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Marc Bloch, Les inventions médiévales, 1935

I

Pendant le moyen âge, « sauf l’invention de la poudre, la technique… resta en grande partie stationnaire » [1]. Voici moins de quinze ans que cette phrase a été écrite. Elle était dès lors scandaleuse au regard de quelques rares spécialistes. Que tous les historiens, je le veux croire, et, sans conteste, beaucoup de personnes simplement cultivées s’accordent aujourd’hui à la juger telle, l’honneur en revient, avant tout, aux découvertes comme aux vigoureuses campagnes du Commandant Lefebvre des Noettes [2]. Nous savons maintenant, à n’en pas douter, qu’au moment où elles partirent à la conquête des grandes routes océanes, les sociétés européennes disposaient d’un outillage infiniment supérieur à celui de l’Empire romain à son déclin. Mais nous savons encore très mal comment, à quelles dates au juste et sous l’action de quelles causes ces divers progrès avaient été réalisés. Sur l’histoire de l’un d’eux j’ai présenté plus haut quelques faits et quelques conjectures. Pour reprendre un à un tous les postes du bilan, il faudra des équipes de chercheurs. C’est dans l’espoir d’aider peut-être à leur effort que je voudrais grouper ici diverses remarques, dont beaucoup ne seront guère plus que des questions.

II

Rien de plus déconcertant, à première vue, dans les ouvrages d’histoire communément offerts au public, que le silence dont on y voit presque universellement frappées, depuis les derniers tumulus de la préhistoire jusqu’au XVIIIe siècle, les vicissitudes de l’équipement technique. Cet étonnement s’est, depuis quelques années, assez souvent exprimé. Non sans vivacité. Ni sans de bonnes raisons. Histoires rurales, dont les héros, selon le mot de Lucien Febvre, semblent labourer avec des chartes ; histoires administratives toutes remplies par les grandes actions d’un « pouvoir central » qui, régissant les provinces, plane apparemment au-dessus de ces humbles réalités nommées routes, attelage, pâture des chevaux, distances horaires : autant de livres – pour ne citer que deux exemples entre mille – paradoxalement dégagés de la matière. L’erreur est lourde, sans nul doute. Depuis que les Annales existent, elles n’ont cessé de réclamer une science mieux agrippée au réel. M’autorisant du souvenir même de ce bon combat, oserai-je cependant, pour une fois, plaider, en faveur des pauvres chercheurs tâtonnants que nous sommes, les circonstances atténuantes ?

Il convient tout d’abord de rappeler que nous ne sommes pas malgré tout sans posséder, sur l’équipement technique des sociétés passées, quelques utiles travaux [3]. Trop rares, certes. Trop dispersés aussi. Œuvre tour à tour de plusieurs groupes d’enquêteurs qui fréquemment s’ignorent – archéologues, ethnographes, linguistes, historiens habitués à manier presque exclusivement les textes – ils n’ont, pour comble de malheur, jamais fait l’objet d’aucun recensement systématique : si bien qu’il n’est si adroit fouilleur de bibliothèque qui ne risque de passer à côté des meilleurs d’entre eux. Surtout, ces recherches demeurent beaucoup trop en marge du courant traditionnel de nos études et comme à la traîne de la « grande histoire ». Les résultats, cependant, qu’au prix de bien des peines elles ont commencé d’élaborer mériteraient de ne pas être laissés dans l’ombre par des explorateurs trop enclins parfois à l’enivrement de la découverte.

Il y a plus et plus grave. Si attentivement que l’historien doive se pencher sur les réalités de la vie, on le verra toujours l’esclave d’autres réalités qui, pour rester trop souvent, par sa faute d’ailleurs, méconnues de ses lecteurs, n’en sont pas moins également concrètes et également astreignantes : celles de la documentation. Que l’histoire des techniques soit beaucoup trop peu avancée, d’accord. Mais ne serait-il pas équitable de se demander si le retard dont elle souffre ne tient point, en partie du moins, à l’extrême difficulté qu’il y a à l’écrire ? Les obstacles, je crois, ne sont pas insurmontables. A une condition toutefois : en prendre une claire conscience.

Trois grands groupes de documents semblent, en eux-mêmes, capables d’apporter quelques lumières sur l’outillage médiéval : les textes, l’iconographie, les objets. Tous trois, malheureusement, ne nous livrent que des renseignements trop souvent fragmentaires et incertains.

Travaux sans gloire, les efforts des artisans n’ont que bien rarement fixé l’attention des chroniques. De ce qu’on peut espérer apprendre d’elles, de l’immensité de nos ignorances surtout, un épisode recueilli par chance dans des annales monastiques anglaises donnera une juste idée. En 1295, raconte l’annaliste de Dunstable, Frère Jean le Charpentier fit construire un moulin à chevaux d’une nouvelle structure : un seul cheval assurait-il, le pourrait tourner. Mais lorsque la machine fut achevée, on s’aperçut que c’était à peine si quatre vigoureuses bêtes parvenaient à la mettre en branle. Force fut donc de l’abandonner [4]. L’aventure ici a été retenue parce qu’elle avait pour héros un moine, peut-être aussi parce qu’elle prêtait à rire aux dépens d’un camarade. Aujourd’hui, ce qui intéresse en elle, c’est le goût d’expérimentation qui s’y montre à nu. De combien de tâtonnements semblables, tantôt voués de même à l’échec, tantôt couronnés de plus de succès, le progrès technique n’a-t-il pas été fait ! Mais seul ou presque, Frère Jean a trouvé son historien. Çà et là, sans doute, un récit ou une charte signalent plus ou moins obscurément un instrument ou un procédé nouveaux mais où est la preuve que ce soit à la date de l’invention ou de l’emprunt ? Les mots mêmes instruisent mal ; le vocabulaire technique a toujours eu un tour volontiers conservateur et l’automobiliste qui aujourd’hui parle de sa « voiture » n’est pas le premier homme qui sur du tout neuf colle un vieux nom.

Parce que leur nature même les ramenait vers la chose vue, les miniatures, les bas-reliefs, les sceaux pourraient paraître, à première vue, des garants plus sûrs. Mais le dessin en est souvent bien gauche. Mais trop longtemps la fidélité du trait compta parmi les moindres soucis de leurs exécutants : ce n’est pas seulement dans le portrait humain que le réalisme fut, pour l’art médiéval, une acquisition tardive. Mais, surtout, les artistes ou manœuvres d’art se bornaient trop volontiers à reproduire les poncifs traditionnels : de même qu’utilisant une gemme antique les clercs chargés de sceller les actes du roi d’Allemagne Louis l’Enfant n’ont pas craint d’attribuer à ce prince, mort à 19 ans, l’opulente barbe de l’empereur Hadrien [5], de même, au témoignage de Mr Lefebvre des Noëttes, beaucoup de documents figurés demeurèrent obstinément attachés à l’image d’un harnachement désuet, alors que, depuis des générations, nul n’attelait plus ainsi bœufs ni chevaux.

Quant aux objets, la plupart ont péri. En subsiste-t-il, par hasard, quelques-uns ? Aucune inscription, aucun point de repère ne nous permet, à l’ordinaire, de déterminer, même de loin, le moment de la fabrication. Voyez, par contraste, un cas exceptionnellement favorable : celui de la voûte d’ogive. Bien que les origines de cette admirable création restent fort obscures, que sa signification même, pratique ou purement ornementale, soit aujourd’hui vivement contestée [6], nous pouvons du moins en suivre à peu près l’expansion. C’est que les constructions d’églises semblaient aux écrivains des événements assez considérables pour qu’ils aient pris souvent la peine de les noter. C’est surtout qu’un grand nombre d’églises anciennes sont encore debout et qu’à l’érudit préoccupé de dresser leur état civil, les particularités de l’appareil comme de la décoration fournissent des recoupements précieux. Une roue de moulin, par contre, une charrue, un fer à cheval, un rustique rouet n’ont pas de style. Ajoutez que le long et paisible usage qui a généralement été fait de ces instruments est un obstacle de plus à fixer, avec précision, leur date de naissance.

Notre civilisation est mortelle ; mais elle n’est pas encore morte ; l’archéologue a le droit d’estimer qu’elle manque de ruines. Sans doute, que, sous les regards d’un chercheur avisé, l’examen d’un outillage ou de ses restes suffise à reconstituer des séries chronologiques fort utilisables, la préhistoire l’atteste avec éclat. Mais ici les limites mêmes de ses connaissances font au travailleur la partie belle. Du moment qu’il réussit à établir l’ordre selon lequel se sont succédées les diverses techniques, il peut, sans trop de dommage, se résigner à n’apprécier qu’avec une très large approximation la durée du mouvement et de ses intervalles. Car, ne disposant, par définition, que d’un seul type de documents, il n’a pas à se soucier des synchronismes avec d’autres chaînes de témoignages. Du préhistorien, en somme, il est loisible de dire, avec une pointe d’exagération, que, pour lui, une civilisation n’est, bon gré mal gré, qu’un atelier. Au regard de l’historien proprement dit, elle est un atelier aussi (ce qu’il est arrivé à certains d’oublier), mais, en même temps, beaucoup d’autres choses encore. De là vient que, bien plus que nos confrères, nous sommes astreints à dater, comme on disait autrefois, « finement » : sinon, plus de rapprochements possibles entre les diverses files d’événements, ni, partant, de recherche des causes.

De ce sincère tableau, les historiens des techniques médiévales tireront peut-être l’espoir d’un peu d’indulgence. Je serais désolé qu’aucun chercheur crût y lire des conseils de renoncement. Si dure que soit toujours la tâche, tous les champs de fouille ne sont pas également défavorisés. Parfois la chance veut que l’invention ait soulevé des contestations juridiques : tel le moulin à eau, à la différence, par exemple, du harnachement. Or, qui dit procès ou simplement querelle, dit paperasserie, donc document : si les hommes du moyen âge n’avaient tant aimé plaider, où en seraient les médiévistes ? Surtout, lors même qu’une catégorie de témoignages, prise isolément, demeure impuissante à nous renseigner, il est bien rare que la confrontation de plusieurs séries parallèles ne se révèle pas, en quelque mesure, féconde. Une fois de plus, c’est de l’alliance des disciplines qu’on doit ici attendre un peu de jour sur le passé : d’une alliance, ne craignons pas de le redire, délibérément concertée, matérialisée, en outre, par un bon équipement de répertoires et d’index. Nous ne saurons jamais tout ce que nous voudrions savoir. Mais nous pourrions connaître bien plus que pour l’instant nous n’entrevoyons. Et ce qu’il s’agit d’apprendre touche au plus profond de la vie sociale, au plus déterminant comme au plus symptomatique. La raison n’est-elle pas suffisante pour faire l’offrande à l’histoire des techniques d’un peu de cette patience et de cette ingéniosité que les grands érudits d’autrefois ont apportées à débrouiller, pour nous, les généalogies des princes ?

III

« Inventions » médiévales, dit-on souvent. Il est, d’ores et déjà, certain que ce mot trop simple recouvre, en réalité, des phénomènes singulièrement disparates. Sans prétendre le moins du monde épuiser une liste très longue et semée de graves incertitudes, quelques exemples suffiront à souligner la nécessité d’un classement.

Parfois le moyen âge s’est borné à répandre, sous l’action de conditions sociales nouvelles, un appareil ou un procédé que l’Europe connaissait depuis longtemps. Tel le moulin à eau. Tel aussi l’assolement triennal, attesté pour la première fois, au début de notre ère, chez les Trévires, comme expédient alors purement temporaire [7] ; on sait, d’ailleurs, que toute une partie du domaine européen lui demeura toujours rebelle. Ces deux exemples ont ceci de significatif que chacun d’eux représente le legs d’une civilisation différente, parmi celles dont le moyen âge et nous-mêmes avons reçu l’héritage. Le moulin à eau était venu de la Méditerranée ; l’assolement triennal, des sociétés agraires du Nord. Ce n’est pas sur le terrain intellectuel seulement que le mélange des traditions peut être une source de fécondité.

Ailleurs, il y eut emprunt encore, mais, cette fois, à des civilisations étrangères. L’étrier, selon toute apparence, fut un cadeau de ces cavaliers des steppes eurasiennes, Alains et Sarmates, que l’établissement de plusieurs fractions de leurs peuples, comme colonies militaires, dans l’Empire romain, le long séjour des Goths à côté d’eux, sur la mer Noire, enfin la fuite commune devant les Huns mirent, vers le début du moyen âge, en contact si étroit avec le monde occidental. Presque simultanément la Chine, et à travers elle, le Japon semblent avoir reçu d’eux le même présent. Ainsi les batteurs d’estrade qui, tour à tour, menaçaient les sédentaires de l’Est comme de l’Ouest établissaient entre ces sociétés lointaines une sorte de liaison [8]. Bien plus tard, le moulin à vent devait nous venir de l’Orient islamique. Ces actions et réactions ouvrent à la pensée un vaste champ et mériteraient de l’ouvrir à l’étude. Il est de mode aujourd’hui, jusque dans les manuels, de faire défiler, en colonnes soigneusement parallèles, l’histoire de l’Asie en regard de celle de l’Europe. Mais les problèmes d’influence, qui surtout importent, ne paraissent point par là beaucoup avancés. On doit croire qu’ils réservent encore bien des surprises. Dans le hennin qui aux dames chrétiennes du XVe siècle faisait une silhouette toute « cornue et branchue », Mr Georges Bratianu ne nous montrait-il pas récemment, transmise par les cours levantines, l’imitation et presque la copie d’une coiffure chère aux élégantes chinoises, sous le règne des Hang ? [9]

D’autres perfectionnements, enfin, l’invention, au sens plein du mot, semble bien avoir eu lieu durant le moyen âge même et sur notre sol. Ainsi pour l’attelage « moderne » dont Mr Lefebvre des Noëttes a décrit l’apparition dans les documents figurés, peu après l’an 900 ; probablement pour le très mystérieux rouet dont les premières mentions connues appartiennent à la fin du XIIIe siècle [10] ; peut-être pour la boussole si, comme paraît l’avoir prouvé son plus récent historien, l’origine chinoise ou arabe de ce merveilleux instrument doit être définitivement reléguée au royaume des fables [11].

Ici le problème n’est plus, pour nous, de retracer sur la carte des routes d’influences. Il se présente avant tout comme une recherche de causes, dont nous dirons un mot tout à l’heure.

Qu’on ne s’y trompe point cependant. Emprunts et inventions portent, à bien y regarder, le même témoignage : celui d’une remarquable souplesse de la main, du regard et de l’esprit. Dans une telle faculté de renouvellement, répandue jusque chez les masses artisanes, comment ne pas reconnaître une des sources de cette grandeur européenne qu’on voit surgir, en un si étonnant élan, du sein des pires troubles ? L’homo europaeus, en d’autres termes, fut par excellence un homo faber, non seulement parce qu’il sut créer, mais aussi, du moins jusqu’au xixe siècle, parce qu’il sut imiter ou adapter et de ces apports mêlés réussit à faire une civilisation technique.

IV

Dans sa deuxième édition, qui a été considérablement modifiée, le livre, désormais célèbre, de Mr Lefebvre des Noëttes porte pour titre : L’attelage et le cheval de selle à travers les âges. Et comme sous-titre : Contribution à l’histoire de l’esclavage. C’est dire qu’il intéresse tout à la fois la technique pure et les rapports de la technique avec la structure sociale.

Je ne reviendrai pas ici, en détail, sur le premier groupe de problèmes. Non que, de ce côté-là, de vastes perspectives ne s’ouvrent encore à la réflexion et à la recherche : témoin l’article de Mr Jules Sion qu’on a lu d’autre part [12]. S’est-on, par exemple, suffisamment rendu compte qu’à vouloir comparer les capacités motrices des bêtes de somme, hier et aujourd’hui, on s’expose à un véritable paralogisme ? Car le moteur même a changé. Grâce au patient travail de sélection opéré par les éleveurs. Grâce surtout à la révolution agricole et, notamment, à l’avènement des fourrages artificiels. Ces bœufs ou ces vaches dont, curieusement unanime de la Norvège au Maine, le folklore paysan contait qu’après la longue famine de l’hiver il fallait, queue en main, les aider à se tenir debout [13], quel secours en pouvaient attendre les charrois ruraux ? Pas plus que le muscle humain, moins que lui peut-être, le muscle, animal n’est forcément dans l’histoire une quantité stable. Par ailleurs, de tout ce que nous a révélé la science à la fois hippique et archéologique de Mr Lefebvre des Noëttes, le plus important, cela va de soi, concerne l’attelage ; dans les destinées de l’humanité le cheval de selle n’a pas joué, à beaucoup près, un rôle aussi considérable que le chariot ou la charrue. Mais ce progrès fondamental fut lui-même la résultante de plusieurs perfectionnements parallèlement accomplis : remplacement du collier de gorge qui, au moindre effort, menaçait d’étrangler le cheval, par le collier d’épaules dont l’invention lui permit, au contraire, de déployer toute sa force ; ferrure des bœufs et des chevaux ; attelage en file. L’histoire du dispositif en file, celle même du fer – qui, dans l’Occident ne fut peut-être pas indigène, – recèlent encore plus d’une obscurité [14]. Sur le harnachement, je ne vois pas que les conclusions de l’auteur aient jamais été sérieusement contestées. Tout au plus pourrait-on espérer, d’une nouvelle enquête à travers les documents figurés, quelques précisions chronologiques de plus [15]. Là est, en d’autres termes, la grande découverte. Je crois avoir été un des premiers, parmi les historiens, à prononcer ce mot. Je ne m’en dédis point. Une fois de plus, reconnaissons qu’à qui veut écrire l’histoire il faut avant tout des yeux, et non point seulement pour les user sur les chartes.

Cependant, à cette révolution technique qu’il a si bien mise en lumière, Mr Lefebvre des Noëttes attribue un effet d’une immense portée : avoir tué l’esclavage, en le rendant inutile. Devenue capable d’efforts décuplés, la bête aurait libéré l’homme. Mais ceci assurément n’est point vrai. Qui dit cause dit antécédence. Or le déclin de l’esclavage n’a pas suivi les transformations de l’attelage. Il l’a précédé [16].

L’esclave de l’antiquité, dans son type le plus pur, avait été un véritable animal domestique ; les textes eux-mêmes font le rapprochement. Entendez que, sans limites de durée ou de nature de labeur, sa force de travail était à la disposition du maître ; que, par suite, c’était de celui-ci qu’incapable de rien récolter ni gagner par soi-même il recevait le gîte et la pâture. Dès la fin de l’Empire romain, cependant, ce système, dont l’économie, durant les siècles précédents, avait fait un large emploi, donnait des signes de décadence. Il est possible qu’en jetant sur le marché un grand nombre de prisonniers de guerre, les invasions l’aient, pour un temps, ravivé. Sous les premiers Carolingiens, sa ruine était d’ores et déjà certaine. Sans doute, il existait encore des esclaves, au sens juridique du mot. Mais ils étaient relativement rares. Surtout, bien que certains d’entre eux, attachés aux maisons ou exploitations seigneuriales, continuassent exactement les traditions de la main- d’œuvre servile d’autrefois, la plupart, établis sur des terres qu’ils faisaient valoir eux-mêmes à charge de redevances, avaient, au contraire, cessé de vivre aux dépens du maître comme de travailler constamment pour lui. Assurément, ces esclaves « chasés » demeuraient astreints, à côté de taxes diverses, à des services très lourds ; voire, assez souvent, à des services théoriquement illimités. En pratique, néanmoins, force était de n’exiger d’eux, jamais, qu’une part de leur temps. Ne fallait-il pas leur laisser le loisir de cultiver leurs propres champs, d’où ils tiraient à la fois la subsistance que l’on avait renoncé à leur fournir directement et les revenus nécessaires au paiement de ces rentes, en argent ou en nature, dont l’espoir avait seul justifié l’abandon, par le grand propriétaire, de tant de fractions de son domaine ? Or un esclave qui assure lui-même son entretien, qui paye loyer et dispose à son gré de beaucoup de ses heures : par son genre de vie, par son rôle comme producteur, est-ce encore un esclave ? Aussi bien le relâchement de la sujétion économique entraîna-t-il rapidement l’affaiblissement du lien, en général. Dès le IXe siècle, on admettait volontiers que, jadis sans autre loi que l’arbitraire du maître, les obligations du tenancier de naissance servile étaient dorénavant, comme pour les « libres » dépendants, réglées par la coutume du groupe.

Au moment où, vers le Xe siècle – au témoignage de Mr Lefebvre des Noëttes – le harnachement moderne fit son entrée dans l’histoire, la grande révolution sociale dont nous venons de voir les prémices était accomplie. Non pas, cependant, tout à fait selon les lignes qui avaient semblé s’esquisser quand s’effondrait le monde antique. Car, depuis les invasions, des conditions nouvelles étaient apparues qui, du haut en bas de la société, avaient multiplié les relations de dépendance personnelle. Parmi les contemporains des premiers Capétiens, les personnes dont le statut se trouvait qualifié de servile étaient infiniment plus nombreuses qu’au temps de Charlemagne. Mais ces « serfs », s’ils ont hérité du nom des esclaves de jadis (servi), ni, pour la plupart, ne descendent d’eux, ni, moins encore, ne vivent dans une soumission à beaucoup près pareille. C’est la notion même de la liberté et de son absence qui a changé. Passe pour libre, désormais, quiconque échappe à toute sujétion héréditaire ; pour non libres, au contraire, de plus en plus généralement, les hommes qui, liés à un seigneur dès la naissance, ne peuvent se détacher de lui, leur vie durant, que si, d’aventure, il consent lui-même à rompre ce nœud. Ni leur corps, ni leur travail ne lui appartiennent, pour cela, sans limites. Fixé sur une terre dont, redevance à part, il recueille intégralement les produits, astreint seulement à des charges que définit la coutume et, notamment, à des services de plus en plus réduits, le serf n’a rien d’une « force motrice » à la disposition d’un maître.

Ce n’est point, d’ailleurs, que de la surface de l’Europe l’esclavage proprement dit eût complètement disparu. Dans les seigneuries allemandes, les conditions de vie faites à certains dépendants qui à leur maître devaient des services presque quotidiens n’étaient pas sans rappeler de fort près la servitude antique. Surtout, en diverses contrées situées sur les confins de la catholicité ou que le commerce mettait en rapports étroits avec des civilisations exotiques – Allemagne de l’Est et du Sud-Est, Espagne, Provence, Italie, – la traite ou la guerre avaient continué de placer à la portée des possédants un véritable bétail humain. Comme beaucoup de ces pauvres gens venaient des pays slaves, on s’accoutuma à faire de leur étiquette ethnique la plus répandue le nom de leur statut : d’où notre mot d’esclave. L’apparition même, encore mal datée, de ce terme suffit à attester combien le vieux vocable de servus s’était, dans la conscience commune, écarté de son contenu primitif : à un vin très ancien il fallait une outre neuve. Les progrès du trafic, à partir du XIIe siècle, eurent pour effet de rendre, dans tout le bassin de la Méditerranée, la marchandise humaine beaucoup plus abondante qu’aux siècles précédents. Cependant, sauf sur certains points de l’Espagne, ces esclaves grecs, slavons, nègres ou maures n’étaient guère employés qu’à des besognes domestiques ou artisanes. Leur rôle économique demeurait donc fort au-dessous de ce qu’avait été celui de leurs pareils, dans le monde romain. Il n’était point, pour autant, négligeable. En sorte que l’attelage moderne qui, à son avènement, avait trouvé l’esclavage moribond, ne s’avéra même pas capable d’en achever la ruine.

Il y aurait beaucoup de témérité à prétendre analyser ici, en peu de mots, les causes qui ont déterminé le tracé d’une courbe de déclin fort longue et passablement sinueuse. Quelques observations très simples permettront du moins d’indiquer un des chemins où la recherche semble devoir s’engager. La main-d’œuvre servile – les Anciens l’avaient parfaitement noté – n’a qu’un rendement presque toujours des plus faibles ; il lui faut beaucoup de bras pour abattre relativement peu de besogne. Capital, par suite, d’un rapport médiocre – d’autant que du produit de son travail les frais d’entretien doivent être déduits, – l’esclave, en outre, est un capital fragile dont le renouvellement s’impose fréquemment. Or, à assurer cette relève, les naissances dans le personnel même du domaine presque jamais ne suffisent. L’expérience le prouve : de tous les élevages celui du cheptel humain est un des plus difficiles. Pour être rentable, l’esclavage, pratiqué selon les méthodes de la grande entreprise, suppose donc la présence, sur les marchés, d’une chair fraîche abondante et à bas prix. Comment se la procurer, sinon par la guerre ou la razzia ? L’esclave n’a-t-il pas toujours été, avant tout, un captif ? Une société, en d’autres termes, ne saurait guère fonder largement son économie sur la domestication de l’homme que si elle trouve à sa portée des sociétés plus débiles, qu’elle combat ou qu’elle pille. Ainsi, du XVIe au XIXe siècle, l’Europe coloniale en face de l’Afrique noire ; aujourd’hui ou hier, l’Abyssinie entourée de tribus primitives et mal armées ; jadis, l’Empire romain. La décadence militaire de Rome, sous les coups répétés des Perses et des Barbares, fut une des causes les plus agissantes de la décadence du système servile, au crépuscule des civilisations classiques. Quant au moyen âge occidental, il a assurément beaucoup guerroyé. Mais c’étaient, surtout, des luttes intérieures. Or, ici, une idée religieuse intervenait. L’Église ne condamnait pas l’esclavage, en lui-même. Seulement, ayant calqué sur la vieille notion de la cité l’idée de societas christiana, elle tenait tous les chrétiens – ou, plus exactement, tous les catholiques – pour compatriotes. Elle n’admettait donc point que, parmi eux, la guerre fît des esclaves. Ainsi s’explique, pour l’essentiel, que, les masses serviles d’autrefois s’étant progressivement éteintes par la transformation des esclaves en tenanciers et aucun afflux nouveau n’étant venu compenser cette hémorragie, le vieux mot de servus ait pu être utilisé pour désigner des relations de dépendance bien différentes ; que, par ailleurs, la servitude selon le modèle antique n’ait survécu ou réapparu, sous un nom tout neuf, que là où les terres infidèles étaient, soit toutes proches, soit, par le commerce, d’accès aisé.

N’eussent-elles servi qu’à rappeler ainsi notre attention sur ce grand contraste des civilisations pourvues ou dépourvues d’esclaves, les conjectures de Mr Lefebvre des Noëttes conserveraient leur prix. Car le problème est de ceux que l’histoire du moyen âge, en particulier, a trop longtemps passé sous silence. Mais il y a plus. Dans le rapport causal que cette thèse hardie nous proposait d’établir entre des phénomènes en apparence très éloignés – l’invention d’un collier d’attelage, la disparition de la plus cruelle dépendance humaine, – il semble bien que le principe même de la liaison doive être retenu. Disons mieux : élargi. Seulement, c’est en y renversant l’ordre des termes.

Prétendre ramener à une idée directrice unique toutes les acquisitions de l’outillage médiéval serait assurément puéril. Comment ne pas voir, cependant, qu’un trait commun rapproche plusieurs au moins d’entre elles et non des moins importantes ? Moulins mus par l’eau ou le vent, moulins à grains, à tan, à foulons, scieries hydrauliques, martinets de forges, collier d’épaules, ferrures des bêtes de somme, attelage en file, rouet même : autant de progrès qui, uniformément, aboutissaient à une utilisation plus efficace des forces naturelles, inanimées ou non ; par suite à épargner le travail humain ou, ce qui revient à peu près au même, à lui assurer un meilleur rendement. Pourquoi ? Parce qu’il y avait moins d’hommes peut-être. Mais surtout parce que le maître avait moins d’esclaves. Voyez l’histoire du moulin, si parfaitement probante. La propagation de cette admirable machine ne fut certainement pas, comme a semblé le croire Mr Lefebvre des Noëttes, un effet du perfectionnement de l’attelage ; les dates s’y opposent, de la façon la plus formelle. Meilleur emploi du moteur animal, appel aux serviables énergies de l’eau : ces deux épisodes se sont, au contraire, déroulés parallèlement. C’est qu’ils prenaient leur origine dans le même besoin. Un résultat, en d’autres termes, le déclin de l’esclavage ? Non pas. Une cause, beaucoup plutôt, dont la révolution technique fut l’effet, voué à son tour – il est presque superflu de le dire – à réagir puissamment sur la structure sociale. Du moins est-ce là une hypothèse de travail. Rien de plus, sans doute, pour l’instant. Dût-elle, en cours de route, perdre beaucoup de sa simplicité première, il suffit, pour qu’on ose la proposer, de pouvoir l’espérer féconde [17].

Marc Bloch (1886-1944)

Historien français, spécialiste du Moyen âge, co-fondateur avec Lucien Febvre, de la revue Annales d’histoire économique et sociale. Patriote ardent, il est un résistant actif durant l’occupation allemande de la France. Arrêté, torturé, il est exécuté en juin 1944.

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Article paru dans la revue
Annales d’histoire économique et sociale, tome VII, n°36,
“Réflexions sur l’histoire des techniques”
30 novembre 1935, pp. 634-643.

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Un tableau général des acquisitions techniques qu’il tient pour médiévales a été donné par Mr Lefebvre des Noëttes dans le Mercure de France, t. CCXXXV, 1932 : La « nuit » du moyen âge et son inventaire. Son ouvrage fondamental a paru d’abord en 1924 ; il s’intitulait alors La force animale à travers les âges (cf. un résumé des thèses essentielles par l’auteur lui-même, dans La Nature, 1927, t. I). Le livre a été réédité, en 1931, avec des additions considérables et sous un titre nouveau : L’attelage et le cheval de selle à travers les âges. Contribution à l’histoire de l’esclavage, Paris, 1931, 1 vol. de texte et 1 vol. de planches (cf. mon compte rendu dans Annales, t. IV, 1932, p. 483). On y trouvera notamment, sur les voies romaines des vues très neuves, qui avaient déjà été exposées dans un article de la Revue archéologique, 1925, t. II, p. 105. Nulle part, peut-être, mieux que dans cette brève étude routière, Mr Lefebvre des Noëttes n’a donné la preuve de la saine horreur des poncifs qui est, pour nos études, un si fécond principe de renouvellement. En même temps, il s’attaquait au problème du gouvernail : Le gouvernail : contribution à l’histoire de l’esclavage dans Mémoires de la Société des Antiquaires de France, t. LX XVIII, 1932 ; Autour du vaisseau de Boro-Boudour ; l’invention du gouvernail (contribution à l’histoire de l’esclavage) dans La Nature, 1932, I ; 7>e la marine antique à la marine moderne, Paris, 1935. On voudra bien permettre au terrien que je suis d’observer, vis-à-vis de ces délicates questions d’archéologie navale, un silence prudent. Toute une littérature de comptes rendus et de critiques s’est développée autour de ce que j’oserai appeler le « problème Lefebvre des Noettes ». Je me bornerai à citer l’article de M* Roger Grand, La force motrice animale à travers les âges et son influence sur l’évolution sociale dans Bulletin de la Société Internationale de Science Sociale, 1926, et – parce que j’aurai à reprendre tout à l’heure quelques-unes des idées qui y sont indiquées – mes deux notes de la Revue de synthèse historique : Technique et évolution sociale, t. XLI, 1926 et La force motrice animale et le rôle des inventions techniques, t. XLIII, 1927 (avec une lettre de Mr Lefebvre des Noettes). Il ne semble pas, en revanche, qu’à l’étranger on ait généralement accordé aux études de Mr Lefebvre des Noëttes toute l’attention qu’elles méritent.


[1] A. Vierendeel, Esquisse d’une histoire de la technique, Louvain, 1921, t. I, p. 44.

[2] Voir en fin d’article.

[3] Pour les histoires générales de la technique, voir plus haut, p. 561, l’Orientation bibliographique, en appendice à mon article sur le moulin à eau.

[4] Annales monastici, éd. Luard, Rolls Series, t. III, p. 402.

[5] Percy E. Schramm, Die deutschen Kaiser und Könige in Bildern ihrer Zeit, t. I, 1928, p. 5.

[6] Cf. ci-dessous, p. 644, la note de Mr Louis Lacrocq.

[7] Cf. Annales, t. VI, 1934, p. 479.

[8] Sur l’étrier, outre le livre de Mr Lefebvre des Noëttes, voir E. H. Minns, Scythians and Greeks, 1913, p. 250 et 277 (cf. p. 75), et surtout M. Rostovtzeff, Iranians and Greeks in South Russia, 1922, p. 121 et 130. Prédécesseurs des Sarmates, les Scythes l’avaient ignoré. Cf. aussi les intelligentes suggestions de E. Gautier, Génseric, roi des Vandales, p. 80. Sur l’Espagne, utiles indications dans Cl. Sanchez-Albornoz, Estampas de la vida en Léon hace mil anos, 2e éd., 1934, p. 134, n. 18.

[9] “Anciennes modes orientales à la fin du moyen âge” dans Seminarium Kondakovianum, Prague, t. VII, 1935, pp. 165-168. Ce petit article abonde en indications ingénieuses et suggestives.

[10] Exactement à Spire, en 1298 (Zeitschrift für die Geschichte des Oberrheins, t. XV, 863, p. 281).

[11] Voir O. von Lippmann, Geschichte der Magnetnadel, 1922 dans Quellen und Studien zur Geschichte der Naturwissenschaften, t. III, 1. La partie critique semble convaincante. Il ne paraît point, par contre, que l’auteur ait réussi à apporter la preuve de l’origine scandinave qu’il attribue à l’invention. Au début du XIVe siècle, Hauk Erlendsson, reproduisant les vieux récits de la prise de possession de l’Islande par les Norvégiens (Landnâ-mabôk), observait qu’alors « les marins du Nord n’avaient point l’aiguille aimantée » (cf. E. M. Carus Wilson, “The Iceland Trade” dans E. Power et M. M. Postan, Studies in english trade in the fifteenth century, 1933, p. 160). Puis-je faire observer à ce propos combien il est désirable que, dans toute étude sur la technique du navire et ses possibilités, une suffisante attention soit accordée aux extraordinaires exploits océaniques des Vikings ? « On s’est avisé depuis peu que la grande navigation date du XIIIe siècle », écrivait récemment Mr Paul Valéry (L’idée fixe, p. 38). Heureusement non. Car ce serait s’aviser d’une erreur.

[12] Cf., aussi du même auteur, “Notes sur les répercussions sociales d’une technique” dans Annales sociologiques, série E, fasc. 1, 1934, p. 117-123. Voir, ci-dessus, p. 628.

[13] R. Musset, Le Bas-Maine, p. 307, et Magnus Olsen, Farms and fanes of ancient Norway, p. 10

[14] Cf. G. Meautis, “Les Romains connaissaient-ils le fer à cheval ?” dans Revue des études anciennes, 1934, p. 88. Une grande importance s’attache, à ce propos, aux Tactica de l’empereur Léon. Contrairement à ce que j’indiquais encore dans les Annales (t. V, 1932, p. 484), les travaux récents reviennent, pour ce traité, à la datation ancienne qu’avait adoptée, Mr Lefebvre des Noëttes : attribution à Léon VI ; cf. Byzantinische Zeitschrift, t. XXX, 1929-1930, p. 396. Par contre, le manuscrit 764 de Saint-Omer est assurément du Xe siècle, non du IXe siècle.

[15] Rien de plus incertain d’ailleurs, en tout état de cause, que cette chronologie. Comme Mr Roger Grand, dans l’article cité ci-dessus, l’a justement observé, le collier d’épaules a probablement été en usage bien avant que, toujours enclins à reproduire les images traditionnelles, les artistes ne se soient décidés à le figurer. La sagesse est de dire que le harnachement nouveau modèle a été représenté pour la première fois, à notre connaissance, au Xe siècle – non qu’il a été inventé à cette date. Il semble que Mr Lefebvre des Noëttes ait parfois glissé de la première affirmation à la seconde.

[16] Un savant belge, Ch. Verlinden, poursuit en ce moment d’importantes recherches sur l’esclavage médiéval ; leurs résultats, sans doute, renouvelleront le sujet. Aussi bien l’histoire de l’esclavage proprement dit est-elle intimement liée à celle des relations de dépendance, en général, telles que les ont conçues les sociétés de l’Occident. Or, là aussi, nos connaissances sont en plein devenir. L’esquisse qu’on va lire n’a d’autre dessein que de présenter, sous une forme volontairement schématique, quelques faits particulièrement considérables et à peu près assurés. J’ai dû renoncer, notamment, à rendre pleine justice aux nuances régionales. Pour la bibliographie de l’esclavage, je me contenterai de renvoyer – en attendant les travaux de Mr Verlinden – à mes deux notes de la Revue de synthèse historique citées ci-dessus, et aux divers comptes rendus des Annales (notamment t. I, 1929, p. 94 et t. IV, 1932, p. 597). Sur les relations de dépendance, dans leurs rapports avec la notion de liberté, voir notamment mon article intitulé “Liberté et servitude personnelles au moyen âge” dans Anuario de historia del derecho español, 1933 et le compte rendu de Mr Ch.-Edmond Perrin dans Annales, t. VI, 1934, p. 274.

[17] Comme Mr Sion l’a très justement observé, l’existence d’un rapport précis entre l’avènement d’un nouveau système d’attelage et les conditions du travail humain sera démontrée seulement le jour où on pourra prouver qu’antérieurement à la propagation du harnachement « moderne » le portage à dos d’homme était largement pratiqué. Or, au moment de corriger les épreuves du présent article, le hasard d’une lecture me met face à face avec quelques-uns de ces coolies médiévaux. Parmi les corvées qu’au XIe siècle les moines de Saint-Vanne exigeaient de leurs homines de potestate domiciliés à Laumesfeld, en Lorraine, figure « l’obligation de véhiculer du blé sur une distance de six mille curn collo » (texte cité par Ch.-Edmond Perrin, Recherches sur la seigneurie rurale en Lorraine, 1935, p. 666, n. 4). Le polyptique de Saint-Germain-des-Prés, d’autre part, mentionne, à plusieurs reprises, à côté des charrois, certains services dénommés portaturae ; là encore les distances indiquées sont loin d’être négligeables (Cf. B. Guérard, Polyptyque de l’abbé Irminon, t, I, 2, p. 773). Je ne crois pas qu’aucune prescription de cette nature se rencontre plus tard que le XIIe siècle. La disparition des porlaturae n’intéresse d’ailleurs point, à proprement parler, l’histoire de l’esclavage. Bien que, parmi les sujets de Saint-Germain que l’on y voit astreints, la plupart – non pas tous, à la vérité – soient qualifiés de servi, on ne saurait oublier qu’en dépit de leur statut personnel le genre de vie de ces tenanciers différait profondément de l’ancienne servitude. Quant à l’homo de polestate du XIe siècle, il n’avait, cela va de soi, rien d’un esclave. C’est donc entre les progrès de la traction animale et le travail forcé, au sens large du mot, que la liaison semble s’établir, sans qu’il soit facile de déterminer avec exactitude dans quelle direction elle joua : faut-il supposer que l’adoption d’une meilleure technique amena à adoucir les anciennes exigences ? ou, au contraire, la difficulté d’obtenir l’accomplissement de dures corvées poussa-t-elle à chercher un plus efficace emploi de la bête de somme ? En tout cas, le dossier est encore un peu mince. Avis aux travailleurs curieux !

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