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Jean-Pierre Dupuy, Confusionniste nucléaire, 2019

Lettre ouverte au mensuel La Décroissance

Quelle surprise de lire dans La Décroissance n°159 de mai 2019 une interview tout ce qu’il y a de plus complaisante et servile de la Pourriture Nucléariste et du Technocrate Pseudo-Critique Jean-Pierre Dupuy!

Ce personnage pour le moins ambigu – en tout cas qui se veut un conseiller des dirigeants et qui travaille clairement pour «l’acceptabilité sociale» de toutes les innovations technologiques – l’a certainement mauvaise de s’être fait doublé par Pablo Servigne & Co et sa start-up de l’Happy Collapse sur les questions de risque technologique auprès des instances gouvernementales et patronales. C’est manifestement cet aspect qui lui vaut de paraître en toute innocence dans votre journal.

Mais ce polytechnicien, avec son dernier ouvrage La Guerre qui ne peut pas avoir lieu, essai de métaphysique nucléaire (éd. Desclée de Brouwer, 2019) est toujours aussi à côté de la plaque et hors de la réalité.

Car le problème des armes nucléaires n’est pas seulement leur usage en cas de conflit, mais avant tout leur simple existence en temps dit «de paix». C’est-à-dire leur production par l’industrie nucléaire. Car la «guerre nucléaire» à déjà eu lieu, et elle continue. Hier, ce sont les essais atmosphériques de la «guerre froide» et aujourd’hui souterrains de la rivalité entre «puissances» qui veulent jouer les gros bras sur la «scène internationale» par manque d’autres moyens.

Les «retombées» de cette guerre qui ne dit pas son nom sont autour de nous du fait de la dissémination des éléments radioactifs qu’implique de toute façon le fonctionnement normal de l’industrie nucléaire «civile», dont les sous-produits (notamment l’uranium enrichi et le plutonium) sont nécessaires à la production des armes nucléaires. Sans parler de l’uranium dit «appauvrit» qui est maintenant utilisé pour les munitions des armes dites «conventionnelles».

L’inévitable dissémination des radioéléments qu’impliquent les activités nucléaires – civiles comme militaires – entraîne une régression des conditions biologiques propres à l’épanouissement de la vie sur Terre et particulièrement de celle des mammifères que nous sommes. Ce n’est donc pas à la bougie, au Moyen-âge ni même à l’âge des cavernes que nous ramène le nucléaire, mais bien plus loin en arrière dans l’histoire et l’évolution du vivant: du temps où la Terre n’était peuplée que de bactéries…

Même un militaire américain a été capable de comprendre cela:

«En 1982, lors d’une audition devant un comité du Congrès américain, l’amiral Hyman Rickover, artisan dans les années 1950 du prototype du réacteur Mark I – qui sera largement diffusé à travers le monde, notamment au Japon –, ingénieur en chef du Nautilus (le premier sous-marin américain à propulsion nucléaire) et de la première centrale nucléaire américaine de Shippingport (Pennsylvanie), promoteur acharné de la prolifération de l’énergie nucléaire “civile”, icône du complexe militaro-industriel américain, dira, en réponse à une question sur le bien-fondé du développement du nucléaire:

Il y a deux milliards d’années, la vie n’existait pas sur la Terre à cause des radiations. Avec la puissance nucléaire, nous créons quelque chose que la nature a essayé de détruire pour rendre la vie possible… Chaque fois que vous générez de la radioactivité, vous produisez quelque chose qui continue d’agir, dans certains cas pendant des millions d’années. Je crois que l’espèce humaine va provoquer son propre naufrage, et il est essentiel que nous ayons le contrôle de cette force horrible et que nous essayions de l’éliminer… Je ne crois pas que la puissance nucléaire vaille la peine si elle génère du rayonnement. Alors vous allez me demander pourquoi j’ai développé des navires à propulsion nucléaire. C’est un mal nécessaire. S’il ne tenait qu’à moi, je les coulerais tous… Ai-je répondu à votre question?”»

Nadine et Thierry Ribault, Les sanctuaires de l’abîme, chronique du désastre de Fukushima, éd. de l’Encyclopédie des Nuisances, 2012, p. 65.

Or, de ces petites choses trivialement concrètes et bassement matérielles, Jean-Pierre Dupuy ne souffle pas un mot; ça ne l’intéresse pas. Comme les collapsologues Pablo Servigne & Co, il préfère parler de menaces imaginaires qui concernent le futur plutôt que de parler de la catastrophe que l’on a déjà, ici et maintenant, sous les yeux.

Étrange paradoxe: Dupuy nous demande de «ne pas oublier la Bombe» – titre de votre interview –, alors que lui, en bon Technocrate sorti de Polytechnique, a oublié jusqu’à l’existence même de l’industrie nucléaire, œuvre de ses petits copains d’école. Demandez à ce monsieur où et quand il en a parlé de manière critique? Réponse: jamais, nulle part.

Car il n’est pas «anti-nucléaire», lui! Il prétend avoir fait avec Ivan Illich la «critique radicale de la société industrielle», mais il a tout simplement oublié d’analyser la racine même du système industriel: la production de l’énergie qui fait tourner les machines et met en mouvement les hommes et les marchandises. Étonnant, non!

Et non content de se pavaner dans vos colonnes en toute impunité, ce professeur de la prestigieuse université de Stanford (au cœur de la Silicon Valley) donne en plus des leçons:

«Il me semble que vous, décroissantistes, ne marquez pas assez les différences qui devraient exister entre la critique de la technique et la technophobie, le refus de la globalisation marchande et le repli dans la tribu ou sur les rond-points, l’attachement aux cultures locales et l’ignorance assumée des langues étrangères.»

Dupuy va certainement nous apprendre la différence entre la critique de l’industrie nucléaire et la «radiophobie» [concept utilisé notamment par Bernard Kouchner lors de l’accident de Tchernobyl pour disqualifier les inquiétudes liées à la dissémination de la radioactivité; NdlR]? Et belle inversion de la réalité de la part de ce membre de la Jet Set (Paris, Brasilia, San Francisco – «A mort l’avion!», titrez-vous en une?!), le «repli sur les rond-points» a été au contraire une sortie de l’isolement et une ouverture pour nombre de gens des classes populaires, méprisés par les élites mondialisées dont fait partie Dupuy et confinées dans la misère marchande par les conséquences de cette même mondialisation, de la modernisation à marche forcée. Dupuy peut bien parler plusieurs langues étrangères, si c’est pour calomnier et insulter les gens, falsifier et occulter les réalités les plus élémentaires, il peut se taire.

Où au moins, on devrait ne pas lui donner la parole en continuant à le faire passer pour un «critique radical de la société industrielle». Comme le disent Cédric Biagini et Patrick Marcolini des éditions L’Échappée en page 9 de votre journal:

«Les principaux propagandistes du cours du monde se pensent comme des… grands subversifs, et réussissent même à le faire croire, gagnant ainsi sur tous les tableaux!»

Dommage que vous ne vous soyez pas souvenu de cela en page 12, pour l’interview de Dupuy…

Vous trouverez ci-joint l’article “Un catastrophiste bien mal éclairé” [paru dans l’IdC, et disponible sur demande à Radio Zinzine; NdlR] que j’avais écrit en novembre 2011 (quelques mois après Fukushima) pour dénoncer les ambiguïtés et les compromissions de ce personnage pour le moins suspect.

Bonne lecture et à vous lire dans bientôt.

Bertrand Louart, le 9 mai 2019.

Réalisateur de l’émission Racine de Moins Un sur Radio Zinzine.

Lettre publiée dans la feuille hebdomadaire de Radio Zinzine, L’Ire des Chênaies, en juin 2019.

Vincent Cheynet, rédacteur en chef de La Décroissance, a accusé réception de cette lettre, mais n’a pas répondu sur le fond.

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