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François Jarrige, Bure, des hiboux face aux autruches, 2018

Le futur centre de stockage géologique des déchets les plus radioactifs du parc français de Bure (Meuse) est le théâtre de résistances que le gouvernement français tente d’étouffer par tous les moyens. Ces militants responsables ne font pourtant que répondre à l’injonction présidentielle de juin 2017 consistant à « make our planet great again ».

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La répression se déploie avec une force inédite autour du projet d’enfouissement des déchets nucléaire à Bure, témoignant des enjeux politiques considérables qui se jouent là-bas. Une cinquantaine de procès, 28 interdictions de territoire, deux ans de prison ferme et plusieurs centaines de mois avec sursis cumulés, voici le résultat d’une situation absurde qui se déroule sans que personne ou presque ne s’en offusque.

Depuis l’ouverture en juin 2017 d’une instruction judiciaire pour « association de malfaiteurs » et l’évacuation, en février 2018, du bois Lejuc, la police et la justice surveillent et tentent d’asphyxier la lutte locale dans un contexte où le projet doit entrer dans sa phase de réalisation concrète. Les premiers travaux pour construire une voie ferrée censée acheminer les déchets démarrent cet automne alors que la demande d’autorisation de construction n’a pas officiellement été déposée, prévue initialement mi-2018 elle le sera en 2019. Les autorités inquiètent vont tout faire pour que le calendrier soit respecté et que l’opposition reste confinée, il ne faut surtout pas que Bure devienne une grande cause comparable à Notre-Dame-des-Landes.

Les militants qui consacrent leur vie à cette cause doivent être caricaturés, stigmatisés, voire condamnés au nom de la raison d’Etat. Le réseau Sortir du nucléaire, la Coordination stop Cigéo et le Collectif contre l’enfouissement des déchets radioactifs (Cedra) dénoncent tous la criminalisation en cours qui vise à museler et désorganiser les mouvements d’opposition, au moyen d’écoutes massives et de la géolocalisation des militants. Convaincus comme à leur habitude qu’il existerait un dangereux mouvement pyramidal et hiérarchisés, avec des commandos près à passer à l’action violente, les autorités n’hésitent pas à utiliser tout l’appareil répressif pour empêcher l’expression des légitimes doutes et protestations contre une vaste infrastructure censée sauver le nucléaire français en faillite et maintenir vivante cette filière.

Les terrestres savent pourtant combien l’enfouissement en profondeur de gigantesques quantités de déchets radioactifs dangereux s’apparente à une fuite en avant irresponsable, une nouvelle folie modernisatrice qui vise – comme les projets de géoingéniérie climatique – à dissimuler le problème plutôt qu’à le traiter à la racine. Les rassemblements d’opposants à Bure, souvent présentés comme violents, sont en réalité largement pacifiques, les cagoules étant pour l’essentiel d’inoffensifs masques de hiboux.

Alors que la répression se déploie sans retenue, la question des déchets nucléaires et de leur gestion est devenue centrale, elle nous confronte directement à ce que signifie lutter avec un territoire et affronter ceux qui organisent la mise à sac de la Terre.

Des déchets pour l’éternité

Depuis que les nations industrialisées ont imaginé dans les années 1970 de résoudre leur problème énergétique en multipliant les centrales nucléaires, la quantité des déchets produits a explosé jusqu’à nous confronter à une série de difficultés aujourd’hui presque insurmontables. S’il est difficile d’évaluer l’ampleur de ces déchets nucléaires produits dans le monde, une chose est sûre : ils deviennent de plus en plus une source de contamination massive.

Alors qu’EDF se félicite officiellement de la diminution des quantités de déchets produits par ses centrales nucléaires dans les dernières décennies, les inventaires officiels évaluent à 1 320 000 m3 la quantité de déchets radioactifs présents dans l’hexagone fin 2010. Selon les prévisions, les volumes pourraient atteindre 1,9 millions de m3 en 2020, et même 2,7 millions de m3 en 2030 [1]. Même si la plupart sont des déchets dits de « faibles activité », il existe aussi des milliers de tonnes de déchets de très haute activité dont la toxicité subsistera des dizaines voire des centaines de milliers d’année.

Chaque type de déchet est désormais pris en charge par des filières industrielles de gestion et de retraitement, inaugurant un nouveau secteur d’activité potentiellement rentable sur lequel les acteurs du nucléaire se positionnent déjà. Des armées d’ingénieurs et de scientifiques recherchent des solutions et imaginent des projets industriels prométhéens pour gérer l’ingérable.

Ces autruches qui nous gouvernent

Depuis ses débuts, la société industrielle est une société de déchets proliférant. En France, ceux qui sont en charge de la gestion des déchets nucléaires sont pour la plupart des ingénieurs polytechniciens du corps des mines passés par la haute administration, EDF, AREVA et le ministère de la défense. Ils forment un petit monde d’experts hors-sol, drapés dans la certitude d’être dans le sens de l’histoire, persuadés d’avoir le monopole de la raison. Après avoir jeté des milliers de fûts de déchets dans les mers et les océans au cours des années 1950 [2], ils ont choisi de les stocker en surface. Mais les capacités de stockage arrivent à saturation et l’ampleur des matières toxiques à gérer dépasse désormais l’entendement, alors que le démantèlement de nombreuses centrales va conduire à une nouvelle explosion des quantités à gérer.

Reprenant les vielles logiques productivistes, les experts du nucléaire les ont d’abord rejetés dans les mers et les océans, puis ils ont imaginé de les envoyer dans l’espace, avant de se replier finalement sur la stratégie classique de l’enfouissement. Dès le début des années 1980, l’agence nationale de gestion des déchets radioactifs (ANDRA), créée en 1979 au sein du CEA (Commissariat à l’énergie atomique) pour gérer le problème et trouver des solutions, part en quête de sites souterrains susceptibles de dissimuler le problème. Pendant près de vingt ans les habitants des territoires envisagés s’opposent à ce projet. En 1999, le site isolé de Bure dans le sud de la Meuse, région peu peuplée et peu touristique, est finalement retenu pour accueillir un laboratoire souterrain censé préfigurer le futur centre de stockage géologique des déchets les plus radioactifs du parc français – et ce, avec l’aval de la ministre de l’écologie de l’époque. Il s’agit aujourd’hui d’un des plus gros chantiers européens, estimé à 25-35 milliards d’euros, censé aboutir à la construction de 300 km de galeries souterraines afin d’enfouir à 500 m sous terre, et pour des milliers d’années, les déchets les plus radioactifs de l’industrie nucléaire.

En France comme dans les autres pays nucléaires, l’enjeu est capital puisqu’il s’agit à la fois de sauver la filière nucléaire et assurer sa survie – en résolvant le problème des déchets – tout en inventant une filière industrielle de gestion des déchets, capable de transformer les rejets toxiques en sources de profit. C’est d’ailleurs l’objectif affiché par le nouveau groupe Orano, créé début 2018 en remplacement d’Areva, et qui annonce fièrement sur son site vouloir « donner de la valeur au nucléaire » toujours décrit comme une « ressource d’avenir ».

De sages hiboux

Face à ces projets qui rappellent les pires dérives modernisatrices du siècle passé, des militants se sont levés, associant riverains, élus et paysans locaux, militants historiques des luttes anti-nucléaires, ou simples hiboux de passage soucieux de préserver une vie décente sur Terre. Depuis trente ans, des milliers d’habitants s’opposent à des projets de ce type dans le monde, contrecarrant les promesses des technocraties d’État, repoussant l’ouverture des chantiers comme au Japon, aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni et nous gardent à l’esprit qu’il n’y a pas de progrès technoscientifiques sans progrès des pires désastres.

Après l’annonce de l’abandon du projet d’aéroport de Notre Dame des Landes, l’Etat se concentre désormais sur Bure perçu comme un enjeu bien plus stratégique et vital pour lui. Il y déploie toute la panoplie dont il dispose pour imposer ce projet et faire taire les opposants, subvertissant le langage, colonisant l’espace et les esprits, réprimant au besoin les plus réfractaires. La poubelle nucléaire devient ainsi un rassurant projet de « laboratoire de recherche » censé apporter des emplois. L’argent coule à flot sur les élus et les habitants, des légions de communicants et de chercheurs travaillent à l’acceptabilité du risque en diffusant des messages rassurants et fatalistes. L’ordre doit régner et le territoire est désormais quadrillé par la police alors que les opposants sont étroitement surveillés [3]. Comment s’étonner dès lors qu’ils choisissent de se cacher et de dissimuler leurs visages derrière d’inoffensifs masques de hiboux ?

Dans les Fleurs du mal, Baudelaire publiait un poème magnifique intitulé “Les hiboux” :

Sous les ifs noirs qui les abritent,
Les hiboux se tiennent rangés,
Ainsi que des dieux étrangers,
Dardant leur œil rouge. Ils méditent !
Sans remuer, ils se tiendront
Jusqu’à l’heure mélancolique
Où poussant le soleil oblique,
Les ténèbres s’établiront.
Leur attitude au sage enseigne,
Qu’il faut en ce monde qu’il craigne :
Le tumulte et le mouvement.

Comme les hiboux de Baudelaire, ceux de Bure montrent le chemin, ils méditent et alertent pour conjurer les ténèbres. Au lieu du fatalisme et de la résignation ils imaginent des formes de vies alternatives, tentent de repeupler un coin de territoire prêt à être sacrifié à l’industrie du nucléaire. Face au front des modernisateurs il faut construire un front des terriens capable de soutenir et armer la lutte des hiboux qui ont tenté d’occuper la forêt et de vivre dans les arbres plutôt que de se résigner. Alors que l’industrie nucléaire se présente de plus en plus comme une solution aux enjeux climatiques et écologiques, il faut répéter qu’il s’agit là d’une imposture. L’enfouissement des déchets – même dans des couches géologiques décrites comme stables et profondes – s’apparente à la poursuite pure et simple de la politique de l’autruche qui conduit à l’effondrement socio-écologique contemporain. . Il est la marque ultime sur le territoire d’une condamnation à ne pouvoir songer à un avenir sans nucléaire, car il va nous falloir assumer pendant des siècles, avec une extrême vigilance, la surveillance des séquelles de la mégamachine nucléaire. Avant toute chose il faut cesser de produire des déchets, aucune autre solution n’est réaliste. Il sera temps ensuite de débattre et de discuter des solutions acceptables pour gérer ceux qui sont déjà là. Imaginer des façons de faire monde et d’habiter la Terre de manière juste, sobre et solidaire implique au préalable d’abandonner les trajectoires qui nous enferment dans une fuite en avant implacable, et pour cela il faut soutenir les hiboux de Bure.

François Jarrige

 

Texte paru sur le site Internet :

Terrestres

Revue des livres, des idées et des écologies

Novembre 2018.

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Pour aller plus loin :

 


[1] <http://www.inventaire.andra.fr&gt;

[2] Jean-Pierre Queneudec, “Le rejet à la mer de déchets radioactifs”, Annuaire français de droit international, 1965, vol. 11, n° 1, p. 750-782.

[3] Gaspard d’Allens et Andrea Fuori, Bure, la bataille du nucléaire, Le Seuil, 2017.

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