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Bernard Charbonneau, Écologie, espace géographique, temps historique, 1989

Résumé

L’originalité de l’écologie est d’être une science synthétique, étudiant les ensembles ou écosystèmes naturels. Elle a inspiré un mouvement « écologique », dénonçant les menaces que le système industriel fait peser sur la nature : id est l’écosystème planétaire où intervient l’homme.

Or deux autres disciplines à vocation synthétique pourraient compléter une écologie limitée à la nature : la Géographie et l’Histoire. La géographie étudie les ensembles naturels et humains dans le cadre de l’espace local et terrestre, comme l’histoire dans celui du temps. Mais l’accumulation des informations contraint la géographie et l’histoire à devenir de plus en plus scientifiques, techniques et spécialisées. Elles risquent ainsi de trahir leur vocation de connaissance synthétique dans le cadre de l’espace-temps. L’écologie, la géographie et l’histoire peuvent-elles s’unir pour une connaissance de l’ensemble vivant, naturel et culturel, fruit de l’action humaine sur terre ? Dans l’état actuel de la recherche scientifique est-ce possible ? Est-ce la seule affaire des sciences ?

Introduction

La véritable objectivité imposant de définir son jeu contrairement à l’usage universitaire, on rappellera d’abord brièvement le point de vue et la méthode de cet article. L’auteur ne se considère pas comme un spécialiste, scientifique ou littéraire, mais comme un témoin du bouleversement de la réalité naturelle et humaine qui l’entoure et dont il participe. Et le langage et la raison commune (le common sense des Anglo-Saxons) lui semblent les meilleurs médias pour exprimer une situation qui le concerne au plus haut point, comme tout autre. Situation, ou plutôt existence, formant un tout que les sciences découpent en tranches plus ou moins minces, leur rigueur étant payée de plus ou moins d’abstraction. Quitte à reconstituer cette réalité qui mélange les genres au cours de quelque Babel pluridisciplinaire et cacophonique.

Ce n’est donc pas de tel ou tel détail ou « champ » spécialisé qu’il sera ici question, mais d’une réflexion synthétique bien que particulière, puisqu’elle porte d’abord sur l’expérience qu’un homme a pu faire des changements de toutes sortes que, de sa jeunesse à sa vieillesse, il a directement éprouvés. Il pense que cette expérience personnelle, subie dès la fin d’une première guerre totale jusqu’à l’aube d’une seconde création de l’Homme par sa Science, vaut bien celle qu’on fait en laboratoire. L’information que sa culture écologique, géographique et historique lui a permis d’acquérir par ailleurs, n’a fait qu’étendre celle, vivante et saignante de la connaissance personnelle. La Géographie, l’Histoire et l’Ecologie ont d’ailleurs un caractère commun avec celle-ci : dans un cadre spatial, local ou temporel plus ou moins vaste, elles tentent de saisir l’ensemble que d’autres sciences dissocient par esprit de rigueur logique et mathématique.

L’écologie

Au sens précis et originel du terme il s’agit d’une discipline scientifique étudiant les interactions complexes qui constituent les écosystèmes naturels : marais (ou plutôt tel marais) mer (ou telle baie de l’Arctique ou des Tropiques, etc.), ces divers écosystèmes étant pris dans le jeu d’un écosystème planétaire où intervient de plus en plus un partenaire longtemps ignoré des écologistes scientifiques : l’Homme.

Avant 1970, l’écologie et l’écologiste n’ont rien à voir avec le mouvement écologique. L’écologiste n’est pas encore un barbu, à la fois sympathique et irritant, passé de la défense des bébés phoques à la critique du nucléaire ; c’est un spécialiste absorbé dans sa recherche particulière comme d’autres. Mais autant que par la passion de la connaissance, il est mû par l’amour de son objet : la nature. Il est pris par la contemplation des eaux, des plantes et des bêtes vivantes autant que par leur étude. Il ne désintègre, ne dissèque pas à la façon du physicien ou du chimiste, il se contente d’observer et d’admirer la nature. L’écologiste ferait plutôt penser à ces ethnologues qui, pris de passion pour leur objet, finissent par s’identifier aux sociétés qu’ils, étudient. Décidément, plus on s’élève dans la hiérarchie de la connaissance : de la matière à la vie, de la vie à l’homme, plus on a de mal à rester de froids scientifiques.

Mais qu’est-ce que la nature ? L’écologiste ne se pose pas cette question, il est trop pris par l’écologie. Ce n’est pas son affaire, mais celle du philosophe, ou de n’importe qui. Et celui qui se la pose n’en aura pas fini de si tôt avec le mot de nature que les siècles et les cultures ont chargé de sens divers : voir la philosophie grecque et la théologie médiévale. Qu’est-ce que la nature ? La forêt ou la mer, le pré constellé de fleurs où le petit citadin galope ébloui de plaisir et de liberté ? Où est-ce la Physis originelle des Grecs, celle que l’astrophysique nous révèle, s’étendant sur des milliards d’années lumières et de siècles ? Protéger cette nature-là ? Allons donc ! Si l’homme oublie le peu qu’il est par rapport à la puissance dont il prétend dérober l’énergie, elle le lui fera payer cher.

Donc la nature qui préoccupe l’écologiste n’est pas la physis des Grecs, mais celle, vivante qui, jusqu’ici à notre connaissance, reste le propre d’une planète minuscule : la nôtre, puisque parmi les vivants qui l’habitent l’un d’eux s’est mis à utiliser ce possessif. Mais la nature des écologistes a une autre particularité : il s’agit d’une nature en quelque sorte chimiquement pure, exclusive de l’homme dont ils n’ont découvert que récemment la présence perturbatrice. Les écologistes sont des naturalistes consacrés à l’étude de « la nature sauvage » (voir l’œuvre de Robert Hainard qui a inspiré toute une tendance du mouvement écologiste).

Comme d’autres spécialités élevées à la dignité d’explication dernière, l’écologie scientifique dégénère alors en idéologie : en écologisme. L’amour de la nature, terrestre et vivante, qui l’inspire, en fait une sorte de déesse mère dotée de toutes les vertus imaginées par l’esprit humain. Les lois qui régissent les écosystèmes deviennent des lois rationnelles et morales. A la limite l’écologisme prend le parti de la nature contre le facteur qui perturbe l’équilibre écologique : l’homme et sa culture. Pour ces écologistes le premier ennemi de la nature fut l’agriculteur qui a défriché la forêt originelle et qui, aujourd’hui équipé d’une tronçonneuse, continue d’abattre les arbres. L’écologiste oublie que c’est la Ville, la Science et la Technique, qui ont muni l’ex-paysan de cet instrument trop efficace à la longue.

Pour ce naturalisme la solution serait de cantonner le prédateur humain dans des réserves urbaines où il serait nourri chimiquement, tout le reste étant rendu à la nature sauvage. Hélas ! Pour le moment les naturalistes doivent se contenter de l’alibi des réserves naturelles, distribuées au compte-gouttes par les sociétés industrielles. Réserves ou parcs sont contradictoirement voués à la protection et à la « promotion » de la nature aux fins de développement touristique. On y attire les foules tout en limitant leurs dégâts à force de règlements et de gardes. Mais pour sauver le parc national de la Forêt Bavaroise submergé par des millions de visiteurs, la direction a fait installer à l’entrée une sorte de musée zoo qui les dispense de pousser plus loin. L’idéal c’est la réserve interdite au public ; Coto Donana à l’embouchure du Guadalquivir, la plus belle d’Europe, est effectivement réservée à quelques scientifiques éminents ou à de grands notables ; dernièrement François Mitterrand et Felipe Gonzalez s’y sont rencontrés.

Nature ou culture ? L’intégrisme naturiste réplique à l’intégrisme des inconditionnels du « développement » à tous coûts. Les uns rêvent d’éliminer l’élément perturbateur : l’Homme, tandis que pour les autres la nature, dont ce dernier procède, n’est que la matière première de la connaissance scientifique et de l’exploitation industrielle. Faux dilemme, l’homme étant à la fois nature et culture. Il n’y aurait d’ailleurs pas de nature s’il n’y avait d’homme pour la dire et la penser : le naturisme n’est lui-même qu’un fait culturel propre aux sociétés industrielles les plus « développées ». D’où l’idée d’une science nouvelle l’écologie humaine réunissant les deux facteurs. Mais embrassant à la fois la nature et l’homme on peut se demander quelle science peut saisir un objet aussi vaste ?

Le mouvement écologique

Mais ces termes d’écologie et d’écologistes ont pris un autre sens. Depuis 1970, décrétée « année de protection de la nature » par l’Unesco, ils désignent un mouvement d’opposition au développement technique et industriel. Sitôt qu’on déclare aimer les arbres ou l’eau claire, qu’on se méfie du nucléaire, on se voit étiqueter écologiste. Ce mot vulgarisé par les médias a sans doute plu par son côté savant ; rien de tel que l’ignorance pour valoriser la Science. Dès ses débuts ce mouvement a rallié les naturalistes et les sociétés de protection de la nature qui lui ont fourni des cadres : l’actuel candidat écolo à la présidence de la République, Antoine Waechter est naturaliste de formation.

Mais le mouvement « écologique » a une autre origine : la révolte d’une jeunesse urbaine, qui, à la suite de Jean-Jacques Rousseau, rêve d’un Eden où elle se retrouverait libre dans un jardin terrestre. Née dans l’État d’avant-garde de la société de pointe : la Californie américaine, cette réaction a gagné l’Europe.

En France, brusquement surgi au feu vert de « l’année de protection de la Nature », le mouvement écolo est un prolongement de Mai 68. Il se manifeste dans un hebdomadaire de jeunes : Charlie Hebdo où paraissent les chroniques à la fois naturistes et libertaires de Pierre Fournier, puis dans La Gueule Ouverte.

En Allemagne il rassemble toutes les revendications marginales, féministes, sexuelles, pacifistes, fournissant à la nouvelle société allemande le parti extrémiste qui lui manque depuis le discrédit du PC. Surtout même si la mode en passe dans les médias après 1980, le mouvement écolo est alimenté par la boulimie d’espace du « développement ». Pollué, bétonné, tôt ou tard la rivière où l’on péchait, la forêt où l’on sortait de la ville, la maison familiale où l’on vivait, sont menaçées. Profitant des survivances juridiques de la société libérale, des comités de défense (impuissante) contre l’autoroute ou la centrale nucléaire, etc. surgissent çà et là. On peut penser que si l’écologie a peu de chances d’accéder au gouvernement, sous cette forme elle n’a pas fini de prospérer.

Devenue presque aussitôt politique, l’écologie peut difficilement participer a la direction d’une société bloquée malgré sa crise sur les rails du développement (ou croissance) à tous coûts. Comme les Verts allemands elle est condamnée à une opposition indéfinie, ou à s’intégrer dans quelque parti social démocrate. Sauf super Tchernobyl, le mouvement écolo est contraint de fournir notre société en technocrates de la prévention des catastrophes et de la pollution, en spécialistes de la mythologie bucolique et en gestionnaires d’espaces verts. Il a manqué à la révolution – ou plutôt révolte – écolo le temps de maturation et de réflexion qui a permis aux révolutions libérales ou socialistes d’accéder au pouvoir d’une première société industrielle, et de réaliser plus ou moins leur projet.

A cette réflexion écologiste deux disciplines synthétiques, sinon sciences : la géographie et l’histoire auraient pu fournir en dehors de toute idéologie le complément d’information qui lui manque. En se limitant à l’espace terrestre la géographie l’aurait aidée à préciser sa connaissance de la nature ; l’Histoire à rendre son importance au facteur humain et social en montrant la succession complexe de causes et d’effets qui, du coup de poing de silex a mené à la bombe H, des dix doigts de la main à l’ordinateur. Sans compter tout le reste.

Écologie et géographie

La géographie est connaissance de l’espace – mais pas n’importe lequel : l’espace terrestre : comme l’Histoire du temps, lui aussi pas n’importe lequel, non celui qui va du Big bang à quelque explosion ou implosion finale, celui qui se compte en années, s’inscrit dans la mémoire humaine en mots et dates. Réunis en espace-temps ces deux catégories fondamentales de l’esprit humain permettent de saisir et de comprendre ce qu’un homme appelle l’existence. L’ignorant s’y cramponne encore dans sa vie quotidienne, même si ces deux termes qui lui permettent de s’y repérer sont quelque peu dévalués auprès des savants d’une société pressée, rêvant de se développer à la vitesse de la lumière.

Geo-Graphia il s’agit d’une connaissance empirique et analytique de l’espace. Non celui qui sépare le proton du proton, la galaxie de la galaxie, mais le lieu du lieu terrestre. La géographie a ceci de commun avec l’écologie qu’elle est re-connaissance de son corps terrestre par l’espèce humaine ; il serait fâcheux qu’au moment où son progrès lui permet de prendre conscience de ses limites, elle perde pied dans l’Espace doté d’un grand E.

La géo-graphie s’intéresse à l’ensemble naturel et humain considéré sous l’angle de l’étendue terrestre et de ses lieux. Limitée à la lithosphère, l’hydrosphère et l’atmosphère, elle mesure et situe avec de plus en plus de précision sur des cartes. Géographie physique, de la végétation, puis plus tardivement apparue, géographie humaine, économique, de la population, des maladies, etc., la géographie s’étend à tout ; tandis qu’accablé d’informations le géographe se cantonne dans une spécialité chaque jour plus spéciale. Comme le fait plus vivement mais moins méthodiquement la connaissance personnelle, la géographie situe des lieux dans l’espace terrestre. Elle capte son objet dans le filet serré des latitudes et des longitudes : elle fait le point. Mais pour un géo-graphe ce point n’a rien d’une abstraction géométrique. C’est un site, dont aucun n’est pareil parce que la terre, les eaux, les vents, la vie végétale et animale, le passé et le présent des hommes s’y associent pour le distinguer de tout autre.

S’il est des steppes ou des ergs où seul l’œil exercé d’un nomade repérera des sites, en Europe l’action des citadins et des paysans les a multipliés et enrichis au cours des temps. Telle ferme datée s’inscrit dans le labyrinthe bocager, un bourg et son faubourg bourgeonnent aux deux extrémités d’un gué devenu pont, les murs d’une ruine prolongent les rocs de la colline. Un regard attentif peut non seulement discerner quel contrat local l’homme a passé avec sa glèbe, mais ceux qu’il a signés dans le passé avec ses semblables. Aller à pied de site en site dans n’importe quelle campagne européenne était un plaisir pour l’esprit autant que pour l’œil. Mais remembrements et tracteurs sont en train d’effacer toute trace : murs, haies ou chemin creux, tumuli, etc. ne laissant du site qu’un espace vide. A la France ou l’Italie des pays et leurs paysages succède l’Europe du terrain vague.

Ainsi ce qui intéresse le vrai géographe n’est pas tel ou tel chapitre physique ou humain de la connaissance mais leur réunion en un lieu situé. D’où la difficulté de la géographie restée fidèle à sa vocation. Voulant tout embrasser sa science reste incertaine, ou parce que scientifique devenue spécialisée, elle perd de vue son objet. Or, reflet de son temps comme l’histoire, d’art elle devient science.

A l’origine elle explorait la terre jusque-là inconnue, et se contentait de décrire ce qu’elle avait situé. D’abord limitée à la géographie physique, à l’aube du XXe siècle elle s’est intéressée à la variété des paysages européens, due à l’interaction de la nature et des agricultures locales (cf. le Tableau de la France de Vidal de la Blache), tableau qu’est en train d’effacer la transformation de l’agriculture en industrie mécanochimique produisant pour le marché. Enfin avec Jean Bruhnes, la géographie devint humaine. Tandis que de discipline semi-littéraire (cf. le style de Vidal de la Blache ou de Jules Siou), elle tendait à devenir une discipline purement scientifique : à ce titre l’agrégation de géographie fut distinguée de celle d’histoire. Au risque de se perdre et de se confondre avec les sciences de la nature ou de l’homme voisines.

Reflet d’une société dominée par l’économisme libéral ou marxiste, la géographie humaine se réduisit de plus en plus à la géographie économique dont les vérités mathématiques (donc démontrées) envahirent doctorats et manuels. Tandis que l’obsession du pouvoir politique favorisait l’essor de la géographie des populations, des élections, des opinions, etc. toutes choses utiles au Prince. Pas d’activité qui ne soit mise en carte pour le bien de tous. Enfin, de naïf voyeur le géographe se transforme en ingénieur. Il observait, il agit. De passive, consacrée à la description et l’explication de l’existant, la géographie devient la « géographie active », qui ne se contente pas d’enregistrer les choses, mais prétend les changer. C’est tout naturellement que son fondateur : Jean Labasse devint le dirigeant d’une grande banque. L’innocent savant devient un homme puissant. Avec Jean Gravier le géographe invente la décentralisation centralisée : l’aménagement déménageur du Territoire. Ce ne sont plus les vagues, mais les bulls qui façonnent les côtes languedocienne et aquitaine.

La géographie reste-t-elle encore la géographie ? Eclatée en spécialités de plus en plus spéciales, statistisées et quantifiées, que reste-t-il de la connaissance de la réalité – qu’on est bien obligé de qualifier de concrète – des contrées et des lieux situés sur terre ? Quand le faire porte à mépriser l’existant, qu’en est-il du respect de la terre et de son habitant ? Se prétendant science et devenue pratique, la géographie n’est plus qu’un rouage de l’exploitation sans frein de la nature et de l’homme.

Écologie et Histoire

Comme le géographe parcourt l’espace et fait le point des sites, l’historien situe l’ensemble des faits dans l’étendue des temps. La date est l’équivalent du point qui détermine le site pour le géographe. D’où l’intérêt, aujourd’hui perdu de vue, d’une association de la géographie et de l’histoire dans le cadre de l’espace-temps. Comme le site réalise la totalité d’un lieu, la date fixe celle d’un moment historique. Et c’est en analysant l’interrelation des innombrables facteurs naturels et humains qui le constituent que l’historien peut entrevoir ce qui fut un présent englouti dans l’abîme du temps. Le 18 juin 1815 est bien plus que la victoire-défaite des personnages Wellington et Napoléon, elle n’est qu’un élément d’un tout formé par les techniques guerrières et industrielles, les conflits politiques et sociaux – sans compter le reste – d’une époque. Mais ce Waterloo-là est peut être à tout jamais mort avec les cuirassiers de Drouet d’Erlon. Mépriser la date, c’est renoncer à rechercher les causes qui précèdent toujours les effets. Et renoncer à l’Histoire, qui est poursuite de la totalité vivante d’un présent aboli par le temps.

Plus encore que la géographie, l’histoire est le reflet de la société dont elle tente de connaître le passé : en dépit de ses efforts d’objectivité ce passé n’est le plus souvent qu’un présent. Concernant d’abord l’homme à la différence de la géographie, l’histoire est humaine, trop humaine. Apparaissant avec l’écrit, elle ne fut longtemps qu’une histoire : le conte mythique du règne des dieux puis la chronique des héros et des monarques. Sur les « tréteaux de l’histoire » le geste dramatique des acteurs aux prises avec leur destin, l’écume des événements politico-militaires, dissimulait tout le reste. Enfin, après avoir été rhétorique, puis « événementielle », l’histoire devint celle des Annales économiques et sociales de Lucien Febvre, Marc Bloch et Fernand Braudel.

Aujourd’hui, reflet d’une époque dominée par l’économisme marxiste puis libéral, le poids des masses, l’histoire renonce aux individus et aux événements pour s’attacher aux « faits » économiques et statistiques. Utilisant l’ordinateur, elle s’intéresse à l’évolution de la production et des prix, de la démographie et des comportements collectifs du passé.

Se plaçant sur un plan qui est celui de notre société, elle souligne aussi à quel point le progrès de la Science et de l’Industrie a fait progresser la production et le niveau de vie des hommes.

Mais cette histoire de plus en plus divisée en spécialités par l’accumulation de ses connaissances, statistisée et quantifiée, ne perd-elle pas sur un tableau ce qu’elle gagne sur l’autre ? Peut-elle encore saisir la totalité d’un passé qui fut un présent vivant ? L’unicité de l’événement et de l’individu ? D’où une réaction en sens inverse, dont témoigne le Montaillou de Leroy-Ladurie. Se voulant désinfecté de tout préjugé religieux, idéologique ou moral, l’historien actuel est-il apte à vraiment comprendre les motivations du passé ? A sa façon dupe de l’optique de son époque, ne risque-t-il pas de trahir ce qui fut la raison d’être de l’Histoire : la mémoire du passage de l’homme sur terre ?

Pour conclure

Il n’est de connaissance de la réalité que d’un tout existant dans l’espace-temps. En ceci l’écologie, la géographie et l’histoire sont parentes. Le mystère de ce qui est n’est pas dans tel ou tel de ses éléments, mais dans l’ensemble de leurs rapports. Peut-être, en dépit de l’ordinateur, est-il inépuisable. Or il n’est de science efficace que déterminant son objet, sa méthode et son langage, à la limite mathématique et algébrique. L’écologie, la géographie et l’histoire ne peuvent devenir sciences qu’en renonçant à leur vocation synthétique. Mais paradoxalement cette impuissance d’un savoir fait une connaissance.

Comme la géographie et l’histoire dans le cadre de l’espace-temps, la connaissance – et non science – écologique n’a pas pour objet la nature, mais le rapport de l’homme et de son habitat : la terre. Dans cette entreprise, la géographie et l’histoire apportent à l’écologie le complément qui lui manque. Pas besoin d’imaginer une nouvelle pseudo-science de l’homme : l’écologie humaine, absurdement spécialisée dans la science du tout. La géographie à la fois physique et humaine, fournit à l’écologie la connaissance d’une terre habitée par l’homme. Mais en même temps elle rappelle qu’il n’y a d’explication et de solution qu’en fonction de la diversité des cas : de l’innombrable variété des pays et des lieux de la seule planète Vie. Quant à l’histoire, elle apporte à l’écologie l’autre dimension qui lui manque : le temps. Comme l’empirisme géographique elle l’aide à ne pas se réduire à une idéologie plus ou moins scientifique. La connaissance du passé révèle elle aussi a quel point la présence humaine sur terre fut une et diverse. Tantôt destructrice (voir la destruction des forêts dans le monde méditerranéen, en terre d’Islam ou en Chine), tantôt conservatrice et créatrice (voir au contraire le cas du Japon, respectueux de ses futaies, des forêts de châtaigner en terrasses des Cévennes, des Maures ou de la Calabre, surtout celui d’une première révolution, celle-là parfaitement agricole, qui à l’aube de la modernité a sauvé l’Europe de la famine).

En dévoilant ainsi les causes des ravages écologiques, l’histoire permet d’ébaucher des remèdes. Par ailleurs, en mesurant la distance qui nous sépare des sociétés du passé, au lieu d’entretenir le mythe d’un Homme souverain de l’Espace comme de sa terre, elle nous rappelle à quel point le saut quantitatif opéré par la Science nous place devant une question de vie ou de mort sans précédent. Le sentiment d’angoisse devant l’an Deux Mil : devant les périls de la puissance et non plus ceux de l’impuissance, pourrait être aussi fécond que celui de l’An mil.

On peut multiplier les exemples de l’intérêt d’une association de l’écologie, de l’histoire et de la géographie. Mais comment empêcher l’écologiste, le géographe ou l’historien professionnel de s’enfermer dans le cagnard rassurant que leur ménage notre société ? Pour qu’il en soit autrement il leur faudrait un motif : une raison d’être, de penser pour agir. Et ce motif nulle Science, écologique, géographique ou historique, ne suffit à le donner.

Bernard Charbonneau (1910-1996)

Bernard Charbonneau, “Écologie, espace géographique, temps historique”, revue L’Homme et la société n°91-92, Le rapport à la nature, 1989.

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