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Bertrand Louart, Des machines simples contre l’industrialisme !, 2011

Certainement, au cours de ce colloque, on va dire beaucoup de mal de l’industrie et des machines. Pourtant, dans une perspective d’émancipation sociale, il faut reconnaître que l’apport majeur du capitalisme à cette perspective est bel et bien la machine.

Assurément, la machine est également le principal soutien de ce système d’exploitation planétaire de la nature et des hommes. Sans la machine, pas de capitalisme industriel, comme l’a bien montré Karl Polanyi. Mais sans la machine, je crois qu’il n’y aura pas non plus de sortie du capitalisme.

Mais je ne parle pas ici de toutes les machines que nous avons actuellement autour de nous. Certainement pas des « réseaux sociaux » sur internet et autres applications sur téléphone portables, dont on a fait des gorges chaudes à l’occasion des récentes « révolutions arabes » et dont on oublie un peu vite qu’ils participent ici surtout à la contre révolution managériale, d’abord en formant la population à une disponibilité de tous les instants et à une confusion entre vie privée et publique.

Je pense plutôt aux machines simples qui peuvent réellement contribuer à reprendre en mains nos conditions d’existence en nous permettant de les produire nous-mêmes, avec un minimum de dépendance au système technologique existant. Et non seulement il n’y en a pas tant que cela, mais le peu qui existe est en train de disparaître.

Quant on parle d’industrie et de machine, on pense aujourd’hui aux usines gigantesques, aux machines automatiques, ou encore à la technologie la plus avancée, les gadgets hypersophistiqués fonctionnant grâce à des réseaux de machines aussi démesurés que discrets et invisibles.

Les machines ont aujourd’hui envahi notre vie quotidienne au point que nous n’imaginons plus pouvoir vivre sans elles, que l’on ne se souvient plus « comment on faisait avant ». Car dans le même temps où ces machines ont transformé notre existence, bien souvent elles ont fait disparaître de l’espace social les réalités et les activités autonomes qui permettaient de s’en passer. L’industrialisme, en tant qu’idéologie du capitalisme industriel, désigne ce processus par lequel les activités autonomes sont remplacées par des machines, des biens ou services produits de l’industrie, c’est-à-dire des marchandises. C’est ce remplacement qui crée, par-dessus le marché, tout profit et toute valeur.

Et bien souvent les opposants au capitalisme, au néo-libéralisme, ou même les objecteurs de croissance, arrêtent leur dénonciation des méfaits du système à cette création de profit et de valeur : et si les entreprises détruisaient les conditions de notre liberté et de notre autonomie pour rien, de manière purement gratuite, ce serait moins grave ? On a l’impression parfois que ces critiques voudraient bien, tout de même, de certains « avantages » de quelques marchandises sans avoir les « inconvénients » du système capitaliste et industriel dans son entier…

Il me semble donc, que de ce côté, il manque l’imagination pour une autre forme d’organisation sociale qui ne se réduise pas à l’organisation technique et économique de la production et de la distribution des biens. Il s’agit de sortir de la dépendance et de l’aliénation grandissante aux marchandises, aux biens et services produits industriellement, et donc au capitalisme par la création d’une nouvelle forme d’organisation sociale centrée sur l’établissement des conditions de la liberté et de l’autonomie de chacun par la réappropriation des arts, des sciences et des métiers par tous.

Le problème est que pour sortir de l’impasse industrielle et revenir, non à « un stade antérieur du capitalisme » comme on entend le dire parfois, mais bien plutôt à une vie sociale moins encombrée par les médiations technologiques et moins dominée par l’économie marchande, il faudrait encore qu’existent autour de nous les éléments pour pouvoir le faire. Or parmi ceux-ci, il y a les machines-outils qui permettent d’épargner la peine, les travaux répétitifs, où il ne s’agit pour l’essentiel que de transformer un matériau brut pour lui donner des qualités physiques et techniques qui permettront ensuite d’en faire plus facilement autre chose. Ces machines font un travail utile en ce qu’elles nous permettent de mieux nous consacrer à notre œuvre, pour reprendre ici les catégories d’Hannah Arendt.

Dans certaines réflexions autour de la décroissance, j’ai parfois entendu qu’il fallait revenir « au travail à la main », sans qu’il soit vraiment précisé jusqu’où ou pour quels travaux. Imagine-t-on, par exemple, couper des arbres à la hache, débiter des planches comme les scieurs de long, les dégauchir et les raboter à la varlope, etc. ? Demandez à des menuisiers ce qu’ils en pensent : je suis certain que la réponse sera unanimement « pas question ! »

Le problème est, à l’heure actuelle, que les machines-outils qui réalisent ces opérations élémentaires et bien d’autres sont de plus en plus bourrées d’électronique, voire parfois d’informatique. Et les machines anciennes, plus simples à entretenir, réparer et modifier sont progressivement mises à la casse. Partout on observe le même mouvement : les constructeurs compliquent, et par là même fragilisent à loisir les nouvelles machines pour s’assurer le monopole de leur maintenance.

Par exemple, quoi de plus simple et utile qu’un moteur à explosion ? Soulevez le capot d’une automobile neuve (carrosse fait de plus en plus uniquement pour le confort du déplacement, et de moins en moins pour la facilité du transport), vous y verrez dessous un autre capot, électronique celui-ci, qui empêche toute intervention autre que celle d’un spécialiste ayant licence et équipement de diagnostic spécifique fourni par le constructeur. Autrement dit, la machine ne vous appartient plus, quoique vous en soyez toujours le propriétaire en titre : vous n’en avez plus que le droit d’usage. Et encore, ce dernier est de plus en plus étroitement réglementé, prétendument pour des raisons d’hygiène et de sécurité.

Mais lorsque l’on sait que ces réglementations sont impulsées au niveau européen par le lobbying des industriels, on se prend à croire que c’est là un autre moyen pour les constructeurs de programmer l’obsolescence de leurs machines et de vendre du matériel afin de pouvoir suivre l’évolution de ces « normes » qui ont la particularité de changer périodiquement…

On en vient donc au point où il va falloir défendre l’existence de machines simples contre les tendances dominantes dans l’industrie, qui par leur complication délibérée cherche à nous exproprier de leur maîtrise !

Il y a deux cent ans, en novembre 1811, débutait en Angleterre la révolte des luddites. Ils brisaient les machines alors nouvelles pour défendre une organisation sociale des métiers et leurs communautés contre l’usine, le salariat et une organisation purement économique et technique de la production. Peut être qu’aujourd’hui la réappropriation des machines simples et anciennes pourrait contribuer à instaurer une nouvelle organisation sociale des métiers et par là participer à la lutte contre l’industrialisme ?

Bertrand Louart est menuisier-ébéniste, et rédacteur de Notes & Morceaux choisis, Bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, publié aux éditions La Lenteur.

Article paru dans Sortir de l’industrialisme, éd. Le pédalo ivre, 2011.

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