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Célia Izoard, La transition écologique brasse du vent, 2017

Nombre d’écolos s’émerveillent devant les promesses des énergies renouvelables. Pour eux, la « transition énergétique » consiste notamment à déployer un peu partout de gigantesques éoliennes. Livrées aux puissances du marché et à des besoins en électricité démesurés, ces machines géantes font disparaître milieux naturels et territoires habitables comme n’importe quel site industriel. Selon le Grenelle de l’environnement, il est prévu d’en implanter 9 500 sur le sol français d’ici trois ans, dont plus de 500 dans la campagne aveyronnaise qui, avec ses collines venteuses et dépeuplées, constitue un formidable « gisement ». Les autochtones ne l’entendent pas de cette oreille.

C’est une colline battue par les vents, à 30 km de Millau, sur la commune de Saint-Victor, en Aveyron. Au sud, on aperçoit le rocher de Roquefort, avec ses arêtes blanches. Au nord, les crêtes du Lévézou hérissées d’une muraille d’éoliennes, déjà. En quelques années, ce promontoire désert est devenu un site hautement stratégique : RTE (Réseau de transport d’électricité) a décidé d’y construire, sur 7 ha, un transformateur géant afin de passer en 400 000 volts le courant produit par les futures éoliennes de la région, ainsi qu’une nouvelle ligne très haute tension destinée à acheminer cette électricité sur le marché international (de la Finlande au Maghreb). À la différence des éoliennes domestiques, qui offrent une source d’énergie autonome et de proximité, leurs versions industrielles sont en effet très gourmandes en réseaux : dès que le vent souffle, il faut pouvoir exporter le courant en surplus [1]. Plus on augmente la tension sur le réseau, plus on limite les pertes d’électricité en ligne.

S’il est construit, le « mégastransfo » de Saint-Victor pourra raccorder jusqu’à un millier d’aérogénérateurs de 2 MW. Entre le sud Aveyron, l’est du Tarn et le nord de l’Hérault, il n’y en a « que » 200 environ et déjà, l’ambiance est survoltée : 140 associations locales luttent contre ces géantes. Sous l’impulsion d’un jeune éleveur de brebis, justement prénommé Victor, dont la famille est propriétaire des terrains que compte exproprier RTE, les opposants ont construit sur la colline de Saint-Victor une maison en bois, l’Amassada (l’ « assemblée », en occitan), inaugurée en janvier 2015, pour « compléter le travail juridique décisif des associations de riverains » par des « blocages physiques de toute la logistique éolienne » et des « occupations des futurs lieux de travaux » [2].

Au tout début, en 2007, quand des promoteurs sont venus présenter les six premiers projets d’aérogénérateurs à Viarouge, dans le Lévézou, ils avaient été plutôt bien accueillis. Les propriétaires des terrains convoités allaient recevoir 10 000 euros par an et par éolienne implantée tout en produisant de l’ « énergie propre » : formidable ! Puis les Aveyronnais ont découvert la réalité de cette industrie. Dans le documentaire Vents forts sur le Lévézou, ils racontent le boniment des commerciaux qui ont implanté à ce jour 74 éoliennes sur trois cantons [3]. Corinne, agricultrice, témoigne :

« Tantôt ils allaient voir mon mari au travail pour le motiver, tantôt ils venaient me voir seule chez moi. Un jour, ils sont venus me faire signer un papier pour faire des études et voir si l’implantation d’éoliennes était possible sur ma parcelle. Ils m’ont dit que ça ne m’engageait pas. Je ne me suis pas méfiée, j’ai signé. C’était une promesse de bail irrévocable. »

Henri et Jean-Pierre, agriculteurs, ont réalisé trop tard l’ampleur de la tromperie :

« Quand on a accepté, on n’avait jamais imaginé que ce serait aussi gros. Les promoteurs nous avaient dit : rien qu’avec les sapins vous ne verrez pas grand-chose, ils vont en cacher les trois-quarts. »

Précisons que nulle part – pas même en Aveyron – les sapins ne mesurent 125 m de haut ! Reste que, de loin, ou sur les photos où ils symbolisent la transition écologique, difficile d’imaginer la présence écrasante de ces mâts gigantesques, leurs pales de 100 mètres d’envergure. À côté, les pylônes des lignes THT, hauts d’une cinquantaine de mètres, qui paraissaient jusque-là hors d’échelle dans les campagnes, font figure de modestes poteaux électriques.

Une bourrasque s’engouffre dans la petite cabane de l’Amassada, quand Nelly ouvre la porte. « C’est 5, 6, 9, et à la fin tu as 40 éoliennes, explique cette travailleuse associative d’une trentaine d’années, ingénieure agronome de formation. Prises toutes ensemble, elles représentent un gros projet d’infrastructure industrielle, mais il n’apparaît que quand il est trop tard. » Le vent est certes renouvelable. Mais pas la terre, et les éoliennes nécessitent le sacrifice de très grandes surfaces : 10 éoliennes occupent près de 10 hectares. Elles peuvent mesurer entre 100 et 140 mètres de haut, chacune nécessitant un ferraillage de 25 à 40 tonnes d’acier pris dans 500 à 900 tonnes de béton (40 camions-toupies). La géographe Karine Grijol rappelle que « la terre n’est pas une ressource illimitée et bon marché » : les parcs éoliens sont des sites industriels qui engloutissent des terres cultivables, des lieux d’habitation et des paysages naturels [4]. D’autant que le démantèlement de ces géantes, dont la durée de vie est de 15 à 20 ans, est très peu provisionné et risque en dernière instance d’incomber aux propriétaires des terrains.

En dehors des cimenteries, à qui ils assurent une forme de débouché « vert », les aérogénérateurs font largement appel à l’industrie minière. L’Amassada souligne que chaque machine nécessite quatre tonnes de cuivre et des terres rares venues de l’autre côté du globe, dont 600 kg de néodyme pour ses aimants. L’extraction et le traitement de ces terres rares, par hydrométallurgie et bains d’acides, sont principalement réalisés en Chine, près de Baotou (en Mongolie intérieure), où s’accumulent, dans un déversoir de 10 km2, des fluides toxiques et radioactifs qui ont créé un désastre environnemental et contraint les paysans à l’exode [5].

Les Aveyronnais découvrent bientôt le bruit « infernal », « lugubre » de ces immenses masses d’air brassées. Selon la direction du vent, à 500 ou 600 mètres des éoliennes, les riverains sont réveillés en pleine nuit par le « wouhf » des pâles qui passent devant les mâts : « Le bruit d’un avion qui n’arrive jamais. »

Corinne raconte :

« Les promoteurs ont dit qu’elles ne feraient pas de bruit, , et qu’en parlant je faisais plus de bruit qu’une éolienne. »

Les problèmes de migraines et d’insomnies se multiplient, on soupçonne les infrasons et les sons basse fréquence [6].

Pourtant, dans son rapport de 2008, l’Agence française de sécurité sanitaire (AFSSET) ne voit là qu’une question d’état d’esprit : il s’agirait d’un problème de « susceptibilité individuelle de chacun vis-à-vis du bruit en général, et de celui des éoliennes en particulier, en raison d’une attitude plus ou moins favorable au regard de la source ». Les experts concluent ainsi à un simple effet nocebo : les troubles viendraient du « sentiment subjectif éventuel de l’existence d’un impact négatif sur la santé » [7]. Pourtant, en Aveyron par exemple, les futurs riverains des éoliennes en avaient plutôt une bonne image avant d’en faire l’expérience… Extension de l’effet nocebo sans doute : leurs maisons sont devenues invendables et les communautés villageoises se déchirent. Après avoir signé pour deux éoliennes, témoignent Anne et Marin, agriculteurs :

« Ce qui nous a fait le plus mal, ce sont les relations de voisinage qui se sont dégradées. Au début, c’est insignifiant, puis on ne nous dit plus bonjour, on nous regarde de travers. À la campagne, le voisinage, c’est une seconde famille. Un agriculteur ne vit pas tout seul… » [8]

Nelly insiste :

« Si les éoliennes allaient de pair avec une réelle volonté de diminuer la consommation d’électricité, je me poserais la question différemment. Mais ce n’est pas ça le projet ! C’est une fuite en avant dans le modèle industriel. »

La politique mise en place en novembre 2008, suite au Grenelle de l’environnement, qui incite les promoteurs à multiplier les éoliennes, leur permet de toucher un véritable pactole : EDF rachète pendant dix ans l’électricité à 82 euros le Mwh puis, selon les sites, entre 28 à 82 euros/Mwh. C’est deux fois le prix du marché, et le tarif est garanti pendant quinze ans. Ainsi, un parc éolien de 30 MW (quinze éoliennes de 2 MW) génère six millions d’euros de revenus par an.

Le collectif de l’Amassada dans son Plaidoyer dévoile :

« Les promoteurs se présentent le plus souvent comme de “petites entreprises familiales” au nom fleuri : Compagnie du vent, Énergie des collines, […] derrière lesquelles se cachent en réalité des filiales d’EDF, Vinci, GDF-Suez, Areva »,

Pour certains grands groupes industriels, investir dans un parc éolien est non seulement une activité à la rentabilité garantie, mais aussi une manière lucrative de se mettre en conformité avec les engagements du protocole de Kyoto visant à limiter les gaz à effet de serre : les éoliennes leur permettent d’accumuler des crédits carbone, soit des droits à polluer, au lieu de baisser leurs émissions. C’est le « principe du pollueur payé », ironise le collectif de l’Amassada.

Nelly conclut :

« Tout est en place pour que les éoliennes se multiplient à l’infini. Les promoteurs intègrent les coûts et les délais liés aux oppositions de riverains. Ils ne pondent pas un projet mais cinq à la fois. Il y en aura toujours un qui sera accepté ! À Saint-Victor, la mairie s’est prononcée contre. Résultat : les éoliennes ont été implantées tout autour de la commune. Des centaines de recours juridiques sont lancés mais ces boîtes ont des cabinets d’avocats. On n’a pas les mêmes moyens. Chacun dans son coin, on n’arrive pas à s’opposer aux éoliennes. D’où l’idée de s’opposer au transformateur ici. »

Longtemps repoussée, l’enquête publique pour la construction du méga-transfo commencera à l’automne 2017 – alors que la mairie de Saint-Victor est fermement opposée au projet. En attendant, la famille de Victor a revendu une partie du site en indivision à 136 propriétaires – ce qui obligera RTE à envoyer un huissier à chacun d’entre eux pour procéder à l’expropriation. Et le collectif de l’Amassada lui opposera sur le terrain « une lutte populaire et politique des territoires » : soutenir la renaissance de communautés soudées autour de pratiques agro-écologiques et artisanales ; faire valoir les aspirations des habitants contre les ambitions capitalistes des élus cumulards de la région – tel Alain Marc, sénateur de l’Aveyron, vice-président du conseil départemental, président de la communauté de communes de Saint-Affrique et conseiller municipal d’Ayssènes.

Fin janvier 2017, un demi-millier de manifestants a parcouru Rodez aux cris de « Pas res nos arresta ! » [Rien ne nous arrête !]. Devant la préfecture gardée par des dizaines de gendarmes, ils ont déposé symboliquement de la terre et des feuilles mortes après avoir tapé sur une pinata géante à l’effigie des élus locaux. Les forces de l’ordre ont gazé la place et arrêté un manifestant : Xavier, apprenti constructeur d’éoliennes artisanales, sera jugé en avril pour « violences sur agent par jets de feuilles mortes » ! Toujours ce maudit vent…

Celia Izoard

 


Notes :

[1] Karine Grijol, La Faiblesse du vent. François Bourin, 2012, p. 50.

[2] “Plaidoyer contre les éoliennes industrielles” <douze.noblogs.org>.

[3] Agir pour le Lévézou, Vents forts sur le Lévézou, <agirpourlelevezou.midiblogs.com>

[4] Ibidem, p. 69 et 105.

[5] “Plaidoyer contre les éoliennes industrielles”, op. cit. ; lire aussi “En Chine, les terres rares tuent des villages”, Le Monde, 19 juillet 2012.

[6] Philippe Roch, Éoliennes, des moulins à vent ?, Favre, 2011, p. 65-85.

[7] “Impacts sanitaires du bruit généré par les éoliennes”, mars 2008. site de l’AFSSET.

[8] Vents forts sur le Lévézou, op. cit.

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