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Écran Total, Lettre ouverte à Pierre Rimbert, 2018

Lettre ouverte à Pierre Rimbert, journaliste au Monde diplomatique, à propos du « socialisme numérique »

Monsieur,

Dans votre éditorial du Monde Diplomatique de Mars 2018, intitulé « socialisme numérique », vous vous insurgez contre un certain discours patronal, véhiculé, entre autres, par The Economist et Florence Parisot, suivant lequel il conviendrait de monétiser les données personnelles que les multinationales de la Silicon Valley, comme Google et Facebook, collectent et au moyen desquelles elles s’enrichissent.

Cette mesure, qui se présente à première vue comme favorable aux utilisateurs de ces programmes, qui se verraient rémunérés contre quelque chose qu’ils cèdent pour l’instant gratuitement, perpétue, ainsi que vous l’écrivez, « une division fondamentale : les grandes entreprises possèdent les moyens de production, et les travailleurs leur vendent leur travail ».

Membres d’Écran total, groupe dont l’objectif est de « lutter contre la gestion et l’informatisation de nos vies », nous sommes d’accord avec cet argument. Venant d’horizons professionnels très divers (soignants, travailleurs sociaux, enseignants, éleveurs, etc.) et récoltant depuis plusieurs années des témoignages sur l’exercice de nos métiers et les évolutions qu’ils subissent, nous sommes arrivés à la conclusion suivante : la numérisation nous dépossède de nos savoir-faire, et retire ce qui peut, malgré leurs contradictions, donner un sens à nos activités. Pour le dire en des termes qui n’effraieront pas un membre de l’équipe du Monde diplomatique, nous sommes expropriés de nos moyens de production, au profit de technocrates. Nous avons donc choisi de nous opposer à un déferlement informatique qui aime à se présenter comme neutre et inexorable, mais qui répond en réalité à des intérêts bien précis, et peut être stoppé. C’est ce qui commence à se faire jour avec l’opposition aux compteurs intelligents.

Mais quant à la conclusion de votre article, selon laquelle il serait plus « rationnel de socialiser cette ressource [les données personnelles] », qui, selon vous « mise au service de la collectivité, […] contribuerait à améliorer les transports, l’éducation, la distribution, à réduire les dépenses d’énergie », elle est une injure à tous ceux, et ils sont nombreux, qui subissent les ravages de l’informatisation.

Vous teniez à rappeler en 2016 dans un article du Monde Diplomatique consacré au marché des données personnelles, que comme l’écrivait Karl Marx en 1867 dans Le Capital : « Ce qui gît au fond de l’accumulation primitive du capital , c’est l’expropriation du producteur immédiat. » Comment dès lors ignorer que derrière l’expropriation des créateurs de données sous nos latitudes, fussent-ils de gauche, se cache un autre « producteur immédiat » que vous aviez rapidement mentionné à l’époque mais qui, depuis, a disparu de votre analyse : il a parfois seize ou dix-sept ans, travaille et dort dans une usine Foxconn en Chine où on l’empêche de se suicider en équipant les fenêtres de l’usine de grilles et de filets. Il peut aussi promener ses 10 ans au cœur des décharges de déchets numériques au Ghana ou au cœur d’une mine de terre rare de laquelle il extraira, pour nourrir sa famille, les précieux métaux visant à la réappropriation collective de nos données personnelles. Quand bien même votre conception « partageuse » de la socialisation des données serait émancipatrice, ce que nous ne croyons pas, elle se ferait en amont et en aval de leur création sur le dos des esclaves numériques des pays du sud.

Il suffit par ailleurs de fréquenter un bureau de poste, une gare, une agence de pôle emploi ou de la CAF, un hôpital, pour saisir la dépossession en cours – de part et d’autre du guichet – et à laquelle un contrôle démocratique des données par le camp progressiste ne changera rien. Mais nous n’avons pas à réfuter par des arguments l’idée fallacieuse d’une « amélioration » de quoique ce soit des transports, de l’éducation, du soin, etc… par la collecte automatisée de données personnelles. En effet, ces arguments se trouvent aisément dans le journal que vous animez, qui a décrit, et continuera de décrire dans les détails les conséquences déplorables de la gestion assistée par ordinateur de telle ou telle activité. Commencez si vous le voulez par l’article sur la biométrie qui ouvre le numéro du mois d’avril 2018, et expliquez nous comment cette collecte de données personnelles pourrait être « mise au service de la collectivité ».

Il est peut-être rassurant, et intellectuellement confortable, de penser qu’il ne s’agit que de phénomènes isolés, que ne relie aucune logique d’ensemble, si ce n’est celle du néo-libéralisme de quelques méchants patrons dont il suffirait de se débarrasser pour enfin bénéficier des promesses d’un numérique ainsi délesté de ses causes et effets aliénants. En vérité, une fois les métiers détruits, réduits à une procédure informatique – et ce qui est vrai des métiers peut être étendu aux autres sphères de la vie –, il est trop tard pour espérer qu’ils soient transformés en quelque chose de socialement utile. Passé une certaine échelle, les moyens de production échappent par nature à notre contrôle et nécessitent une classe de spécialistes et de gestionnaires dont nous sommes à la merci.

Lénine, ce grand admirateur de Taylor, avait entrepris il y a cent ans de dresser la classe ouvrière et la paysannerie russes au bénéfice du travail socialisé. Il a ainsi torpillé les formidables possibilités d’émancipation que recelait le peuple russe, et donné naissance à une nouvelle technocratie, qui, pour collectiviste qu’elle se voulait, n’était pas moins abjecte, ni moins capitaliste, que celle de l’Ouest.

Voici, en substance, ce que vous proposez : un kolkhoze numérique pour le xxie siècle. Avec de telles critiques, le patronat peut dormir sur ses deux oreilles.

Le groupe Écran total de la région lyonnaise (Isère, Jura, Loire et Rhône).

Écran Total Lyon, c/o Gillian Ferreira, 111 rue André Bollier, 69007 Lyon.

Secrétariat national : Écran Total – lieu-dit, Maneyraux – 23200 La Rochette.

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Article paru dans L’Ire des Chênaies, feuille hebdomadaire de Radio Zinzine en juin 2018.

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