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Jean-Baptiste Fressoz, Biopouvoir et désinhibitions modernes, 2013

La fabrication du consentement technologique au tournant des XVIIIe et XIXe siècles

Résumé

La notion foucaldienne de biopouvoir permet de retourner la question mal posée de la « prise de conscience environnementale » et de ses origines historiques. D’une part elle souligne que la politisation de l’environnement possède une longue histoire puisant certaines de ses racines dans la biopolitique, dans la gestion conjointe des environnements et de la santé des populations ; de l’autre elle focalise le regard historien sur l’imposition technologique et la résorption de sa critique. Trois exemples de désinhibitions modernes au tournant des XVIIIe et XIXe siècles sont étudiés : le basculement des étiologies médicales de l’environnemental au social, l’application de la notion de risque à la gestion de la vie, la définition expertale des caractéristiques du vaccin après 1800.

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Le point de départ de mon ouvrage, L’apocalypse joyeuse, une histoire du risque technologique 1, était de retourner la sempiternelle question, selon moi mal posée, de la « prise de conscience environnementale » ou de la « prise de conscience du risque technologique » et de ses origines historiques. L’histoire de l’environnement et du risque, telle que je l’ai considérée, n’est pas l’histoire d’une prise de conscience, mais celle de la production scientifique et politique d’une certaine inconscience modernisatrice. Les sociétés passées n’ont pas altéré leurs environnements ou épuisé leurs ressources naturelles par inadvertance, ni sans considérer, parfois avec effroi, les conséquences de leurs actions. La confiance n’allait pas de soi et il fallut produire sur chaque point stratégique et conflictuel de la modernité, de l’ignorance et/ou de la connaissance désinhibitrice. C’est pour décrire ce mouvement que j’ai introduit la notion de « désinhibition moderne ».

De quoi s’agit-il ? De manière générale et considérée selon ses effets, la désinhibition moderne inclut tous les dispositifs rendant possible, acceptable et même désirable la transformation technique des corps, des environnements, des modes de production et des formes de vie. Pour qu’une technique de quelque importance s’impose, il faut en effet circonvenir des réticences morales, des oppositions sociales, des intérêts froissés, des anticipations suspicieuses et des critiques portant sur ses conséquences réelles. Le mot de désinhibition présente l’avantage de condenser les deux temps du passage à l’acte modernisateur : celui de la réflexivité et celui du passer-outre, celui de la prise en compte du danger et celui de sa normalisation. Le paradoxe qu’il pointe est que les multiples régulations du risque, les consultations, les normes de sécurité, les expertises, les seuils, les procédures d’autorisation, etc. qui visaient à connaître et contenir le danger eurent pour effet, dans le même mouvement, d’accompagner et de légitimer le fait (accompli) technologique.

Cet argument s’est construit contre la thèse de la modernité dite réflexive formulée par Ulrich Beck et Anthony Giddens à la fin des années 1980 2, c’est-à-dire l’idée selon laquelle nous distinguerions depuis peu seulement, dans les lumières du progrès, l’ombre de ses dangers. Il s’est aussi élaboré dans la filiation de la thèse de Michel Foucault sur le biopouvoir. J’ai considéré les innovations emblématiques des révolutions médicales et industrielles – l’inoculation et la vaccination antivariolique, les technologies de la vapeur et l’industrie chimique – en montrant qu’elles furent, en leur temps, des objets de doute, de dispute, de lutte, au même titre que les objets de la technoscience contemporaine. L’avantage de ce détour par la symétrie et l’indétermination est qu’en relativisant la supériorité intrinsèque des innovations en débat, il permet d’expliciter les forces et les raisons qui assurent leur victoire, malgré leurs dangers, malgré les oppositions qu’elles suscitaient et malgré la conscience que l’on avait de ces dangers.

C’est dans la perspective foucaldienne d’une analyse concrète du pouvoir que se situe L’apocalypse joyeuse. L’objectif était d’étudier la régulation, l’imposition et l’acceptation technologique au tournant des XVIIIe et XIXe siècles.

L’enquête a fait apparaître cinq dispositifs, cinq innovations autour des innovations, qui émergent entre 1750 et 1820, et qui structurent de nos jours encore la régulation de l’innovation et de ses risques :

1. l’extension de la notion de risque à la vie elle-même ;

2. l’instauration de comités d’experts gérant et imposant les innovations pour la santé de la nation et le bien de l’économie ;

3. le basculement des étiologies médicales de l’environnemental au social ;

4. la financiarisation des atteintes à l’environnement ;

5. la norme de sécurité. J’ai montré comment ces dispositifs produisent des savoirs et des ignorances, des normes juridiques et des structures rhétoriques qui sécrètent à leur tour la désinhibition moderne.

L’objet de cet article est de présenter l’importance du concept de biopouvoir pour l’histoire de ces dispositifs et, en retour, de considérer les déplacements et les objections que cette histoire apporte au modèle foucaldien.

Biopouvoir et environnement

Avant de devenir un concept flou englobant pêle-mêle les préoccupations sanitaires du pouvoir, la biologisation du social ou le gouvernement libéral des corps, le biopouvoir, chez Michel Foucault, référait à un phénomène historique précis : l’entrée en politique de la notion de population. Au XVIIIe siècle, avec l’émergence de la démographie et la transformation de l’arithmétique politique en statistiques, les sujets d’un royaume sont pensés comme formant une « population ». Philosophes, économistes et médecins plaident pour une gestion active de cet objet nouveau : il faut étudier les lois qui le gouvernent et identifier les leviers permettant d’agir sur son évolution (économie politique, impôts, lois sur l’héritage, conditions sanitaires et environnementales) dans le but de maximiser la population au nom de la richesse et de la puissance du royaume 3. Le mode d’exercice du pouvoir en sort profondément modifié : il ne s’agit plus d’un ensemble de sujets de droit qu’il faut « surveiller et punir », mais d’une population qui, soumise à des lois naturelles que le souverain ne peut pas modifier, doit être gouvernée de manière indirecte grâce à l’économie politique principalement.

Le biopouvoir renvoie également à une autre dimension centrale de la philosophie politique du XVIIIe siècle, étroitement liée à celle de population, à savoir la valorisation nouvelle du « pouvoir doux ». Le bon gouvernement est celui qui agit avec douceur, celui qui ne brusque pas son peuple. L’intérêt principal de la douceur gouvernementale est d’augmenter la population, la richesse et derechef la puissance de l’État. Pour Montesquieu, « la douceur du gouvernement contribue merveilleusement à la propagation de l’espèce » 4. Necker confirme : « Chacun sent en général l’influence de la douceur du gouvernement et des bonnes lois sur le bonheur des hommes ; bonheur qui les fixe dans leur société, et qui attire des bouts de l’univers de nouveaux habitants comme un port dans une mer orageuse » 5.

C’est pour bien faire sentir ce développement historique de l’idéologie et des outils du pouvoir que Michel Foucault propose, dans son cours au Collège de France du 11 janvier 1978, une typologie un peu rigide – dont il souligne d’ailleurs les limites – en trois catégories : le pouvoir souverain, fondé sur le code légal et le droit de punir sur un territoire ; le pouvoir disciplinaire, fondé sur des mécanismes de surveillance et de contrôle des corps (armée, école, usine, prison) ; et le « biopouvoir » 6 enfin qui s’exerce non sur des corps individuels mais sur la vie elle-même, prise collectivement. Le biopouvoir a pour objet la vie, il est l’entreprise « de la majorer, de la multiplier ». Au « laisser vivre et faire mourir » du pouvoir souverain se superpose un nouveau projet : « faire vivre et laisser mourir » 7.

Foucault donne ensuite trois exemples visant à clarifier la distinction entre discipline et biopouvoir : la ville, la disette et l’épidémie 8. Dans chacun des cas, il veut montrer qu’opère, entre la fin du XVIIIe siècle et le début du siècle suivant, un déplacement dans l’objet du pouvoir qui justifie le préfixe « bio ». Vers 1800, pour qui gouverne une population, celle-ci est devenue un objet dont il est impératif de maximiser le nombre et la vitalité.

Prenons tout d’abord le cas de la ville. Selon Foucault, à la fin du XVIIIe siècle, celle-ci est saisie de manière nouvelle : à l’espace de souveraineté peuplé de sujets de droit et à l’espace de surveillance se surimpose la ville pensée comme « milieu », c’est-à-dire comme un ensemble de conditions matérielles déterminant les caractéristiques biologiques de la population. Le concept de milieu, nous dit Foucault, est paradigmatique du biopouvoir, car il est précisément ce qui agit à distance, sur des individus pris en masse 9.

En un court paragraphe, passé relativement inaperçu, Foucault ouvrait de riches perspectives pour l’histoire environnementale. Alors que celle-ci se constituait au même moment sans véritablement historiciser son objet – et tendait par conséquent à raconter l’histoire de sociétés humaines polluant et saccageant leur environnement sans paraître s’en rendre compte – Foucault faisait apparaître une généalogie du concept d’environnement plongeant une de ses racines dans la biopolitique.

C’est pour tirer ce fil que j’ai insisté sur la notion de circumfusa (choses environnantes en latin). Introduite probablement par le médecin Jean-Noël Hallé, elle renvoyait aux traditionnels airs, eaux, lieux de la médecine néo-hippocratique. Celle-ci, très en vogue au XVIIIe siècle, étudie les corps individuels et les sociétés humaines dans leurs rapports avec les environnements qu’ils façonnent. Les choses environnantes font la somme de toutes les caractéristiques naturelles et artificielles des lieux ; l’action humaine réverbère dans les choses environnantes qui modifient en retour les constitutions humaines 10. L’air en particulier constitue le medium qui relie les substances de tous les êtres. L’atmosphère est conçue comme un mixte produit par la nature et par le travail des hommes. Le docteur Arbuthnot, dans son influent Essay Concerning the Effects of Air on Human Bodies, traduit en français en 1743, la décrit comme le vaste réceptacle où viennent se fondre toutes les exhalaisons naturelles, animales, humaines et artisanales formant l’air que chacun est obligé de respirer. D’où l’intérêt des savants pour l’étude de l’air et de ses constituants : chimie des airs, pneumatique, eudiométrie, météorologie et topographies médicales s’inscrivent dans une biopolitique des atmosphères 11.

Pour affiner et compliquer le modèle foucaldien on peut noter deux choses. Premièrement, dans sa pratique, la biopolitique des circumfusa reposait plutôt sur le pouvoir classiquement disciplinaire de la police. La police d’Ancien Régime, caractérisée avec justesse par Michel Foucault comme une « police de tout » 12, est plus précisément une police de toutes « les choses environnantes », au sens où l’environnement, la pureté de l’air en particulier, justifiait son contrôle sur toutes sortes d’activités au sein de la cité 13. Prost de Royer, lieutenant général de la police de Lyon explique ainsi :

« Il faut dire avec le droit romain que l’air, dont la propriété ne peut être qu’instantanée et relative, est un bien commun à tous les hommes » 14.

L’air est le bien commun des citadins que la police est chargée de défendre. C’est suivant ce principe que les polices restreignent la hauteur du bâti urbain ou qu’elles proscrivent l’inoculation dans les villes.

Le maintien du bon air repose principalement sur le quadrillage et la surveillance permanente de l’espace urbain. La police se distinguait des autres institutions de l’Ancien Régime par la continuité et la finesse de son regard :

« les matières de police sont des choses de chaque instant […] il ne faut donc guère de formalités ; les actions de la police sont promptes, et elles s’exercent sur des choses qui reviennent tous les jours […] elle s’occupe perpétuellement de détails. » 15

Dans le cas parisien, cette surveillance perpétuelle des détails est l’œuvre de quarante-huit commissaires répartis dans les vingt quartiers de la capitale sous l’autorité du lieutenant général de police. Ce sont eux qui sont chargés de surveiller la propreté des rues et d’arbitrer les conflits suscités par les nuisances artisanales. Les archives du Châtelet de Paris montrent qu’une part considérable de leur travail concerne la propreté et le respect des multiples règlements urbains. Au projet biopolitique du gouvernement des milieux correspond donc un exercice classiquement disciplinaire du pouvoir.

Deuxièmement, par rapport à la chronologie foucaldienne centrée sur la fin du XVIIIe siècle, l’entrée du milieu en politique est en fait beaucoup plus ancienne, sa visibilité nouvelle dans les discours étant due au renouveau de la médecine hippocratique au XVIIIe siècle. D’autre part, au début du XIXe siècle, un puissant mouvement intellectuel et institutionnel s’emploie au contraire à dépolitiser les choses environnantes. En France, les années 1800 sont cruciales dans ce rabaissement. Le capital industriel (chimique en particulier), allié au pouvoir et aux experts, conduit à un bouleversement de la régulation environnementale : en lieu et place des polices urbaines d’Ancien Régime, soucieuses de protection sanitaire et prêtes à interdire ou punir les artisans, l’administration industrialiste du Consulat et de l’Empire établit un cadre libéral de régulation fondé sur la compensation financière des dommages environnementaux. L’industriel paie ses voisins pour les dommages causés aux choses environnantes. Leurs altérations diverses, fumées, odeurs, etc. sont généralement reconsidérées comme de simples incommodités soumises à des transactions entre particuliers. Accompagnant cette libéralisation des environnements, l’hygiénisme reconfigure en profondeur les étiologies médicales : plus que les choses environnantes ce sont dorénavant les facteurs sociaux qui déterminent la santé des populations.

Prenons par exemple le problème des maladies des ouvriers. Contre une longue tradition savante les imputant aux environnements professionnels 16, l’hygiénisme des années 1820-1830 s’emploie à démontrer que ce ne sont pas les choses environnantes qui rendent les ouvriers malades mais la faiblesse de leurs revenus. En 1840, dans son Tableau de l’état physique et moral des ouvriers, Louis-René Villermé ne se préoccupe plus des environnements industriels :

« Les ateliers ne sont point exposés à ces prétendues causes d’insalubrité. On s’est singulièrement mépris en leur attribuant des maladies que produisent principalement le travail forcé, le manque de repos, le défaut de soins, l’insuffisance de la nourriture, les habitudes d’imprévoyance, d’ivrognerie, de débauches et pour tout dire en un mot, des salaires au-dessous des besoins réels. » 17

La réduction des maladies des artisans à une question morale et économique, le basculement des étiologies de l’environnement au social infléchissaient profondément les moyens de la biopolitique : l’économie politique recouvre les choses environnantes comme mode de gestion de la vie des populations.

Le risque sans le biopouvoir :
le cas de l’inoculation variolique

Pour Foucault, le pouvoir devient biopouvoir lorsqu’il se confronte à la notion de population, c’est-à-dire à une entité échappant à son emprise juridique ou disciplinaire mais obéissant à des lois biologiques. Le biopouvoir n’agit pas directement sur la population, mais infléchit son devenir. La discipline surveille et contrôle, redresse et punit, elle touche et contraint ; le biopouvoir anticipe, laisse faire, travaille de manière oblique et actionne les phénomènes à distance. Il repose sur les principes de minimisation des risques et de maximisation de l’espérance. Son infrastructure intellectuelle est fondamentalement probabiliste : son objet n’est pas l’événement mais la probabilité de l’événement. Pour illustrer cette dimension probabiliste du biopouvoir, Foucault prend deux exemples de la seconde moitié du XVIIIe siècle : la gestion libérale de la faim et l’inoculation de la petite vérole.

Le passage (inabouti) de la politique frumentaire du mercantilisme à la physiocratie (édits de 1763 et 1774 sur le commerce des grains) est, selon Foucault, paradigmatique du biopouvoir, car on bascule alors d’un mode disciplinaire de régulation de la disette (interdiction de stocker, obligation de vendre, contrôle du mouvement des grains, interdiction de l’exportation) agissant directement sur les prix, à un mode indirect de correction économique fondé sur le comportement rationnel du paysan : en cas de mauvaises récoltes, le souverain doit accepter la hausse du prix des grains et le risque de disette afin de laisser cours aux anticipations des paysans qui augmenteront leur production. En laissant une disette se produire, le souverain réduit le risque de famine en général. La rationalité est bien probabiliste : il faut courir le risque des accidents locaux pour susciter l’accroissement de la production en général 18.

Faute de connaissance historique de première main sur ce sujet, je discuterai le second exemple dont Foucault nous dit qu’il est analogue : l’inoculation de la petite vérole. À première vue, ce choix est pertinent. Technique minimaliste, l’inoculation constitue une innovation gigantesque. Plutôt que de recourir à une stratégie de blocus (hygiène, désinfection, quarantaine) fondée sur la surveillance et le quadrillage de l’espace, l’inoculation implique de se donner la maladie, de l’accepter, de la répandre même, afin de mieux la contrôler. Pour justifier cette technique contre-intuitive, les inoculateurs comparent les tables de mortalité anglaises avec le risque de leur pratique et arguent qu’il est avantageux de se donner la maladie en bonne santé, bien préparé (risque de mort de 1/200 à 1/2000), pour éviter de l’avoir affaibli ou lors d’une épidémie maligne (mortalité générale de la petite vérole entre 1/7 et 1/20). D’où l’analogie que Foucault dresse avec la gestion physiocratique de la disette : dans les deux cas, la rationalité du pouvoir est la même, accepter l’accident (la contamination, la disette passagère) pour mieux gérer le phénomène adverse au niveau de la population.

La jonction opérée par Foucault en 1978 entre risque et biopouvoir a été très influente dans les sciences sociales. Un champ de recherche s’est constitué autour de la notion de « gouvernementalité » dans laquelle le risque est interprété de manière un peu mécanique comme outil de gouvernement. La mise en probabilité d’un problème participerait de l’entreprise (néo) libérale de conduite des conduites et de l’individu entrepreneur de sa propre vie. Le risque aurait remplacé le « social » comme catégorie fondamentale de l’action politique 19.

Le problème est que, dans les faits, l’apparition du risque lors des controverses de l’inoculation n’est pas liée à une stratégie biopolitique. Hormis le cas fondamental et peu étudié des maîtres d’esclaves 20, l’inoculation demeure en Europe une pratique individuelle, voire assez élitiste. Même pour ses plus ardents défenseurs, elle ne saurait être prise en charge par le gouvernement. Par exemple, en 1764, à la Faculté de médecine de Paris, le docteur Antoine Petit conclut son rapport en expliquant que le destin de la France en lutte avec les autres puissances européennes dépend de l’adoption de l’inoculation. Malgré cela, il ajoute :

« La vie et la santé font partie des choses […] qu’un gouvernement sage abandonne à la discrétion des particuliers […]. L’intérêt de sa propre conservation est la plus forte de toutes les lois, d’où il suit qu’il faut laisser au public faire la loi lui-même. » 21

Jamais, durant la controverse de l’inoculation, l’idée d’une gestion politique de la vie ne fut admise par les médecins ni par les administrateurs.

L’histoire de la vaccination antivariolique dans les années 1800 complique encore le schéma foucaldien : la rationalité du risque est absente, alors même que cette innovation est au cœur d’une entreprise biopolitique de très grande ampleur. En 1804, le ministre de l’Intérieur Chaptal vient à peine de créer l’appareil préfectoral qu’il lui donne comme mission prioritaire la vaccination :

« Aucun objet ne réclame plus hautement votre attention ; c’est des plus chers intérêts de l’État qu’il s’agit, et du moyen assuré d’accroître la population. » 22

La vigueur des premières campagnes vaccinales (on compte au moins 400 000 vaccinés en France en 1805, sans doute dix fois le nombre total d’inoculés entre 1760 et 1800) est étroitement liée à l’impulsion du gouvernement.

D’un point de vue foucaldien, ce hiatus peut sembler surprenant : la rationalité du risque est omniprésente dans la controverse de l’inoculation mais sans projet biopolitique ; elle disparaît dans les années 1800 alors que l’on entre de plain-pied dans l’ère de la biopolitique. Ajoutons que cette disparition est d’autant plus curieuse qu’elle a lieu à rebours de l’évolution des pratiques de quantification. Alors que, dans les années 1750, les informations numériques sur les décès varioliques, les inoculations et leurs accidents sont extrêmement lacunaires (réduites à quelques tables de mortalité venant de Londres et à quelques listes d’inoculations), au début du XIXe siècle la situation est complètement inversée, et les médecins français ont à leur disposition une masse considérable de données numériques produites par la statistique impériale.

Cette « disparition » du risque invite à poser deux questions.

Premièrement, si elle ne relève pas de la naissance de la biopolitique, à quels phénomènes historiques peut-on relier l’émergence du risque lors de la controverse de l’inoculation ?

Deuxièmement, si la rationalité probabiliste n’est pas centrale, quels furent les outils effectifs de la biopolitique vaccinale au début du XIXe siècle ?

Le risque, lors des controverses de l’inoculation, eut des sens variés selon les contextes. Dans le monde protestant, dans les années 1720 en Angleterre et Nouvelle-Angleterre, puis dans les années 1750 en Suisse et aux Pays-Bas, le risque servait à révéler l’ordre naturel et derechef la loi morale. Les promoteurs de l’inoculation se heurtaient à l’idée augustinienne de la « lumière intérieure », d’un bien gravé par Dieu dans notre cœur, « qui s’irradie dans notre esprit, pour nous permettre de porter sur toutes choses un jugement droit » 23. La répugnance naturelle que l’on éprouve à l’égard d’un pus virulent, la réticence des pauvres, le bon sens des humbles, l’instinct même des animaux qui « savent faire usage des choses naturelles » et qui ne s’inoculent pas, tous ces signes n’indiquaient-ils pas l’existence d’une prohibition universelle et donc divine ? La difficulté était de parvenir à présenter un nouvel usage du corps, qui paraissait immoral et contre-nature, comme s’inscrivant dans l’ordre naturel. Le risque servit précisément à cela : à articuler la morale non pas sur le sentiment intérieur mais sur la régularité d’un monde ordonné par la providence. Charles Chais, un pasteur établi à La Haye, rendait ainsi tangible l’équivalence entre moindre risque et action morale : c’est à tort que l’on parle de la vie comme d’un « don de Dieu ». Ma vie ne m’appartient pas. Elle n’est qu’un « précieux dépôt » que Dieu m’a confié et dont « je suis comptable ». Cette expression doit être prise au pied de la lettre : lors du jugement dernier je devrai « rendre compte » de mes décisions devant le Grand Propriétaire. Ne pas choisir les meilleurs risques revient donc à léser Dieu 24.

Pour le dire dans le vocabulaire foucaldien, l’usage du risque s’est d’abord développé dans la casuistique, dans l’examen de conscience et l’édification morale, en rapport avec le gouvernement de soi par soi, et non dans le gouvernement des autres, en rapport avec le pouvoir et les savoirs du pouvoir. Les casuistes protestants entendaient construire une forme d’auto-persuasion : le fidèle devait délibérer avec lui-même et reconnaître que l’argument probabiliste n’était pas un simple opportunisme drapé dans la loi de la nature. Pour un esprit religieux qui faisait de la bonne gestion de sa vie et de son corps un élément déterminant de son salut, il fallait en effet être parfaitement sûr de la légitimité des motifs de l’inoculation. Au projet baconien de la philosophie naturelle comme « allégement de la condition des hommes » devait correspondre un allégement de leurs consciences.

Le risque participe également d’un processus historique plus large faisant passer la définition de l’action bonne du verbe de Dieu, ou du for intérieur, à l’intelligence des lois de la nature. La médecine, par sa capacité à définir les conduites favorables à l’autoconservation, y joue un rôle primordial 25. Au cours du XVIIIe siècle, de nombreuses angoisses culturelles sont saisies par le discours médical : le luxe, l’oisiveté, la solitude, la gloutonnerie et, bien sûr, la masturbation. Dans l’Encyclopédie, le docteur Menuret de Chambaud expliquait que « pour être bon moraliste, il faut être excellent médecin » 26. L’inoculation et la masturbation appartiennent au même moment de naturalisation de la morale : 1718, publication d’Onania ; 1721, premières inoculations en Angleterre ; 1754, début de la controverse de l’inoculation à Paris ; 1760, publication de l’Onanisme de Tissot. Les partisans de l’inoculation tels Mather, Tissot, Menuret de Chambaud ou Bienville rédigent aussi les principaux textes sur les dangers de la masturbation 27. Dans les deux cas, la médecine prétendait guider les conduites en faisant du moindre risque un critère de moralité : les dangers supposés de l’onanisme démontraient l’énormité du péché tandis que l’inoculation était justifiée par l’argument du moindre risque.

En dénaturalisant la désapprobation morale instinctive, le risque réalise un tour de force dont on ne peut surestimer la portée. Selon le médecin bostonien William Douglass, la création par les probabilités d’un for intérieur à part des normes collectives risquait de diviser la communauté religieuse et politique. L’invocation de l’ordre naturel par les pasteurs représentait un geste semblable à celui des enthousiastes puritains du XVIIe siècle, qui se prétendaient directement et personnellement inspirés par Dieu. Le risque, parce qu’il ouvrait la possibilité d’agir préventivement, en conscience, sur son corps, semblait préluder à d’autres initiatives portant cette fois sur le corps politique 28.

À Paris, dans les années 1750, les propagandistes de l’inoculation utilisent le risque pour réordonner l’autorité dans le corps politique. Le risque permet tout d’abord de contourner la Faculté de médecine qui possédait (en théorie plus qu’en pratique) le monopole de la définition des remèdes légitimes. Charles Marie de LaCondamine qui, à partir de 1754, dirige la campagne en faveur de l’inoculation est un académicien très connu, mathématicien et membre de l’expédition géodésique du Pérou. En posant l’inoculation comme « un pur problème de probabilité » il fait valoir sa propre expertise et justifie son intervention dans une affaire médicale. Aux médecins qui dénoncent son ingérence 29, il rétorque :

« Il s’agit d’une question compliquée qui ne peut être résolue que par […] la mesure de la plus grande probabilité […] et l’on sait que le calcul des risques appartient à la géométrie […] le docteur en médecine est plus capable d’embrouiller que d’éclaircir la question. » 30

Le risque transforme également le public généraliste en public idéal : une communauté de personnes privées choisissant, dans une question de vie ou de mort, de faire usage de leur raison. Le risque crée le public en excluant tous ceux qui ne sont pas capables de raison… ce qui fait beaucoup de monde : « la plupart des hommes qui n’ont pas eu d’éducation […] car le peu d’habitude d’exercer leur raison, les empêche de lier deux raisonnements » 31 et à peu près toutes les femmes : « de cent femmes, de cent mères, il ne s’en trouvera pas une qui ait assez de lumières pour voir qu’elle doit inoculer un fils chéri » 32. Alors que les femmes sont caractérisées par la prédominance du sentiment sur la raison, le risque participe de leur exclusion de l’espace public dans un domaine – la santé des enfants – où leur compétence était reconnue. Le risque crée donc une sphère publique étroite et sexiste qui peut être invoquée comme l’instance suprême de jugement. Le risque est ainsi au cœur du projet moderniste des Lumières, au cœur de ses utopies de discussion éclairée et publique. Il marginalise la faculté et la corporation médicale, il sépare l’essentiel (le nombre) de l’accessoire (les arguties morales), il distingue les juges légitimes (les lecteurs rationnels) de la foule frivole et sentimentale. En somme, il s’intègre dans un régime de régulation de l’innovation médicale dominé par la sphère publique 33.

Le biopouvoir sans le risque :
le cas du vaccin (1800)

La Révolution française constitue une rupture dans l’ordre biopolitique. La nation étant conçue par les révolutionnaires comme un organisme dont la tête serait l’Assemblée, le déploiement du pouvoir sur les corps gagnait une légitimité politique nouvelle : la population n’était plus simplement un ensemble de sujets, elle constituait également un corps politique pouvant choisir d’améliorer ses propres performances. Le thème révolutionnaire fondamental de « la régénération nationale » incluait ce travail de perfectionnement que le peuple devait réaliser sur lui-même 34. La vie constituait en fait la monnaie d’échange du pacte national : pour participer à la souveraineté, il fallait être disposé à la sacrifier. Rousseau demandait au citoyen de prêter le serment suivant :

« Je m’unis de corps, de bien et de volonté à la Nation […] je jure de vivre et de mourir pour elle. » 35

La nature contractuelle du lien politique justifiait de nouvelles contraintes sur les corps, ceux des pauvres en particulier. Un décret de juin 1793 défendu par Étienne Maignet rendait ainsi obligatoire l’inoculation de tous les enfants dont les parents recevaient des secours publics. Cette disposition (unique en Europe et dont on ne trouve aucune trace d’application) fut présentée à la Convention comme le fruit d’une transaction politique : les pauvres, en contrepartie de leur reconnaissance de la propriété privée, avaient le droit d’exiger des secours de la nation. Mais comme le régime monarchique avait privé le peuple de lumières, les représentants de la souveraineté nationale devaient lui imposer les moyens de son bonheur et rendre l’inoculation obligatoire. Dans une expression appelée à un grand avenir, Maignet précisait :

« La société ne doit jamais perdre de vue ceux qui contractent avec elle. Il faut qu’elle prenne chaque individu au moment de sa naissance, et qu’elle ne l’abandonne qu’au tombeau. » 36

Cet approfondissement du biopouvoir s’accordait enfin avec la transformation contemporaine de la guerre. Phénomène naturel et circonscrit au XVIIIe siècle, la guerre devient pendant la Révolution et l’Empire l’affrontement eschatologique d’un peuple, de ses corps et de sa vitalité contre l’Europe coalisée 37. Dans cette « guerre totale », l’optimisation de la vie jouait un rôle essentiel.

La vaccine apparaît dans ce contexte de mobilisation : lorsqu’en 1798 le médecin anglais Edward Jenner révèle l’existence d’une mystérieuse maladie des vaches immunisant les humains contre la variole, les États prennent immédiatement en charge cette innovation. Dès les années 1800, la « vaccine » est rendue obligatoire dans les armées britanniques, prussiennes et françaises 38. Les premiers vaccinateurs envisagent leur action comme analogue à la guerre : leur but est « d’exterminer » la variole ou du moins de « l’extirper » du territoire national. La vaccine est présentée comme une « conquête de l’art sur la nature » 39, comme un stratagème machiavélique utilisant un virus pour éradiquer ses congénères 40. La nouvelle inoculation devait produire « une belle race d’hommes […] propre à faire respecter l’État au dehors » 41.

Pourtant, malgré l’ampleur grandiose des enjeux, il n’y a pas eu, en France, d’obligation vaccinale avant 1902. Ce fut Napoléon lui-même qui rejeta les demandes pressantes des vaccinateurs 42. La population, avant d’être sujette à une entreprise d’amélioration biologique, était composée de patres familias dont le régime impérial ne voulait enfreindre l’autorité, reflet de son propre pouvoir. L’obligation vaccinale s’apparentait aux projets révolutionnaires d’amoindrissement de la puissance paternelle que le Code civil, contemporain de la vaccine, entendait au contraire restaurer 43. En 1808, le ministre de l’Intérieur Fouché retoque un rapport des vaccinateurs :

« les mesures coercitives qu’ils projettent ne sont point autorisées par les lois et la douceur et la persuasion sont les moyens les plus efficaces pour faire le succès de la nouvelle inoculation. » 44

Mais comment gouverne-t-on avec « douceur et persuasion » sous l’Empire ?

En 1800, le vaccin n’est guère plus qu’un néologisme. C’est un être mystérieux qui n’a presque pas d’existence, aucune essence et des compétences encore indéterminées. Les premiers vaccinateurs qui avaient à l’esprit l’échec de l’inoculation, c’est-à-dire celui des probabilités, à persuader de risquer sa vie pour mieux la conserver, entreprirent de fixer les caractéristiques du vaccin de manière à annuler toute réticence. Ils imposèrent la définition improbable d’un virus non virulent, d’un virus parfaitement bénin, préservant à jamais de la petite vérole. La stratégie gouvernementale n’était pas d’imposer la vaccination mais plutôt d’instituer et de maintenir une définition du vaccin absolument sans risque, telle que tout être sensé devait forcément l’accepter. En instaurant un être naturel nouveau, les médecins entendaient gouverner les corps non par la contrainte mais de manière indirecte, en orientant les perceptions. La douceur du pouvoir eut pour contrepartie sa dureté dans le domaine de la preuve et de la vérité.

Premièrement, les vaccinateurs établissent une statistique inédite visant à enregistrer toutes les opérations à l’échelle nationale. Le but est moins de comprendre les effets de la vaccine que de convaincre le public. Paradoxalement, c’est grâce à la statistique que les accidents vaccinaux sont passés sous silence : l’organisation pyramidale de l’information médicale, selon plusieurs échelons (mairies, comités départementaux, comité central), fonctionne comme un filtre à mauvaises nouvelles. Par exemple, les vaccinateurs sont souvent confrontés à des complications dermatologiques : « engorgements », « ulcères », éruptions diverses parfois dangereuses.

Comme celles-ci sont rapportées de manière littéraire dans les colonnes « observations » des tableaux de vaccine, elles ne sont que rarement reprises par l’échelon supérieur qui a pour but principal de compter les opérations. Multiplier les étapes dans la transmission permet aussi de maximiser les effets d’autocensure : la vaccine étant censée être parfaitement bénigne, le médecin qui rencontre un accident peut craindre qu’il ne soit mis sur le compte de sa mauvaise pratique. Enfin, au sommet de la pyramide, les ministres de l’Intérieur Chaptal puis Fouché imposent aux journaux, y compris médicaux, d’obtenir l’accord du comité de vaccine avant toute publication sur le sujet 45. Face aux récriminations des parents se plaignant d’accidents, la statistique fournit au comité central un argument très commode : les millions de vaccines sans problème prouvent que les complications particulières doivent être mises sur le compte d’une maladie concomitante.

Après les accidents, la seconde difficulté que rencontrent les vaccinateurs concerne les nombreuses varioles après vaccine. Refusant d’accepter (jusque dans les années 1830) que l’immunité puisse n’avoir qu’une durée limitée et refusant donc la revaccination, ils exonèrent la vaccine de ses échecs en inculpant une hypothétique « fausse vaccine ». Les images reproduites plus loin, en définissant « la vraie vaccine », transforment les vaccines différentes en autant de variétés de fausses vaccines non préservatives Elles déploient une armada de détails : les couleurs, la consistance, le relief et l’évolution de la pustule sont érigés en critères essentiels de la vraie vaccine. Les vaccinateurs réalisent un coup de force dont on ne peut surestimer la portée : jamais avant eux la médecine n’avait défini une maladie par l’image 46. L’entreprise de classification des maladies de la fin du XVIIIe siècle (Boissier de Sauvages, Cullen, Pinel) s’était faite sans images car la réalité mouvante de la maladie qui varie au cas par cas, qui est une entité circulant dans le corps et qui peut donc avoir des sièges différents, empêchait toute définition graphique de la maladie. À l’inverse, le regard clinique, en postulant la totale visibilité du pathologique, en transformant des nuances en essences, permet au pouvoir médical de s’exercer en silence, au moment où le langage se dépose sur les choses. « Les lois d’un ordre supérieur, écrivait Bentham en 1796, mènent les hommes par des fils de soie qui s’attachent à leurs inclinations et se les approprient pour toujours » 47. Le vaccin de 1800 fut un des fils de soie du biopouvoir.

Les petites désinhibitions modernes

La désinhibition moderne présente donc deux formes différentes dans le cas de l’inoculation et de la vaccine. Dans le premier, elle repose sur la fabrication de dispositions morales, dans le second, sur des descriptions du monde. Le risque cherchait à produire des sujets technophiles prêts à braver leurs scrupules et leurs incertitudes. Mais l’excitation technophile par le risque n’a vraisemblablement pas été décisive pour le passage à l’acte technologique : l’inoculation qui devait s’imposer par la force de la raison, c’est-à-dire par la démonstration de son avantage probabiliste, échoue lamentablement. En 1758, après quatre ans de propagande, La Condamine ne recense pas même cent inoculés à Paris. Dix ans plus tard, un peu plus de mille, dans la France entière.

En revanche, ce qui fut absolument fondamental au XIXe siècle dans l’exercice du biopouvoir, et qui sans doute le demeure encore maintenant, c’est la désinhibition par les ontologies, c’est-à-dire l’ensemble des énoncés et des théories qui visent à ajuster les représentations du monde à l’impératif technologique. Pour les vaccinateurs, il apparut rapidement que l’innovation marcherait d’un pas beaucoup plus assuré si, au lieu de compter sur le courage des individus, on circonvenait leurs scrupules en produisant des ontologies anxiolytiques. La désinhibition moderne serait d’autant plus efficace qu’elle se glisserait dans l’immédiateté du rapport au monde et aux innovations.

D’où la cible du biopouvoir : ne pas agir sur la rationalité gouvernementale par l’énoncé des probabilités, mais orienter les individus et l’idéologie du pouvoir par la manifestation de la vérité. La douceur du pouvoir a donc pour corrélat son investissement dans le domaine de la raison, de la preuve et de la vérité. Cette forme de pouvoir factuel se manifestait chaque fois qu’une expertise savante prétendait réformer des pratiques sociales grâce à la redéfinition de la nature. On la retrouve avec la clinique et la statistique définissant le vaccin de manière à prévenir toute réticence, ou avec l’hygiénisme affaiblissant les choses environnantes pour rendre l’industrialisation inoffensive. Les historiens ont montré comment la philosophie politique libérale fut in fine un projet anthropologique visant à créer un sujet égoïste et calculateur contre les morales traditionnelles du don, du sacrifice ou de l’honneur 48. On pourrait ajouter que l’homme économique exigeait en retour un monde taillé à sa mesure, repensé, reconstruit et redéfini afin que puisse s’exercer librement la recherche de la plus grande utilité. Au début du XIXe siècle, les sciences et les techniques ajustèrent les ontologies et les objets dans le but d’instaurer un « monde économique ».

Jean-Baptiste Fressoz

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Jean-Baptiste Fressoz, “Biopouvoir et désinhibitions modernes : la fabrication du consentement technologique au tournant des XVIIIe et XIXe siècles”, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 4/2013 (n°60-4/4 bis).

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Notes :

1 Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Seuil, 2012.

2 Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité [1986], Paris, Seuil, 2002 et Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité [1990], Paris, L’Harmattan, 2000.

3 Jean-Baptiste Moheau (Antoine Montyon), Recherches et considérations sur la population de France, Paris, Moutard, 1778. Voir la réédition annotée par Éric Vilquin, Paris, INED, 1994.

4 Charles-Louis Secondat de Montesquieu, Lettres persanes, Amsterdam, Desbordes, 1721, lettre 122.

5 Jacques Necker, « Influence du souverain sur la population et les richesses » in Œuvres complètes, Paris, Treuttel et Würtz, 1821, vol. 15, p. 80.

6 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, Paris, Gallimard-Seuil-EHESS, 2004, cours du 11 janvier 1978, p. 6-11.

7 M. Foucault, Histoire de la sexualité, la volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 177-211.

8 Étudiés respectivement dans les cours des 11, 18 et 25 janvier 1978.

9 M. Foucault, Sécurité…, op. cit., p. 22.

10 J.-B. Fressoz, L’apocalypse joyeuse…, op. cit., p. 111-114.

11 Jean-Pierre Peter, “Une enquête de la Société royale de médecine (1774-1794) : malades et maladies à la fin du XVIIIe siècle”, Annales ESC, 22-4, juillet-août 1967, p. 711-751 ; James Riley, The Eighteenth-Century Campaign to Avoid Disease, New York, St. Martin’s Press, 1978 ; Ludmilla-J. Jordanova, “Earth science and environmental medicine : the synthesis of the late enlightenment”, in L.-J. Jordanova, Roy S. Porter (ed.), Images of the Earth : Essay in the History of the Environmental Sciences, Londres, BHSH, 1978, p. 119-46 ; Frederick Sargent II, Hippocratic Heritage : A History of Ideas about Weather and Human Health, New York, Pergamon Press, 1982 ; Simon Schaffer, “Measuring virtue. Eudiometry, enlightenment and pneumatic medicine”, in Andrew Cunningham, Roger K. French (ed.), The Medical Enlightenment of the Eighteenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p. 281-318 ; Andrea Rusnock, “Hipocrates, Bacon and medical meteorology at the Royal Society, 1700-1750”, in David Cantor (ed.), Reinventing Hippocrates, Farnham, Ashgate, 2002, p. 136-153 ; Sabine Barles, La ville délétère, médecins et ingénieurs dans l’espace urbain, XVIIIe-XIXe siècles, Seyssel, Champ Vallon, 1999 ; Vladimir Jankovic, Confronting the Climate British Airs and the Making of Environmental Medicine, New York, Palgrave Macmillan, 2010.

12 M. Foucault, “Omnes et singulatim : vers une critique de la raison politique” [1981], in ID., Dits et écrits, Paris, Gallimard, 1994, t. 4, p. 134-161.

13 J.-B. Fressoz, “Circonvenir les circumfusa. La chimie, l’hygiénisme et la libéralisation des ‘choses environnantes’ : France, 1750-1850”, Revue d’histoire moderne & contemporaine, 56-4, octobre-décembre 2009, p. 39-76. Pour une étude magistrale de la régulation des nuisances à Paris entre 1770 et 1830 : Thomas LE ROUX, Le laboratoire des pollutions industrielles, Paris, Albin Michel, 2011.

14 Antoine-François Prost de Royer, Dictionnaire de jurisprudence et des arrêts, Lyon, Roche, 1783, vol. 3, p. 742.

15 Jean-Baptiste Lemaire, “Mémoire sur l’administration de la police en France” [1771], in Mémoire de la Société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France, 1878, t. 5, p. 9, qui cite Montesquieu, De l’esprit des lois, liv. XXVI, chap. 24 : « que les règlements de police sont d’un autre ordre que les autres lois civiles ».

16 Julien Vincent, “Ramazzini n’est pas le précurseur de la médecine du travail. Médecine, travail et politique avant l’hygiénisme”, Genèses, 89, 4e trimestre 2012, p. 88-111.

17 Louis-René Villermé, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, Paris, Renouard, vol. 2, 1840, p. 209.

18 À propos de l’inoculation, Foucault insiste sur une « notion tout à fait capitale qui est celle de risque » et exagère considérablement la sophistication de son usage : « On va donc pouvoir pour chaque individu, étant donné son âge, étant donné l’endroit où il habite, on va également pour chaque couche d’âge, pour chaque ville, pour chaque profession déterminer quel va être le risque de morbidité, le risque de mortalité » ; M. Foucault, Sécurité…, op. cit., p. 62-63.

19 Mitchell Dean, Governmentality : Power and Rule in Modern Society, Londres, Sage, 1999, p. 176-197.

20 Larry Stewart, “The edge of utility : slaves and smallpox in the early eighteenth century”, Medical History, 29, 1985, p. 54-70 ; J.-B. Fressoz, L’apocalypse joyeuse…, op. cit., p. 48-52.

21 Antoine Petit, Premier rapport en faveur de l’inoculation, lu dans l’assemblée de la Faculté de médecine de Paris en l’année 1764, et imprimé par son ordre, Paris, Dessain, 1766, p. 144.

22 Circulaire du 14 germinal an XII (4 avril 1804).

23 Saint Augustin, Cité de Dieu, cité par Charles Taylor, Les sources du moi [1989], Paris, Seuil, 1998, p. 182.

24 Charles Chais, Essai apologétique sur l’inoculation, La Haye, De Hondt, 1754, p. 89, 96.

25 Thomas Laqueur, Le sexe en solitaire, Paris, Gallimard, 2005.

26 Article « œconomie animale », in Denis Diderot, Jean le Rond D’Alembert (éd.), Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, etc., vol. 11, Neuchâtel, Samuel Faulche, 1765, p. 360.

27 Cotton Mather, The Pure Nazarite : Advice to a Young Man Concerning an Impiety and Impurity, Boston, T. Fleet, 1723 ; D. T. de Bienville, La nymphomanie ou traité de la fureur utérine, Amsterdam, Rey, 1771 ; Jean-Joseph Menuret de Chambaud, article « manustupration », in Encyclopédie…, op. cit., vol. 10, p. 51.

28 William Douglass, Inoculation of the Small Pox as Practised in Boston, Boston, Franklin, 1722, p. 12.

29 Julien Gaullard, Lettre de M. Gaullard, médecin ordinaire du roi, Paris, s. éd., 1759.

30 Charles Marie de La Condamine, Histoire de l’inoculation de la petite vérole, Amsterdam, Société typographique, 1773, p. 492.

31 C. M. de La Condamine, « Lettre à M. Roques », in ID., Histoire de l’inoculation…, op. cit., p. 305.

32 C. M. de La Condamine, « Lettre à M. l’abbé Trublet », Année Littéraire, 1755, vol.6, p. 17.

33 La controverse sur l’inoculation est ainsi à mettre en parallèle avec la politisation de la sphère publique des années 1750 lors de diverses crises : refus des sacrements jansénistes, attentat de Damiens, censure de l’Encyclopédie, etc. Voir Keith Baker, Au tribunal de l’opinion, Paris, Payot, 1993 et Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, 1990.

34 Antoine De Baecque, Le corps de l’histoire, métaphores et politiques, 1770-1800, Paris, Calmann-Lévy, 1993. C’est sans doute le Léviathan de Hobbes qui ancre la métaphore biologique dans la philosophie politique. Cf. Robert Esposito, Communitas. Origine et destin de la communauté, Paris, PUF, 2000. Sur la biopolitique révolutionnaire, voir Dora Weiner, « Le droit de l’homme à la santé, une belle idée devant l’assemblée constituante, 1790-1791 », Clio medica, 5, 1970, p. 1209-1223 ; Jacques Léonard, La médecine entre savoirs et pouvoirs, Paris, Aubier, 1981, chapitre 3 ; Mona Ozouf, « Régénération », in François Furet et M. Ozouf (éd.), Dictionnaire critique de la Révolution française, Paris, Flammarion, 1988, p. 821-831 ; Emma Spary, Le jardin de l’utopie : l’histoire naturelle en France entre Ancien Régime et Révolution, Paris, Éditions du Muséum national d’histoire naturelle, 2005.

35 Cité par Pierre Nora, « Nation », in F. Furet et M. Ozouf (éd.), Dictionnaire…, op. cit., p. 802.

36 Discours d’Étienne Maignet, « Commission des secours publics », Archives parlementaires, recueil complet des débats législatifs de 1787 à 1860, 26 juin 1793, p. 493.

37 David Bell, La première guerre totale. L’Europe de Napoléon et la naissance de la guerre moderne [2007], Seyssel, Champ Vallon, 2010 (cf. Revue d’histoire moderne & contemporaine, 59-2, avril-juin 2012, p. 178-186).

38 Peter Baldwin, Contagion and the State in Europe, 1830-1930, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, p. 235 ; Jean-François Coste, De la santé des troupes à la grande-armée, Strasbourg, Levrault, 1806. Le faible nombre de vaccinations dans les armées napoléoniennes s’explique par le fait que la plupart des soldats avaient déjà eu la variole.

39 Gabriel Jouard, Quelques observations pratiques, importantes et curieuses sur la vaccine, Paris, Delalain, 1803, p. 20.

40 Jacques-Louis Moreau, Traité historique et pratique de la vaccine, Paris, Bernard, 1801, p. 277.

41 J. Parfait, Réflexions historiques et critiques sur les dangers de la variole naturelle, sur les différentes méthodes de traitement, sur les avantages de l’inoculation et les succès de la vaccine pour l’extinction de la variole, Paris, chez l’auteur, 1804, p. 67.

42 Alors qu’un préfet propose de faire de la vaccination un préalable au baptême, on lui fait savoir que « Sa Majesté s’est prononcé formellement contre les mesures de rigueur », archives de l’Académie de médecine, V. 52, Lettre du préfet des Landes au comité central, 27 septembre 1811. Pourtant, dès 1806, dans la principauté de Piombino et à Erfurt, l’administration française rend la vaccination obligatoire pour tous les enfants. La Bavière et la Hesse suivent en 1807. L’obligation vaccinale est établie en 1816 en Suède et en 1856 en Grande-Bretagne. Cf. P. Baldwin, Contagion and the State…, op. cit., p. 254-266.

43 Jean Delumeau, Daniel Roche, Histoire des pères et de la paternité, Paris, Larousse, 1990, p. 279-312. Le père « supplée les lois, corrige les mœurs et prépare l’obéissance » ; cf. Pierre-Antoine Fenet, Recueil complet des travaux préparatoires du Code civil, vol. 10, Paris, Au Dépôt, 1827, p. 486.

44 Archives nationales (Pierrefitte), F8 97, Rapport sur les vaccinations en France en 1806 et 1807, p. 119.

45 Archives de l’Académie de Médecine, V. 6, Lettre de Fouché à M. Sauvo, rédacteur du Moniteur, 25 juillet 1809.

46 Les atlas anatomiques cartographiaient depuis longtemps le corps sain. Mais les représentations de pathologies visaient à attester les cas extraordinaires plutôt qu’à définir des types. Barbara Stafford, Body Criticism : Imagining the Unseen in Enlightenment Art and Medecine, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1991.

47 Jeremy Bentham, « Essays on the subject of the poor laws », in Michael Quinn (ed.), Writings on the Poor Laws, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 136.

48 Albert O. Hirschman, Les passions et les intérêts [1977], Paris, PUF, 1980 et Christian Laval, L’homme économique. Essai sur les racines du néoliberalisme, Paris, Gallimard, 2007.

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