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Recension : E. Huzar, La Fin du monde par la science, 1855

Eugène Huzar et l’invention du catastrophisme technologique

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Eugène Huzar, La Fin du monde par la science, 1855

(textes choisis et annotés par Jean-Baptiste Fressoz et François Jarrige, postface de Bruno Latour)

éd. È®e, 2008, 160 pages.

Résumé

En 1855, paraît La fin du monde par la science. Son auteur : un avocat obscur au nom d’Eugène Huzar ; son originalité : proposer la première philosophie catastrophiste du progrès technologique. Huzar nous intéresse aujourd’hui en tant que symptôme : à l’encontre du grand récit postmoderne, il nous montre que la modernité positiviste qui aurait pensé les techniques sans leurs conséquences lointaines semblait déjà caduque lors de la révolution industrielle. Découvrir l’œuvre de Huzar aujourd’hui nous force à penser la réflexivité environnementale des sociétés de la révolution industrielle.

« La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice : il se peut que leur impair soit leur mérite. »

Hans Jonas, Le Principe responsabilité, 1979 (trad. fr. éd. Flammarion, 1995, p. 233.)

En avril 1855, à Paris, alors que la foule se presse au Palais de l’Industrie pour y admirer machines et inventions, paraît un petit ouvrage au titre énigmatique, La Fin du monde par la science. L’auteur, un avocat obscur au nom d’Eugène Huzar, propose ce qui constitue vraisemblablement la première théorie du catastrophisme technologique. Le livre est un succès et deux ans après, Huzar développe sa théorie dans L’Arbre de la science 1.

L’originalité de ces ouvrages est de proposer une critique progressiste du progrès. Huzar n’est pas un romantique vitupérant contre la laideur du monde industriel ; il ne s’inscrit pas non plus dans le débat, vif en 1855, sur les rapports entre art, science et industrie 2. Le problème qu’il soulève est le type de progrès souhaitable :

« Je ne fais la guerre ni à la science ni au progrès, mais je suis l’ennemi implacable d’une science ignorante, impresciente, d’un progrès qui marche à l’aveugle sans critérium ni boussole. » (AS, 138)

Être « contre le progrès » serait d’ailleurs parfaitement vain tant celui-ci est devenu la loi de l’histoire. Huzar décrit une société déjà technoscientifique au sens où les mondes industriel et scientifique ont fusionné :

« La science fait l’industriel, et à son tour l’industriel fait le savant […]. C’est de cette action et de cette réaction réciproques que naît le progrès. » (FM, 49)

Or les sciences, aussi puissantes qu’elles deviennent, resteront expérimentales, c’est-à-dire, par définition, ne pourront apprendre que de leurs expériences. Connaissance a posteriori, la science ne pourra jamais anticiper les conséquences lointaines de ses productions techniques. C’est ce que Huzar appelle le principe de la science « impresciente ». Le décalage entre les capacités techniques et les capacités de prévision sera la cause de l’apocalypse.

Huzar possède une imagination apocalyptique débordante et une préférence pour les scénarios spectaculaires. Qui sait si en extrayant tonne après tonne de charbon on ne risque pas de déplacer le centre de gravité de la planète et produire un basculement de son axe de rotation ? Qui sait si les canaux interocéaniques ne perturberont pas les courants maritimes, causant ainsi des inondations dévastatrices ? Son candidat préféré pour l’apocalypse reste hypothétique : une substance encore à découvrir capable de brûler l’eau qui, se déversant par accident dans une rivière, finirait par embraser les océans et consumer toute matière organique sur terre. Au milieu de ces propositions farfelues, on trouve aussi de belles anticipations :

« dans cent ou deux cents ans le monde, étant sillonné de chemins de fer, de bateaux à vapeur, étant couvert d’usines, de fabriques, dégagera des billions de mètres cubes d’acide carbonique et d’oxyde de carbone, et comme les forêts auront été détruites, ces centaines de billions d’acide carbonique et d’oxyde de carbone pourront bien troubler un peu l’harmonie du monde. » (AS, 99)

Selon Huzar, qui emploie des métaphores organicistes, la Terre est un être vivant et fragile : les déforestations sont la « calvitie » de la Terre, les mines et les carrières, des anévrismes qui menacent de rompre (AS, 98, 102).

Huzar a bien conscience de la fragilité de ces spéculations, mais son point est ailleurs : l’agir technique se substituant peu à peu aux processus naturels, la charge de la preuve est renversée. Ce n’est pas à lui de prouver la possibilité de la catastrophe, mais aux ingénieurs de démontrer l’innocuité de leurs créations :

« Si nous sommes si exigeants envers la science, c’est qu’aujourd’hui la science tend à substituer son action aveugle à celle de la nature. […] Il faudrait d’abord prouver qu’elle fait mal et ensuite que l’on fera mieux qu’elle. » (AS, 102)

Face à l’aporie de la science « impresciente », Huzar indique des moyens « palliatifs » qui retarderont la catastrophe finale. Premièrement, il faut faire advenir une science nouvelle « ayant pour but de déterminer et d’étudier les lois qui constituent l’équilibre du globe ». Deuxièmement, il faut établir une « édilité planétaire » c’est-à-dire un gouvernement scientifique mondial chargé d’étudier les projets de grands travaux, de déboisements et toutes les expériences scientifiques qui pourraient « troubler l’harmonie du monde » (AS, 136). L’utopie huzarienne est une technocratie saint-simonienne supranationale tempérée par le jeu démocratique : l’édilité planétaire sera « composée de l’élite de la science du monde entier » (AS, 136) mais chaque magistrat devra être élu par ses concitoyens 3.

Pour prévenir l’apocalypse, il faudrait toutefois que la science cesse d’être expérimentale et devienne intuitive. Huzar reste assez laconique sur ce sujet qui devait faire l’objet d’un troisième livre, jamais paru, L’Arbre de vie. Contre le progrès qui reste la seule téléologie du monde moderne, Huzar veut réhabiliter la parole performative des prophètes. Seuls des oracles faisant l’avenir pourraient nous faire sortir de l’éternel retour. On retrouve ici le paradoxe de Hans Jonas : il faut penser la catastrophe comme certaine pour pouvoir l’éviter. D’où l’importance du thème de l’éternel retour chez Huzar : la catastrophe future est certaine car elle a déjà eu lieu, la mémoire antéhistorique est une mémoire de l’avenir.

Dans le Palais des Beaux-Arts de l’Exposition universelle de 1855, le peintre Paul Chenavard exposait les esquisses d’une fresque commandée en 1848 pour le Panthéon. Elle représentait l’humanité parcourant un cycle de croissance et de caducité. Huzar est fasciné par les philosophies circulaires de l’histoire qui sont à la mode au milieu du siècle 4. Il entend concilier la figure du cycle et l’idéologie du progrès, la peinture de Chenavard et les allées rectilignes du Palais de l’Industrie. Son but est de produire une eschatologie rationnelle, une fin des temps sans anges ni trompettes. Les religions sont des faits historiques et les textes – bibliques, grecs, hindous ou zoroastriens – doivent être interprétés selon les codes symboliques de l’époque de leur production. Huzar combine le catastrophisme technologique avec une interprétation (très personnelle) des grands mythes grâce au système de l’éternel retour : Éden était une civilisation extrêmement avancée couvrant l’ensemble du globe et qui sombra dans une catastrophe technologique planétaire (FM, 43). D’où l’ubiquité du mythe de la Chute que l’on retrouve sous diverses formes dans la Genèse, les Védas, Prométhée, Icare, etc. Selon Huzar, plusieurs cycles humains, des milliers peut-être, ont existé sur la planète avant le nôtre, qui s’approche de l’état édénique et de la catastrophe finale/initiatrice. La mission de Huzar est d’avertir l’humanité pour qu’elle rompe avec la répétition des cycles, d’infléchir la direction du progrès technique, de l’arrêter au seuil de l’expérience dernière (AS, 138).

Si Huzar se présente en prophète de malheur prêchant dans le désert, ses ouvrages furent en fait fort bien accueillis. La Fin du monde par la science parut un mois avant l’inauguration de l’Exposition universelle de Paris et toutes les grandes revues (étrangères y compris) en rendirent compte :

« l’explication que nous donne M. Huzar du péché originel est plus satisfaisante que celles que nous ont données successivement prêtres et philosophies (L’Industrie) » ; « l’hypothèse de M. Huzar ne manque ni de grandeur ni de vérité (Le Moniteur) » ; « c’était le livre que je rêvais depuis longtemps et que je ne voyais pas venir (La Gazette de France) », etc. 5

En 1888, ce petit livre étrange d’un avocat obscur au crédit scientifique douteux en était à sa quatrième édition (dont une portugaise). Le successeur de Lacordaire à Notre-Dame s’en inspirait pour un retentissant sermon pascal dénonçant les dangers du progrès technique 6. Les critiques de L’Arbre de la science furent tout aussi dithyrambiques :

« Un livre d’un intérêt capital pour l’humanité », « un des livres les plus attrayants que j’aie lu de ma vie », etc. 7

En 1910, après la grande inondation de Paris, un article du Gaulois faisait encore l’éloge du catastrophisme huzarien 8.

L’effet littéraire d’Eugène Huzar est passé complètement inaperçu 9. Il est pourtant considérable. Peu après la parution de La Fin du monde par la science, de nombreux textes renouvellent le topos romantique de la contemplation des ruines en l’utilisant dans des récits d’anticipation. Ces fictions sont traversées par les grands thèmes huzariens : l’hubris technique et la catastrophe ; la redécouverte dans le futur des traces de notre civilisation et la circularité du temps. Elles utilisent le même dispositif narratif : une civilisation exotique et exochronique, établie en Afrique ou aux antipodes colonisées (dans la gravure de Gustave Doré c’est un Néo-Zélandais qui contemple les ruines de Londres) découvre les vestiges des métropoles industrielles qui ont sombré dans l’oubli après des cataclysmes huzariens 10.

Le thème des ruines se transforme en une « archéologie du futur ». La ruine ne renvoie plus au « tout coule » héraclitéen provoquant une méditation rétrospective sur le passage des civilisations, mais une présence du futur qui invite à une réflexion prospective : la ruine fait moins rêver sur ce qui fut que penser ce qui risque de ne plus être.

La rencontre de la poétique des ruines, de la littérature d’anticipation naissante et du catastrophisme huzarien est un moment important de l’histoire littéraire. Jules Verne s’en inspire dans L’Éternel Adam, qui narre la découverte dans un futur indéterminé d’un texte décrivant l’engloutissement de notre civilisation. Notre espèce doit sa survie à un petit nombre d’humains qui oublièrent peu à peu leur histoire. D’une certaine manière, les cautionary tales de la SF et le thème des ruines du futur (de Ravage au courant Cyberpunk en passant par La Planète des singes) peuvent aussi être placés dans la filiation des romans post-apocalyptiques qu’Eugène Huzar a inspirés.

L’étonnement que suscite La Fin du monde par la science témoigne surtout de notre méconnaissance des technosciences du passé et des controverses qu’elles ont suscitées. Le catastrophisme technologique n’est pas aussi prophétique qu’il y paraît : Huzar ancre sa réflexion dans les controverses de son époque : la déforestation et ses conséquences climatiques, la vaccination et la dégénérescence de l’espèce humaine, l’industrie chimique, les chemins de fer ou les canaux interocéaniques. Son originalité est d’avoir perçu dans ces débats épars le même processus de production d’incertitude. Si ce geste théorique est original, chacun des éléments mobilisés relève de débats bien connus au XIXe siècle.

Huzar nous intéresse aujourd’hui en tant que symptôme : à l’encontre du grand récit postmoderne, il montre que la modernité positiviste héritée du projet cartésien de maîtrise technique de la nature, qui aurait pensé les techniques sans leurs conséquences lointaines, semblait déjà caduque lors de la révolution industrielle. Les hommes de la « première modernité » (si tant est qu’il faille distinguer entre deux modernités) étaient bien « conscients » de l’incertitude gigantesque produite par leurs choix technologiques et ont décidé de passer outre. Il apparaît trompeur de raconter la révolution industrielle et médicale comme l’histoire de sociétés modifiant de manière inconsciente leurs environnements et leurs formes de vie et réalisant a posteriori les dangers. L’histoire du risque technologique n’est pas l’histoire d’une prise de conscience, mais l’histoire de la production scientifique et politique d’une inconscience modernisatrice.

Jean-Baptiste Fressoz, historien.

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Jean-Baptiste Fressoz, « Eugène Huzar et l’invention du catastrophisme technologique », Romantisme, 4/2010 (n°150).

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Notes :

1 Pour une présentation plus complète voir Jean-Baptiste Fressoz, « Eugène Huzar et la genèse de la société du risque » dans Eugène Huzar, La Fin du monde par la science, Ère, 2008 qui réédite des extraits des deux ouvrages de Huzar : La Fin du monde par la science et L’Arbre de la science (Dentu, 1855 et 1857). Les références données ici entre parenthèses (et respectivement abrégées en FM et AS) renvoient à cette édition.

2 Voir Marta Carion, « Les Philosophes de la vapeur et des allumettes chimiques ». Littérature, sciences et industrie en 1855, Genève, Droz, 2008.

3 Saint-Simon proposait un système tricamériste : chambres d’invention, d’examen et d’exécution. La première, dont les projets sont examinés par la deuxième, comprend une section chargée des « dessèchements, défrichements, percements de routes, ouvertures de canaux » (voir « Conception d’un parlement industriel », L’organisateur, 1819 et Antoine Picon, Les Saint-simoniens. Raison, imaginaire et utopie, Belin, 2002).

4 Les temporalités cycliques fascinent les romantiques qui interprètent les révolutions au sens littéral du mot. Chateaubriand, dans son Essai sur les révolutions modernes et anciennes (1820), entend découvrir dans l’histoire la formule de l’évolution politique de l’humanité. Pierre Simon Ballanche, dans son Essai de palingénésie sociale (1828), transpose les catastrophes naturelles dans l’histoire des sociétés. Victor Cousin consacre la onzième leçon de son cours en Sorbonne (que le tout-Paris libéral suit avec avidité) aux philosophies de l’histoire cycliques de Herder et de Vico, dont Michelet traduit La Science nouvelle en 1835.

5 Cité dans Eugène Huzar, L’Arbre de la science, ouvrage cité, p. 2-3.

6 R. P. Félix, Le Progrès par le christianisme. Conférences de Notre-Dame de Paris, 2e année, 1857, Le Clère, 1858.

7 Auguste de Vaucelle, L’Artiste, 9 août 1857 ; Felix de Saulcy, Le Courrier de Paris, 21 octobre 1857.

8 Le Gaulois, 2 septembre 1910, n°11806.

9 Flaubert projetait de conclure Bouvard et Pécuchet en utilisant La Fin du monde par la science, qu’il cite dans ses carnets préparatoires. Après avoir abordé toutes les sciences, « Pécuchet voit l’avenir de l’humanité en noir : l’homme moderne est amoindri et devenu une machine… barbarie par l’excès d’individualisme, et le délire de la science » (Bouvart et Pécuchet, Le Livre de poche, 1999, p. 415)

10 Dans Les Ruines de Paris (1856, rééd. Poitiers, Paréiasaure, 1995), Joseph Méry raconte comment des savants africains – ils sont canaques dans Les Ruines de Paris en 4875 d’Alfred Franklin (Willem, 1875) – découvrent en 3509 les ruines de la capitale, disparue dans « les divers cataclysmes que la terre a subis, soit de la part des hommes, soit de la part des éléments » ; l’un des archéologues a rendu la guerre impossible en découvrant une matière capable d’enflammer la mer. Alfred Bonnardot projette le narrateur d’Archéopolis (Castel, 1859) en 9957 dans les ruines des Tuileries (« Dieu voulut châtier l’homme pour avoir dérobé trop de fruits à l’arbre de la science ») ; il rencontre une expédition de savants africains qui l’emmène comme spécimen. Dans L’An 5865 ou Paris dans quatre mille ans (Librairie centrale, 1865), d’Hyppolite Mettais, le narrateur exhume à Blois la statue de Denis Papin. Eugène Mouton attribue « La fin du monde » (Nouvelles et Fantaisies humoristiques, Librairie Générale, 1872) à l’industrialisme, qui augmente la température du globe et finit par l’embraser.

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