérer que, de par ses vertus intellectuelles, sinon morales, elle puisse jouer ce rôle éclairant que lui attribuait d’Alembert ? N’est-elle pas effectivement une arme contre la superstition et l’obscurantisme ? En d’autres termes, ne doit-elle pas assumer une mission culturelle majeure ? Mais faut-il vraiment insister sur l’ironie de la conjoncture médiatique, qui voit les moyens de communication modernes déployer une variété et une efficacité toujours plus grandes grâce à l’apport des technosciences n’offrir qu’une portion toujours plus congrue à la diffusion de leurs principes fondamentaux. Les ondes électromagnétiques, les tubes cathodiques, les puces électroniques, les algorithmes informatiques, etc., qui sont derrière les écrans des téléviseurs et des ordinateurs, ne passent que bien rarement devant pour s’exposer et s’expliquer au vu et au su de leurs utilisateurs.

Même les technologies plus traditionnelles, comme celle de l’automobile, deviennent plus opaques et moins accessibles aux yeux et aux mains des usagers. Point n’est besoin d’aller au fond de l’espace pour trouver des trous noirs d’où aucune information ne ressort : la plupart des objets techniques modernes en sont de bons exemples. Mais plus encore que la croissante difficulté de nos sociétés à partager le savoir technoscientifique, c’est leur incapacité à diffuser les valeurs de rationalité et d’esprit critique sur lesquelles se fonde ce savoir qui témoigne de sa situation paradoxale. Rien ne démontre mieux la faillite des espoirs d’un rationalisme naïf que la parfaite compatibilité de la science moderne et des fanatismes nouveaux, au détriment des traditions culturelles (et scientifiques !) les plus riches et les plus ouvertes.

En terre d’Islam 4, c’est dans les facultés des sciences, les écoles d’ingénieurs et les instituts techniques, que l’intégrisme recrute le plus aisément, et c’est souvent vers l’informatique que se dirigent les jeunes juifs orthodoxes les plus intolérants (comme l’assassin de Rabin). La secte japonaise Aum Shinri-kyo a largement recruté parmi les milieux scientifiques, son culte avait une forte dimension technique (on se rappelle les casques à électrodes de ses adeptes) et ses locaux disposaient d’équipements scientifiques perfectionnés, en électronique et, bien sûr, en chimie.

L’édition offre des exemples moins dramatiques, mais emblématiques : l’un des agents littéraires américains, spécialisé dans le livre scientifique grand public, affiche à son catalogue à la fois des ouvrages de chercheurs réputés (Gell-Mann, Eldredge, Dennett, etc.), et des textes qui conjuguent ésotérisme et scientisme de la façon la plus primaire qui soit : Physique et métaphysique de la présence spirituelle, ou bien La physique de l’immortalité (La cosmologie moderne et la résurrection des morts), équations à l’appui ; en France, Dieu et la science ont récemment conclu une piètre alliance chez un éditeur respectable. Ici, il faut bien le dire, la raison s’affronte en même temps à l’économie et à l’idéologie. Dans la confusion ambiante, il est à craindre que soient bien mal perçues, et que se voient même parfois travesties, les rares tentatives pour sortir des affrontements stériles entre un rationalisme étroit et un fidéisme naïf 5.

Nous sommes enfin amenés à nous poser la question du rôle de la science, non pas seulement comme pourvoyeuse de connaissances, mais comme modèle idéal de comportement humain. On a longtemps entretenu une image de la science comme parangon de vertu, où régnerait le seul empire de la raison et de la bonne foi, où les désaccords se régleraient par la libre discussion, où le dévouement au bien public et l’avancement des connaissances seraient par essence liés. La formulation, encore souvent avancée de « communauté scientifique », traduit bien cette vision idéale ; elle est pourtant sérieusement mise à mal dans la réalité, où la hiérarchisation des tâches et des responsabilités est aussi importante dans les laboratoires que dans les usines, et où les rivalités, entre équipes, entre disciplines, entre nations, sont intenses. Il suffit de lire la presse, et en particulier la presse scientifique professionnelle, pour constater la prégnance des affaires de fraude, des querelles de priorité, des abus médiatiques.

Que l’activité scientifique ne soit pas à l’écart des rapports de force, des luttes d’intérêt, des ambitions de pouvoir ne saurait sérieusement être contesté aujourd’hui. Comment en serait-il autrement alors que la recherche scientifique joue un rôle de premier plan dans certains des problèmes sociaux les plus délicats d’aujourd’hui, qu’il s’agisse de la maladie de la « vache folle », des affaires de contamination sanguine, du dopage sportif, etc. ? Non, la collectivité (préférons ce terme, plus sobre, à celui de « communauté ») scientifique n’est pas cette cité idéale, cette Jérusalem céleste et laïque à la fois, qui pourrait servir de modèle à une société pacifiée.

Mais la reconnaissance réaliste que la science est dans la cité et ne peut lui servir de modèle idéal fait disparaître un paradoxe capital qui minait sournoisement la possibilité même de penser avec quelque cohérence les rapports entre le projet démocratique et la quête scientifique. De fait, si la science était source de cette vérité universelle et de cette objectivité absolue à laquelle elle a prétendu, loin de fonder l’idée démocratique, elle en démontrerait l’inanité. Les thuriféraires de la science ont assez insisté eux-mêmes sur la nature prétendument intrinsèque de sa vérité, indépendante de toute subjectivité, individuelle ou collective. C’est en dépassant le cadre de l’opinion, en refusant la domination de la doxa, que la science est censée produire du vrai incontestable : on peut avoir raison contre tous, et finir par les en convaincre – non par la persuasion, mais par la preuve.

On ne vote pas pour décider de la validité d’un théorème, et les lois physiques ne sont pas soumises à ratification par une quelconque assemblée représentative –, telle est en tout cas la vision conventionnelle de la pratique scientifique. Quoi donc de moins démocratique que ces procédures fondées sur la certitude d’une vérité préétablie qui n’est pas à produire mais à découvrir, et qui prétend n’être en rien dépendante des intérêts ou des projets humains ? La démocratie ne se fonde-t-elle pas, à l’inverse, sur la reconnaissance qu’il n’y a pas de vérité politique abstraite et préalable à l’affrontement des opinions ? Le débat démocratique est une technique de décision sociale qui ne prend son sens et sa force qu’une fois admise la large ignorance où nous sommes des tenants et aboutissants de nos comportements collectifs. La vision illuministe de la science, sa conception dogmatique, conduisent tout naturellement, non au pari démocratique, avec son insécurité permanente, mais à la tranquillité du despotisme éclairé : nul hasard historique si Diderot et Voltaire ont fait la cour de (et à) Catherine et Frédéric (II, l’une et l’autre) – de Russie et de Prusse.

On peut aussi relire aujourd’hui Renan, qui, en 1848, dès le début de L’avenir de la science, annonçait clairement son programme :

« Organiser scientifiquement l’humanité [les majuscules sont de l’auteur], tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse, mais légitime prétention. »

Il explicitera sa pensée dans ses Dialogues philosophiques, écrits, comme par hasard, à Versailles, en mai 1871, pendant la Commune :

« […] Les pays où il y a des classes marquées sont les meilleurs pour les savants ; car, dans de tels pays, ils n’ont ni devoirs politiques, ni devoirs de société, rien ne les fausse. Voilà enfin pourquoi le savant s’incline volontiers (non sans quelque ironie) devant les gens de guerre et les gens du monde. »

Mieux encore :

« Si l’on veut imaginer quelque chose de solide, il faut concevoir un petit nombre de sages tenant l’humanité par des moyens qui seraient leur secret et dont la masse ne pourrait se servir, parce qu’ils supposeraient une trop forte dose de science abstraite. » 6

Or la science, mieux vaut s’en réjouir que le déplorer, n’est pas cette source sacrée et infaillible de la vérité théorique et de l’efficacité pratique. Aucune essence épistémologique ne la prémunit contre la multiplicité des contingences et contradictions de toute activité sociale. La spécificité de ses buts et de ses méthodes est assez incontestable pour qu’il ne soit en rien nécessaire de la séparer, au sein d’une tour d’ivoire, des autres faits et gestes de la cité. Si la question de la vérité ou, au moins, de la validité de ses résultats garde un sens autonome et interne à ses pratiques, il n’en va certes pas de même quant à la pertinence de ces mêmes résultats, au choix de ses orientations, aux formes de son organisation, à l’intérêt de ses acteurs (et à leurs intérêts). A ce niveau, elle est soumise à l’emprise directe de l’économique, du social, du politique et de l’idéologique. Mais cette reconnaissance de l’absence d’autonomie de l’activité scientifique à la fois sape l’illusoire caution théorique du projet démocratique et dissipe le réel paradoxe conceptuel auquel il se heurtait. Si la science ne peut plus prétendre inspirer ou guider la démocratie, elle ne peut plus non plus lui être un obstacle. Que le choix démocratique aujourd’hui ait besoin sur nombre de questions d’informations scientifiques ou de moyens techniques, rien de plus évident. Que ces nécessaires expertises soient suffisantes, ou même cruciales, rien de moins certain.

Car la science maintenant pose plus de questions qu’elle n’en peut résoudre, et élimine plus de fausses réponses qu’elle n’en peut donner de vraies – et cela est déjà beaucoup. Oui, c’est la recherche scientifique qui nous a alertés sur le trou d’ozone, l’effet de serre, l’hiver nucléaire, le sida, les menaces sur la biodiversité – pour s’en tenir aux gros titres des journaux. Mais c’est elle aussi qui se révèle incapable de conclure rapidement et assurément à l’étendue, aux causes et aux remèdes de ces dangers. Constatons ses limitations au lieu d’en attendre des miracles, puis de lui reprocher son impuissance. L’illusion de l’expertise ainsi dissipée éloigne la tentation de l’ « expertocratie » – néologisme anglo-saxon aussi redoutable que ce qu’il désigne, forme moderne du despotisme (prétendument) éclairé.

Des progrès pour la science !

Nous en arrivons donc au point où il nous faut renverser complètement le rapport entre science et progrès : loin que la première puisse encore être source du second, elle doit maintenant en être une des cibles. Car nous ne devons pas nous résigner à voir la technoscience servir aveuglément les mécanismes de domination sociale. Reconnaissons à cette fin que la démocratie, c’est le pari que, devant nous prononcer en (relative) méconnaissance de cause, la « moins pire » des solutions (suivant l’imparable aphorisme churchillien) est de le faire collectivement et d’assumer ensemble les risques de ces décisions. Au principe du projet démocratique, cet énoncé que la conscience prime la compétence 7. Il est curieux de constater les résistances que rencontre cette idée dès lors qu’elle concerne le champ technoscientifique.

Oui, bien sûr, admet-on, il faudrait que l’on puisse décider démocratiquement de l’évolution du programme électronucléaire, contrôler démocratiquement le développement du génie génétique, débattre démocratiquement des priorités de la recherche fondamentale – mais la masse profane du corps social serait trop loin du niveau de compétence requis pour pouvoir raisonnablement se prononcer. On ne me soupçonnera pas, je pense, de négliger l’importance d’un vigoureux développement de la culture collective en matière de science et de technique… Il ne peut être question pour autant d’y subordonner le principe d’un droit de regard et de décision en matière de technoscience, appartenant à la société tout entière, telle qu’elle est, profane et (relativement) ignorante. On n’exige pas des citoyens un brevet de théorie constitutionnelle avant de les laisser voter, ni des jurés de cour d’assises un certificat d’aptitude au droit criminel avant de les consulter. Pourquoi faudrait-il être plus savant en physique qu’en politique pour pouvoir donner son avis sur la construction d’une centrale nucléaire, en biologie qu’en droit pour se prononcer sur un programme industriel de génie génétique ? Loin que l’accroissement du niveau général de culture scientifique et technique de la société soit un préalable à l’extension du projet démocratique à la technoscience, c’est, tout à l’inverse, cette extension qui stimulera cet accroissement : c’est la prime accordée à la conscience qui développera la compétence.

Au surplus, le développement d’une conception des sciences et des techniques permettant de les replacer dans leur cadre historique, social et culturel, et d’en acquérir un contrôle collectif, ne concerne pas que les profanes, mais exige au premier chef une profonde mutation des conditions de formation et d’évaluation professionnelles des scientifiques. Il est temps de remarquer que notre analyse, jusqu’ici, a implicitement concerné ces sciences que l’on dit « naturelles » ou « exactes », et que l’on considère usuellement comme seules détentrices d’un label « qualité Science » incontestable. Pourtant, et sans vouloir ouvrir ici un débat épistémologique sur les critères de scientificité, il apparaît maintenant que les sciences sociales et humaines, au moins, disposent d’une réflexivité qui leur permet de discuter de leur propre engagement dans la cité, et, du coup, de pouvoir éclairer celui de leurs congénères « inhumaines » et « asociales ». Aussi le développement récent des études (sociologiques, économiques, culturelles) sur la science offre-t-il des ressources considérables et encore trop peu mobilisées pour accéder à la maîtrise espérée.

Il faudra bien, enfin, que la technoscience non seulement renonce à toute prééminence morale ou intellectuelle sur le politique, mais encore qu’elle s’y soumette – pour que l’idée même de démocratie conserve un sens. Cette « liberté de la recherche » dont se targuent les scientifiques, drapés dans leur blouse blanche pour résister à toute emprise du politique, est soit une prétention vide de sens (« Qui t’a fait savant ? », pourrait demander l’État, commanditaire et organisateur de la recherche), soit un privilège exorbitant du droit commun. La « liberté de la recherche », dans une société où la science est prise de part en part, n’a plus rien à voir avec la liberté de conscience ou d’opinion individuelle – même si, jadis, elles allèrent de pair pour Galilée ; aujourd’hui, elle n’est guère plus défendable, au niveau des principes, que la liberté de la propriété, dont les détenteurs durent aussi céder quelque terrain au fil des derniers siècles.

Exiger que l’activité technoscientifique soit désormais explicitement gouvernée par le choix démocratique n’équivaut certes pas à légitimer toute intervention politique arbitraire dans son organisation et son développement. Bien au contraire, ce n’est qu’en acceptant de se plier à la juste règle commune et en renonçant à leur privilège d’extraterritorialité politique (dans les faits bien menacé, d’ailleurs !) que les acteurs de la science et de la technique trouveront les alliances sociales qui leur permettront de sauvegarder la relative autonomie et de retrouver le soutien collectif qui leur sont indispensables. Ils n’ont pas d’autre choix s’ils veulent éviter de devenir, comme Brecht le fait dire à Galilée dans sa prophétique autocritique 8, « une race de nains inventifs », au service de cette nouvelle forme d’organisation politique – dont l’instauration est déjà bien avancée – que serait, symétrique et équivalente au despotisme éclairé, la démocratie éteinte.

On l’aura compris, la vision critique ici proposée n’est en rien fataliste, et ne saurait être interprétée comme une condamnation désespérée ou résignée du projet scientifique. C’est, sinon à plus, du moins à mieux (et à autre) de science, que nous aspirons. Comme l’écrivait encore Brecht, et cette dernière citation me permettra de lui rendre hommage en cette année centenaire de sa naissance :

« Plus nous arrachons de choses à la nature grâce à l’organisation du travail, aux grandes découvertes et inventions, plus nous tombons, semble-t-il, dans l’insécurité de l’existence. Ce n’est pas nous qui dominons les choses, semble-t-il, mais les choses qui nous dominent. Or cette apparence subsiste parce que certains hommes, par l’intermédiaire des choses, dominent d’autres hommes. Nous ne serons libérés des puissances naturelles que lorsque nous serons libérés de la violence des hommes. Si nous voulons profiter en tant qu’hommes de notre connaissance de la nature, il nous faut ajouter à notre connaissance de la nature, la connaissance de la société humaine. » 9

Jean-Marc Lévy-Leblond

Les idées avancées ici sont discutées plus amplement dans les ouvrages de l’auteur : La pierre de touche (La science à l’épreuve…), Gallimard, 1996, et L’esprit de sel (Science, culture, politique), Seuil, 1984-1997.

Texte publié dans l’ouvrage Dominique Bourg, Jean-Michel Besnier (dir.), Peut-on encore croire au progrès ?, éd. PUF, 2000.

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1 Voir les chiffres donnés dans le Second European Report on S&T Indicators 1997, Commission européenne, DG XII, Bruxelles, 1997.

2 Le livre de Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997, a suscité une réponse collective, sous la direction de Baudouin Jurdant, Impostures scientifiques (Les malentendus de l’affaire Sokal), La Découverte, 1998, et la revue Alliage n°35-36, été-automne 1998.

3 Mohamed Larbi Bouguerra, La recherche contre le Tiers Monde, Paris, puf, 1993.

4 Farida Faouzia Charfï, “Les islamistes et la science”, Alliage n°22, printemps 1995.

5 Henri Atlan, A tort et à raison (Intercritique de la science et du mythe), Seuil, 1986 ; Roald Hoffmann et Shira Leibowitz- Schmidt, Old Wine, New Flasks (Reflections on Science and Jewish Traditions), Freeman, 1997 ; Stephen J. Gould, Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », Seuil, 2000.

6 Ernest Renan, Dialogues philosophiques, in Œuvres complètes, t. 1, Calmann-Lévy, 1947, p. 596-597 et 599.

7 J’emprunte cette formule à un exposé de Blandine Barret-Kriegel au Colloque du Mans de 1991, La philosophie, pour quoi faire ?, sous la direction de Roger-Pol Droit, Le Monde Éditions, 1992.

8 Bertolt Brecht, La Vie de Galilée (trad. Éloi Recoing), L’Arche, 1990.

9 Bertolt Brecht, L’achat du cuivre, L’Arche, 1970.

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