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Recension: A. Pichot, Histoire de la notion de gène, 1999

André Pichot,
Histoire de la notion de gène,
éd. Flammarion, coll. Champ, 1999.

 

Le concept de gène, gros d’une dimension à la fois virtuelle et effective, a mûri longuement, et mûrit encore. Cette Histoire l’ignore et tombe à plat.

Sous le prétexte que la notion de gène et celle d’hérédité ne se présentent pas d’une manière simple à comprendre et univoque, André Pichot en propose une histoire qui tient plutôt du réquisitoire et où le jugement de valeur sans fondement tient lieu d’examen rigoureux des faits.

En premier lieu, l’auteur n’a pas compris que l’hérédité s’exprime selon deux modes évidemment mêlés : l’hérédité génétique, qui procède des gènes et de leur transmission, et l’hérédité épigénétique, qui procède de la transmission des conditions d’expression des gènes. Mais Pichot est surtout resté imperméable au concept de programme sans lequel le jeu de l’hérédité est incompréhensible : ce qui est transmis de façon génétique est non l’organisme lui-même, c’était la théorie de la préformation, mais un ensemble de règles de construction. Ces règles déploient leurs effets concrètement dans un environnement donné ; et ces effets changent lorsque l’environnement change, c’est là tout l’intérêt d’un programme. C’est ainsi qu’en déplaçant un gène on peut faire développer une patte à la place d’une antenne chez la mouche drosophile !

Certes, la notion de gène a fluctué : le gène mendélien n’est pas et ne peut pas être, Histoire oblige, le même que le gène d’aujourd’hui, pas plus que l’eau des Grecs du temps de Thalès n’est l’eau d’aujourd’hui. Mais il aurait été intéressant – sans polémique inutile – d’exposer au lecteur l’évolution progressive du concept jusqu’à nos jours. L’analyse aurait alors débouché sur la définition minimale concrète des éléments biochimiques et génétiques concernés, définition sur laquelle s’accorde une communauté scientifique pour les rendre manifestes au sein de programmes informatiques ou les manipuler.

Qu’il y ait encore des querelles nominalistes entre les chercheurs à ce sujet, c’est bien normal ; le gène est un concept « prospectif », aurait dit John Myhill, car il est à comprendre à travers des programmes par essence récursifs. Ce qui n’empêche nullement, dans bien des cas déjà, d’en cerner les contours concrets dans les organismes. C’est cette ambivalence qui fait du gène à la fois quelque chose de virtuel et d’effectif que l’on aurait aimé comprendre à travers une mise au clair de l’histoire de la notion de gène.

Celle-ci manquait ; elle manque encore.

Antoine Danchin,
La Recherche n°324, octobre 1999.

 


La critique qu’Antoine Danchin a donnée du livre Histoire de la notion de gène d’André Pichot me semble particulièrement injuste. Pour l’essentiel, Antoine Danchin reproche à Pichot de parler de gènes et non d’épigenèse. Que les généticiens modernes se préoccupent de l’influence des conditions d’expression et de transmission des gènes, ce à quoi Antoine Danchin restreint l’épigenèse, mérite en effet d’être salué. On ne peut s’empêcher de souligner qu’il s’agit là d’une évolution certes salutaire, mais néanmoins récente, qui ne saurait pour cette raison constituer le point central de cette histoire.

Par ailleurs, même si son interrogation risque de ne pas retenir véritablement l’attention du lecteur car les fondements n’en sont guère développés, Pichot se demande s’il est légitime de vouloir restreindre la notion d’hérédité à la transmission de caractères codés par les gènes. La pertinence de la question est peu contestable. Les protistologues savent depuis près d’un demi-siècle que certains déterminants structuraux peuvent être hérités de manière non génétique, même si, en l’état actuel de nos connaissances, nul ne peut assurer de la généralité de tels mécanismes.

Antoine Danchin reproche surtout à André Pichot d’être resté imperméable au concept, ou plutôt à la métaphore, de « programme » génétique. Il faut tout au contraire le féliciter d’avoir clairement identifié l’origine de la dérive de la biologie contemporaine. Elle est parfaitement superposable à celle du succès de cette métaphore qui s’est peu à peu transformée en concept, les fondements théoriques en moins. L’analogie n’est probablement nulle part aussi explicite que chez François Jacob dans La logique du vivant (1970). Il est peu dire que, malgré l’ancienneté de ce texte fondateur, l’idée de programme reste omniprésente dans la pratique quotidienne de la biologie et dans les explications qui y sont recherchées. La critique d’Antoine Danchin en fournit le meilleur exemple : le terme « programme », dans le sens de programme informatique, y est employé quatre fois en moins d’une colonne.

Pichot montre pourtant, de manière convaincante, en quoi l’association de la notion d’évolution à la métaphore de « programme génétique » a conduit à une confusion fâcheuse entre mémoire et histoire. Un ordinateur a une mémoire, mais pas d’histoire. Cette confusion me semble être une conséquence de la dérive moléculariste de la biologie voulant nécessairement associer un support moléculaire unique, la molécule d’ADN, à toute fonction physiologique.

Michel Laurent,
La Recherche n°326, décembre 1999.

 


Le compte-rendu de l’Histoire de la notion de gène d’André Pichot qu’a donné Antoine Danchin, nous a paru pour le moins surprenant. Nous avons lu le livre d’André Pichot, et savons l’énorme travail de retour aux documents originaux, de synthèse, et de réflexion, qu’a nécessitée cette remise en perspective de la génétique.

Ce livre nous parait d’un très grand intérêt pour les étudiants en génétique, et leurs professeurs, qui veulent connaître l’histoire de leur discipline. Il s’adresse aussi, avec un effort de clarté louable, aux biologistes et médecins, maintenant confrontés aux concepts de la génétique dite « moléculaire », sans être toujours bien conscients de leur flou théorique et de leurs présupposés comme le mystérieux mais bien commode « programme génétique ».

Enfin, le public curieux de l’histoire des sciences et des idées trouvera, dans celle de la génétique, de nombreux enseignements, certains douloureux, comme le rappel des liens avec le racisme et l’eugénisme.

Mais le plus grand mérite de Pichot est d’essayer de nous faire comprendre que la génétique, comme les autres disciplines biologiques, ne pourra plus très longtemps faire l’économie d’une profonde réflexion théorique.

Marc Alizon, Jean-Jacques Kupiec, Pierre Sonigo,
La Recherche n°327, janvier 2000.

 


A propos des commentaires de MM. Laurent et Danchin au sujet de mon livre Histoire de la notion de gène, je ferai remarquer que, comme son titre l’indique, mon ouvrage porte sur l’histoire de la notion de gène, pas sur celles de programme génétique et d’épigenèse. J’ai même souligné que je traitais rapidement la question du programme génétique parce qu’elle a déjà été racontée dix mille fois, alors que l’histoire du gène avant la génétique moléculaire n’est quasiment jamais abordée.

Pour ce qui concerne la notion de programme, je rappellerai que le cadre théorique de la génétique moléculaire a été inventé en 1944 par le physicien Erwin Schrödinger, que ce cadre théorique est strictement physique et qu’il ne parle pas de programme, ni même d’information la théorie n’en existait pas encore. Il ne parle pas non plus d’ADN, car Schrödinger, comme tout le monde à l’époque, pensait que le support de l’hérédité était de nature protéique ; et on n’y trouve pas trace d’épigenèse. Ce qui n’a pas empêché ce cadre d’avoir une certaine efficacité.

C’est seulement au début des années 1960 que le mot « programme génétique » est apparu ; il est dû, semble-t-il, à Ernst Mayr. Il s’agissait alors d’une métaphore destinée à adoucir ce que le cadre théorique de Schrödinger avait d’un peu ardu pour les biologistes, c’en était en quelque sorte la forme vulgarisée. D’adoucissements en amollissements et d’amollissements en relâchements, cette forme vulgarisée s’est mise à avoir sa vie propre, pas très rigoureuse, et c’est en termes de programme et d’information qui ne sont à proprement parler ni un programme ni une information que les généticiens ont désormais pensé, en s’écartant de plus en plus du cadre de Schrödinger, seul véritablement scientifique. Tant et si bien qu’à la fin des années 1970, la génétique moléculaire s’en est complètement détachée : le programme génétique n’avait alors plus rien à voir avec le cadre théorique dont il était initialement la forme vulgarisée.

On peut certes penser que c’est là un problème mineur, la plupart des généticiens ne s’en sont même pas aperçus, et que le cadre théorique de Schrödinger n’est pas indispensable, la plupart des généticiens ne le connaissent même pas. C’est toutefois à ce moment que la génétique s’est massivement orientée dans des activités où l’aspect théorique est secondaire, soit parce qu’elles sont purement techniques comme le décryptage de génomes, soit parce qu’elles s’accommodent d’une base théorique minimale comme le génie génétique, largement empirique.

Il est toujours possible de monter ce genre d’activités en épingle et y voir le triomphe de la génétique, mais, à mon avis, ça ne remplacera pas un cadre théorique solide.

André Pichot,
La Recherche n°328, février 2000.

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