Accueil > Critique de la technologie > Cécilia Calheiros, Le Projet WebBot, 2012

Cécilia Calheiros, Le Projet WebBot, 2012

Résumé

Cet article propose d’analyser l’élaboration d’une prédiction issue d’un logiciel prédictif annonçant la fin du monde pour décembre 2012. S’adressant principalement à un public proche des théories apocalyptiques et des théories dites de la conspiration, les procédés narratifs des concepteurs de ce logiciel visent à générer un système de croyances autour de la capacité d’anticipation de leur système technique hybride. Ainsi, tout en insérant leur prédiction dans un imaginaire eschatologique plus large, ils présentent leurs énoncés prédictifs comme étant le fruit d’un savoir alternatif, reposant sur l’alliance de la science et de la métaphysique.

Depuis quelques années sur internet, circulent des théories selon lesquelles la fin du monde serait prévue pour la fin de l’année 2012. Au sein de ces théories compilant diverses prédictions et prophéties apocalyptiques, est apparu un logiciel prédictif appelé Projet WebBot. Initialement conçu pour anticiper les cours de la bourse, il a peu à peu élargi son champ d’action. Les concepteurs de ce projet s’attribuent notamment l’anticipation des attentats du 11 septembre 2001 et prédisent la fin du monde pour le 21 décembre 2012. Considéré depuis lors comme le dernier prophète en date par certaines web-communautés appartenant à la contre-culture politique et à la sphère New Age, le WebBot réconcilie rationalisme scientifique et métaphysique en analysant les données circulant sur Internet afin d’anticiper le futur.

Cet article propose d’analyser, dans une perspective sociologique, la fabrique de cette prédiction eschatologique aux frontières des théories dites de la conspiration. À partir des articles diffusés par les concepteurs du WebBot et de leurs rapports d’anticipation, de l’étude de la circulation de la prédiction sur différents médias et d’une analyse typologique des web-communautés recourant au WebBot, il s’agira de se demander comment, à partir d’un énoncé issu d’un système technique, les concepteurs du WebBot ont élaboré une prédiction eschatologique. Les conditions d’énonciation de cette prédiction qui est présentée par ses concepteurs comme relevant, au moins en partie, de la rationalité scientifique méritent ici d’être analysées. Aussi, après un détour sur l’histoire de ce programme informatique, nous verrons comment la prédiction eschatologique a été élaborée. D’abord en s’attardant sur les conditions de la primo-énonciation, puis en analysant la mise en place de l’univers narratif entourant cette prédiction. Nous analyserons ensuite la rhétorique de légitimation du fonctionnement du WebBot ainsi que ses modalités de réception au sein de groupes spécifiques, le but étant de montrer l’importance de l’ancrage de cette prédiction au sein d’un imaginaire eschatologique plus large.

Naissance d’une prédiction eschatologique

Deux hommes sont à l’origine de ce projet d’anticipation. Ils se font appeler les Moines du temps et communiquent via leurs blogs respectifs Urban survival et Half Past Human. Il s’agit de George Ure, le financier et conseiller en communication du projet et de Clif High, concepteur du WebBot, programmeur analyste du logiciel et partisan des théories dites de la conspiration. Ils maintiennent une zone d’incertitude autour de leur personne et des conditions d’élaboration de leurs prédictions. Les discours concernant le WebBot sont très contrôlés et seuls les rapports WebBot, c’est-à-dire l’interprétation des données issues du logiciel, sont commercialisés sur leurs sites Internet.

Alors que le projet Webbot a été créé à la fin des années 1990 pour anticiper les cours de la bourse, 2001 est l’année où le champ d’anticipation sera, de manière fortuite selon les concepteurs du projet, étendu à d’autres objets. Dans le rapport WebBot du mois de juin on pouvait ainsi lire « qu’un événement capable de changer la vie des Américains se produirait dans les 60 à 90 jours », ce qui au lendemain du 11 septembre 2001 a été interprété par les concepteurs comme l’anticipation des attentats. Depuis, ce sont toutes sortes d’événements pouvant marquer l’humanité qui sont annoncés. Ils peuvent aussi bien être de nature sociale (attentats, crises politiques et économiques, etc.) que de nature géophysique (cataclysmes divers).

La prédiction annonçant la fin du monde pour 2012 prend forme en 2003, aux États-Unis, alors que le Projet WebBot est encore peu connu du grand public. Les données du logiciel que Clif High a interprétées comme signes annonciateurs de la fin du monde sont qu’« un alignement en 2012 avec le plan elliptique de la voie lactée » aurait lieu et qu’une « énergie inconnue venue de l’espace » se manifesterait. En dépit de la récurrence de la mise en avant de ces éléments, il est impossible d’avoir accès au rapport d’où sont extraites ces phrases. La transmission de ces données repose uniquement sur un procédé énonciatif oral, transmis par les concepteurs au fil des entretiens qu’ils accordent. L’élaboration de l’univers de croyances autour de cette prédiction repose donc sur l’interprétation orientée d’éléments qui, de prime abord, possèdent un caractère non explicitement lié à l’idée d’une fin imminente. Ce qui nous amène à nous demander comment, à partir d’un énoncé aussi court, l’élaboration d’une prédiction eschatologique ainsi qu’un ensemble de théories visant à expliquer le déroulement de celle-ci ont pu être mis en place et ériger le WebBot au rang de prophète numérique.

La place de Clif High est centrale pour comprendre la genèse de cette prédiction et sa diffusion massive. Il est à la fois le créateur du projet WebBot, l’interprète de la prédiction eschatologique et son primo-énonciateur. Son positionnement mêle spécialisation technique et vocation prophétique. Comme l’explique Max Weber 1, le prophète tient son autorité de sa créativité et de son pouvoir charismatique. Ici, cette autorité lui provient de sa capacité à avoir créé un logiciel dont lui seul maîtrise le fonctionnement et dont il a largement médiatisé les prédictions réussies. Tout en étant l’expert en informatique du projet, il se pose en maître du temps et de la Machine en se donnant des qualificatifs tels que « moine du temps », « historien du futur » ou « oracle ». Dans un monde dominé par les technologies digitales, le savoir spécifique et le vocabulaire hermétique de l’informatique confèrent un statut ésotérique à cette discipline. Ainsi, sa capacité à maîtriser l’informatique pour décoder l’avenir, à partir d’un message du futur se révélant dans le langage présent, lui vaut d’être considéré par les internautes adhérant à ses discours comme un pionnier en la matière.

C’est néanmoins avec la diffusion d’un documentaire intitulé Doomsday 2012 : The End of Days sur History Channel, d’abord en 2006, puis en 2009, que le projet WebBot s’est peu à peu fait connaître auprès du grand public. Ce documentaire présente différents prophètes et prophéties apocalyptiques tels que la fin du calendrier maya, l’apocalypse de Saint-Jean ou encore les prédictions de la Pythie de Delphes et fait converger leurs énoncés dans l’annonce d’une apocalypse prévue pour la fin de l’année 2012. Il a été posté sur différents sites d’hébergement de vidéos (Youtube, Dailymotion, etc.) et traduit dans plusieurs langues dont le français, l’espagnol, le russe et l’arabe, diffusant à l’échelle internationale la prédiction eschatologique du WebBot. Alors qu’avant 2009, le Projet WebBot était principalement connu des personnes s’intéressant aux théories existantes autour de la fin du monde, la sortie au cinéma du blockbuster hollywoodien 2012, réalisé par Roland Emmerich la même année, film que l’on peut considérer comme ayant fortement contribué à répandre des théories eschatologiques convergentes 2, et la rediffusion du documentaire par History Channel, ont renforcé la notoriété du programme prédictif. Pour ne prendre que l’exemple de la France, des extraits de ce documentaire sont fréquemment inclus dans d’autres du même type comme le docu-fiction de France 4 2012, La conspiration de l’apocalypse. Rediffusés au moins 5 fois par an à la télévision entre 2009 et 2012, ces documentaires sont à chaque fois l’occasion pour la prédiction eschatologique du WebBot d’être (re)présentée au grand public.

Dans ces divers documentaires, le projet WebBot est présenté comme le dernier prophète en date, le prophète numérique qui confirme la validité de toutes les prophéties antérieures. Selon George Ure, cette « technologie viendrait confirmer plusieurs prédictions antérieures, comme celle du calendrier maya » 3. Outre l’apparente scientificité du logiciel apportée par les discours des concepteurs, l’élaboration de la légitimité autour de cette prédiction est renforcée par la mention d’événements antérieurs que le WebBot aurait anticipés. Sont ainsi citées des prédictions relatives au 11 septembre 2001, au blackout de la côte Est nord-américaine en 2003, à l’ouragan Katrina, au tsunami de 2004 dans l’océan indien ou encore à la crise boursière de 2008. En s’inscrivant dans une lignée de prédictions élaborées par Clif High et dans un phénomène eschatologique plus large parfois appelé 2012 phenomenon, cette prédiction prend tout son sens dans cette relation aux autres prophéties. Ainsi, en inscrivant le projet WebBot dans une mouvance de prophéties préexistantes, les concepteurs garantissent le succès de leur prédiction. Cette situation a ainsi permis à Clif High et à George Ure de développer un ensemble de théories à partir de leur prédiction eschatologique, notamment sur la façon dont la fin du monde surviendrait et sur la manière d’y survivre.

Théories eschatologiques et perspectives post-apocalyptiques

Pour les concepteurs du WebBot, le 21 décembre 2012 est une date vers laquelle de nombreuses théories eschatologiques convergent 4. Cette précision calendaire alliée à ce qui a été interprété comme les phrases annonciatrices de l’apocalypse, sont les principaux éléments mis en exergue lors de la fabrique de la prédiction du WebBot. Néanmoins, au fil des années, les concepteurs ont développé un ensemble de théories sur cette fin prochaine en complétant leur prédiction initiale par de nombreuses précisions.

Leur représentation de la fin du monde est construite à partir d’un enchevêtrement de troubles socio-économiques et de cataclysmes qui changeront la face de la planète. Cette apocalypse, décrite comme un processus, est supposée débuter aux alentours de 2007-2008 avec, à l’approche de 2012, une fréquence et une intensité accrues de ces événements. Chaque parution d’un rapport WebBot, chaque publication d’un article sont l’occasion pour la prédiction eschatologique d’être confirmée et enrichie en précisions. D’abord parce qu’à travers les mots-clés utilisés (terre, espace, population, entités aliens, politique et économie, etc.), ils ne recherchent que des événements marquants et négatifs. Ensuite parce que tout cataclysme ou trouble socio-économique est décrypté comme un avertissement de cette fin à venir.

L’univers narratif autour de la prédiction se divise alors selon deux axes. Le premier prend forme dans les articles des concepteurs. Il dépeint une société fragilisée par un contexte de crise sociale, économique et politique où tout se désagrège peu à peu. Ce procédé consiste à apporter des preuves de l’imminence de l’apocalypse dans le décryptage du quotidien. Le second traite du déroulement du processus apocalyptique et des manières d’y survivre. Différents thèmes sont abordés dans les rapports WebBot et dans les articles. La dimension économique aborde principalement la mauvaise santé du système économique et traite de sa chute à venir. La dimension politique traite notamment des instances de gouvernance mondiale et de leurs façons de « manipuler les masses » afin d’empêcher les individus de s’éveiller en usant de « contrôle mental ». Il y a également le thème concernant les troubles géophysiques avec les changements climatiques et magnétiques. Cet aspect, l’un des plus développés dans les articles, a d’ailleurs donné lieu à la création d’une théorie que Clif High a nommé The expando planet model. Le soleil et le c ur de la Terre seraient composés de la même matière et l’énergie magnétique dégagée par le soleil aurait une incidence sur le c ur de plasma de la planète et donc, de proche en proche, sur ses habitants. Selon le concepteur du WebBot, en recevant régulièrement de l’énergie du Soleil, la croûte terrestre finirait par se déplacer comme cela se serait déjà réalisé par le passé. Au fil de la narration, le doute et le conditionnel laissent une place grandissante à la certitude. Ces énoncés narratifs qui se transforment en récits d’anticipation vont parfois jusqu’à localiser les futurs événements dans des zones tectoniques sensibles telles que le Pakistan, l’Afrique du Nord, la Sibérie, le Pérou, le Chili, le golfe de Californie ou encore la faille de San Andreas.

Les divers procédés visant à étoffer la prédiction eschatologique par la mise en place d’un univers de croyances n’est pas sans rappeler l’élaboration de la théorie des grands astronautes étudiée par Wiktor Stoczkowski dans Des Hommes, des dieux et des extraterrestres. Ethnologie d’une croyance moderne 5. Ce discours parascientifique popularisé dans les années 1960 par Erich von Däniken affirme que l’Homme serait l’œuvre d’une manipulation génétique extraterrestre. D’après Stoczkowski, il existe une cohérence dans la construction de cette croyance en ce qu’elle repose certes sur une démonstration par la preuve, mais biaisée. La recherche de preuves n’est pas faite dans le but d’éprouver la théorie initiale, mais vise à la renforcer : c’est la théorie qui produit les faits. La confirmation de la prédiction eschatologique du WebBot, tout comme la confirmation de la validité de la théorie des grands astronautes repose sur la combinaison de l’accumulation de « preuves » (chaque cataclysme serait la preuve de la montée en puissance de la fin du monde), de l’analogie (toutes les théories apocalyptiques convergeraient vers une même date et traiteraient des mêmes signes) et de la prépondérance de l’expérience en appelant l’internaute à observer la planète et la société afin d’en constater les dysfonctionnements. Ce procédé s’initie donc par un effet de contexte spécifique en partant d’une situation interprétée comme problématique. Ici, il s’agit d’un monde en crise économique, politique et sociale. Les concepteurs du WebBot recourent ensuite à une perception sélective des informations et à une interprétation orientée des faits dans la mesure où ne sont retenues que les informations correspondant à la situation et en écartant tout élément contrevenant à la théorie de départ. Dans cette logique, il n’existe pas de coïncidence, tout vient renforcer le système d’interprétation.

Les thèmes développés dans les rapports WebBot sont si englobant qu’ils renvoient in fine à une incapacité de maîtriser ces éléments au niveau individuel, ce qui contribue à mettre l’individu en tension constante avec son environnement. Néanmoins, à la question « Est-ce que 2012 sera l’année de la fin du monde ? », les concepteurs apportent une perspective de survie en répondant que ce sera plutôt la chute du monde tel qu’on le connaît, et le début d’une nouvelle ère qui passera par une période de troubles et de grands bouleversements. Cette étape de changement est présentée comme faisant partie de notre destinée : « Nous sommes soumis à des catastrophes périodiques qui réinitialisent notre civilisation vers un niveau à peine tribal » 6. D’après Clif High, même si les pertes humaines sont annoncées comme énormes, les données WebBot qui vont jusqu’à 2020 montrent que la suite de la décennie sera bien plus paisible. Les concepteurs s’inscrivent donc à la fois dans le pré et le post millénarisme. Il y a une tension entre le déjà là de l’annonce prophétique et le pas encore où l’ordre des choses serait rétabli après une purification, une remise à zéro de la Terre.

Face à l’incapacité de l’individu à contrôler des événements d’une telle ampleur, les concepteurs proposent une gestion individualisée d’événements influant le collectif. Ils vendent leurs rapports WebBot et leurs conseils financiers afin d’investir en bourse (vocation première du projet WebBot) afin que les individus soient à même d’acquérir le matériel de survie proposé sur les blogs des concepteurs. L’internaute a ainsi accès à toute une gamme de biens de salut matériels allant du livre traitant des techniques de survie, au plan de construction d’un bateau insubmersible en cas de montée des eaux. Néanmoins, au-delà de la préparation matérielle, la question de la survie se double d’une dimension spirituelle. Selon Clif High, la probabilité de survie d’un individu est tributaire de son niveau d’éveil. Autrement dit, de sa capacité à analyser la société en étant détaché des explications dominantes et notamment des médias de masse. Les valeurs mises en avant par Clif High sont donc celles de la contre-culture politique : distance et méfiance vis-à-vis du pouvoir en place et approche non institutionnelle des savoirs. Une dimension que nous souhaitons développer.

L’hybridité au cœur du fonctionnement de l’anticipation WebBot

Toute la particularité de cette entreprise d’anticipation, et c’est la clé de l’argumentaire de légitimation du WebBot, repose sur la mobilisation de programmes de vérités classiquement opposés par le rationalisme, mais faisant sens auprès des publics de la contre-culture. Le projet a été conçu dans une optique de complémentarité des approches scientifiques et métaphysiques. Les concepteurs prennent très largement appui sur l’univers de la science-fiction, les concepts New Age et les conceptions à l’origine de l’Internet communautaire 7. Michael Barkun 8 parle de connaissance stigmatisée dans la mesure où il s’agit d’une élaboration conceptuelle portée par la culture des marges et prétendant à la vérité en dépit de sa marginalisation par les institutions. Les postulats du WebBot reposent ainsi sur un mélange de contre-culture hippie et de culture technophile fortement marquées par la science et par l’ésotérisme du 19e siècle. Tout en recourant aux techno-sciences pour modéliser le futur, il repose sur des postulats métaphysiques prenant appui sur la physique quantique. Par ailleurs, les concepteurs entretiennent un flou sémantique autour de la nature de leurs énoncés prédictifs en parlant tantôt de business de la prévision (forecasting business), tantôt de business de la divination (fortune-telling business) comparant alors leur travail d’interprétation à « une lecture de feuilles de thé » 9 sophistiquée.

Techniquement, le logiciel repose sur un procédé de statistique textuelle. Il balaye le web à la recherche de mot-clé et de thèmes tels que les catastrophes naturelles, l’espace, les populations américaines et européennes, les marchés boursiers, la politique ou encore les émotions. Cette recherche est orientée vers des sujets spécifiques dans le but d’anticiper uniquement des événements marquants et bien souvent négatifs. Une fois les données recueillies, elles sont filtrées par le logiciel qui compile les mots et expressions les plus récurrents. Chaque terme est ensuite ramené à une équivalence numérique reposant sur un codage à 4 chiffres basé sur un système d’association entre les mots et une valeur numérique émotionnelle associée. Ce procédé, dont le fonctionnement n’est pas rendu public, permet de quantifier les mots en fonction de la force émotionnelle qu’ils génèrent à un moment donné. C’est une approche analogique du langage, puisque ce n’est pas le sens strict d’un mot ou d’une phrase qui importe, mais le sens qui s’en dégage en fonction du contexte d’énonciation et de l’intention prêtée à l’énonciateur. Clif High compile ensuite toutes ces données afin d’établir des probabilités d’occurrence d’événements à venir. C’est la répétition de certains sujets, dates et lieux qui indiquent qu’il va se passer quelque chose autour de ces sujets.

Sur le plan conceptuel, le projet vise à mesurer le contexte émotionnel global en recherchant des événements qui amèneront de profonds changements au sein de la société. Le projet repose sur deux principaux postulats. Le premier est que les individus sont interconnectés entre eux de manière inconsciente à travers le monde des idées qu’ils appellent « noosphère ». L’étude du langage donnerait un aperçu de ce que les concepteurs nomment conscience globale. Le WebBot, en parcourant Internet et en agrégeant les pensées, appréhenderait ainsi la sagesse des foules 10. Le second postulat considère que les individus sont dotés de préscience, cette faculté à lire dans l’avenir. Ainsi, nos « nous futurs » enverraient des messages inconscients à nos « nous présents », d’où la propension à aborder tel ou tel sujet. Le projet WebBot est par conséquent une recherche de l’influence du temps futur sur notre présent à travers la synchronicité des conversations. L’analyse de ces données tendrait à délivrer des avertissements, des indices sur les événements à venir. Aussi sommes-nous face à un système de représentations prêtant un pouvoir à la « foule » qui détiendrait, de manière inconsciente, un savoir pouvant être extrait et utilisé. Dans ce cadre, Internet est l’outil le plus adéquat pour appréhender ce phénomène dans la mesure où il donne accès à des quantités d’informations pouvant être analysées par un ordinateur.

Circulation et usages de la prédiction par les Web-communautés

Le succès du WebBot et de ses anticipations dépend très largement des leviers de communication que les concepteurs ont utilisés. Comme l’explique Norman Cohn 11, les prophètes arrivent à rendre compte des fantasmes de leur public en termes dynamiques. L’enchevêtrement de prophéties agrégées, dont l’apparente convergence constitue un gage de validité aux yeux des communautés qui seront présentées ci-dessous, et la complémentarité de la science et de la métaphysique, faisant écho à l’ésotérisme contemporain et plus largement à la contre-culture, sont autant d’éléments qui ont permis à la prédiction eschatologique d’être accueillie dans le champ des croyances millénaristes. Ainsi, à la suite de la diffusion du documentaire d’History Channel, de nombreuses web-communautés se sont appropriées cette prédiction. Et c’est la diffusion, sur Internet, de documentaires traitant du WebBot et d’eschatologie qui a permis à la prédiction issue du logiciel d’anticipation d’être internationalisée. Ce phénomène n’est pas sans rappeler l’acception de la rumeur, et plus précisément de la propagation de l’information, que développe Julien Bonhomme. Il explique en effet que la rumeur est « un énoncé en contexte qui implique des événements, des gestes et des affects […] La rumeur est ainsi un acte de parole qui doit toujours être envisagé à la fois comme un énoncé et comme une action » 12. Or, c’est bien dans ce cadre que se trouvent les internautes partisans du WebBot, qui, en diffusant et en commentant de manière plus ou moins régulière les derniers rapports WebBot, en créant des sites sur le WebBot, en écrivant des articles, en publiant des vidéos, en animant des forums, se constituent à terme en réseau ; ces communautés ont joué un rôle clé dans la circulation de l’information et ont largement contribué à générer un univers dynamique autour du projet et de ses énoncés prédictifs.

Une analyse typologique, de plus de cent cinquante sites Internet nord-américains et français traitant du WebBot, fait apparaître l’existence d’un très large réseau composé de communautés assez hétérogènes qui partagent toutefois des valeurs identiques. Celles-ci, véhiculées par les concepteurs, prennent appui sur l’idéologie contre-culturelle politique et la sphère New Age. C’est notamment autour des valeurs de changement, de contestation du système politique, mais aussi autour d’une approche spécifique du savoir que les internautes se retrouvent. Elle consiste à se distancier des savoirs institutionnels et des discours officiels considérés comme erronés et/ou corrompus et d’élaborer des théories alternatives avec ce que Barkun désigne comme les connaissances stigmatisées 13.

On peut, de façon idéal-typique, dégager trois principaux profils de sites Internet recourant à la prédiction eschatologique du projet WebBot :

D’abord, on trouve les sites relevant de l’ésotérisme contemporain, ils sont proches des valeurs New Age et mélangent concepts occidentaux et orientaux. Ils abordent des thèmes tels que la physique quantique, la religion, l’astrologie, les liens entre mystique et science, la métaphysique, les liens entre corps et esprit ou encore la numérologie, les logiciels d’anticipation, les anciennes civilisations et les technologies anciennes. Sur ces sites, le projet WebBot fascine tant par ses concepts que par le fonctionnement-même du programme. Tout en mobilisant des concepts auxquels les internautes fréquentant le site adhèrent au préalable, le projet WebBot intervient principalement comme un argument supplémentaire et complémentaire dans les théories apocalyptiques autour de 2012.

On trouve ensuite les sites technophiles proches de la contre-culture politique. Ils traitent de politique, de technologie en général, des extraterrestres, de la crise, du nouvel ordre mondial, du concept de temps, de la terre et du monde virtuel. L’approche de ces sites est plutôt sociétale, plus ancrée dans l’actualité, et concilie l’ultra-modernité et le spiritualisme. Le projet WebBot est utilisé de plusieurs façons. Au-delà de son lien au 2012 phenomenon, le programme et son fonctionnement font l’objet de réflexions diverses. Elles portent sur la production des énoncés prédictifs ou sur la capacité à mesurer les fluctuations de l’émotion globale de l’humanité par l’informatique.

Enfin, il y a les sites traitant de l’Apocalypse, de 2012 et des multiples prophéties et théories existantes autour de ce phénomène. Ici, le projet WebBot est considéré à la fois comme un outil et comme un prophète de l’Apocalypse reposant sur l’intelligence artificielle. C’est une « machine à penser » capable de traiter des images abstraites et des réalités qui sont ensuite utilisées pour anticiper le futur.

Ces Web-communautés partagent ainsi un intérêt initial pour l’eschatologie et les thèses dites conspirationnistes. Elles se retrouvent également autour du même intérêt pour les nouvelles technologies et les usages spirituels que l’on peut en faire. Elles replacent le sacré dans la cybernétique et cherchent à lui donner sens. Le WebBot y est considéré comme un oracle, un prophète des temps modernes qui marque un tournant dans la figure des prophètes qui jusque-là étaient humains. Parfois appelé « prophète numérique » ou « prophète scientifique », le logiciel est vu comme un élément de confirmation supplémentaire de la fin prochaine des temps.

Conclusion

La prédiction émise par le WebBot n’a pu se développer que parce qu’elle s’intégrait à un imaginaire apocalyptique plus large. L’interprétation des phrases « un alignement en 2012 avec le plan elliptique de la voie lactée » et « énergie inconnue venue de l’espace », a été élaborée de manière à rentrer en concordance avec des théories qui bénéficiaient au préalable d’une certaine reconnaissance auprès de communautés s’intéressant aux théories apocalyptiques. C’est grâce à cette disposition de départ que le logiciel prédictif a pu avoir une visibilité plus forte sur les médias de masse. Son intégration au documentaire d’History Channel a été un moment clé dans la circulation de la prédiction. Mais, si la télévision a été le premier levier de communication de masse pour le projet WebBot, c’est à travers Internet que la prédiction a rencontré le plus de succès, devenant l’objet de discussions et de réflexions.

En partant des discours en circulation pour élaborer des énoncés prédictifs, ce programme informatique relève d’une forme d’ésotérisme contemporain. L’élaboration de cette prédiction de la fin du monde s’est effectuée sur la base d’un double procédé visant à s’insérer dans un phénomène millénariste préexistant tout en mettant en exergue les particularités de son système technique. La cybernétique n’a donc pas échappé à la volonté de décrypter les signes de la fin des temps et d’anticiper le futur, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles possibilités de répondre aux interrogations eschatologiques.

Cécilia Calheiros.

Doctorante en sociologie au Centre d’étude interdisciplinaire des faits religieux de l’EHESS. Elle prépare sa thèse sous la co-direction de Nathalie Luca et d’Anne-Sophie Lamine. Ses recherches portent sur les logiciels prédictifs et leurs articulations aux croyances techno-scientifiques. Les principaux thèmes étudiés sont les croyances, la science, les technologies de la communication et l’eschatologie.

Article paru dans la revue Raisons politiques n°48, 2012/4.

.


Notes :

1 Max Weber, Économie et société, Paris, Plon, 1971 [1922].

2 Répertorié comme le 5e film le plus vendeur de l’année 2009, il a généré plus de 769 millions de dollars de recette avec plus de 161 millions d’entrées dans le monde.

3 Doomsday 2012 : The End of Days, History Channel, 2006.

4 Il est néanmoins nécessaire de préciser que la date de l’apocalypse fait débat au sein de nombreux groupes millénaristes. Pour certains, il s’agirait du 21 décembre 2012, pour d’autres, du 12 décembre 2012.

5 Wiktor Stoczkowski, Des Hommes, des dieux et des extraterrestres. Ethnologie d’une croyance moderne, Paris, Flammarion, 1999.

7 À ce sujet voir notamment Marc Dery, Vitesse virtuelle. La cyberculture aujourd’hui, Paris, Abbeville Press, Tempo, 1997 ; et Fred Turner, From Counterculture to Cyberculture, Steward Brand, The Whole Earth Network, and the Rise of Digital Utopianism, Chicago et Londres, The University of Chicago Press, 2006.

8 Michael Barkun, A Culture of Conspiracy. Apocalyptic Visions in Contemporary America, Berkeley, University of California Press, 2003.

10 Ce concept emprunté à James Surowiecki repose sur l’idée qu’au sein d’un groupe, l’agrégation des informations résultant de décisions collégiales est souvent meilleure que les décisions prises par un seul individu. James Surowiecki, La sagesse des foules, Paris, J.-C. Lattès, 2008.

11 Norman Cohn, Les Fanatiques de l’Apocalypse. Pseudo-messies, prophètes et illuminés du Moyen Âge, Paris, Julliard, 1962.

12 Julien Bonhomme, Les voleurs de sexe. Anthropologie d’une rumeur africaine, Paris, Seuil, coll. « La librairie du 21e siècle », 2009, p. 30.

13 M. Barkun, A Culture of Conspiracy…, op. cit., p. 26.

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :