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Barrages populaires, 2018

Le 21 décembre 2017, une nouvelle étape du « projet de territoire » pour la vallée du Tescou a été franchie. Les acteurs invités à participer à ce « processus de concertation » ont signé une « charte préalable », sorte de déclaration de principe censée permettre la « co-construction » du futur « projet de territoire ».

Sans surprise, il s’agit d’un pur exemple de langue de bois bureaucratique, avec tout le jargon à la mode (développement durable, gouvernance, solutions innovantes, etc.). Néanmoins, un cap clair est donné : tandis que la question des « besoins en eau non satisfaits » est martelée, il s’agit de « développer le tourisme, l’attractivité de la vallée et une économie autour des énergies renouvelables et des nouvelles technologies ». Bref, alors que chaque jour nous prouve mieux que le développement économique met en danger la vie sur terre, il semble hors de question de laisser cette petite vallée indemne.

L’exemple de la lutte contre les mégaprojets hydrauliques en Inde donne une autre idée de ce que pourrait être la suite de la lutte contre le barrage du Testet.

Septembre 2014 : malgré une opposition grandissante au projet de barrage du Testet, les autorités locales s’obstinent. Elles espèrent sans doute renouveler leur exploit de Fourogue où elles ont réalisé un barrage en 1997 malgré une opposition écologiste qui finira par gagner en justice, mais trop tard. Elles refusent le dialogue que demande une partie des opposants, tentent le passage en force (elles lancent les travaux sans attendre les décisions de justice, qui leur donneront tort) et jouent la stratégie de la tension en envoyant une véritable armada le 24 octobre 2014, alors que des milliers de militants convergent vers la forêt de Sivens. C’est cette stratégie qui a conduit pendant la nuit à la mort de Rémi Fraisse, atteint par une arme de guerre tirée par un gendarme.

Pour faire baisser une tension qui embrase tout l’Hexagone, les autorités nationales reprennent les choses en main et confient le dossier à Ségolène Royal. La ministre de l’Écologie, spécialiste de la démocratie participative, annonce immédiatement le lancement d’un « projet de territoire ». Il s’agit d’une procédure de concertation censée mettre tous les acteurs d’un territoire autour d’une table pour trouver un terrain d’entente.

Les dessous de ce projet de territoire ont déjà été mis en lumière dans un tract distribué en octobre 2017 (“Après les pyromanes, les pompiers ? Les dessous du ‘projet de territoire’ de Sivens”). D’une part, ce processus est orchestré par des « consultants » ayant travaillé dans le contexte de territoires contaminés par le nucléaire ou les pesticides, ou menacés par la construction d’infrastructures touristiques. Bien sûr, ils ne sont pas au service des populations inquiétées, mais des décideurs qui les financent pour étouffer la contestation. D’autre part, les opposants au barrage sont minoritaires parmi les acteurs invités et se retrouvent face aux pro-barrage les plus virulents, ceux qui n’ont pas hésité à jouer du couteau ou de la batte de base-ball pour défendre le premier projet. Bref, le résultat de cette concertation semble inscrit d’avance dans le choix des convives et des chefs d’orchestre. Mais alors, que faire ? Si l’on refuse cette mascarade de démocratie, ne reste-t-il que « la violence » ?

Le premier écueil à éviter est de se laisser enfermer dans ce genre d’alternative infernale où il nous faut choisir entre la peste et le choléra. Et pour rouvrir l’horizon des possibles, quoi de mieux que de regarder ailleurs et de revenir à l’Histoire, à ce que les humains ont fait dans des situations similaires ?

C’est à cela que nous vous invitons en vous racontant l’histoire de la lutte indienne contre les mégaprojets étatiques et pour les « barrages populaires », au sens de barrages faits et gérés par les habitants eux-mêmes, en fonction de leurs besoins collectivement définis. Elle montre comment le respect de la nature et le goût de l’autonomie se conditionnent réciproquement, et suggère ce qu’une « concertation locale » pourrait être, quand elle n’est pas un « projet de territoire » orchestré d’en haut [1].

Parallèlement à la lutte contre de grands projets hydrauliques, des initiatives émergent en Inde « pour rechercher une solution alternative aux problèmes d’eau et d’énergie des régions menacées par la sécheresse, solution qui rétablirait un équilibre à la fois écologique et social sans sacrifier l’avenir à des gains immédiats ». Notamment, un mouvement en faveur des « barrages populaires » a débuté dans le Khanapur pendant la longue grève des ouvriers du textile à Bombay, opposés à l’introduction de technologies modernes destinées à économiser de la main-d’œuvre, c’est-à-dire à les mettre au chômage. Pour tenir, ils durent rentrer dans leur village et y constatèrent les problèmes de sécheresse. Ouvriers et paysans pauvres s’organisèrent alors pour étudier les raisons de ces sécheresses inédites et récurrentes: la surexploitation du sable des rivières et la « Révolution verte ». Cette dernière a fait passer la région d’une agriculture de subsistance à une agriculture capitaliste qui ne se contente pas d’épuiser les ressources aquifères, mais rend les paysans dépendants (des intrants, du marché, etc.) et détruit les conditions locales de la subsistance commune et de la cohésion sociale.

Suite à un long processus de discussion sur les méthodes de culture et de gestion de l’eau, les « paysans de deux villages élaborèrent un plan pour construire un barrage populaire, le barrage Balijara », dont l’auto-construction commence en 1986. Face à l’opposition du gouvernement, les paysans persistent en réclamant non des aides publiques, mais seulement l’arrêt de l’extraction du sable. Une fois le barrage terminé en 1990, ils mirent au point un nouveau système de répartition de l’eau qui, jusque-là, allait surtout aux grandes cultures (comme la canne à sucre, dévoreuse d’eau). Désormais, l’eau sera répartie équitablement per capita et non au prorata des terres cultivées, de sorte que toutes et tous, femmes et paysans sans terre y compris, reçoivent la même part (à laquelle est associée une journée de travail sur le barrage). Par conséquent, il devient impossible de cultiver la canne à sucre. En parallèle, les paysans ont cherché à développer une agriculture durable basée sur une répartition de la terre et un usage des ressources communautaires, afin de répondre aux besoins de subsistance et de remplacer les ressources importées.

Quand on pense au « projet de territoire » pour le Tescou, à la manière dont il est encadré et orienté, cette histoire de paysans indiens peut laisser songeur. Elle rappelle à quel point les destins de la nature et de la liberté sont liés. Car c’est l’autonomie, la reprise en main par les habitants de leurs propres affaires et de leurs ressources, indépendamment de l’État, qui les a conduits non seulement à défendre et restaurer les équilibres écologiques de leur région, mais aussi à rétablir un minimum d’égalité sociale, alors que les solutions étatiques n’auraient fait qu’empirer les déséquilibres.

On en est loin à Sivens, où les conditions ne sont pas réunies pour une réflexion et une action locale autonomes, vu l’atomisation sociale et l’attachement du syndicat agricole majoritaire à un modèle productiviste qui, pourtant, condamne les exploitants à s’endetter de plus en plus, jusqu’à mettre la clef sous la porte, modèle productiviste qui, en outre, repose notamment sur la culture du maïs, dévoreuse en eau comme la canne à sucre indienne et parfaitement inappropriée au territoire.

L’exemple indien n’en est pas moins instructif. Il souligne d’abord que la question technique des moyens de gérer l’eau ne peut être séparée de la question politique de la répartition des terres, éludée à Sivens, ni de celle de la destination des productions agricoles. Il montre ensuite que le progrès social et humain, loin d’être le fruit du développement économique et technologique, se gagne souvent contre lui. Enfin, il rappelle que les humains peuvent s’organiser sans État et suggère même que c’est ce que nous devons réapprendre à faire, si du moins nous voulons entraver ou ne serait-ce que freiner le désastre écologique auquel nous conduit le développement économique aujourd’hui.

Orel

 

Article pompé dans l’irrégulomadaire Saxifrage n°11, printemps 2018.


[1] Nous tirons ce récit d’un article de Maria Mies, sociologue écoféministe de la première heure : « Le besoin d’une nouvelle vision : la perspective de subsistance », dans Maria Mies & Vandana Shiva, Écoféminisme, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 339-344.

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