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Tristan Vebens, Le numérique, présence insidieuse pour chauffeur de car, 2014

I

C’est en périphérie de la tâche principale – conduire des passagers d’un point à un autre –, que le numérique a tissé sa toile. La déstabilisation qui s’ensuit constitue un nouveau rapport au travail : le salarié se rapproche d’un pantin dont les fils seraient les injonctions numériques.

Il n’y a pas meilleure comparaison à ce travail recalibré que la situation, dans l’âge pré-numérique, d’être suspendu à l’état mécanique précaire d’un car. Sauf qu’avec le numérique c’est le conducteur qui n’est pas à la hauteur. Comme si l’intention des ingénieurs de décharger les hommes des soucis de gestion sur les machines s’était inversée en charge supplémentaire de soucis : quand ai-je rechargé la batterie du portable ? Que me dit le GPS ?

Le numérique provoque la sensation d’être espionné, mais surtout d’avoir à composer avec une ombre du travail assumé, comme avec une présence embarquée. Une situation l’incarne : la géolocalisation installée à bord permet sur les lignes régulières à un automate avec voix de synthèse d’annoncer les arrêts desservis. Quelle situation technologiquement lissée qui anticipe un manque éventuel du chauffeur ! En plus, celui-ci est obligatoirement équipé d’un téléphone portable, avec le faux alibi de la sécurité : il devient joignable par sa hiérarchie, même si l’usage du portable en conduisant expose à des sanctions. Du coup, le planning est moins bien calé à l’avance puisqu’il est possible de l’improviser.

Depuis 2011, les autocars neufs comportent un éthylotest numérique qui verrouille le démarrage du moteur : l’ADN du conducteur est prélevé ; ce faisant, même après un arrêt minime de 20 minutes il faut “se” contrôler (ou avoir laissé le moteur tourner !).

Les mouchards gardent trace de la vitesse, du temps de travail… L’équipement avec disque en papier a fait place à la carte à puce ; cette carte est multifonction : elle permet aussi le calcul de la paie. Les mouchards numériques tombent en panne bien souvent : un bug distille un souci à régler qui peut ne pas être simple si le boîtier refuse d’éjecter la carte pourtant valide : il faut s’arrêter, débrancher la machine pour la réinitialiser. Voilà le travailleur amené, en conduisant, à surveiller la machine qui le surveille : le mouchard ancien était à la place du compteur de vitesse, le moderne, lui, est décentré en contrebas à droite du volant !

La caisse enregistreuse numérique : sur les TER, il faut faire défiler sur un écran ridicule la vingtaine de tarifs de la SNCF et de la Région. Mais l’ordre des tarifs mémorisé la veille n’est pas le même le lendemain : est-ce dû au nombre d’occurrences ou du fait de modifications envoyées par le « central » régional par Internet ? Cette machine est arrivée sans formation préalable puisque avec l’accoutumance au numérique, via la pratique domestique et ludique de l’internet : les chauffeurs ne se sont-ils pas-formés chez eux ? L’internet abat la séparation entre vie professionnelle et privée : la hiérarchie peut demander aux conducteurs de faire eux-mêmes une recherche à propos d’un voyage du lendemain.

Nombre de conducteurs reçoivent à Noël un GPS. Du coup des passagers s’étonnent quand un conducteur n’en est pas muni : la professionnalité est transférée à la machine, qui peut être achetée par tout le monde.

Ce travail est passé d’un état quasi-artisanal à un profil industriel bardé de prothèses numériques qui enserrent le chauffeur. Tout ce qui était directement vécu est maintenant oblitéré du sceau d’une incertitude : ce qui a été retiré du contrôle direct du travailleur le surplombe maintenant comme verdict hors d’atteinte. La technologie en gagnant progressivement tout le monde définit un signe de reconnaissance sociale pour quiconque, subjugué par cette « magnificence », est enfin touché par sa grâce concrète ; mais ces dispositifs techniques se glissent au cœur de l’individu, lui accaparent attention et énergie nerveuse et les soustraient à la tâche principale.

II

Le ver était dans le fruit, pas étonnant qu’il ait continué à pourrir… ? J’ai moi-même ressenti, et exprimé dans le témoignage ci-dessus, la dimension du « parasitage » lors de l’introduction des dispositifs numériques : qu’en est-il vraiment ? Est-ce que le dispositif numérique constitue contre le travail une agression provenant de l’extérieur ? Oui et non.

Oui, car c’est le commandement capitaliste qui impose ces nouvelles procédures de travail – encore que la fringale de modernité technologique qui semble sourdre du vide existentiel d’une partie de nos contemporains les a quasiment placés en situation d’attente d’être touchés par cette « grâce ».

Non, car le numérique arrive en terrain déjà prêt, voire conquis par avance.

Oui, car le travailleur dans ses tâches d’exécution rogne continuellement sur les injonctions de la hiérarchie et établit de la sorte un fragile équilibre mental où il peut s’économiser. Toute réorganisation planifiée par l’échelon de la décision détruit cette routine de croisière. L’introduction des dispositifs numériques a donc bien ce caractère intrusif, mais son effet spécifique est de ne pas rester momentané.

Non, car le travail est symptomatique de l’enrégimentement de l’activité humaine sous la bannière de l’organisation capitaliste du travail ; le travail est cette dépendance. En ce sens c’est la vocation du travail, en tant qu’activité contrainte en quête de revenu monétaire, d’être continuellement réorganisé. Le travail ne nous appartient pas.

Oui : L’introduction du numérique peut être lue comme mise en conformité des derniers métiers, qui gardaient une composante préindustrielle (par exemple : sage-femmes dépossédées de la qualité d’accompagnement par le monitoring, éleveur/berger avec le puçage), en simples fonctions marchandes ou salariées.

Non : Dans les fonctions salariées déjà assujetties l’activité humaine est compartimentée, segmentée : elle est coupée de la communauté sociale ; aussi le numérique est-il une nouvelle et illusoire remédiation – une réunification du séparé en tant que séparé. Comme si le numérique répondait à un manque constitutif du travail.

Oui : Si le paradigme secret du capitalisme en développant la technologie est de n’avoir besoin que de forces de travail simplifiées, électrons libres et polyvalents, le numérique est alors à lire comme assaut définitif du capitalisme contre l’activité humaine.

Non : Sauver les métiers contre le travail ? Peut-on cultiver une nostalgie des métiers ? Existe-t-il encore des métiers ? N’avaient-ils pas connivence avec la division du travail ? Ne jouissaient-ils pas du cloisonnement qui reléguait les réprouvés ?

Oui : C’est un fait que la critique jette bien souvent le bébé avec l’eau du bain et anticipe sur un développement historique encore à l’état d’ébauche et à propos duquel il faudrait bien davantage tenter de lui faire obstruction plutôt que de considérer que la totalité étant pourrie, il ne servirait à rien d’en préserver des miettes saines.

Non : Si tant est qu’il en reste, un métier qui se prête au numérique signe son acte de décès, qui était prévisible dans l’agonie croissante d’avoir été coupé de toute communauté.

Oui : Mais retrouver le chemin de la communauté, ce serait pour un métier de révéler et de se défaire de ce qui est anti-social dans ses procédures (composants nocifs, etc.).

Non : On voit mal à l’heure actuelle les salariés avoir le courage de cracher dans la soupe; plutôt que d’espérer que chacun trie dans « son » travail ce qui est à garder ou pas, il est à la portée de tout le monde de faire l’inventaire de ce qui nuit à la vie collective.

Créons des comités d’inventaire !

Tristan Vebens

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