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Anselm Jappe, Capitalisme, 2018

Le capitalisme a toujours aimé se présenter comme une forme d’ « ouverture ». Son discours regorge de métaphores sur l’ouvert. Il faut ouvrir de nouveaux marchés et désenclaver les derniers territoires pas encore suffisamment reliés aux centres capitalistes. On cherche des employés avec une mentalité ouverte, et il faut surtout éviter les réalités qui se renferment sur elles-mêmes. La révolution scientifique du XVIIe siècle, une des bases historiques du capitalisme, a été définie comme le passage du « monde clos à l’univers infini », et le colonialisme a été décrit comme l’ouverture des Européens vers le reste du monde. Les villes ont abattu leurs murs, et les frontières, douanières et autres, ont été abolies peu à peu. Être ouvert aux nouveautés est la condition sine qua non pour participer à la société capitaliste, et l’autodéfinition préférée du capitalisme comme « société ouverte » lancée par Karl Popper.

Cette ouverture à tout prix correspond-elle à la réalité profonde ? Il serait facile de répondre en rappelant de nombreux faits historiques et contemporains qui indiquent le contraire. La naissance du capitalisme s’est fondée sur l’enfermement d’une partie de la population dans les asiles et les prisons, les manufactures et les workhouses. Aujourd’hui, certaines frontières sont plus fermées que jamais, et pas seulement entre les États. Aux migrants, les pays riches apparaissent comme un monde clos sur lui-même : on parle de la « forteresse Europe ». Au lieu des murs médiévaux autour des villes, on trouve des murs bien plus longs entre certains pays, mais aussi entre les différents quartiers d’une ville. Le capitalisme est certes une société dynamique, liée au progrès, à la croissance, à la nouveauté, au changement, et même aux « révolutions », avec une capacité étonnante de tirer bénéfice de ses ennemis envers qui il se montre, à la longue, très ouvert. Beaucoup des adversaires du capitalisme se sont également définis eux-mêmes comme « progressistes » et ont qualifiés le capitalisme de « conservateur » et de « réactionnaire », résistant à tout changement et immobile. Ils se sont grandement trompés ; ils ont confondu le capitalisme avec les compromis qu’il a dû passer dans ses premières phases avec les logiques féodales de l’ancien régime, ainsi qu’avec une certaine tendance, toujours renaissante dans les élites, à vivre de rente. Mais sa logique profonde est celle de l’accumulation incessante de capital, du « toujours plus », et pour y arriver, il faut révolutionner en permanence autant la production que la circulation. Le changement sans arrêt réside donc dans la nature même du capitalisme, montrant une tendance à l’accélération toujours accrue. Voilà pourquoi il lui faut des personnes, à tous les niveaux, avec une mentalité tellement ouverte qu’elles sont toujours prêtes à oublier ce qu’elles ont fait hier pour le remplacer par une autre approche. La « flexibilité » est devenue en effet la qualité la plus recherchée pour réussir dans la vie capitaliste.

Ce que les porte-parole de cette logique ont reproché, et continuent à reprocher, à tous ceux qui ne participent pas assez à cette marche vers l’avant, comme les paysans et les peuples extra européens, c’est leur mentalité « archaïque », « immobile », « fermée ». Et si ceux-ci ne veulent pas s’ouvrir, on les y oblige : toute la longue histoire de la colonisation extérieure et intérieure par la logique capitaliste à consisté dans l’ouverture forcée, à travers la violence ou la persuasion, des réalités « closes » qui se suffisaient à elles-mêmes et qui préféraient l’auto-subsistance au marché mondial, le poisson péché devant la maison aux poissons surgelés, le bar du village à la télévision, les pâtures communales au travail dans l’usine, l’hébergement dans la famille aux maisons de retraite, la fête du quartier à la discothèque, les objets durables à l’obsolescence programmée, l’allaitement au sein aux laits Nestlé.

Il y a aussi un autre revers du décor : le capitalisme est indissociable de l’extension de la propriété privée à des domaines toujours nouveaux et à l’abolition des formes précédentes de propriété collective. Quand les prés « ouverts » sont vendus en parcelles et clôturés (un des éléments essentiels de la naissance du capitalisme), quand l’eau devient la propriété d’une compagnie privée, quand des plantes et des gènes sont brevetés et qu’on interdit aux agriculteurs d’employer leurs propres semences, nous sommes dans un cadre qui est tout à fait le contraire de l’ouverture toujours proclamée. Sans compter que ne pas respecter les « clôtures » peut facilement amener les individus vers une forme très directe d’ « enfermement ».

Cependant, il y a encore un autre niveau, plus abstrait et plus fondamental, où l’ouverture dont se targue le capitalisme se dément elle-même. Une ouverture, si elle ne veut pas être une fin en soi, doit déboucher sur un changement qualitatif. Or, si l’ordre capitaliste est fondé sur le changement perpétuel, il consiste en même temps en un retour éternel du même. On n’y échange pas une valeur d’usage contre une autre valeur d’usage, dans leur diversité infinie, pour satisfaire des besoins et des désirs, également très différenciés. On n’y fait qu’échanger des quantités de valeur marchande, créées par le côté abstrait du travail, qui est toujours égal à lui-même, parce que consistant dans le simple temps de travail. Ces quantités de valeur se représentent dans l’argent, dont on connaît l’indifférence à la qualité : il est pure quantité. On investit cent euros pour en retirer cent dix ; la production des valeurs d’usage et la satisfaction des besoins ne sont qu’une étape intermédiaire, tout à fait subordonnée a la croissance de la valeur marchande. Au début et à la fin du procès productif, se retrouve toujours la même chose : la valeur sous forme d’argent, et les différences ne sont que quantitatives. On peut qualifier ce procès de « tautologique ».

Rien de nouveau n’arrivera, seulement davantage du même (et pas toujours). L’ouverture dont se revendique le capitalisme retombe alors dans le clos, le cercle vicieux, la répétition : une fois de plus, la vieille dialectique a montré son utilité.

Anselm Jappe

Article paru dans la revue Esprit n°445, juin 2018, “La société ouverte ?, Abécédaire critique”, pp. 61-63.

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Notre commentaire :

La chute de cet article est vraiment remarquable. On y voit le théoricien de la critique de la valeur (WertKritik) tellement fasciné par sa propre théorie abstraite qu’il en vient à la prendre pour la seule réalité tangible et sensible. Il en vient ainsi à retomber dans le marxisme le plus vulgaire pour qui le seul problème que pose le capitalisme est qu’il fasse du profit sur le dos des travailleurs.

« Or, si l’ordre capitaliste est fondé sur le changement perpétuel, il consiste en même temps en un retour éternel du même. »

Il faut tout de même de sacrées contorsions “dialectiques” – puisque c’est à ça qu’elle est utile, n’est-ce pas, sinon on pourrait tout aussi bien s’en passer – pour ne pas voir ce changement qualitatif et prétendre qu’il n’est que quantitatif, simple accumulation sans autre conséquences que dans l’ordre de la valeur et de l’argent, purement abstraite. Inversion suprême de la réalité, le « changement perpétuel » ne serait que superficiel (substitution de la marchandise à l’activité autonome) et consisterait avant tout en un « retour éternel du même » (accumulation de la valeur). Même un certain Karl Marx avait vu que, tout au contraire, la dynamique capitaliste faisait sortir les sociétés traditionnelles de leur temps cyclique et les précipitait dans le temps historique de l’expansion et de l’accumulation indéfinie, des guerres et des luttes ; bref, le temps du Progrès.

Mais lorsqu’on marche sur la tête, tout semble permis…

Au début et à la fin du procès productif, notre théoricien ne voit donc absolument pas le changement qualitatif qu’opère le capitalisme industriel : tout ce qui était le fait de l’activité autonome et de la sensibilité propre des individus et de leurs communautés s’est éloigné dans une marchandise produite rationnellement et industriellement pour des individus atomisés. Ce qui est nouveau, c’est l’« l’abondance de la dépossession » due à l’exploitation des activités autonomes humaines, tant dans leur dimension de production que de consommation, et le pillage des ressources naturelles, la dégradation des conditions générales de la vie sur Terre.

Ce n’est pas seulement simple substitution de la marchandise à l’activité autonome, c’est la création d’un monde tellement appauvri et ravagé par le processus de production et de consommation lui-même qu’il ne permet plus rien d’autre que le recours à la marchandise et au spectacle.

Que le capitalisme soit entrain d’opérer cette fermeture radicale, qui rendra impossible tout retour en arrière, vers des formes de vie plus libres et autonomes, parce que les possibilités de se passer de l’économie et de l’industrie capitaliste auront été détruites, parce que la vie humaine ne pourra plus subsister que technologiquement suréquipée en prothèses (médicaments pour supporter les conséquences des nuisances, filtres à air, compteurs Geiger, PMA, etc.) et autres marchandises aptes à compenser cette perte (réalité virtuelle et autres divertissements en intelligence artificielle), ce n’est probablement là, pour notre théoricien, qu’un détail sans importance. Ce n’est pas en tout cas une nouveauté radicale qui mérite pour lui d’être soulignée.

Comme disait l’autre : « Il y avait de l’histoire et maintenant il n’y en a plus… »

Quoiqu’il en soit, l’ouverture dont se revendique la WertKritik retombe une fois de plus dans le clos, le cercle vicieux, la fastidieuse répétition du même : une fois de plus, la même vieille gadoue idéologique a montré tout son aveuglement et sa nocivité.

Pas plus que l’on ne peut combattre l’aliénation avec des formes d’organisation elles-mêmes aliénées, il n’est possible de critiquer le processus de valorisation abstrait du capitalisme avec une théorie elle-même abstraite, qui oublie la référence au contenu concret de l’existence et du monde dont ce processus nous dépossède.

 

Fin de la WertKritik.

Jacques Hardeau

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