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Gilbert Simondon, Sauver l’objet technique, 1983

Quand on parle des techniques, c’est en général d’un point de vue qui leur est extérieur, que ce soit celui de l’organisation du groupe social, des conditions de vie ou de travail des individus, de l’équilibre de la nature, etc. Il s’agit alors de discuter de l’efficacité, de l’utilité des outils et des machines. Depuis plus de vingt ans, Gilbert Simondon – par ailleurs titulaire d’une chaire de psychologie générale à l’université de Paris V – propose une approche différente, non utilitaire. A l’image de l’objet esthétique dont la pensée contemporaine, reconnaît l’autonomie et la spécificité, il avance qu’il y a des objets techniques 1. Ceux-ci existent et valent en eux-mêmes, d’une manière singulière, appelant une étude propre.

Anita Kechickian : Vous écriviez, en 1958, qu’existait une aliénation produite par la non-connaissance de l’objet technique. Est-ce toujours dans cette perspective que vous poursuivez vos recherches ?

Gilbert Simondon : Oui, mais je l’amplifie en disant que l’objet technique doit être sauvé. Il doit être sauvé de son statut actuel qui est misérable et injuste. Ce statut d’aliénation se trouve même, en partie, chez des auteurs remarquables comme Ducrocq 2 qui parle « des esclaves techniques ». Il faut donc modifier les conditions dans lesquelles il se trouve, dans lesquelles il est produit et dans lesquelles surtout il est utilisé, car il est utilisé de façon dégradante. L’automobile, objet technique dont tout le monde se sert, est quelque chose qui se fane en quelques années parce que la peinture n’est pas destinée à résister aux intempéries, et parce qu’elle est souvent mise après que les points de soudure électrique aient été faits. En sorte qu’à l’intérieur des assemblages de la carrosserie se niche une rouille féconde qui démolit une voiture en quelques années, alors que le moteur est encore bon. Ce simple fait entraîne la perte de tout l’édifice technique. C’est contre un semblable écrasement que je m’élève.

Anita Kechickian : Vous ne prenez donc plus en considération l’aliénation de l’homme ?

Gilbert Simondon : Si, mais d’autres chercheurs s’y emploient. Je pense notamment aux mouvements physiocratiques contemporains (les écologistes) qui s’occupent de sauver l’homme, de lui donner des voies de libération. Seulement les mêmes ne s’intéressent pas, ou très peu, à l’objet technique qui reste délaissé.

Anita Kechickian : Qui donc s’en occupe ?

Gilbert Simondon : Beaucoup de gens, et souvent par profession, comme les ingénieurs et les techniciens. Il y a aussi les marchands, mais ce ne sont peut-être pas ceux qui s’en occupent le mieux car ils en parlent avec des arrière-pensées. J’ai vu une publicité vanter les bas de caisse d’une certaine automobile. Cette espèce d’enjolivement de l’objet technique par autre chose que par la technicité même doit être refusé. Je consens à ce que l’objet technique soit esthétisé et même érotisé, mais à l’intérieur de sa propre marge d’indétermination. En effet, dans l’objet technique, tout n’est pas coalescent avec tout, il y a un certain flou qui peut être rempli au mieux par un arrangement non seulement fonctionnel, mais agréable à la vue. Un bas de caisse n’est pas en lui-même un objet technique. Il n’a aucune fonctionnalité propre. Il ne prend sa fonctionnalité que sur une voiture. C’est pourquoi je considère qu’il ne faut pas en faire un motif de vente.

Anita Kechickian : A quoi attribuez-vous cette aliénation de l’objet technique ?

Gilbert Simondon : Elle provient essentiellement de ce qu’il est produit pour être vendu. Et ce, à des prix bien supérieurs à son prix de revient. Dans une automobile, la nécessité d’avoir des tôles planées, c’est-à-dire surfacées d’une manière agréable, représente la moitié de son prix ainsi donné pour l’apparence. Il y a quelque chose qui ne va pas. En ce sens, un camion me paraît plus pur du point de vue esthétique et technique qu’une automobile de tourisme.

Anita Kechickian : Autrement dit, l’objet technique est devenu un bien de consommation comme un autre ?

Gilbert Simondon : Il y a un énorme gaspillage que le technicien lui-même ou le constructeur encouragent. La voie du non-gaspillage existe déjà en matière d’énergie par exemple, mais il y a une espèce de frénésie de la nouveauté qui est une véritable monstruosité.

La motocyclette a été pendant longtemps un objet dépouillé. Aujourd’hui qu’elle est devenue un objet de consommation, on change d’une année à l’autre la parure de couleur, les chromages, ou l’emplacement d’une certaine commande. Si bien qu’elle finit par « dater » alors même qu’elle n’est pas du tout périmée du point de vue de ses caractéristiques essentielles.

Anita Kechickian : Que serait alors une nouveauté proprement technique ?

Gilbert Simondon : Les perfectionnements principaux. Par exemple, il vaudrait beaucoup mieux, plutôt que de modifier la forme du porte-bagage d’une moto, faire des freins doubles agissant simultanément sur la roue avant et la roue arrière. Il y a beaucoup de choses ainsi non résolues et qui seraient plus positives à étudier, entre autres pour la sécurité.

Anita Kechickian : Vous opposez ainsi les simples changements et les inventions, les créations, qui seules sont techniques ?

Gilbert Simondon : En effet. De même qu’il y a un risque dans toute création, je pense qu’il y a un risque des techniques. Il est certain que l’inflation des objets techniques à l’heure actuelle en est un, ne serait-ce que celui des armements ou de la surconsommation. C’est pourquoi, je le disais tout à l’heure, il faut sauver l’objet technique, un peu comme il est question de la salvation humaine dans les Ecritures. Je crois qu’il y a de l’humain dans l’objet technique, et que cet humain aliéné peut être sauvé à la condition que l’homme soit bienveillant à son égard. Il faut en particulier ne jamais le condamner.

Dans l’Ancien testament, il y a une espèce de jalousie de Yahvé à l’égard de la créature. Et on dit que la créature transgresse. Mais est-ce que toute création n’est pas une transgression? Je crois que la transgression, dont l’origine est le serpent, est la création d’une personne. Si Adam et Eve n’étaient jamais sortis du jardin d’Eden, ils ne seraient pas devenus des personnes humaines ni des inventeurs. Leurs fils ont été l’un berger et l’autre agriculteur. Les techniques sont nées de là. Finalement les techniques et la transgression me paraissent être la même chose. Jadis les forgerons étaient considérés comme maudits.

Anita Kechickian : La transgression est-elle encore possible dans le monde contemporain qui valorise le changement et l’innovation ?

Gilbert Simondon : C’est le cas de cet ingénieur de chez Ford qui, chargé avec d’autres, d’étudier des machines à emballer les pneus, déclara que rien ne nécessitait un tel conditionnement, qu’il était superflu de les envelopper. Il a transgressé car il était là pour examiner des appareils et il les a reconnus inutiles.

Anita Kechickian : Dans ce cas, peut-on dire que la technologie, c’est-à-dire l’étude des réalités techniques, ne porte que sur leur invention ou leur genèse ?

Gilbert Simondon : La véritable technologie est une réinvention. Comme il y a des formes différentes du progrès des techniques, il y a plusieurs types de technologies. Elle est obligée de s’avancer pas à pas dans l’induction quand elle considère un problème qui a été résolu par voie inductive. La connaissance est bien obligée d’imiter dans une certaine mesure le processus. Si l’étude est inductive, c’est que son objet a été fait en plusieurs fois. Par exemple, le puits de mine n’est pas une réalité qui a été complète du premier coup. De 1550 jusqu’à nos jours se sont succédées des séries de perfectionnements. Au début on faisait des puits inclinés dans lesquels il y avait, des marches. Ensuite on a fait des puits de plus en plus étroits où passaient des charges guidées de plus en plus importantes, de l’air, etc.

En revanche, on peut connaître l’objet technique par déduction quand il a été inventé comme conséquence d’une axiomatique. Par exemple la radio est une invention de savant. On ne peut la penser que déductivement, à partir de la propagation prévue par Maxwell, du courant de déplacement.

Anita Kechickian : L’objet déduit est donc d’abord un objet pensé. Ne présente-t-il pas, par là-même, des inconvénients ?

Gilbert Simondon : C’est le lien avec le concret qui manque dans la déduction. Pour imiter à la surface de la terre les conditions d’un vol spatial, les chercheurs américains ont fait périr trois pilotes : ils avaient alimentés la cabine en oxygène pur. Dans le cosmos, en état d’apesanteur, on peut alimenter en oxygène pur car un éventuel début d’incendie brûle sur place sans se propager et sans chauffer (faute de convexion), mais la situation terrestre de l’essai le rend terriblement dangereux car même le métal de la cabine peut brûler. Une simulation sur un modèle aurait peut-être permis d’éviter l’accident. De même, juger le Titanic insubmersible parce que pourvu de caissons étanches, était une déduction incomplète. Le fait, exceptionnel, qu’un iceberg déchire la coque sur 80 mètres n’avait pas été prévu.

La déduction est nécessaire mais elle ne suffit pas car elle est rigide et lacunaire. Je pense qu’il y a différentes étapes dans le progrès technique et la dernière est celle où on rend l’objet aussi inoffensif que possible. Ce qu’il n’est pas en sortant des mains du déducteur.

Anita Kechickian : Est-ce que ce sont les seuls modes d’invention ?

Gilbert Simondon : Il y a une troisième modalité de progrès que j’essaie de penser sous la notion de transductivité. C’est le passage d’un ensemble constitué à un ensemble à constituer. En ce sens est transductif ce qui se transmet de proche en proche, ce qui se propage avec éventuellement amplification. C’est le passage de la triode (tube électronique) au transistor, c’est-à-dire d’un système à un autre où les tensions et courants ne sont pas les mêmes. Un autre exemple serait celui du moteur d’avion issu sans doute du moteur de moto, léger, fiable et ne demandant pas un refroidissement par eau. Dans tous les cas on a recours à une analogie réelle où l’on tient compte des différences, et non à un simple raisonnement approximatif.

Anita Kechickian : Tout à l’heure vous avez fait allusion aux écologistes. N’y a-t-il pas, chez certains d’entre eux, une nouvelle conception de la technique ? Je pense notamment au solaire.

Gilbert Simondon : Le solaire, c’est l’avenir parce que c’est la seule énergie virtuellement inépuisable. Les écologistes pensent la technique comme en accord avec la nature. C’est une pensée antitechnocratique. Tout ce que je demande à ces mouvements c’est de ne pas rejeter mystiquement la technicité. Ils doivent apprendre des scientifiques écologistes, comme Dumont par exemple, les conditions dans lesquelles l’objet technique n’abîme pas la nature. Si on laboure à la charrue un sol qui a tendance à la latérisation, on épuise la terre en quelques années. Ce qui convient, c’est l’araire qui l’empêche de devenir comme de la brique. Je suis tout à fait d’accord sur cette nécessité d’adapter l’objet technique à la nature.

Anita Kechickian : Mais ne doit-il pas également être adapté à l’homme ?

Gilbert Simondon : Sans doute et c’est pourquoi je retiens l’idée de convivialité d’Illich pour qui les objets techniques doivent être faits pour l’homme et ne pas l’asservir. On peut ici saluer l’apparition sur le marché de certains outils faits pour que les femmes, moins fortes mais plus rapides, puissent les utiliser.

A l’inverse, on ne doit pas introduire les techniques de force dans une population qui n’en veut pas. C’est ce que reproche Illich à la technique dont il craint le retentissement dans une société déterminée. Il faut remarquer que les essais de labour avec tracteur et charrue ont été faits à l’époque coloniale, où l’on a tenté d’introduire l’agriculture lourde dans un domaine où elle était catastrophique. L’araire qui ne fait que déplacer sans retourner le sol (un peu comme une herse) se trouve adapté non seulement à une population qui en restreint l’usage, mais aussi à un pays, à ses conditions géologiques.

Anita Kechickian : Il existe donc des sociétés qui refusent certaines techniques. Est-ce qu’on peut être insensible aux objets techniques ?

Gilbert Simondon : Oui. Les populations dites primitives sont souvent insensibles aux objets techniques. Quelquefois elles s’y intéressent, mais dans un sens qui nous dépasse. En Nouvelle-Zélande, par exemple, les indigènes construisent des espèces de tours de contrôle et des pistes, en espérant qu’un avion atterrira dans leur village. Ils considèrent que les avions sont le produit du travail de leurs ancêtres, et qu’ils leur appartiennent. C’est pourquoi ils veulent arriver à les faire atterrir. Alors, pour les tenter, ils leur font un chemin. C’est une variante du « Cargo-Cult ».

Anita Kechickian : Entre l’indifférence et la surestimation, y a-t-il une valeur inhérente à un objet technique ?

Gilbert Simondon : Sur ce point les traditions diffèrent. L’Ancien testament ne semble pas avoir reconnu à la technique une valeur autre qu’utilitaire. Dans d’autres cultures, vous trouvez par exemple le mythe de Prométhée, qui n’a pas du tout le même sens. Je pense, quant à moi, que l’objet technique a plusieurs valeurs. Il est d’abord quelque chose qui provient d’une activité très ancienne de l’homme, et qui est probablement celle qui l’a tiré de la barbarie. Mais il y a aussi la valeur de ce qui est le résultat d’une concrétisation d’origine humaine.

Anita Kechckian : Finalement, qu’est-ce qui mérite d’être sauvé dans l’univers des techniques ?

Gilbert Simondon : Ce qui mérite d’être sauvé, c’est le cœur de chacune des inventions. Si la locomotive à vapeur mérite d’être sauvée c’est moins pour sa grande chaudière que pour la possibilité de freiner tout en continuant à rouler, par simple renversement de la vapeur. Ceci permet de ralentir sans à-coups et sans risque de faire dérailler la machine (grâce à la coulisse de Stephenson, en particulier). Il faut conserver le matériel du passé parce qu’il représente une possibilité de reprise, et non pas seulement pour constituer une archéologie. Le transformateur de Faraday (1831) était en forme de tore. Vers 1870-1880, la construction industrielle retient les formes cubiques. C’est seulement à cause des exigences de la haute-fidélité et des rendements les meilleurs, qu’on est revenu aux transformateurs toroïdaux. Ainsi la forme du tore inventée par Faraday n’était pas destinée à figurer dans le musée du commencement des techniques, c’était une forme rationnelle méritant d’être reprise.

Les techniques ne sont jamais complètement et pour toujours au passé. Elles recèlent un pouvoir schématique inaliénable et qui mérite d’être conservé, préservé.

Interview publiée dans la revue Esprit n°76, avril 1983.


Notes :

1 Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier – 1958, rééd. 1969, 1972. G. Simondon a également publié L’individu et sa genèse physico-biologique, l’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, PUF, 1964. Cf. également sur ce thème l’ensemble sur “La culture technique”, Esprit, octobre 1982.

2 A. Ducrocq, Victoire sur l’énergie, Flammarion, 1980.

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