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André Pichot, La valeur médicale de la génétique est surestimée, 2000

L’historien des sciences rédige un ouvrage pamphlet dans lequel il s’en prend à l’enthousiasme démesuré provoqué par la biologie moléculaire

Agacé. André Pichot, historien des sciences – des «concepts scientifiques» – et chercheur au CNRS (Centre national français de recherche scientifique), s’énerve contre l’émerveillement des biologistes, du public et des journalistes pour la génétique. Gène de ceci, gène de cela, prédisposition génétique pour telle maladie, thérapie génique contre telle autre affection… Les chercheurs inondent les plages d’actualité avec leurs découvertes, les journalistes les répercutent allègrement et le public tente de suivre tant bien que mal, nourri des espoirs les plus fous. Cet enthousiasme général, selon André Pichot, friserait la naïveté et l’aveuglement coupable, il ne serait pas sans rappeler la mouvance scientiste du XIXe et du début du XXe siècle. Une époque qui a vu se développer et s’appliquer l’eugénisme et les théories «scientifiques» du racisme.

Son dernier livre, La Société pure, de Darwin à Hitler, a pour objectif de rafraîchir la mémoire collective sur des événements pas si anciens. Pour éviter, avec un peu de chance, que certaines erreurs ne se répètent.

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Le Temps : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

André Pichot : C’est à la fois l’éloge sans bornes du gène, les intentions douteuses de certains généticiens et les erreurs historiques colportées sur l’eugénisme et le racisme qui m’ont agacé. Il y a Francis Crick, codécouvreur de la double hélice d’ADN en 1953 et prix Nobel en 1962, qui n’a pas hésité à déclarer : « Aucun enfant nouveau-né ne devrait être reconnu humain avant d’avoir passé un certain nombre de tests portant sur sa dotation génétique. S’il ne réussit pas ces tests, il perd son droit à la vie » ; ou Daniel Cohen, fondateur du téléthon, qui sous-entend dans son dernier livre de 1993 que l’eugénisme n’est pas si mal; il y a les boucs émissaires, comme Alexis Carrel ou Arthur de Gobineau, accusés à tort, par les médias notamment, d’être les fondateurs respectivement de l’eugénisme et du racisme moderne; il y a cette surévaluation de la valeur médicale que l’on attribue à la génétique. En bref, de nombreuses choses entendues ces dernières années me rappellent, presque mot pour mot, des idées d’avant-guerre.

Le Temps : Vous mettez aussi en cause la communauté scientifique…

André Pichot : J’essaye de montrer combien les scientifiques – eux-mêmes souvent en parfait accord avec les idées de leur temps – ont contribué à l’édification d’idées et de méthodes eugénistes ou racistes depuis le siècle passé. On présente aujourd’hui la théorie de l’évolution comme une longue marche vers la lumière partant de Darwin et aboutissant à Watson, Crick, Monod et Jacob. Un modèle de scientificité dont on a soigneusement éliminé tout ce qui est un peu gênant. On oublie juste de dire que Darwin a eu des propos typiques de son monde victorien et colonialiste. Que des scientifiques comme Ernst Haeckel ont classé les races humaines dans une hiérarchie impitoyable en se basant sur le darwinisme. Et n’oublions pas que ce sont des médecins, aux États-Unis, en Suisse d’abord, puis en Allemagne dès les années 1930, qui ont commis les actes de stérilisation, voire d’élimination – par les nazis durant la guerre –, toujours au nom de la sociobiologie et de l’hygiène sociale.

Le Temps : Aujourd’hui la génétique est omniprésente. On a l’impression que l’on peut tout expliquer avec elle.

André Pichot : Toutes les merveilles que l’on entend sur les gènes sont des foutaises. Je ne parle même pas des gènes du crime, de l’homosexualité ou encore de l’alcoolisme, qui ne sont qu’un recyclage grossier à la sauce moléculaire des thèses eugénistes du début du siècle.

Je pense aussi aux soi-disant vertus médicales de la génétique. Comptez les maladies d’origine purement génétique. Elles tuent par année en France peut-être quelques centaines de personnes. Comparé aux 550 000 autres décès par an, elles ne représentent pas un problème de santé publique. Je ne veux pas dire qu’il ne faut rien faire pour ces gens. Mais il ne faut pas exagérer la portée médicale des travaux en génétique. Quant aux «prédispositions génétiques» à certaines maladies, comme l’obésité, le diabète ou le cancer, cela ne veut rien dire. On est tous prédisposés à quelque chose, que ce soit à cause des gènes, de l’environnement, de l’éducation, des traumatismes qu’on a subis, des habitudes de vie, etc. Le simple fait de vivre implique une certaine prédisposition à mourir.

De toute façon, la génétique n’a pas de bases solides. Elle vit une crise scientifique depuis la fin des années 1970, car elle ne possède pas de théorie digne de ce nom. Et sans théorie, on ne peut pas parler de science.

Le Temps : Comment cela! La génétique n’est pas une science?

André Pichot : Que font les chercheurs aujourd’hui? Lorsqu’ils découvrent un gène, ils essayent de savoir à quoi il peut servir en étudiant ce qui se passe chez les personnes qui en possèdent un exemplaire muté. C’est exactement le travail que réalisait Thomas Morgan sur les mouches drosophiles dans les années 1910 déjà. Rien n’a changé de ce point de vue. Dans les années 1930, les travaux du chercheur américain avaient permis de cartographier les chromosomes de la mouche à l’aide de 400 mutations. Mais ils n’éclairaient toujours en rien la nature et le fonctionnement des gènes. C’est seulement à partir du cadre théorique d’Edwin Schrödinger, établi en 1944, que s’est construite la génétique moderne. Le physicien reprenait enfin le problème dans le bon sens, celui – scientifique – où l’on envisage les questions théoriques et non celui où l’on interprète les signes. Le problème est que ce cadre s’est effondré à la fin des années 1970 sans que les généticiens s’en aperçoivent. Et c’est pourquoi ces derniers se sont rabattus sur des questions où la théorie est secondaire. A savoir, le décryptage du génome – où les problèmes sont essentiellement techniques – et le génie génétique, qui est très largement empirique. Et je ne pense pas que cela changera de sitôt.

Le Temps : N’êtes-vous pas un peu pessimiste sur les capacités de la science?

André Pichot : Je suis optimiste au contraire. Ce qui me rassure, c’est que l’absence de cadre théorique solide chez les généticiens les condamne à une certaine inefficacité. Cela fait que leurs travaux ne déboucheront jamais sur une dictature génétique au niveau industriel et que les seuls dangers sont simplement des bavures.

Publié par le journal suisse Le Temps, mardi 25 avril 2000.

 

André Pichot, La Société pure, de Darwin à Hitler, Flammarion, Paris, 2000.

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