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Julian Jaynes, La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit bicaméral, 1976

Le problème de la conscience

 

Ô, quel monde de visions cachées et de silences entendus que cette contrée immatérielle de l’esprit ! Quelles essences ineffables que ces souvenirs irréels et ces rêveries invisibles ! Et l’intimité de tout cela ! Théâtre secret de monologues silencieux et de conseils anticipés, invisible demeure de tous les états d’âme, de toutes les songeries et de tous les mystères, séjour infini des déceptions et des découvertes. Un royaume entier sur lequel chacun de nous règne seul et replié sur soi, interrogeant ce que nous voulons, ordonnant ce que nous pouvons. Un ermitage caché dans lequel nous pouvons nous livrer à loisir à l’étude du livre agité de ce que nous avons fait et de ce qui nous reste à faire. Un monde intérieur qui est plus moi-même que tout ce que je peux trouver dans un miroir. Cette conscience qui est l’essence de tous mes moi, qui est tout, sans être cependant quoi que ce soit, qu’est-elle donc ?

Et d’où est-elle issue ?

Et pourquoi ?

 

Il est peu de questions qui aient persisté plus longtemps et traversé une histoire plus troublante que celle-ci : le problème de la conscience et de sa place dans la nature. En dépit de siècles de réflexion et d’expérimentation, de tentatives pour réunir deux soi-disant entités appelées l’esprit et la matière à une époque, sujet et objet à une autre ou bien âme et corps dans d’autres encore ; en dépit de débats interminables sur les flux, les états ou les contenus de la conscience ; de termes destinés à définir tels que l’intuition, les données des sens, le donné, les sensations brutes, les sensa, les présentations et les représentations, les sensations, les images ainsi que les affects des introspections structuralistes, les données objectives du positivisme scientifique, les champs phénoménologiques, les apparitions de Hobbes, les phénomènes de Kant, les apparences de l’idéaliste, les éléments de Mach, les phanéra de Peirce ou bien encore les erreurs catégoriques de Ryle ; en dépit de tout cela, le problème de la conscience nous préoccupe encore. Il y a quelque chose, en lui, qui ne cesse de revenir, sans accepter de solution.

C’est la différence qui se refuse à disparaître, cette différence qui existe entre ce que les autres perçoivent de nous et la perception de leur moi intérieur et des sentiments profonds qui l’accompagnent. La différence entre le toi-et-moi du monde de l’expérience partagée et le lieu introuvable de l’objet de nos pensées. Nos réflexions et nos rêves ainsi que les conversations imaginaires que nous avons avec les autres, dans lesquels nous excusons ce qui restera à jamais inconnu, défendons, déclarons nos espoirs et nos regrets, nos futurs et nos passés, tout cet épais tissu imaginaire, si radicalement différent de la réalité tactile, présente, tangible avec ses arbres, son herbe, ses tables, ses océans, ses mains, ses étoiles et même ses cerveaux ! Comment est-ce possible ? Comment ces objets éphémères de notre expérience solitaire rentrent-ils dans l’agencement de la nature qui entoure et englobe ce noyau du connaître ?

 

Les hommes sont conscients du problème de la conscience à peu près depuis son apparition. Et chaque époque a décrit la conscience par rapport à sa vision et à ses préoccupations propres. A l’âge d’or de la Grèce, quand des hommes voyageaient en toute liberté tandis que des esclaves faisaient tout le travail, la conscience était libre, elle aussi. Héraclite, par exemple, l’appelait un immense espace dont les limites, même en parcourant tous les chemins, étaient introuvables. Un millénaire plus tard, saint Augustin se trouvant au milieu des collines caverneuses de Carthage était étonné « par les montagnes et les collines de ses idées élevées », « les plaines, les grottes et les cavernes de sa mémoire », avec ses recoins faits de « multiples chambres spacieuses, remplies de réserves merveilleuses et abondantes ». Remarquez comment les métaphores de l’esprit constituent le monde qu’il perçoit.

La première moitié du XIXe siècle fut l’époque des grandes découvertes géologiques dans lesquelles les traces du passé étaient écrites dans les couches de la croûte terrestre. Ce qui contribua à répandre l’idée selon laquelle la conscience est constituée de couches dans lesquelles on trouve le passé de la personne, des couches de plus en plus profondes jusqu’à ce que ces traces deviennent illisibles. Cet accent mis sur l’inconscient grandit jusqu’à ce qu’en 1875 la plupart des psychologues affirment que la conscience n’était qu’une petite partie de la vie mentale et que les sensations, les idées et les jugements inconscients constituaient l’essentiel des processus mentaux.

Au milieu du XIXe siècle, la chimie succéda à la géologie comme science à la mode et la conscience de James Mill à Wundt et ses disciples, tels que Titchener, était un composé que l’on pouvait analyser en laboratoire, comme autant d’éléments précis de sensations et de sentiments.

Ainsi, alors que les locomotives à vapeur faisaient leur entrée haletante dans le cadre de la vie quotidienne vers la fin du XIXe siècle, elles se dirigeaient vers la conscience de la conscience, le subconscient devenant une chaudière d’énergie excessive, nécessitant d’évidents exutoires et qui, réprimée, s’exprimait sous la forme d’un comportement névrotique et la réalisation tournoyante et camouflée de rêves n’allant nulle part.

On ne peut pas faire grand-chose avec ces métaphores, si ce n’est constater que c’est précisément ce qu’elles sont.

 

A l’origine, donc, cette recherche de la nature de la conscience était connue sous le nom du problème de l’esprit et du corps, chargé de ces solutions philosophiques pesantes. Mais, depuis la théorie de l’évolution, elle a été ramenée à un problème plus scientifique. C’est devenu le problème de l’origine de l’esprit, ou, plus précisément, de l’origine de la conscience en évolution. Où cette expérience subjective que nous révèle l’introspection, ce compagnon permanent fait d’innombrables associations d’idées, d’espoirs, de peurs, d’affections, de connaissances, de couleurs, d’odeurs, de maux de dents, de frissons, de chatouilles, de plaisirs, de détresses et de désirs ; où et comment, au cours de l’évolution, cette magnifique tapisserie qu’est l’expérience intérieure a-t-elle pu se développer ? Comment peut-on déduire cette intériorité de la simple matière ? Et si oui, à quel moment ?

 

Julian Jaynes

(27 février 1920 – 21 novembre 1997)

psychologue américain.

La naissance de la conscience
dans l’effondrement de l’esprit bicaméral

Traduction française de Guy de Montjou,
éd. Presses Universitaires de France, Paris, 1994.

Julian Jaynes Society

http://www.julianjaynes.org/

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