Accueil > Critique de la technologie, Critique sociale > Écran Total, Lettre ouverte à Gilles Dowek, 2018

Écran Total, Lettre ouverte à Gilles Dowek, 2018

Lettre ouverte à Gilles Dowek, professeur à l’école normale supérieure, au sujet de la liquidation des techniques manuelles d’écriture

Monsieur Gilles Dowek,

Nous avons lu votre tribune parue le 5 septembre dans le journal Le Monde, intitulée «Interdisons les stylos dès la rentrée prochaine», qui réclame la suppression de l’apprentissage de l’écriture manuelle à l’école, en réaction à la récente loi interdisant l’utilisation des téléphones portables à l’école (loi qui consacre en réalité cette utilisation, au prétexte «d’usages pédagogiques»). Cette tribune, qui se veut provocatrice, est une insulte aux enseignants, qui font l’amer constat, dans leurs classes, de la perte des savoir-faire de leurs élèves, liée entre autres, à la disparition de la pratique de l’écriture et de la lecture, et de l’exposition intense aux écrans. Ce qui est vrai des enfants en âge d’être scolarisés l’est également des tout-petits, comme la multiplication des avertissements paniqués des pédiatres vous l’a appris.

Aucune tranche d’âge ni profession n’est épargnée. Ainsi, pour prendre un exemple entre mille, un candidat à l’embauche sachant lire et écrire correctement, et pouvant en justifier par le certificat «Voltaire», est devenu une denrée rare, appréciée des employeurs. Et il ne s’agit pas seulement de la maîtrise de l’orthographe et de l’expression, sans parler encore moins d’écrire comme Voltaire, mais de l’intelligence au sens large – la mémoire, l’imagination, l’esprit de déduction, l’ironie, le sens de l’orientation, etc., tout cela disparaît peu à peu, au profit d’un tripotage fébrile des écrans et des claviers.

On sait parfaitement, à l’École Normale Supérieure, que rien ne remplace l’écriture manuscrite. Rentrons à la cafétéria de l’ENS à Lyon. Qu’y voit-on? Non pas un, mais deux, trois, quatre, une multitude de tableaux noirs, et des étudiants absorbés dans leur discussion autour de formules alambiquées tracées à la craie. Vision d’avenir: pour les normaliens, des tableaux et des craies. Ceux-ci bénéficient d’une solide formation, qui en fera éventuellement d’eux d’excellents informaticiens, (à condition bien sûr qu’ils mettent leur conscience morale en sourdine). Pour les ploucs de Corrèze et les jeunes des quartiers, pour tous les autres, des tablettes et des tableaux numériques qui, s’ils ne leur apprennent rien, les habituent aux «métiers de demain», qui sont, disons-le avec la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, les licenciements d’aujourd’hui («Demain, on ne peut pas garder les métiers du passé», a-t-elle déclaré en juillet dernier, en réaction à la disparition du métier de vendeur).

Peut-être que de votre point de vue, entre deux TGV et des centaines d’emails entrants, on ne perçoit que très vaguement les ravages de la «révolution numérique». De même, au XVIIIe siècle, on ne pouvait soupçonner toute la barbarie de l’esclavage simplement en croquant dans un morceau de sucre. Nous vous suggérons donc de commencer par agir à votre niveau, et de proposer, au prochain conseil d’administration de l’ENS, une mise au rebut des tableaux noirs. Vous serez bien aimable de nous envoyer le procès-verbal dudit conseil, avec les réactions de vos collègues, qu’on rigole un brin.

Mieux encore, si, comme vous semblez le croire, on peut limiter la pratique de l’écriture à un échauffement pour violoniste, nous vous mettons au défi de tenter l’expérience suivante: ne touchez ni craie, ni stylo, ni papier, pendant une durée à votre convenance. Il convient d’ajouter l’imprimé à ces interdictions; l’imprimé, qui n’est pas à proprement parler de l’écriture manuscrite, mais qui en constitue une forme hybride. Il peut être annoté, biffé, et il conserve en lui, pour ainsi dire, quelques caractéristiques de l’écriture manuscrite. Consignez les effets de votre expérience (sur un fichier informatique bien sûr, attention, pas de «carnet de terrain» manuscrit), et rendez-la publique. Nous verrons alors si l’écriture manuscrite est un temps perdu pour l’acquisition de «compétences informatiques» ou si, comme nous le pensons, elle est aujourd’hui indispensable pour qui prétend ne pas déraisonner.

Groupe écran total de Paris.

Adresse de contact:
Écran total, lieu-dit Maneyraux, 23200 La Rochette, France.

Article paru dans L’Ire des Chênaies, feuille hebdomadaire de Radio Zinzine en octobre 2018.

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :