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Écran Total, Aux assises de Technologos, une promotion à peine voilée de l’agriculture connectée, 2018

Qu’est-ce qui a pris Technologos d’inviter le journaliste Vincent Tardieu aux assises de Technologos?

Rappelons tout d’abord que Technologos est une association «technocritique», pour reprendre le titre d’un livre de François Jarrige, axée sur la discussion et la diffusion d’idées. Combattre certains lieux communs, («la technique est neutre, ce n’est qu’un outil, la technologie va sauver le monde»), comme l’indique leur dernière lettre d’information, promouvoir la pensée d’auteurs comme Ellul ou Charbonneau. En me rendant à ces sixièmes assises, consacrées à l’agriculture, je ne m’attendais pas à des discours enflammés et des appels à l’action directe. Mais bon, en matière d’action et de ton à adopter, personne n’a encore trouvé la formule magique. À Écran Total *, on la cherche activement, mais en attendant, on ne crache pas sur des initiatives de discussion honnêtes et un peu approfondies, autrement dit en décalage avec ce qui se fait un peu partout, dans les colloques universitaires par exemple, où on déploie une belle énergie à noyer le poisson, à grands coups de power point et de pseudo-neutralité scientifique.

Hélas, c’est exactement ce à quoi nous avons eu droit avec l’exposé, le matin du premier jour d’un certain Vincent Tardieu, intitulé «Agriculture et outils numériques et robotiques». Un exposé qui se voulait libéré de certains «préjugés». Laissez de côté vos «idéologies», nous invite-t-il dès l’entame de son discours. Pensiez-vous que les agriculteurs sont des «péquenots»? Détrompez-vous! 79% d’entre eux ont un smartphone! 46% utilisent des applications de leur téléphone dans leur activité. Ils sont très actifs sur les réseaux sociaux, Twitter par exemple. Et le conférencier d’égrener les avantages de l’informatisation de l’agriculture, en appuyant ses propos par des schémas tout en couleur et parfaitement aseptisés, avec de beaux satellites, des belles bornes GPS, et des champs de blé qui semblaient tout droit sortis d’une pub d’Areva. On a ainsi appris que le guidage par GPS permettait «efficacité» et «confort», «ça permet d’être beaucoup plus précis», ça «évite la compactisation des sols». Les robots dans l’élevage? Très pratiques! Ça nettoie tout seul l’étable, la trayeuse automatique permet de libérer du temps pour l’éleveur, qui peut observer ses bêtes. Mais évidemment, cela soulève des questions, voire même des problèmes: ce matériel coûte très cher, et puis où vont toutes ces données produites par l’agriculteur? Bref, comme l’a dit à un moment Tardieu: «On pense que le Big data va résoudre les crises économiques et sociales» or, c’est un peu plus compliqué que ça…

J’arrête ici le résumé; il n’y a aucune raison d’infliger au lecteur la peine que les très bienveillants participants aux assises de Technologos se sont vus infligée. Pour aller droit au but: il ne s’agit là de rien d’autre qu’un discours qui, sous couvert de neutralité et de peser le pour et le contre, de simple exposé des faits, cherche à convaincre l’auditeur que l’informatisation de l’agriculture est là, qu’elle est inéluctable, qu’il faut donc l’accepter et s’y adapter le mieux possible. Entendons-nous bien: il n’est pas inutile de connaître dans le détail le haut degré de mécanisation de l’agriculture, et toutes les nouveautés informatiques qui déferlent actuellement à la campagne. De même, on peut (on doit) reconnaître que tel ou tel engin répond à des impératifs, des intérêts, des besoins, qu’il peut être «pratique», «utile»: qui pense que l’informatique est partout et uniquement imposé de force? Le moteur de l’informatisation, dans l’agriculture comme ailleurs, tourne à un savant mélange de contrainte, de fascination, d’utilité parfois, de subventions, d’aveuglement aussi… Cependant, le minimum de probité intellectuelle, que Tardieu ne possède à l’évidence pas, exige de présenter les arguments en faveur et contre les robots dans l’agriculture, et de remettre en question certains critères de jugement, et de les placer dans un contexte un peu plus large. Par exemple, qu’est-ce que ça veut dire être «efficace»? Quand l’informatisation a-t-elle débuté? Qui (quelles institutions) s’en sont fait le promoteur? L’exposé n’a pas abordé ces questions. Au lieu de cela, le journaliste nous a parlé du «problème des zones blanches» (c’est vrai, il y a encore des endroits en France où il est impossible d’utiliser son portable), et a insisté sur les «services indéniables» que la trayeuse automatique rendait aux éleveurs.

L’exposé était en outre en contradiction flagrante avec les objectifs affichés de ces sixièmes assises, qui visaient entre autres à «démystifier le discours techniciste ambiant en alertant du danger des « nouvelles solutions » qui n’en sont pas», et ce qui est plus grave à mes yeux, avec le discours introductif d’Hélène Tordjmann, alarmiste sur l’état de la paysannerie actuelle, en lien avec le désastre écologique et social en cours. Encore une fois, rien n’interdit de se poser tranquillement et de discuter, et d’entendre des positions contradictoires. Mais laisser dire une chose et son contraire, comme si c’étaient des équivalents logiques, et avaler sans sourciller des tours de passe-passe d’un bonimenteur qui applaudit une évolution en prétendant faire un exposé objectif, évolution qu’on a dénoncée avec virulence un quart d’heure plus tôt, c’est déplorable. Cela veut dire que tout se vaut, c’est tenir en peu d’estime le travail de réflexion que, justement, Technologos se propose de mettre en avant.

L’orateur s’est fait un peu bousculer par la salle (qui a attendu le moment des questions pour le faire), qui apparemment trouvait moins «tip top» que lui ces nouvelles technologies. Certaines de ses bravades, par exemple son affirmation selon laquelle «il peut y avoir des OGM en agriculture biologique, car ça réduit l’utilisation des pesticides», ne sont pas très bien passées. À la question qui lui a été posée de sa position, c’est-à-dire ce qu’il pensait de l’introduction massive du Big data dans l’agriculture, il a répondu avec force: «ma position? enquêteur!». Sans compter les beaux arguments d’autorité: j’ai écrit un livre, lisez le livre. Ce que j’ai fait: il s’intitule Agriculture connectée: arnaque ou remède? Voici ce qu’on peut lire en introduction: «il y a urgence… urgence à mieux évaluer ces produits qui déferlent sur le marché agricole […] à permettre aux agriculteurs de tester ces solutions techniques, de s’y former, de les sélectionner avec soin. Mieux, à déterminer quels sont leurs véritables besoins en matière d’outils technologiques». Je n’ai pas poursuivi la lecture plus loin. Pour ceux que cela intéresserait, voici quelques titres de chapitre: «La saga prometteuse du drone agreste», «une viticulture de précision malgré certaines traditions», «Le Steve Jobs du machinisme agricole français!», «le prix trop élevé des produits high tech», etc…

L’agriculture connectée se situe à l’intersection de deux désastres écologiques, sociaux et économiques: un récent, le Big data, dont personne n’ignore qu’il repose sur une fuite en avant énergétique, un plus ancien, le productivisme agricole, dont on peut lire le bilan dans les statistiques de suicides d’agriculteurs. Vincent Tardieu propose d’y aller gaiement, avec quelques précautions tout de même: un bon service après-vente, une bonne formation, et tout plein de rapports d’évaluation, parce que quand, même, on n’a pas le recul nécessaire.

Mais pourquoi a-t-il accepté l’invitation de Technologos?

Nicolas, du groupe Écran Total de Paris.

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Article paru dans L’Ire des Chênaies, feuille hebdomadaire de Radio Zinzine en Octobre 2018.


* Le groupe Écran Total se propose de résister à la gestion et l’informatisation de nos vies. Les prochaines et sixièmes rencontres Écran Total auront lieu dans les Hautes-Alpes. Si vous désirez y participer et recevoir le programme (trois pages uniquement sur papier!), vous pouvez écrire à Tranbert, Radio Zinzine, 04300 Limans.

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