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Jean-Baptiste Fressoz, La collapsologie: un discours réactionnaire?, 2018

Très en vogue, les théories de l’effondrement trouvent leur origine chez les élites industrielles et colonisatrices du XIXe siècle. Elles risquent aujourd’hui de négliger la dimension politique des enjeux écologiques.

Le thème de l’effondrement de la civilisation industrielle, très présent dans les années 1970, revient actuellement en force. Depuis la parution du best-seller Collapse de Jared Diamond en 2006 (Effondrement, Gallimard), il ne se passe guère un mois sans qu’un nouvel essai, un article ou une tribune, nous prédise un « effondrement » à court terme des grandes structures productives et politiques du monde industriel. Cette vogue de l’effondrement – à laquelle ne se réduit pas la pensée écologique contemporaine – est bien entendu liée à la crise environnementale : la sixième extinction des espèces, le réchauffement prévisible de 3 °C en 2100, et, plus généralement, la perturbation des cycles biogéochimiques, bref, ce que les scientifiques du système Terre appellent « l’anthropocène ». Mais « effondrement » est-il le bon mot ? Est-ce la bonne manière de désigner et donc de penser ce qui nous arrive ? Sans avoir une opinion tranchée, j’y vois au moins quatre problèmes.

Premièrement, le terme d’effondrement est beaucoup trop anthropocentrique. Car de quel effondrement parle-t-on ? Celui de la nature est déjà largement consommé : les humains et leurs bestiaux représentent 97 % de la biomasse des vertébrés terrestres ; il ne reste que de 10 % des poissons de grande taille par rapport à l’entre-deux-guerres ; en Allemagne, les insectes ont diminué de trois quarts en trente ans. En se focalisant sur l’effondrement à venir de la civilisation industrielle, le risque est de se rendre aveugle à tous les effondrements de la nature qui sont en cours et même déjà très avancés.

Deuxièmement, le discours de l’effondrement est très « occidentalocentré ». Dit plus simplement : c’est une écologie de riches. Ce que nous vivons est infiniment plus pervers : le changement climatique accentue les autres formes de violence et d’inégalités. Suprême injustice, il est causé par les riches et persécute surtout les pauvres des pays pauvres. Et c’est d’ailleurs cette caractéristique qui explique l’apathie générale. Quand on voit l’océan d’indifférence dans lequel se noient des dizaines de milliers de réfugiés en Méditerranée, comment espérer mobiliser en invoquant le paysan du Bangladesh chassé de chez lui par la montée des eaux ? La «pédagogie de la catastrophe» est une illusion démentie par l’histoire : qui, à part dans les pays concernés, se souvient du cyclone Bhola (au moins 300 000 morts au Bangladesh en 1970), du typhon Nina (170 000 morts en Chine en 1975) ou du cyclone Nargis (130 000 morts en Birmanie en 2008) ? Et en Europe, qu’est-ce qu’ont changé les 70 000 morts de la canicule de 2003 ? Il faut reconnaître au capitalisme sa résilience extraordinaire face aux désastres de tout ordre.

Troisièmement, le discours actuel de l’effondrement mélange deux choses : la perturbation du système Terre et la sixième extinction, qui sont avérées, et l’épuisement des ressources fossiles qui est sans cesse repoussé à plus tard. Le problème est que ces deux phénomènes jouent à des échelles temporelles très différentes : selon les climatologues, pour ne pas dépasser + 2°C en 2100, il faudrait laisser sous le sol les deux tiers des réserves de pétrole, de gaz et de charbon économiquement exploitables [1]. Dit autrement, le capitalisme fossile se porte à merveille, il est dans la force de l’âge, son effondrement est peu probable, et c’est bien là le tragique de la situation [Voir ci-dessous l’article Iamal ou « la fin du monde » ; NdE].

Quatrièmement, le discours de l’effondrement dépolitise la question écologique. Un peu comme les intellectuels marxistes des années 1970 attendaient l’effondrement du capitalisme sous le poids de ses contradictions internes (la fameuse baisse tendancielle du taux de profit) [et comme aujourd’hui la WertKritik (théorie critique de la valeur) ; NdE], il ne faudrait surtout pas attendre l’effondrement du capitalisme fossile parce que « la nature » le décidera. La lutte écologique ne doit pas mobiliser contre, mais pour l’effondrement, du moins celui du capitalisme fossile.

Tous ces problèmes, l’effondrement les doit à ses origines intellectuelles et politiques. Au début du XIXe siècle, les élites libérales issues de la Révolution française utilisent déjà ce discours pour réprimer les usages de la nature – les communs forestiers en particulier – des masses paysannes libérées des obligations féodales. Au même moment, en Angleterre, Malthus expliquait qu’il fallait couper les aides aux pauvres pour éviter qu’ils ne prolifèrent dangereusement. Tout au long des XIXe et XXe siècles, l’effondrement est avant tout porté par les chantres de l’industrie et de l’Empire : c’est l’économiste Stanley Jevons qui s’inquiète pour la domination de la Grande-Bretagne à court de charbon ; c’est Paul Leroy-Beaulieu qui justifie le pillage des ressources coloniales au nom de l’effondrement prévisible de l’Europe ; c’est la commission Paley établie par Truman qui organise le drainage des matières premières du tiers-monde ; et c’est encore le Club de Rome, un assemblage d’industriels et de savants de la guerre froide qui a curieusement séduit la contre-culture [2], et dont les travaux ont joué un rôle certain dans l’élaboration du programme chinois de l’enfant unique [3]. Remarquons pour finir que dans les années 90, quand la question climatique émerge dans l’espace public, le discours de l’effondrement a d’abord fait turbiner une clique de consultants travaillant pour le Pentagone, des néomalthusiens affolés par leurs fantasmes racistes – des hordes brunes de réfugiés climatiques – et voulant aussi prévoir les nouveaux terrains de déploiement de l’armée américaine dans un Global South en proie au collapse généralisé. Si en France on connaît surtout la « collapsologie » de gauche, celle d’Yves Cochet, de Pablo Servigne et de Raphaël Stevens qui tentent de construire une politique post-apocalyptique émancipatrice [A la lecture de leur dernier ouvrage, Une autre fin du monde est possible, cela reste à prouver ; NdE], il ne faut pas oublier que l’effondrement a, au cours de sa longue histoire, nourri les passions politiques les plus nauséabondes.

« Mal nommer un objet, disait Camus, c’est ajouter au malheur de ce monde. » En étant optimiste, on pourrait dire de l’effondrement que sa fonction politique est encore indécise. Il pourrait devenir le clairon d’une mobilisation générale pour le climat, mais il pourrait aussi renforcer l’option nucléaire et demain, qui sait, la géoingénierie. L’effondrement disparaît et réapparaît, recule ou revient en force en s’ajustant aux futurs successifs. En attendant, les catastrophes se multiplient partout, et surtout en dehors d’une civilisation occidentale qui depuis deux siècles n’a cessé d’admirer sa puissance au prisme de son effondrement.

Jean-Baptiste Fressoz,
historien des sciences, des techniques
et de l’environnement à l’EHESS

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Tribune parue sur le site du journal Libération le 7 novembre 2018.


[1] “Unburnable Fossil-Fuel Reserves”, de Michael Jakob et Jérôme Hilaire, Nature, vol. 517, 2015, p. 150-152.

[2] Le Club de Rome est financé par la famille Agnelli (la Fiat), piloté par l’industriel Aurelio Peccei et Jay Forrester, l’inventeur de l’ordinateur numérique pour les besoins du programme nucléaire américain, y joue un rôle central.

[3] Fatal Misconception : The Struggle to Control World Population, de Matthew Connelly, Heron and Crane, 2008.


 

Iamal ou « la fin du monde »

 

L’ouverture de l’Arctique grâce au changement climatique représente un enjeu économique et géopolitique majeur.

Pour la première fois dans l’histoire, un navire porte-conteneurs, le Venta Maersk, a relié cet été Saint-Pétersbourg à Vladivostok en longeant les côtes de la Sibérie. Ce pourrait être anecdotique si Maersk n’était pas la première compagnie maritime du monde et si le succès de l’expérience n’avait pas aiguisé l’appétit de ses concurrents : l’armateur chinois Cosco est également en train de constituer une flotte de navires équipés pour la navigation arctique.

Le fameux « passage du Nord-Est », le Graal des navigateurs européens depuis la Renaissance, est en train de s’ouvrir sous nos yeux à la navigation commerciale. Le volume des biens échangés par cette route aurait décuplé depuis 2013, et des chercheurs de la Copenhagen Business School (Maersk est la plus grande entreprise danoise) estiment qu’elle pourrait être compétitive par rapport au canal de Suez vers 2040 (Arctic shipping. Commercial opportunities and challenges, C. O. Hansen, P. Gronsedt, C. L. Graversen, C.Hendriksen, CBS Maritime, 2016).

Si cet événement, capital dans l’histoire de la mondialisation, n’a guère été célébré, c’est qu’il reflète notre malaise, notre hypocrisie et peut-être même notre renoncement face au changement climatique.

Comme le montre Jean-Michel Valantin dans son ouvrage Géopolitique d’une planète déréglée (Le Seuil, 2017), l’ouverture de l’Arctique grâce au changement climatique représente un enjeu économique et géopolitique majeur. Selon les géologues, la région arctique pourrait abriter 50 000 milliards de mètres cubes de gaz, soit 17 ans de consommation mondiale.

Les capitaux asiatiques, chinois surtout, mais aussi coréens et japonais, affluent vers l’Arctique, permettant ainsi à la Russie d’ouvrir un nouveau front d’extraction palliant la baisse prévisible de ses gisements de pétrole conventionnels. Le développement économique du nord de la Sibérie, lié pour l’instant à l’exploitation du gaz naturel, entraîne une remilitarisation de l’Arctique par les Russes qui, couplée à la fonte de la calotte glaciaire, permet de sécuriser la route commerciale arctique.

La France, par l’entremise de Total, a joué un rôle non négligeable dans cette transformation majeure. En 2013, Total, alors sous la direction de Christophe de Margerie (1951-2014), a en effet investi dans un immense complexe industriel d’extraction et de liquéfaction de gaz naturel situé dans la péninsule de Iamal, sur la mer de Kara, bien au-delà du cercle arctique.

Etant donné l’environnement extrême (la température peut descendre à – 50 °C), Yamal LNG enchaîne les premières technologiques : des usines construites sur pilotis pour résister aux mouvements de terrain dus au gel et dégel du permafrost, une centrale nucléaire flottante inaugurée en mai 2018 et destinée à alimenter les usines et les plates-formes d’extraction, et toute une flotte de nouveaux méthaniers brise-glace pour desservir l’Europe et l’Asie – l’un d’eux a d’ailleurs été baptisé Christophe-de-Margerie.

Yamal LNG est la première pierre d’un vaste édifice appelé à s’étendre : le 24 mai 2018, en présence des présidents Poutine et Macron, Total a signé un nouvel accord avec Novatek – la compagnie russe qui exploite le gisement Iamal – pour développer une seconde usine permettant de liquéfier 19,8 millions de tonnes de gaz supplémentaire par an.

Iamal et l’ouverture du passage du Nord-Est symbolisent parfaitement le cercle vicieux dans lequel nous enferment les énergies fossiles : celles-ci peuvent continuer à prospérer, sans tambour ni trompette, sur les ruines qu’elles engendrent. Car c’est bien grâce au CO2 que les glaces arctiques se retirent, que les immenses ressources en gaz sont rendues exploitables et surtout exportables par navires méthaniers.

Contrairement au discours ambiant, le changement climatique ne doit pas être lu comme un effondrement généralisé. Il s’agit au contraire d’un processus très inégalitaire : certains pays et surtout certaines entreprises comptent bien en tirer profit. Et pourtant, dans la langue locale, iamal veut bien dire « la fin du monde ».

Jean-Baptiste Fressoz
Chercheur au Centre de recherches historiques Alexandre-Koyré
de l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

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Tribune parue sur le site du journal Le Monde le 25 septembre 2018.

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