Accueil > Critique des nuisances > Ivan Illich, Critique de la pensée du risque, 2002

Ivan Illich, Critique de la pensée du risque, 2002

Ivan Illich est mort brusquement le 2 décembre 2002. Le matin même, il avait retravaillé ce texte et l’avait pourvu de notes. Au cours des semaines précédentes, nous nous étions rencontrés régulièrement pour méditer ensemble sur la bonne manière d’aborder par écrit la destruction de l’expérience concrète et sensuelle du présent par l’obsession pour le risque statistique. C’est finalement l’essai de Gerd Gigerenzer, Penser le risque. Apprendre à vivre dans l’incertitude [1] qui nous a offert l’occasion de mettre nos ruminations communes par écrit sous forme d’une recension critique. Après m’avoir congédiée plus d’une fois après lecture de mes premiers brouillons, il m’a finalement invitée à m’asseoir à sa table et, durant de longues heures, nous avons discuté des formules les plus aptes à exprimer une position commune et avons patiemment forgé les phrases les exprimant. Je lui suis très reconnaissante de ses dernières corrections, que j’ai introduites seule dans notre texte.

Silja Samerski

 

Il y a une trentaine d’années, le National Institute of Mental Health publia une étude établissant qu’un grand nombre de consultations médicales se concluaient par la prescription d’un dérivé du valium ou d’un autre tranquillisant [2]. A l’époque, cet article provoqua un débat véhément sur les dommages iatrogènes d’une telle anesthésie de masse. Aujourd’hui, ce n’est pas seulement la santé des patients qui est en danger d’être ruinée par des thérapies aventureuses, c’est leur avenir qui est menacé par des prévisions statistiques. Qu’il s’agisse de prévention du cancer, d’examen prénatal ou de tests postopératoires faisant suite à une tumeur stomacale, le patient y contracte un « risque » médicalement attesté qui, telle une épée de Damoclès, restera suspendu sur son présent comme s’il s’agissant d’un pronostic. Cette nouvelle épidémie d’insécurité causée par la confusion d’un profil de risques avec un diagnostic médical a, jusqu’à présent, échappé à tout débat critique.

Du bon usage des nombres et des statistiques

Le nouveau livre de Gerd Gigerenzer, Penser le risque, a pour thème l’influence des probabilités statistiques et les malentendus qu’elles engendrent. Il commence par élucider l’erreur qui consiste à confondre les résultats de tests avec des certitudes. Des procédés tels que la mammographie, la détection d’anticorps HIV dans le sang ou les tests génétiques sur la propension à l’obésité produisent certes des masses de données, mais ne permettent pas d’en déduire ce qu’il en est de telle personne particulière. Tout ce qu’ils font est d’élargir l’éventail des possibilités angoissantes et ensevelir ce qui est sous les couches de ce qui pourrait être.

À partir de ce déluge de données, les statisticiens calculent des probabilités qui sont d’abord interprétées comme des risques par les caisses d’assurance et les épidémiologistes avant d’être intériorisées comme des verdicts par les patients. Au cours de la consultation médicale, un « risque attesté de cancer du sein » ou une « probabilité de longévité réduite » pour qui prétend se soustraire à un traitement radiologique sont interprétés comme des menaces personnelles alors qu’il ne s’agit que de l’expression numérique de la fréquence de certains événements dans de grands ensembles. Le patient, qui ne se rend pas compte que les « risques » que le médecin lui impute ne sont que les probabilités d’occurrence de certaines caractéristiques dans des cohortes fictives de patients, prend les déclarations du médecin comme si elles s’adressaient de manière particulière à sa propre chair.

Gigerenzer prétend en finir une fois pour toute avec ces naïvetés. Selon lui, si le citoyen moderne ne veut plus se laisser conduire par le bout du nez, il doit comprendre que le monde n’a plus de réalité tangible. Gigerenzer croit venu le temps où homo educandus ne doit plus seulement se familiariser avec les rudiments du calcul des probabilités, mais aussi assimiler ses règles. En tant que directeur de l’Institut Max Planck pour le développement humain de Berlin, il prétend, avec son livre, déniaiser tant les experts que les profanes en les initiant aux arcanes du calcul des risques. Les connaissances statistiques acquises à sa lecture sont censées avoir un double effet: elles devraient d’abord être un garde-fou contre les jongleries statistiques trompeuses, et en outre, elles visent à convaincre le lecteur qu’une mise en valeur critique du calcul des probabilités est la quintessence de la pensée éclairée. Il ne se contente pas de dissiper l’illusion selon laquelle un test HIV serait un diagnostic ou une empreinte génétique, une preuve de culpabilité, mais il veut expulser de l’esprit de ses élèves tout sentiment de certitude intuitive. Estimant que l’évolution humaine a été dépassée par les progrès de la technique, le psychologue estime qu’il n’y a plus lieu de s’en remettre aux sens charnels. La confiance même en la réalité est, selon lui, un leurre. Quiconque persiste, après cette leçon, à fonder ses jugements sur ses propres certitudes intimes au lieu de pondérer des chances et des risques n’est pas seulement en retard, mais s’expose à un danger. C’est au nom de ces nouvelles Lumières que Gigerenzer annonce à son lecteur que seul le citoyen qui a abjuré son intuition et son expérience propres peut prétendre au titre de citoyen majeur.

Calcul et sens commun

C’est ce même Gigerenzer qui, à la fin des années 1980, a étudié comment, à partir de la moitié du XXe siècle, les psychologues en sont progressivement venus à considérer le cerveau comme une machine à calculer. Dans ses études de l’histoire de l’intellect humain conçu comme un statisticien intuitif, il décrit comment ses collègues prétendaient vérifier l’hypothèse que leurs cobayes pouvaient évaluer concrètement des probabilités [3]. Étant donné que le théorème de Bayes n’est pas programmé dans le cerveau et que les estimations humaines ne correspondent pas aux résultats des calculs statistiques, les psychologues qui prétendaient explorer la capacité de jugement humaine lui imputèrent partis pris et impuissance.

« Les psychologues du XXe siècle avaient un tel respect pour la théorie mathématique des probabilités et la statistique qu’ils insistaient […] à vouloir réformer le bon sens humain afin de le rendre conforme aux mathématiques. » [4]

Mais aujourd’hui, selon Gigerenzer, le sens commun est une entité dépassée. Dans le jeu de bascule d’un monde technogène, quiconque veut rester en selle n’a d’autre recours que d’intérioriser ses lois :

« Mon propos est de divulguer des règles de pensée claires et faciles à comprendre afin d’aider tout un chacun à s’orienter dans les innombrables incertitudes de notre monde moderne, dominé par la technique. » [5]

La plupart des exemples par lesquels il prétend illustrer la nécessité d’une éducation à la pensée probabiliste pour la conduite de la vie quotidienne sont tirés de la médecine et de la jurisprudence et leur morale est toujours la même : bien des malheurs pourraient être évités si les experts et les profanes étaient mieux éduqués à la statistique. Les tests d’ADN conduisent maints prévenus derrière les barreaux sans que les juges ne tiennent compte de ce que même une correspondance réelle entre des profils génétiques examinés peut être une coïncidence statistique. Après un test HIV positif, David est tenté de se suicider jusqu’au moment où il apprend qu’un tel résultat n’est pas un diagnostic et que dans une population normale, sur deux tests positifs, un est faux.

Il est indubitablement grotesque que ces mêmes experts – médecins, juristes, conseillers en matière de sida – qui mettent sous le nez de leurs clients les résultats de tests avant de les intimider avec des batteries d’examens de laboratoire et des probabilités n’ont pas la moindre idée de la portée limitée des jugements fondés sur la statistique. Les exemples de « diagnostics » pathogènes mentionnés par Gigerenzer sont impressionnants : des hommes en pleine santé se soumettent au test de détection précoce du cancer de la prostate parce qu’ils croient échapper ainsi à la perspective de la mort par cancer, l’effet de ce screening et du traitement adjacent étant souvent l’impuissance et l’incontinence. Ou, moins chanceux que David, des gens se suicident après qu’un test HIV leur eût fait croire qu’ils étaient atteints de sida. Bon an mal an, environ cent mille Allemandes se soumettent à l’ablation d’un sein après une mammographie erronée. Les cas d’interventions injustifiées vont de l’examen de tissus vitaux aux pires mutilations.

En tant qu’avertissement sur les conséquences dangereuses voire mortelles de l’illusion que la vie peut être assurée et les services médicaux garantis, le livre de Gigerenzer remplit magnifiquement son but. Si certains passages critiques choquent, c’est par leur candeur, comme par exemple ceux dans lesquels Gigerenzer parle de « la valeur prédictive positive » de tel examen de laboratoire. Après avoir appris que sur dix femmes affligées d’une « mammographie positive », une seulement souffre d’un cancer du sein, ou que, dans une population normale, à peine la moitié des tests HIV positifs attestent d’une infection réelle, quel lecteur se laissera encore intimider par cette « valeur de prédiction » ? La différence tracée par Gigerenzer entre le risque « relatif » et le risque « absolu » nous semble particulièrement éclairante. Les campagnes publicitaires en faveur de la mammographie ne cessent de prôner que des examens réguliers réduisent de 25% la mortalité par cancer du sein. Cela signifie qu’à dix ans, dans le groupe de contrôle mammographié, trois femmes sur mille seront mortes de cancer du sein, alors qu’il y en aura quatre dans le groupe non mammographié. Il est facile d’en déduire que le screening a réduit d’un quart le risque relatif. Le risque absolu, en revanche, n’a été réduit que de quatre à trois cas pour mille, c’est-à-dire de 0,1%. Cela signifie que 999 femmes sur mille auront été aiguillées inutilement vers la mammographie et que des résultats faussement positifs auront en outre déclenché une épidémie d’insécurité parmi des douzaines d’entre elles.

La statistique et la médecine prédictive

Gigerenzer a parfaitement compris que l’entreprise médicale est l’exemple parfait de l’irrationalité d’une société dominée par la foi en la faisabilité technique. Son regard sobre sur les « faits durs » est bien propre à désillusionner durablement ses lecteurs. L’» illusion mammographique » lui sert de démonstration type de la contre-productivité de la soi-disant détection précoce. Quand il met en outre en évidence la relation entre la peur du cancer du sein qui sévit actuellement et les statistiques déroutantes qui l’attisent, le tout apparaît effectivement comme un gigantesque tour de passe-passe. Son livre porte en germe les conditions idéales d’une discussion radicale des conséquences pathogènes de la transformation technique de la société et de sa servilité à l’égard des tests. La question à débattre est : comment est-il devenu possible qu’aujourd’hui, des citoyens en pleine santé soient devenus dépendants du verdict d’experts et d’appareils techniques pour obtenir l’» assurance » qu’ils n’ont probablement rien ?

Mais Gigerenzer ne va pas jusque-là. Loin de se demander comment un mode de diagnostic pathogène put devenir un besoin, le chercheur en développement humain préfère mettre sur le marché la panacée de sa pédagogie statistique. Comme sa discussion antérieure de la crédulité populaire face à la médecine, son « Abécé du scepticisme » reste superficiel. Il ne prétend à guère plus qu’à fournir à son lecteur les rudiments de l’évaluation des « chances » et des « risques ». Quant au présupposé cognitif de ces concepts, il le laisse soigneusement dans l’ombre, à savoir une forme de pensée de cohorte dans laquelle le citoyen concret souffre une mutation qui le réduit à la situation de membre sans visage d’une population. C’est bien pourquoi l’expression risque personnel est un oxymore, une contradiction dans les termes. Le fait que le psychologue qui s’occupe depuis tant d’années de la popularisation de concepts statistiques ne fasse pas la moindre place à ce paradoxe est la faiblesse principale de son livre.

Les probabilités mettent en chiffres la fréquence d’un événement dans une cohorte fictive, et ceci, Gigerenzer l’explique bien. Cependant, il n’a pas de mots pour stigmatiser la signification limitée de telles probabilités et leur étrange transformation en « risques » menaçants dès qu’ils franchissent le seuil de la clinique ou du cabinet médical. Gigerenzer a manqué l’occasion d’attirer l’attention sur un malentendu épidémiologique, à savoir sur la supposition sans fondement qu’un « risque » attesté médicalement serait la mise en chiffres d’une menace pesant sur ce patient particulier. Il balaye ainsi sous le tapis un des plus grands dangers associés au lâché de concepts statistiques dans le public : aujourd’hui, toute conversation avec un médecin, un généticien ou un conseiller en matière de sida induit presque inévitablement de la peur, parce que des calculs de probabilités s’y confondent avec des prédictions ou, pire, des diagnostics.

Par définition, les probabilités ne se rapportent jamais à une personne concrète, mais à un casus construit ; jamais à un « moi » ou à un « toi » tels qu’ils peuvent être présents dans une conversation courante, mais toujours à un « cas » membre d’une population statistique. Lorsque par-dessus le marché Gigerenzer met dans le même pot les probabilités statistiques et les « dangers » vécus, il tombe lui-même dans le piège qu’il s’était proposé de signaler : il pare lui-même le chiffre abstrait d’une fréquence d’une apparente concrétude et la charge ainsi de significations faussement communes, transformant ainsi un concept statistique en une pseudo-réalité dont les patients sont censés faire l’expérience. Gigerenzer reproduit ainsi, à un plus haut niveau, cela même qu’il prétend critiquer. Au lieu d’élucider en profondeur la pensée du risque, il la frotte comme un onguent afin qu’elle pénètre sous la peau de ses lecteurs.

Dans Penser le risque, le « citoyen majeur » est ratatiné à la dimension d’un « consommateur informé ». L’idée que ce qui devrait faire l’objet d’un sain scepticisme sont les prétentions à la signification concrète d’un « risque attesté de cancer du sein », ou d’un résultat de laboratoire abstrait comme « HIV positif » ou « trisomie 21 » ne l’effleure même pas. Lorsqu’il documente la contre-productivité du système médical moderne, il ne voit pas que la racine du mal est l’obsession sociale pour la santé, mais l’attribue à l’atavisme de la conditio humana, celle-là même que l’obsession médicale prétend éliminer de son chemin. En tant que praticien des sciences cognitives, il pense être parvenu au résultat suivant : selon lui, homo sapiens n’est pas suffisamment adapté au monde qu’il a lui-même créé, preuve en est qu’au lieu de s’en remettre au calcul des risques, l’homme fait encore confiance à ses propres sens. En tant qu’expert en éducation, c’est là qu’il voudrait apporter sa contribution : s’il n’en tenait qu’à lui, dès demain, en Allemagne, tous les programmes d’éducation comprendraient un plan d’alphabétisation à la statistique en trois niveaux.

Gigerenzer ne considère « majeur » que le citoyen qui a appris à s’informer constamment sur ses risques et à les évaluer correctement. Si le calcul des probabilités était proclamé en place de Grève, pense Gigerenzer, le moindre consommateur normal deviendrait capable de s’en tirer dans un monde où tout se calcule. La probabilité d’accident sur l’autoroute, la valeur de prédiction positive d’une mammographie, les risques sanitaires d’une beuverie avec les copains du quartier devraient faire l’objet d’une éducation transformant des aveugles aux nombres en hommes et femmes de raison. Pour le citoyen majeur de Gigerenzer, le bon sens doit être déclaré hors d’usage. Ayant décrété que les certitudes sensorielles sont des illusions évolutives, il n’a rien d’autre sur quoi s’appuyer qu’une collection de valeurs dont la signification demande à être testée statistiquement. Quand Gigerenzer fera l’appel des citoyens majeurs, seul pourra répondre « présent » celui qui aura soumis son cœur et son esprit au calcul des risques.

Silja Samerski et Ivan Illich.

 

Ce texte est tout d’abord paru en allemand sous le titre “Vom Zahlenzauber der Statistik. Ein Lehrstiick di Zumutungen des Risikodenkens”.
Traduit de l’allemand par Jean Robert.
Publié dans la revue Esprit, août-septembre 2010.

.


[1] Gerd Gigerenzer, Penser le risque. Apprendre à vivre dans l’incertitude, Genève, Markus Haller, 2009, trad. fr. de Das kleine Einmaleins der Skepsis. Uber den richtigen Umgang mit Zahlen und Risiken, Berlin, 2002.

[2] Voir M. Balter, J. Levine et D. Manheimer, “Gross-National Study of the Extent of Anti-Anxiety/Sedative Drug Use”, New England Journal of Medicine, 1974, 290, p. 769-774.

[3] G. Gigerenzer et D. J. Murray, Cognition as Intuitive Statistics, Hillsdale (NJ), Erlbaum, 1987; G. Gigerenzer, Z. Swijtink, T. Porter, L. Daston, J. Beatty et L. Kruger, The Empire of Chance: How Probability Changed Science and Everyday Life, Cambridge University Press, 1989.

[4] Voir G. Gigerenzer et al., The Empire of Chance, op. cit.

[5] G. Gigerenzer, Penser le risque…, op. cit. (p. 19 de l’édition allemande).

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :