Accueil > Critique de la biologie moderne, Critique de la technologie, Industrialisation > Céline Lafontaine, L’économie du vivant, 2015

Céline Lafontaine, L’économie du vivant, 2015

De la cybernétique au vivant pensé comme information

La Cause du désir : Votre premier sujet de recherche était la cybernétique. Pourriez-vous nous dire quelques mots de cette passion pour l’informationnel qui anime la science contemporaine ?

Céline Lafontaine : J’ai étudié ces questions dans mon travail de thèse. À l’époque, à la fin des années 1990, on commençait à parler de cyberespace. J’ai essayé de comprendre l’origine de cette révolution technoscientifique, et c’est ainsi que je suis remontée à la cybernétique. Très peu de gens s’y intéressaient alors, parce que la discipline cybernétique a disparu au tournant des années 1980, tout le monde étant devenu cybernéticien. Cette science a perdu sa crédibilité du fait d’un trop grand engouement.

Une conception informationnelle du monde

Je me suis intéressée à ce que cette discipline recouvrait comme conception du monde : le modèle mathématique, qui était celui de la théorie de l’information, l’histoire de ce qui s’est mis en place avant et après la Seconde Guerre mondiale – car ce mouvement est indissociable de cette guerre. Pour une bonne part, ce sont les gens qui ont travaillé sur le projet Manhattan [Projet Manhattan est le nom-code du projet de recherche qui produisit la première bombe atomique] qui se sont ensuite recyclés, soit vers les sciences de la vie, soit vers les machines intelligentes avec leurs modèles mathématiques. Ils voulaient que l’ensemble de la matière, mais aussi l’immatériel, c’est-à-dire la culture, le symbolique, soient des codes, des codes d’information qui puissent être quantifiés pour pouvoir les maîtriser et les transférer en données à travers le système digital. Cette conception du monde très particulière a été élaborée en 1948 à partir du travail réalisé sur le cryptage pendant la guerre. Pensez aux travaux d’Alan Turing, par exemple, sur le code, le décodage, l’idée d’information, de transistor. C’est aussi le début de la Big science, et donc des investissements massifs, cela concorde avec la guerre froide. La société de l’information s’est mise en place à travers les grands ordinateurs, puis ensuite avec la micro-informatique. Très rapidement, l’idée du code et de l’information sur le mode binaire a intégré le modèle informationnel en biologie moléculaire avec l’hélice de l’ADN, puis toutes les sciences ont suivi, y compris évidemment les sciences cognitives dont l’origine est là. J’ai cherché à comprendre comment tout cela s’était mis en place, ainsi que le modèle correspondant d’une économie pensée en termes d’information, d’échanges d’informations, de codes, d’une économie complètement dématérialisée. L’économie financière, c’est d’abord une économie qui repose sur un modèle informationnel.

La machine comme solution

LCD : Vous avez pu dire qu’il y avait un lien entre l’Holocauste et le modèle informationnel. Pourriez-vous expliciter la nature de ce lien ?

Céline Lafontaine : Le lien avec l’Holocauste est assez évident. Wiener était juif, Von Neumann également. Les gens qui ont travaillé sur le projet Manhattan étaient des scientifiques engagés durant la Seconde Guerre mondiale. Les fonds alloués venaient notamment de la fondation Macy aux États-Unis, ce qui eut un immense impact, ainsi que le travail de certains anthropologues, tels Gregory Bateson ou Margaret Mead. Pour Wiener, l’Holocauste représentait l’horreur absolue, qu’il voyait comme un processus de désinformation, de désorganisation, alors que l’information était perçue comme un principe de mise en ordre du chaos. Tout de suite après la guerre, on l’a interprété – ce qui est assez paradoxal parce que la guerre s’est conclue par les bombardements de Nagasaki et de Hiroshima – comme un fait de dérationalisation. C’est la raison qui a failli. Et donc la réponse des scientifiques d’après-guerre fut de concevoir une machine qui allait nous permettre de gouverner, d’éviter l’horreur de ce chaos de la guerre, de cette déshumanisation, en étant plus rationnelle que l’humain. Ce qui est intéressant, c’est que l’on n’a pas vu qu’un des fondements de l’Holocauste, c’était l’industrialisation.

LCD : Ce qui est l’argument de Zygmunt Bauman, par exemple.

Céline Lafontaine : Tout à fait. Mais on ne peut pas reprocher aux cybernéticiens, qui étaient des contemporains et des mathématiciens, de répondre par ce que eux connaissaient. Ce qui a eu une profonde influence, puisque la cybernétique est la première science nord-américaine qui va donner une légitimité, après la Seconde Guerre mondiale, à la puissance scientifique des campus nord-américains. Le fait d’avoir drainé tous ces gens-là a eu un impact énorme au niveau de la réorganisation du monde, mais surtout au niveau de cette conception très particulière d’une rationalité technoscientifique. En effet la cybernétique, contrairement à d’autres types de sciences, est vraiment axée sur la technique. L’origine de la théorie de l’information, ce sont les laboratoires de Bell, qui travaillaient sur la suppression du bruit dans les fils télégraphiques. C’est une question d’ingénierie qui va devenir la base théorique de la science contemporaine. On est absolument dans une technoscience. C’est ainsi que vont se mettre en place les fondements de la société d’après-guerre, de 1945 jusqu’aux années 1980.

La marchandisation du corps humain

LCD : Quels liens faites-vous entre la cybernétique et le modèle informationnel, et la bioéconomie et la marchandisation du corps humain ?

Entropie industrielle et néguentropie informationnelle

Céline Lafontaine : Ces liens aussi sont assez clairs. À partir de 1970 se met en place la société informationnelle en même temps que se développe la biologie moléculaire. La science elle-même se développe à partir de ce modèle-là. Or en 1973, c’est la crise du pétrole, en même temps que paraît le premier rapport du Club de Rome [Le Club de Rome est un groupe de réflexion fondé en 1968, et qui introduisit les notions de développement durable et d’empreinte écologique. Son premier rapport, Halte à la croissance ?, fut publié en 1972], qui annonce l’épuisement de l’énergie fossile sur laquelle repose la civilisation industrielle. Tout un mouvement politique va se mettre en place, surtout de la part des autorités américaines, qui vont se dire que, pour parer à cette décroissance annoncée, il faut investir dans les technologies de l’information, dans la biologie moléculaire.

La cybernétique, c’est l’idée d’un principe néguentropique, c’est-à-dire la possibilité de vaincre l’entropie. L’information est un principe néguentropique, alors que toute la thermodynamique industrielle va être pensée comme un processus entropique, c’est-à-dire qui va vers la mort thermique. Toute l’industrialisation fonctionne là-dessus. Au contraire, les principes d’information et le vivant pensé comme de l’information semblent offrir une source qui résiste à l’entropie, une source infinie et renouvelable. Ce sont les fondements de la bioéconomie.

Un nouvel épistème

Les liens sont aussi épistémologiques, ils sont dans des conceptions très particulières de l’entropie, du rapport à la croissance – il faut se dire que les modèles écologiques sont eux aussi basés sur des modèles liés à la cybernétique. L’information, c’est la même chose que la notion d’énergie au XIXe siècle, qui est passée dans la théorie freudienne et qui est à l’origine de la révolution industrielle. Un concept va prendre diverses formes, définir ce que Foucault appellerait un épistème. La façon dont cela a été interprété a fait en sorte que les technologies de l’information et la biologie moléculaire sont devenues les moteurs de l’économie américaine. C’est ainsi qu’au tournant des années 1980, l’on va investir massivement dans l’agriculture industrielle.

Décomposition du vivant

On va voir apparaître les OGM, avec cette idée que l’on peut décomposer le vivant, que l’on peut le manipuler – surtout à partir des gènes, qui sont pensés en termes informationnels. Les arguments derrière les OGM, ce sont des arguments économiques, du type « on va pouvoir nourrir la planète ». La même chose va se passer au niveau du corps humain au tournant des années 1990 : on arrive dans la cartographie du génome, avec cette idée d’un corps qu’on peut décomposer et manipuler, et donc va se mettre en place toute une économie du corps humain.

Le premier modèle de la bioéconomie, tel que je l’ai décliné dans mon livre Le corps marché, c’est l’agriculture industrielle, c’est l’élevage des bovins, les méthodes de fécondation in vitro, que l’on veut transposer aux humains dès la fin des années 1970, et qui va devenir un modèle de la productivité du vivant. Ce ne sera évidemment pas interprété en termes économiques, mais à travers le désir d’enfant, qui va venir complètement s’incarner dans une société de consommation avec l’idée d’individu. Mais c’est quand même le premier modèle. La bioéconomie du corps humain est passée par les technologies de reproduction in vitro. Ensuite, il y a la question des organes, qu’il faut suivre de façon plus générale, car les pistes ne sont pas uniquement dans la cybernétique. Le commerce du corps humain est millénaire, mais la forme contemporaine est directement liée à la guerre, ne serait-ce que par les dons de sang ou d’organes.

Ensuite, le modèle qui m’intéresse, c’est celui des cellules-souches, c’est-à-dire le fait de la culture cellulaire, et le fait de pouvoir utiliser ces corps-là dans une nouvelle médecine, la médecine régénératrice. Ici aussi le lien avec l’économie est clair. En 1994, la Banque mondiale, qui voit le vieillissement comme un facteur de décroissance, va recommander d’investir dans la médecine régénératrice, dans les nouvelles médecines : non pas accompagner le vieillissement, mais combattre le vieillissement en tant que tel. C’est l’un des plus grands enjeux contemporains.

Déchiffrage et écriture

LCD : Depuis le XVIe siècle la science s’est engagée dans l’objectif de maîtriser la nature. Comment se profile l’idéologie scientifique aujourd’hui ?

Céline Lafontaine : La science moderne repose sur l’idée que la nature est écrite en langage mathématique. Aujourd’hui, c’est en code d’information. La science d’après la Seconde Guerre mondiale a vraiment l’idée de la manipulation. Il y a une très grande différence entre Newton, par exemple, et des gens comme Watson et Crick. On n’est plus dans le même monde.

LCD : Passerait-on de l’idée du déchiffrage à l’idée d’une réécriture ?

Céline Lafontaine : Exactement. C’est ce qui se passe en biologie moléculaire. En biologie synthétique, par exemple, on est en train de constituer de nouveaux organismes avec de l’ADN, des acides aminés, on crée des ADN qui n’existent pas dans la nature. Toute la question des technosciences, qui est liée à la cybernétique mais qui apparaît plutôt à partir des années 1980 avec le génie génétique, a des effets directs sur la biomédecine avec cette idée d’un corps remodelable à l’infini. Encore que cela s’inscrive dans une conception qui pense le corps, non plus comme un donné, mais comme le support d’une subjectivité qui, elle, est informationnelle et qui peut prendre des formes multiples. La figure du transgenre est très proche de celle du cyborg. Je ne parle pas ici de la souffrance des gens, mais de la figure médiatique du transgenre.

Les trois corps

Corps matériel, bouts de corps, corps-capital

LCD : Dans votre travail, s’opposent trois conceptions du corps : on a d’abord un corps idéal, celui de l’individu néolibéral, qui croit à son autonomie, au pouvoir de se créer tel qu’il désire être ; ensuite on a le corps en pièces détachées, ces pièces détachées des corps que l’on peut aussi s’approprier à partir de logiques d’exploitation financière ; et enfin il y a le corps dont on ne parle pas, le corps en tant que chair souffrante.

Céline Lafontaine : En effet, ce que je suis tentée d’appeler le corps concret, matériel, le corps vivant, est présent, bien sûr, mais de plus en plus occulté par cette vision très idéalisée du corps comme capital, capital de soi, un corps influencé par la cybernétique, mais aussi pensé comme une ressource pour laquelle on doit sans cesse investir. Quant au corps en pièces détachées, bien que les logiques d’inégalité sociale et d’exploitation au sens le plus classique du terme en économie soient évidentes, il reste néanmoins relié au corps idéal. En effet, le corps-sujet peut aussi devenir le corps-objet. Il y a par exemple des femmes qui congèlent leur sang menstruel. Elles aussi ont une vision de leur corps comme parcellisé. À partir de ce sang menstruel, elles rêvent de pouvoir améliorer leur capital santé. Idem pour le sang du cordon ombilical. Il ne s’agit donc pas uniquement d’une appropriation du corps des autres, c’est aussi son propre corps qui est objectivé.

Il y a des choses que je n’ai pas osé écrire, car j’ai considéré que j’en avais assez dit, mais on est, par exemple, beaucoup plus sensible socialement à la maladie ; un enfant malade attendrit bien plus qu’une personne atteinte par la pauvreté. On le voit par exemple avec la crise des réfugiés en ce moment. À mon sens, c’est parce que les corps ne sont désormais plus pensés qu’en termes de potentialités biologiques. L’enfant malade – je ne parle pas évidemment des tragédies personnelles – est devenu le représentant de l’insupportable, alors qu’on est beaucoup moins sensibilisés par tous ces corps qui sont mal nourris, sur lesquels on pourrait pourtant intervenir – alors que la maladie, malheureusement, oppose souvent une limite aux possibilités d’intervention. Cette tendance trahit l’insensibilité de notre société face aux inégalités sociales. On a cette vision de chacun ayant son propre potentiel qu’il doit réaliser. C’est le néolibéralisme qui s’inscrit dans les corps.

La puissance du tissu reproductif

LCD : Le corps des femmes est-il plus souvent exploité ? Pourquoi fait-il l’objet de logiques d’appropriation ?

Céline Lafontaine : La mise en valeur du corps humain comme potentialité de régénérescence – ici il s’agit plutôt de l’économie des technologies de reproduction et de la médecine régénératrice – fait en sorte que les tissus reproductifs ont acquis deux valeurs : la valeur de la reproduction et la valeur de la régénération. Toutes les cellules fœtales – ovules, sang menstruel, sang du cordon ombilical – sont des produits qui ont plus de potentialité et donc de valeur sur le plan économique. Ce n’est donc plus la maternité en tant que telle qui est en jeu, mais vraiment la puissance du tissu reproductif. Cela a un impact géopolitique. On sait qu’il y a des pays – comme l’Inde par exemple – où on a accès à plus d’ovules, d’embryons : les femmes qui ont recours à des technologies de reproduction n’en ont souvent pas les moyens et vont donc donner, en échange, des ovules. Ces ovules-là sont à la base de la recherche. Il y a tout une économie des corps, une valorisation de soi, du don de vie, qui passe de l’enfant à la recherche. Aux États-Unis, l’État de New York a permis le prélèvement d’ovules pour la recherche. Prendre directement des ovules pour la recherche – acheter, évidemment, car dans ces cas-là il n’est pas question de don – signifie que la recherche a le même statut que faire un être humain. Ça en dit beaucoup sur notre société. Pour ce qui est du corps matériel des femmes dans ces processus, de la chair souffrante, c’est-à-dire les impacts sur la santé, ils ont été sous-étudiés, sous-évalués, et continuent à l’être.

Aveuglement

LCD : Alors d’un côté, l’idéal de la toute-puissance, de l’autonomie, d’un on peut tout faire avec son corps, et, de l’autre, une mise du corps en pièces détachées, une volonté de le réduire à ses composantes ?

Céline Lafontaine : Le plus étonnant cependant, c’est que ce soit les femmes elles-mêmes qui mettent leur corps à l’épreuve, ce qui est valorisé. Or les femmes ne comprennent pas toujours les risques que cela implique. Je présente un documentaire intitulé Eggsploitation sur le commerce des ovules aux États-Unis qui montre combien de ces jeunes femmes ont le cancer. Ces effets sont complètement banalisés. On rend les gens malades à cause d’une folie, celle du rêve d’enfant. On voit aussi autoriser, en Australie, la sélection préimplantatoire du sexe de l’embryon sous prétexte que de toute façon, les femmes vont déjà en Inde pour cela alors que les conditions médicales n’y sont pas aussi bonnes. Quelque chose qui était inadmissible il y a vingt ans devient normal dans une logique commerciale globalisée où prévaut le choix individuel.

Effets de sujet

LCD : Avez-vous une idée des effets que cela peut entraîner pour les sujets issus de tels processus ?

Céline Lafontaine : Aucune. Je m’intéresse plutôt aux effets que cela peut avoir sur les parents eux-mêmes, tel le surinvestissement d’un enfant. En soi la maternité constitue un investissement psychique, mais si en plus cet enfant est « sélectionné », on imagine qu’il y a des attentes différentes que pour une naissance « bio » (maintenant, quand je parle d’une grossesse naturelle, je dis « bio »). De plus, l’idée de l’enfant sur le modèle de la FIV a une répercussion sur tous les enfants, sur tous les modes de parenté. Même pour ceux qui ont la chance d’avoir eu un enfant « naturellement », même s’il n’est pas sélectionné, il y a déjà des transformations majeures dans la façon de penser l’enfant. Marcel Gauchet a travaillé sur la transformation du rapport à la parentalité. Ces questions se posent et sont légitimes, mais ce sont moins mes objets.

Le corps, ça résiste

Au niveau biologique, ce qui nous « sauve », c’est que les enfants nés in vitro, les femmes nées in vitro, sont souvent plus infertiles. Il y a une prévalence de l’infertilité, du diabète, qui met à jour l’impact, souvent négligé, sur les corps. On voulait un enfant parfait, mais la technique elle-même induit ces effets. Ce sont des études qui sortent au compte-gouttes, celles sur l’infertilité notamment. Or c’est assez logique : si on fait un enfant par méthode in vitro en prenant ses ovules alors que l’on souffre d’infertilité, il y a de bonnes chances que l’enfant soit affecté. Ce qui a pour effet de normaliser ces corps concrets qui sont nés de façon différente.

LCD : Alors selon vous, plus on cède au fantasme de maîtrise des corps, plus on produit de dysfonctionnements des corps.

Céline Lafontaine : Oui, le corps, ça résiste.

Capitalisme-cannibalisme

LCD : Dans un autre aspect de votre travail, vous parlez de « capitalisme-cannibalisme ». Pourriez-vous déployer ce que vous dites de la consommation du corps de l’autre dans notre société ?

Les deux formes de la consommation du corps de l’autre

Céline Lafontaine : La consommation du corps de l’autre, il faut l’entendre sous toutes ses formes. Il y en a d’extrêmement violentes, comme le trafic d’organes, qui est assez connu, mais d’autres, comme le tourisme médical, se développent. Alors que mon livre Le corps-marché est sorti en 2014, s’est tenu en juillet, ici à Montréal, une espèce de salon, le salon du tourisme médical, comme si c’était devenu complètement normal. Étaient représentées des cliniques thaïlandaises, il y avait des gens qui venaient faire la promotion de leurs centres internationaux. À mon sens, le tourisme médical fait partie de cette idée du cannibalisme des corps, parce que nous entrons dans une ère où la planète entière offre des services. Posez-vous la question : y a-t-il plus de reins, d’organes, disponibles en Inde qu’au Canada ? D’où viennent ces organes ?

Il y aussi la dimension du soin que je n’ai pas développée dans mon livre. En Europe, surtout dans les pays du nord, beaucoup de personnes âgées vont en Thaïlande, où l’on peut accéder à des soins particuliers. La culture des femmes thaïlandaises du prendre soin de l’autre est exploitée. C’est un racisme à double tranchant : on va se faire soigner ou finir ses jours avec un soin du corps qui est différent, mais en exploitant une femme qui est à votre service, etc. D’un côté, il y a les corps que l’on exploite parce que l’on veut y puiser des cellules-souche, des organes, des produits du sang, s’en servir aussi pour des études cliniques, et, d’un autre côté, il y a les corps qui travaillent, les corps soignants. La notion du soin est elle aussi problématique dans la mesure où elle repose sur des logiques d’inégalité et non pas sur des conditions de travail décentes.

Plus spécifiquement cependant, l’expression de « cannibalisme » est née dans le contexte de la médecine régénératrice, c’est-à-dire de la médecine qui se pratique à partir des cellules souches embryonnaires, où le corps se nourrit des petites cellules vitales premières du corps humain pour tenter de vaincre le vieillissement.

LCD : Comment articuler cette économie aux idéaux de santé, de beauté, de bien-être qui règnent aujourd’hui ?

L’impératif de l’idéal

Céline Lafontaine : Cet idéal existe très profondément dans chaque citoyen. On a, d’un côté, les tragédies humaines et, de l’autre, une économie de la promesse. Un système se met en place pour corréler la promesse aux drames quotidiens de la condition humaine. Pour ce qui est de la procréation, il y a aujourd’hui une quasi-obligation à l’enfant – c’est-à-dire qu’on ne peut pas ne pas avoir d’enfant si on a un désir d’enfant. Cela alimente un réseau international. On peut critiquer ceux qui utilisent ces services, mais c’est une logique culturelle qui est en jeu, et elle est très globalisée.

LCD : La psychanalyse démontre que nous sommes pris dans des logiques de discours. Leur fonctionnement est toujours d’ordre impératif. Les sciences ayant élargi le champ du possible, l’impératif contemporain est-il : puisque tu peux, tu dois ! ? Si je peux avoir un enfant, alors je le dois !

La matérialité du corps au-delà du relativisme des discours

Céline Lafontaine : Quand on voit par exemple des intellectuels, des gens de gauche, militer pour les mères porteuses, comme s’il s’agissait là d’une libération de l’humanité, on se dit qu’il y a un vrai problème. Et quand on veut justifier les mères porteuses par toutes sortes de rhétoriques du don de solidarité, c’est quand même particulier. Il y a quelque chose qui n’est pas pris en compte, c’est la matérialité des corps. Les arguments moraux ne font plus le poids dans une société pluraliste et libérale. Il faut vraiment partir du seul endroit où on peut avoir une raison commune ou un sens commun : repartir des corps eux-mêmes, les effets sur le corps, penser les logiques des corps, parce qu’avec la morale, ça ne passe plus.

LCD : Le relativisme des discours nous force à chercher de nouvelles solutions ?

Céline Lafontaine : Par rapport au problème de l’inégalité des corps, c’est évident. Même dans le cas du don à l’intérieur d’une même société, si par exemple on arrive à la reconnaissance des mères porteuses en France – donc une Française pour une Française –, encore faut-il qu’il y ait une rémunération, ou tout du moins une compensation. Si on tente de faire un calcul concret, on tombe nécessairement dans l’absurde. Que va-t-on compenser ? Que vaut une fausse-couche ? Une hémorragie ? Il me semble que si l’on discutait plus sur ces bases concrètes de ce qu’est la matérialité – cela peut paraître un peu cru, mais après tout, l’enfant naît de la chair –, si on discutait plus de la chair, nous serions moins taxés de réactionnaires, et il serait plus facile d’avancer. Or on entend très rarement des discours sur ces aspects-là. On n’entend guère que des discours moralisateurs, ou bien alignés gauche /droite – ce qui ne veut plus rien dire.

Lien social et Uns-tout-seuls : la déliaison des corps

LCD : Pour reprendre ce que vous indiquez de la nécessité de passer ailleurs que par la morale pour faire frein ou opposition au néolibéralisme dans ses effets les plus violents, votre proposition de souligner le lien social face à l’autonomie supposée des Uns-tout-seuls est importante. Qu’entendez-vous par là ?

Céline Lafontaine : Cette idée de pas d’un sans un autre est un idéal, bien sûr. Mais mon idée est de repartir des corps matériels pour aller au-delà de quelque chose de très simple, qui est le grand mensonge de l’Occident : l’autonomie. Il faut déconstruire cette idée d’autonomie. Nous parlions plus tôt des mères porteuses : peu importe que ce soit une mère « bio » ou une mère porteuse, on naît d’un corps et on meurt entouré, on l’espère, d’autres corps, quand on n’est pas, justement, hors lien, car c’est bien cela le problème aujourd’hui, c’est la déliaison des corps. Il s’agit donc de repenser ce lien fondamental, le fait que l’autonomie n’est possible que parce qu’il y a des gens qui prennent soin des corps, ou des structures qui prennent soin des corps. Il faut réaliser cela. Aujourd’hui, au contraire, chaque individu est conçu comme de plus en plus « autonome ».

[L’autonomie, qui consiste à se donner à soi-même ses propre règles de conduite, est souvent confondue avec l’autarcie, le fait de se suffire à soi-même, impliquant en quelque sorte une recherche de délivrance (voir Autonomie et délivrance). La véritable autonomie impliquerais au contraire la reconnaissance de la dépendance vis-à-vis des autres comme moyen d’asseoir sa propre indépendance.]

Cette idée du capital biologique est une abomination par rapport à la réalité concrète de tous les jours.

LCD : Ce fantasme de l’autonomie fait tourner la machine capitaliste ?

Céline Lafontaine : Tout à fait. De plus, il faut aussi penser le lien avec l’animal. C’est très important. C’est encore une folie d’une culture qui est allée si loin dans le déni de l’animalité et donc de la matérialité, mais aussi de la sensibilité. L’animal est un être sensible ; on a fini par le reconnaître dernièrement en France. L’élevage industriel, sans virer au militantisme végétalien, mérite réflexion. C’est le corps femelle qui y est exploité, ce sont les vaches laitières, les truies qui produisent plus, et leur corps est beaucoup plus souffrant, beaucoup plus exploité que celui des mâles. Faire un pas de côté pour y réfléchir nous ramènerait à des enjeux qui sont à la base d’un certain féminisme. Les éco-féministes ont beaucoup travaillé sur comment, dans la logique industrielle, même les poules pondeuses sont plus exploitées que les coqs, pour des logiques qui sont seulement liées à la puissance reproductive.

LCD : Leurs corps recèlent le vivant.

Céline Lafontaine : C’est cette logique du vivant qu’on pense et qu’on a intégrée nous-mêmes, parce que ce sont des technologies de reproduction : la logique du vivant est intégrée en termes de production économique. Mais en réalité, le vivant est le fondement de tout ! Repenser les questions du matérialisme au XXIe siècle, voilà ce qui me préoccupe actuellement.

Les sciences sociales ont longtemps dit tout est langage, mais non, tout n’est pas langage !

.

Publiée dans La Cause Du Désir n°91, novembre 2015/3.

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :