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Bertrand Louart, Les causeries de l’été, 2010

I

Dans divers coins de campagne s’organisent l’été des chantiers-rencontres-discussions-fiestas sur des lieux autogérés collectivement. Voici le compte-rendu ‑ forcément partiel et partial ‑ de quelques-unes de ces causeries, par notre envoyé spécial.

Première rencontre dans le Tarn en août, à la fête de Martre, où, la première journée, a lieu une discussion sur le livre et l’édition 1.

Florent, libraire itinérant sur les marchés, commence avec un exposé sur la « chaîne du livre ». Actuellement, il se publie en France 50 000 ouvrages par an. La « durée de vie » d’un livre ‑ le temps pendant lequel il se vend ‑ est en moyenne de trois mois. Ensuite, les gros éditeurs n’hésitent pas à envoyer au pilon le reste du tirage invendu. La pression de la concurrence est telle que ces dernières années on assiste dans le monde de l’édition à des concentrations de plus en plus importantes et à une approche marketing du livre, qui tend à devenir une marchandise périssable et jetable comme une autre.

Les libraires, en bout de chaîne, ont vu leur métier se transformer radicalement : ils ne sont bien souvent plus que des points de vente pour les éditeurs. Un libraire avec un salarié doit, pour s’en sortir, faire un chiffre d’affaires de 150 000 euros par an, ce qui implique la vente d’au moins cinquante livres par jour. Avec l’informatisation et internet, il est possible de gérer un fonds d’une centaine de milliers d’ouvrages en flux tendu, de profiter des ventes des best-sellers, etc. Occupés à la gestion d’un stock soumis à un turn over rapide, les libraires ont de moins en moins une connaissance des ouvrages qu’ils vendent et s’en remettent aux représentants des distributeurs (les offices) qui leur conseillent les livres qu’ils sont susceptibles de vendre en fonction de ceux qu’ils ont déjà vendus grâce aux statistiques que permet la gestion informatique…

Le code-barres devient ainsi obligatoire : les livres qui n’en sont pas pourvus sont beaucoup plus difficiles à intégrer à ce système, témoigne Ferdi de la rédaction de Z, revue itinérante de critique sociale 2 qui, sur les 200 libraires qui acceptent sa revue sans code-barres, signale que seule une vingtaine se passe volontairement de ce système. Les publications à but non lucratif et à petit tirage, comme les brochures et les textes en autoédition sont devenus plus difficiles à diffuser : pour ma part, je me souviens qu’il y a déjà quelques années, nombre de libraires parisiens qui auparavant les acceptaient, se sont mis à refuser de prendre des brochures en dépôt au motif que « techniquement, c’est compliqué pour notre comptabilité informatique ». Ironie de l’histoire, les brochures en question traitaient de la critique de la technologie 3

La conclusion de Florent est que d’une manière générale, l’informatisation de tous les éléments de la chaîne du livre, de l’auteur au libraire, a entraîné une perte d’attention au contenu.

Ensuite un autre Florent (plus grand), qui se forme à l’impression au plomb sur linotype depuis deux ans et envisage de racheter de vieilles machines et de monter une imprimerie, nous fait un bref historique de l’imprimerie, des caractères au plomb jusqu’à la photocomposition (ce que l’on appelle aussi l’offset), qui apparaît dans les années 1950. On apprend que l’impression au plomb a servi pour la presse quotidienne et le livre jusque dans les années 1970 4.

Là aussi l’informatisation a induit un transfert des compétences de l’imprimeur typographe au graphiste. Ce dernier s’occupe maintenant de la mise en page et de l’aspect général de l’imprimé, tandis que l’imprimeur ne fait plus que de la reproduction.

A certains égards, le graphiste acquiert plus de liberté pour la création, mais il est bien le seul ! Les autres acteurs de la chaîne, l’imprimeur surtout, sont cantonnés à des tâches purement techniques et répétitives.

En fait de liberté, l’informatisation permet de faire n’importe quoi, n’importe comment et surtout très vite. D’où la prolifération d’imprimés (publicitaires notamment, mais pas seulement) auxquels plus personne ne prête attention. En accélérant le rythme de la production, elle annihile le temps nécessaire pour une création véritable et en encombrant l’espace social de ses produits, elle dévalorise et banalise les signes et significations qui permettaient d’apprécier l’originalité d’une création.

Dès lors, pourquoi restaurer d’anciennes machines et réhabiliter d’autres méthodes d’impression ? Peut-être simplement pour prendre le temps de faire des livres qui en valent la peine…

II

Suite et fin de la première journée de discussion sur le livre et l’édition dans le Tarn, à la fête de Martre en août, par notre envoyé spécial.

Après les deux Florent qui nous ont fait un topo sur la fabrication et la diffusion du livre, Matthieu nous parle de la démarche qu’il entend poursuivre en tant que PDG des éditions La Lenteur 5.

Fondée en 2007, cette maison d’édition porte bien son nom, puisqu’elle n’a publié à ce jour que cinq ouvrages et entend poursuivre à un rythme à peine plus trépidant dans les années à venir. Elle a été créée par un petit groupe d’amis dans le but de publier les textes et écrits de critique sociale rédigés par des proches ou par les éditeurs eux-mêmes. C’est une manière de donner à l’autoédition une dimension plus large.

Il n’est donc pas question d’espérer vivre de cette activité éditoriale, de dégager un salaire ou même seulement faire des bénéfices. L’idée est plutôt de faire une production restreinte, mais durable, financée par des apports extérieurs et par les ventes des précédents ouvrages publiés qui constituent un fonds de roulement. Cela ne va pas sans quelques difficultés, car il est difficile de se faire remarquer dans le torrent des livres qui sortent chaque année et le rythme lent de publication crée un manque de visibilité dans le temps de la maison d’édition chez les libraires ‑ comme certains en ont fait la remarque. Heureusement aussi, diverses connaissances, sympathisants et lecteurs assurent une partie non négligeable de la diffusion…

Comme l’ont exposé précédemment Florent & Florent, on peut dire qu’il y a aujourd’hui trop de livres publiés et de ce fait, ce qui est écrit ne porte plus à conséquence. Les “bons” livres ‑ c’est-à-dire pour aller vite ceux qui incitent à la réflexion critique et à la remise en question des habitudes de penser ‑ sont noyés dans la masse. Or justement, les éditions La Lenteur entendent faire la critique de la production de masse dans tous les domaines et dénoncer la démesure dans laquelle nous plonge la société industrielle. On n’a pas manqué déjà de taxer cette démarche d’élitiste, alors que c’est précisément le contraire ‑ la démocratisation de la réflexion critique ‑ que La Lenteur entend défendre.

Car en fait, l’abondance actuelle de publications n’a pas brisé les clivages sociaux. Au contraire, elle les a plus probablement accentués, chaque « catégorie socio-professionnelle », chaque milieu social trouvant les publications qui les confortent dans leurs opinions courantes, leurs goûts et dans l’idéologie de leur profession.

Il y a une confusion couramment entretenue entre les idées de démocratisation et de massification 6 : c’est l’accès du plus grand nombre aux produits de l’industrie qui est vu comme une « avancée démocratique », aussi aberrante soit-elle (par exemple le transport aérien), alors que l’abondance marchande est en réalité une « abondance de la dépossession » 7. La véritable démocratisation consisterait plutôt en l’accès à un espace public où se détermineraient ‑ à travers les lectures, les échanges d’idées, les discussions, les controverses et autres polémiques, etc. ‑ des prises de positions et de décisions individuelles autant que collectives. A travers ces activités politiques, pourrait alors s’établir démocratiquement ce qui serait possible et souhaitable ‑ autant que ce qui serait interdit et à éviter ‑ dans les différents secteurs de la société.

Or, cet espace politique n’existe plus aujourd’hui quasiment nulle part, du fait de la domination sur la vie sociale de la production industrielle. Qu’il s’agisse des médias de masse qui façonnent l’opinion publique ou de la production agro-industrielle qui façonne le goût, les habitudes alimentaires et la sociabilité qui leur sont associées. En réalité, c’est la démesure liée à la massification qui est profondément anti-démocratique, à la fois du fait des choix déjà effectués dans la production et la distribution des biens, services et idées et du fait que par son « bon marché » elle empêche l’activité autonome des individus associés dans les domaines correspondants 8.

Par exemple, après la Commune de Paris, on recensait à la fin du XIXe siècle environ 200 publications périodiques locales à caractère politique dans la seule région parisienne. On voit par là combien avaient à cœur d’animer le débat public, nombre de publicistes en exposant leurs idées. Aujourd’hui, les grands médias et leurs journalistes s’attellent plus modestement, mais avec plus de profits à la fabrication de l’opinion. L’État a même créé une Commission Nationale du Débat Public (CNDP), qui sert à faire accepter par les populations les décisions déjà prises par les dirigeants, comme le “débat public” sur les nanotechnologies l’a illustré.

En fait de “démocratisation”, le libre accès à l’information ‑ nécessaire contre la censure ou l’élitisme là où ils perdurent ‑ s’est transformé en accès “obligatoire” au détriment de la rencontre avec l’inattendu et des remises en question que cela peut susciter. La quantité considérable d’informations disponibles sur internet, par exemple, est telle que l’on y va chercher et trouver que ce que l’on a envie d’entendre, car il faut bien faire le tri dans cette masse incommensurable. Cela se fait au détriment d’une connaissance et d’une réflexion véritable, c’est-à-dire capable de se confronter à la contradiction, d’y répondre et par là de développer une argumentation construite.

Face à ces tendances lourdes, car disposant de moyens démesurés par rapport à nos forces et capacités, la première chose à faire est au moins de ne pas se laisser happer par ce maelström. Tenter de recréer, même à petite échelle, des espaces politiques, passe aussi par le fait de prendre soin de la production du livre.

III

Seconde journée de discussion à la fête de Martre, dans le Tarn en août. A l’occasion de la création récente du Groupement Foncier Agricole (GFA) de Verdeille, Aurélien nous fait une brève -mais dense- histoire de la propriété.

Aurélien commence par préciser que pour lui ce qui pose problème aujourd’hui n’est pas la propriété privée en tant que telle (car elle existe depuis longtemps sous différentes formes), mais plutôt la propriété marchande, d’invention récente; le GFA (du moins tel qu’il s’est monté à Verdeille 9) étant une manière de neutraliser cette dernière en excluant des terres de la spéculation.

La propriété a d’abord une dimension existentielle: elle est la transformation d’une partie du monde en chez soi, que ce soit à l’échelle du foyer et son lopin de jardin, de la commune avec ses communaux, ou du bourg et de la ville ancienne avec sa banlieue agricole qui lui procure ses subsistances. C’est la dimension la plus sensible et affective pour l’individu car liée à l’habitation, à l’identification à la terre de ses ancêtres ou à son pays (d’où le terme paysan).

La dimension la plus connue de la propriété aujourd’hui ‑ maintenant que les réalités précédemment évoquées ont en grande partie disparu ‑ est juridique. Les squatters savent bien que la propriété de fait, liée à l’occupation de lieux même depuis longtemps, est bien différente de la propriété de droit. Cette dernière fait l’objet d’une garantie sociale: elle se fait respecter par les instances de contrainte que sont l’État, sa police, ses tribunaux, etc., mais aussi par les autorités locales, telles que les municipalités.

Enfin, il y a la dimension marchande de la propriété ‑ qui contrairement à ce que l’on pourrait penser ‑ est relativement nouvelle et appartient en propre à la société moderne. Elle diffère des deux précédentes par l’idée que « ce que j’ai, je peux le vendre ». Pour comprendre en quoi il s’agit d’une nouveauté et ce qu’elle implique, il est nécessaire de remonter au droit romain qui distingue (en latin) trois formes de rapports à la propriété:

-Usus: ou usage est le droit d’utiliser ou pas ‑ option importante ‑ sa propriété.

-Fructus: ou usufruit est le droit de jouir de sa propriété en en recueillant les fruits naturels (fruits et bois des arbres, par exemple), les fruits industriels (au sens de ceux produits par un travail: agriculture, élevage, artisanat, etc.) ou encore civils (par un contrat de location).

-Abusus: ou abus est le droit de disposer de son bien comme on l’entend et sans avoir de compte à rendre à personne, c’est-à-dire par exemple de le laisser à l’abandon, de le détruire ou… de le vendre à qui l’on veut et quand on veut. Ce dernier type de rapport repose sur une composante essentielle, la « nupropriété » qui, comme son nom l’indique, est la propriété réduite à son plus simple appareil, l’idée d’une possession totale et absolue. Cela contient en germe la possibilité de la propriété marchande, car ce type de propriété implique la dissolution de toutes les autres formes locales et sociales de propriété et avec elles la destruction des organisations sociales et politiques qui leurs sont attachées.

En effet, il y a un point commun à toutes les formes pré-modernes de la propriété, c’est qu’il n’existe pas de rapport immédiat aux biens, mais que ces rapports sont toujours médiatisés par un ensemble de rapports sociaux et politiques propres à une organisation communautaire. Il existe bien sûr des propriétaires des maisons, des terres, etc., mais la reconnaissance de leurs droits sur ces biens est le produit d’un accord entre les membres de la communauté et il est défini autant que limité par ses us et coutumes. Il y a là une conception collective de la propriété, sous-entendue par l’idée que « ce n’est pas moi seul, son propriétaire actuel, qui ai produit la terre ». Les conditions de la vie étant le produit de l’activité des générations précédentes et actuelles, en vue d’assurer celles des générations futures, chacun ne peut donc en disposer à sa guise, sans l’accord des autres membres de la communauté. De même, la production étant à la fois nécessaire à tous et le produit du travail de tous, elle fait l’objet d’une mise en commun puis d’une redistribution à chacune des personnes et des foyers.

Pour prendre un exemple improbable aujourd’hui, mais qui peut être éclairant par comparaison, une automobile ne pourrait, dans ce système, être la propriété exclusive d’une personne, ou alors à titre provisoire ou honorifique, ce qui impliquerait en tout cas une redistribution de son usage et des services qu’elle peut rendre à tous. Son «propriétaire» serait alors, par exemple, le chauffeur en titre des membres de la communauté. Ce n’est en effet pas cette personne seule qui a construit cette machine, mais une grande partie de l’organisation sociale en son ensemble. Et parce que son fonctionnement se fait avec des ressources également produites collectivement et que ses déplacements se font dans un espace social, habité par d’autres personnes et communautés, l’usage de cette machine et l’implantation des infrastructures qui lui sont nécessaires seraient soumis à un ensemble de rites, coutumes, palabres, négociations et autres décisions hiérarchiques ou politiques…

Car ce type d’organisation communautaire n’est pas nécessairement “communiste” ou égalitaire dans son principe bien que l’usage et la propriété des biens soient déterminés “collectivement”. S’il y a toujours une médiation qui intervient pour effectuer la cessation et la redistribution des biens, celle-ci peut être aussi (mais pas toujours) un enjeu de pouvoir, de prestige et de rang social.

Néanmoins, ce système de redistribution interdit toute forme d’abusus, et l’on voit par comparaison que la conception moderne de la propriété repose sur la robinsonnade 10 de l’individu isolé et séparé de tout lien social et communautaire. Les idéologues libéraux du XVIIIe siècle avaient fondé leur conception de l’économie sur cette fiction de l’individu atomisé, ayant une propension à échanger et recherchant le profit maximum. Or, à l’époque, rien de tel n’existait. Au contraire, la motivation principale des individus était alors d’ordre social plutôt qu’économique 11. C’est un grand malheur qui affecte les sociétés occidentales (et maintenant le reste du monde), que cette fiction soit devenue réalité…

Le dernier ouvrage de l’anthropologue Marshall Salhins 12 se termine d’ailleurs sur ces phrases :

« Je conclus modestement en disant que la civilisation occidentale est bâtie sur une vision pervertie et erronée de la nature humaine. Pardon, je suis désolé, mais tout cela est une erreur. Ce qui est vrai en revanche c’est que cette fausse idée de la nature humaine met notre vie en danger. »

IV

Suite et fin de l’exposé d’Aurélien sur l’histoire de la propriété lors de la seconde journée de la fête de Martre, dans le Tarn en août. Par notre envoyé toujours spécial.

Pour bien saisir en quoi les formes pré-modernes de propriété limitaient, voire interdisaient complètement toute forme d’abusus et par là la propriété au sens marchand que nous connaissons aujourd’hui, il faut comprendre dans quel contexte ‑ pas toujours idyllique ‑ se sont constituées les organisations sociales qui leur sont associées. En effet, la communauté villageoise, telle qu’elle existe encore dans de nombreuses parties du monde, ou telle qu’on la connaissait en Europe depuis le Moyen-Âge, repose sur une économie de subsistance étroitement liée à la terre. L’existence de la communauté dépend en majeure partie de ce qu’elle est capable de produire elle-même, c’est-à-dire du travail de chacun de ses membres.

Sa limitation principale est moins liée au manque de terre qu’au manque de bras pour la cultiver (ce n’est que plus récemment dans l’histoire que l’on a pu observer la situation inverse). Aussi la propriété est conditionnée à l’appartenance à la communauté -qui reste, quoi qu’il advienne, la propriétaire effective des terres- et elle est attribuée selon une logique d’usage. L’organisation communautaire, le fait que chacun connaît tout le monde, est aussi un espace politique de discussion et de négociation locale, plus ou moins démocratique et égalitaire suivant les us et coutumes.

De fait, la “gestion” (pour employer un gros mot moderne !) et la responsabilité de la propriété sont divisées entre plusieurs instances et institutions. Dans le cas du Moyen-Âge européen, par exemple, on a d’abord la famille, le seigneur du lieu, ensuite le clergé avec sa hiérarchie propre, et enfin la couronne (le roi). Aucun individu ne peut donc disposer de son bien sans en passer par de nombreuses négociations à tous les échelons de la société. Vendre sa propriété à qui l’on veut et quand on veut est impossible, voire impensable pour la personne insérée dans un tel tissu social.

Alors, comment en est-on venu à penser une telle chose et plus encore à la réaliser ?

Il faut justement remonter au droit romain qui, tout en reconnaissant juridiquement l’abusus inventera, ou plus exactement formalisera (puisque d’autres peuplades n’avaient pas attendu les Romains sur ce point) le système de propriété qui en limite l’application. Ce n’est pas la communauté mais l’individu qui est au centre de ce droit, et pas n’importe lequel. Ce n’est certes pas l’individu atomisé tel que nous le connaissons, isolé de ses semblables et séparé de toute société, mais bien plutôt le Pater familias, le père de famille. Comme son nom l’indique, il n’est pas tout seul, mais a autour de lui toute une communauté de gens (sa femme, leurs enfants, mais aussi quelques employés, de nombreux esclaves et leurs enfants, etc.) avec les biens nécessaires à leur subsistance (terres, bâtiments, outils, bêtes, etc.). C’est bien sûr un droit taillé sur mesure pour les patriciens, ces grandes familles à l’origine de Rome… D’où l’expression « administrer son bien en bon père de famille », c’est-à-dire pour le bénéfice de tous les membres de la communauté familiale.

Mais malgré cette position de chef de famille, comparable sur de nombreux points au roi ou au tyran régnant sur un pays, le droit romain fait une distinction entre les choses aliénables ‑ qui restent soumises au bon vouloir du pater familias ‑ et les choses qui sont aliénables à condition d’en passer par des rites et des procédures complexes (sacrifices aux dieux, signes favorables, etc.). Cela concernait par exemple toutes les terres autour de Rome, dont la culture assurait la subsistance de la ville. Plus généralement, cela rendait quasiment intouchables et inaliénables tous les éléments essentiels qui participaient à l’autonomie matérielle de la communauté.

Mais vers la fin de l’Empire romain, ce respect pour les conditions de la vie commune commençait à s’émousser et bientôt ces limitations furent abolies pour laisser place à la spéculation. Ce changement se reflète dans le vocabulaire employé: le proprietas (propriétaire) devient le dominium (littéralement le dominant ou le maître).

Un millier d’années plus tard, des penseurs libéraux anglais du XVIIe siècle tels que Hobbes (puis en France à la fin du XVIIIe) reprendront cette conception et la transformeront en propriété au sens moderne, c’est-à-dire où l’individu détaché de tout lien social est seul maître de ses biens et où, par conséquent, l’espace public de la communauté est mis hors-circuit, voire hors la loi et le droit…

De nos jours, cette conception a été poussée encore plus loin. Ce n’est plus l’individu qui est en dernier ressort maître de son bien, mais la nation, ou plus exactement sa représentation : l’État. On l’a vu et on le voit encore à l’occasion de la construction de grandes infrastructures telles que les installations nucléaires, des autoroutes ou des aéroports 13 où les propriétaires des terrains peuvent être préemptés ou expropriés (avec dédommagements, certes) par l’Etat au nom de la fiction juridique de « l’intérêt général » et du « bien public » ‑ le bon fonctionnement de l’économie industrielle et marchande qui est en réalité la base de la puissance de l’État. Cette « abolition de la propriété privée » n’a assurément pas contribué à réaliser le « communisme » pour autant 14 : étrange « bien public » en effet que celui qui prospère sur tant de maux particuliers!

Face à cela, reste le Groupement Foncier Agricole (GFA) pour pérenniser un certain usage de la propriété. Paradoxalement, ce dispositif juridique avait été institué en 1963 pour accélérer la concentration foncière. Le principe de l’actionnariat (comparable à ce qui se fait en bourse avec les entreprises) était destiné à faciliter les transactions et donc la spéculation sur le foncier. Ironie de l’histoire (et des arcanes du droit), cela peut servir des objectifs exactement contraires à condition d’y ajouter quelques clauses limitatives (plafonnement du nombre de parts par personne, pas de dividendes, etc.). Le GFA peut alors devenir une association de personnes propriétaires collectivement d’un ensemble de terres qu’ils “louent” à d’autres qui s’engagent à les cultiver. Avec un GFA mutuel comme à Verdeille 15 ou à Martre, la propriété et l’usage se trouvent ainsi dissociés. La spéculation foncière est empêchée, et l’accès à la terre n’est pas tributaire de l’apport financier du cultivateur qui veut s’installer. Cela permet également d’éviter le démembrement lors de la cessation d’activité de l’un d’entre eux. Il y a donc neutralisation de la propriété marchande et réhabilitation des communaux comme espace public de délibération locale, puisque ce sont les cultivateurs qui décident eux-mêmes de l’attribution et de l’usage de leurs terrains.

Tout cela prend ici une forme très différente des formes communautaires du passé; le GFA mutuel n’étant qu’une coquille juridique à laquelle il reste à ses occupants à créer les rapports humains et sociaux qui lui donneront vie…

V

Lors de la troisième et dernière journée de la fête de Martre, dans le Tarn en août, Yannick nous apporte son témoignage et ses réflexions sur la grève des chômeurs du côté de Rennes, où il vit. Par notre envoyé vraiment très très spécial.

L’idée de la grève des chômeurs est venue d’abord de la nécessité d’une auto-défense des chômeurs face à l’administration : il fallait dépasser le cadre strictement individuel du chômeur seul face à la machine bureaucratique ; situation à laquelle l’administration tente de réduire tous les rapports parce qu’il lui est bien évidement favorable. Cette nécessité d’une auto-défense collective s’est d’ailleurs trouvée renforcée du fait de la “modernisation” de cette administration lors de la création de Pôle emploi : avec le recours à internet et aux plateformes téléphoniques, de nouvelles “stratégies” de radiation, de contrôle, etc. sont employées.

Les occupations des agence de Pôle emploi – ou plus exactement les tentatives d’occupation, puisque les directeurs de ces agences préfèrent souvent les fermer eux-mêmes plutôt que de les livrer aux hordes de chômeurs grévistes – ont pour but de perturber cette machine bureaucratique. Yannick souligne le caractère ambigu de ces occupations ou de l’accompagnement à plusieurs d’un chômeur lors d’une convocation (certains ont malicieusement baptisé cette démarche formalités administratives en bande organisée !) : souvent cela revient à aider cette bureaucratie à faire correctement son travail. Mais cela rejoint une partie des revendications des agents eux-mêmes, qui dénoncent à cette occasion les pressions qu’ils subissent du fait de la “rationalisation” de leur travail (plus de dossiers à traiter, plus vite, plus sévèrement, etc.).

La grève des chômeurs cherche aussi à rendre visible le “travail” des chômeurs, c’est-à-dire à mettre en évidence les contraintes (pointages, contrôles, démarches, etc.) liées au statu de chômeur, la suspicion que l’administration porte a priori sur le chômeur, toujours coupable sinon d’être fraudeur, du moins de ne pas faire ce qu’il faut pour retrouver vite du travail. Alors que la “crise” est chronique depuis 30 ou 40 ans 16, que le retour au “plein emploi” est de manifestement une illusion, qu’il n’y a pas de travail, etc. le chômeur est toujours autant, sinon plus, stigmatisé et placé dans une position d’infériorité. Pourtant, beaucoup de gens témoignent lors des “piquets de grève” organisés par des chômeurs que le chômage est pour eux un moment du travail salarié, une pause entre deux contrats d’intérim, par exemple, et parfois bienvenu car il permet de sortir du rythme trépidant imposé par le travail.

La grève des chômeurs est donc un ensemble de pratiques très différentes du “mouvement des chômeurs” qui avait eu lieu en 1998, où de nombreux groupes d’activistes à travers la France (et aussi en Allemagne) avaient mis en avant la figure des “chômeurs heureux” en l’opposant à celle du “demandeur d’emploi” cherchant activement un travail. Figure un peu trop idyllique et détachée des problèmes et préoccupations réelles des personnes qui avait conduit à des actions spectaculaires (occupations d’agence d’intérim, invitations à des cantines d’entreprises, etc.) mais restées étrangères à la grande masse des chômeurs d’alors.

Yannick insiste aussi sur l’opposition factice qui est faite entre les deux figures de l’assisté et de l’entrepreneur : « la gouvernance en régime capitaliste joue sur l’opposition entre ces deux figures pour susciter l’adhésion à la société marchande sur la base d’une culpabilité de ne pas être à la hauteur ». D’un côté tout le monde est assisté : le chômeur, le retraité, le salarié en emploi aidé, le chef d’entreprise par des remises de charges, l’agriculteur par les subventions, etc. Mais l’injonction de se comporter partout et toujours en entrepreneur de sa vie est omniprésente : le chômeur incité à créer son propre emploi, le « consom’acteur » invité à gérer son « capital santé » et à « sauver la planète » en achetant bio, le salarié poussé à faire preuve d’initiative et de responsabilité dans l’entreprise, etc.

« Pour le dire vite, alors que nous n’avons jamais été autant dépossédés d’une prise sur le réel, et donc jamais été aussi assistés, nous n’avons jamais été autant soumis à l’injonction d’être les entrepreneurs de nous mêmes, à l’image autant du statu d’auto-entrepreneur récemment créé (en France et de manière plus poussée au Portugal) que de la nouvelle gouvernance des chômeurs poussant à travailler sans relâche à sa propre employabilité, qui n’est qu’une autre version de l’injonction à l’auto-entreprenariat. »

D’une certaine manière, les figures de l’entrepreneur et de l’assisté sont la carotte et le bâton avec lesquels on fait courir toujours plus vite le salarié/chômeur ! Mais vers quoi, sinon justement vers une dépossession grandissante de tout pouvoir sur son existence ? C’est précisément ce que ces deux figures occultent et qu’il s’agit de dénoncer aussi à l’aide des pratiques autour de la grève des chômeurs : la soumission grandissante de nos vies aux rythmes et exigences délirantes de l’économie.

Tranbert

Articles parus dans L’Ire des chênaies,

hebdomadaire de Radio Zinzine.


Notes :

1 Voir aussi Le livre de papier, journal des réfractaires à l’ordre numérique, n°1, disponible au Collectif Livres de papier, c/o Offensive, 21ter rue Voltaire, 75011 Paris, qui concerne surtout l’ebook et le livre numérique.

2 Revue Z, c/o La parole errante, 9 rue François Debergue, 93 100 Montreuil.

3 Notes & Morceaux choisis, bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, le numéro 10 sur l’école numérique devrait sortir en décembre, aux éditions La lenteur.

4 Les éditions de l’Encyclopédie des Nuisances et les éditions La Digitale sont les rares maisons d’édition à imprimer encore leurs livres en typographie.

5 Éditions La Lenteur, Le Moulin à vent, 81 300 Vaour.

6 Christopher Lasch, Culture de masse ou culture populaire (1981), éd. Climat, 2001.

7 Guy Debord, La société du spectacle, 1967.

8 Ivan Illich avait déjà pointé ce phénomène dans ses ouvrages où il dénonçait le caractère contre-productif des institutions comme l’hôpital, l’école, les systèmes de transport rapide, etc.

9 J’en parlerais dans un épisode suivant…

10 Il faut remarquer que Robinson Crusoé, naufragé sur une île déserte, hérite du naufrage de son navire de tout un ensemble d’outils et de matériaux produits par la civilisation et qui lui permettent de reconstruire un certain confort matériel à lui tout seul (voir le roman éponyme de Daniel Defoe).

11 Voir Karl Polanyi, La grande transformation (1944), éd. Gallimard, 1983. « L’homme agit de manière non pas à protéger son intérêt individuel, à posséder des biens matériels, mais de manière à garantir sa position sociale, ses droits sociaux, ses avantages sociaux. » (p. 75)

12 La nature humaine, une illusion occidentale, (2008), éd. de l’Éclat, 2009.

13 Voir la revue itinérante de critique sociale Z qui consacre une partie de son n°4 à l’opposition à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes près de Nantes.

14 Sauf peut être au sens stalinien du terme…

15 Il reste des parts à prendre pour compléter ce GFA (1 part = 150 euros; pas plus de 10 parts par personne). Contacter le GFA de Verdeille, Hameau de Verdeille, 81 150 Penne du Tarn.

16 Voir La crise sans fin, Notes & Morceaux choisis n°9, automne 2009 aux éditions La Lenteur.

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