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Radio: Jean-Marc Royer, Le Monde comme projet Manhattan, 2017

Des laboratoires du nucléaire à la guerre généralisée au vivant

Si les deux premières parties de ce livre débutent par une toute autre histoire du nucléaire, sa troisième partie, la plus importante aux yeux de l’auteur, a pour ambition d’en tirer les conséquences dans les domaines théoriques, historiques, philosophiques et politiques. Précisons qu’il n’est pas question de faire avec cette présentation un quelconque résumé de l’ouvrage mais d’attirer l’attention du lecteur sur des aspects jugés majeurs. Par conséquent, il n’y retrouvera pas le soubassement argumentaire de certaines des affirmations avancées.

I – S’il s’agissait uniquement d’une autre histoire du nucléaire, quelle en serait sa spécificité ?

Seule une étude attentive des archives disponibles a permis de saisir les gigantesques dimensions historiques, politiques et industrielles de l’évènement-nucléaire qui a changé la face du monde (au sens propre et au sens figuré) ; de comprendre dans le détail de quelle manière les États-Unis en ont usé pour s’attribuer le rôle de gendarme du monde depuis la fin de la seconde guerre mondiale 1 et plus généralement comment les complexes (scientifico-militaro-industriels) qui en furent à l’origine ont fini par gangréner tous les appareils d’États. Mais pour en prendre toutes les dimensions, ce ne fut pas suffisant : il a également fallu remonter dans le temps long pour donner toute sa profondeur à cet évènement, nous y reviendrons.

Fondamentalement, le nucléaire doit être caractérisé comme le fils aîné de la science du premier XXe siècle puisqu’il est issu des théories de la relativité et de la physique des particules. Néanmoins, l’histoire qui en est faite dans cet ouvrage tient à distance toute approche exclusivement technique ou scientifique. D’ailleurs, continuer à s’enfermer dans des contestations qui restent sur ce terrain (par exemple en ce qui concerne les faibles doses) mène aux impasses qui ont malheureusement conduit le mouvement d’opposition à l’échec depuis des décennies. D’autant que le doute (voir l’incertitude) fera toujours partie de la démarche scientifique et que ses propagateurs nucléocrates sont dorénavant puissamment appointés pour le répandre.

Pour résumer, la seule position philosophique et politique qui rende compte de l’essence du nucléaire consiste à soutenir que c’est un écocide et un crime contre l’Humanité de type nouveau compte tenu de ses effets morbides quasi éternels. De ce point de vue, s’il est urgent d’arrêter au plus tôt l’ensemble de cette industrie, il faut cesser de répandre des mystifications : à une échelle de temps humain et même stratigraphique, nous ne sortirons jamais du nucléaire. C’est ce qui fait la dramatique singularité de cet événement dont les dimensions foncièrement régressives ne sont pas suffisamment prises en compte.

II – La contemporanéité d’Hiroshima et d’Auschwitz
n’est pas fortuite, elle ressort des mêmes
secrets de famille 2 du capitalisme

Pour comprendre entièrement cet autre crime contre l’humanité que fut Auschwitz-Birkenau, il faudrait remonter à cette gigantesque falsification de l’histoire qui a notamment présenté l’introduction du capitalisme en Europe à la fin du XVIIIe siècle comme un progrès (version bourgeoise) ou une nécessité historique avant d’atteindre l’âge d’or socialiste 3 (version hégéliano-marxiste). Il faudrait également revenir sur cette autre rupture notablement refoulée par l’histoire de la fin du XIXe siècle – l’eugénisme – qui fut non seulement une théorie largement acceptée mais aussi un mouvement de masse dans l’Occident réformé.

Dès 1920 [durant la république de Weimar] paraît l’essai La légitimation de l’élimination des vies indignes d’être vécues d’Erich Hoche et Karl Binding. Les auteurs parlent de « fardeaux vivants » […]. Ils sont d’avis que l’Allemagne affaiblie ne peut plus se permettre de nourrir ceux qui sont « indignes de vivre ». L’euthanasie des « inférieurs mentaux » n’est, selon eux, ni un crime, ni un acte immoral, ni une barbarie, mais un acte légal et utile 4.

Un peu plus tôt, en 1910, voici ce que disait Jacques Novicow à propos du fondement de l’eugénisme : « le darwinisme social peut être défini comme la doctrine qui considère l’homicide collectif comme le moteur du progrès du genre humain » 5, une intuition critique qui n’avait aucune chance d’être entendue à ce moment-là. Or l’eugénisme doit être compris pour ce qu’il est : une transgression à grande échelle du tabou du meurtre, c’est-à-dire de ce qui est à la base de toute culture, de toute vie sociale, de toute civilisation. En outre, circonstance aggravante, ce franchissement s’est effectué sous les auspices légitimants du mode de connaissance scientifique, ce qui est encore dénié de nos jours.

Cette remise en cause des fondements de la vie en société n’a toujours pas été comprise comme telle ; d’abord parce qu’il serait beaucoup trop gênant d’en reconnaître les causes, ensuite parce que tous les éléments propices à ce type de transgression perdurent encore aujourd’hui d’autant qu’il s’agit là de l’essence du capitalisme que nous avons intériorisée depuis longtemps. Cette transgression de l’interdit du meurtre, c’est le fond de ce qui constitue « les secrets de famille » de la civilisation capitaliste installée depuis la fin du XIXe siècle, c’est ce qui fait que sommes à ce moment là entrés dans « l’ère des génocides » ; mais comme cela continue d’être refoulé, la dimension profondément tragique et pérenne d’Auschwitz continue d’être méconnue.

Tout cela nous permet également d’affirmer que les bases fondamentales du nazisme existaient en Allemagne (et ailleurs) trente ans avant sa conquête du pouvoir, contrairement aux affirmations de Levinas qui a présenté son avènement comme un coup de tonnerre dans le ciel serein et merveilleux d’un pays de haute culture. Enfin, et ce n’est pas le moins important, il n’y a que le recours à la psychanalyse qui puisse nous permettre de comprendre pour quelles raisons profondes ce régime aura duré plus de douze années ; nous y reviendrons car cela permet de saisir le syndrome nazi dans sa totalité.

III – La conjonction des ces deux crimes contre l’Humanité
dans les années 1940 fut également le signe
d’une rupture historique fondamentale

En janvier 2015, deux tiers des membres du groupe de travail international sur l’anthropocène signèrent un article suggérant que le premier essai nucléaire du 16 juillet 1945 aux États-Unis était la limite chronologique à retenir pour marquer le début d’une nouvelle ère stratigraphique. Mais la notion d’Anthropocène est une catégorie transhistorique qui véhicule un déni des effets du capitalisme industriel depuis le XIXe siècle et reste aveugle au fait qu’il s’est inauguré en 1945 une guerre généralisée au vivant dont Auschwitz était aussi un des évènements annonciateurs.

S’il s’est ouvert à ce moment-là une nouvelle ère, c’est avant tout sous les auspices d’une nouvelle époque du capitalisme au cours de laquelle il lui est devenu absolument nécessaire d’érotiser une mort qui est l’alpha et l’oméga de son existence. On savait depuis Marx que la mort constitue l’essence de la marchandise ; on ne peut que constater qu’elle a envahi et unifié tout l’espace social sous son giron séducteur. Par exemple, les produits agro-industriels issus de la soi-disant révolution verte qui a tué les sols et empoisonné toute la chaîne alimentaire sont flatteusement empaquetés, habilement promotionnés en tête de gondole : ils continuent ainsi de répandre obésité, diabète et autres maladies cardio-vasculaires de par le monde sans remise en cause fondamentale. Autre exemple, les matières premières qui entrent dans la composition du téléphone portable, en particulier les terres rares, l’or, le tantale, l’étain et le tungstène sont extraites dans des zones de conflit armé ou dans des conditions d’exploitation d’une telle sauvagerie qu’ils sont à juste titre appelés les « minerais de sang ». Tout le cycle de ces marchandises, de la fabrication chinoise à la décharge africaine sauvage dans laquelle pataugent des misérables à demi nus, est producteur d’une pluralité de morbidités et de graves toxicités. Mais cela n’empêche pas qu’ils apparaissent comme hautement désirables, c’est pourquoi l’on peut à présent parler d’une érotisation de la mort qui est devenue d’autant plus vitale pour le capitalisme qu’elle transparaît de plus en plus malgré son empaquetage. Cette formulation apparemment contradictoire rend compte d’une Radicalité En Marche : faire prendre la mort pour l’essence de la vie c’est aussi, qu’on y réfléchisse, le fondement le plus solide de la novlangue. Elle reflète également « le peu d’avenir que contient le monde où nous sommes », à moins que…

IV – Les conséquences d’une approche critique
du marxisme et du mode de connaissance scientifique

L’analyse du capitalisme faite dans cet ouvrage n’a pas grand-chose à voir avec celle que le marxisme a véhiculée depuis un siècle et demi. Elle emprunte son point de vue à « la critique de la valeur ou Wertkritik » initiée outre-Rhin vers la fin des années 1980. Dans le cadre de cette analyse, la formule qui synthétise le mieux le fondement du capitalisme est celle qu’emploie souvent Anselm Jappe : sa quintessence réside dans la valorisation de la valeur. Cette figure abstraite et circulaire rend bien compte du fait que le capitalisme désubstantialise toute chose, y compris le vivant, dans le but d’en faire une abstraction susceptible de circuler le plus rapidement possible. Autrement dit, un de ses aboutissements ultimes, c’est de faire autant que possible de chaque être humain une variable d’ajustement.

Quant à la logique formelle, réductionniste et objectivante à l’œuvre dans la construction du corpus théorique propre au mode de connaissance scientifique, on la résumera en disant qu’elle a pour objet de rendre compte du réel ou d’un champ délimité du réel par une relation abstraite et commensurable 6. En soi, cette rationalité est intrinsèquement transgressive : rien ne peut l’arrêter, pas même la vie, comme le mouvement eugéniste l’a malheureusement illustré. Le clonage et le transhumanisme n’en sont que les figures contemporaines. En tant qu’exploration intime de la matière, le mode de connaissance scientifique doit être différencié de toute technique passée, présente ou à venir. De ce point de vue, le mot valise de technoscience, purement descriptif, présente l’énorme inconvénient d’interdire la critique de ce mode de connaissance en tant que tel et d’autre part de se prêter à une érection de la technique en objet socialement autonome, ce qu’elle n’a jamais été. De même, « l’arraisonnement de la nature » attribué à la technique, ne fait qu’obérer le principal, à savoir la critique de ce qui est en réalité au fondement de ses avatars modernes, le mode de connaissance scientifique ET le capitalisme.

Historiquement, la cristallisation du mode de connaissance scientifique, celles du capitalisme thermo-industriel et celle des Etats-nations modernes en Occident sont contemporains de la seconde moitié du XIXe siècle, c’est pourquoi nous avons proposé d’appeler « triple alliance » ce qui sera à la source du fait social total que constitue la domination du capital à la fin du siècle.

V – L’isomorphisme structurel entre
mode de connaissance scientifique et capitalisme

Ce que nous nommons isomorphisme structurel de ces deux champs, c’est le fait que le mode de connaissance scientifique et le capitalisme poursuivent une finalité fondamentalement identique : il s’agit de réduire le réel à une abstraction. Dans les deux cas, cela aboutit à une opération qui chosifie le vivant, opération dont un puissant étayage se niche maintenant au creux de chaque inconscient et qui peut être synthétiquement exprimé de la manière suivante : la rationalité calculatrice et transgressive au fondement du capitalisme et du mode de connaissance scientifique a fini par structurer en profondeur l’imaginaire occidentalisé. Il ne faudrait pas pour autant croire à son immuabilité, ni à son immutabilité.

Du point de vue théorique, cette qualification de l’imaginaire est en soi une triple critique à « la raison calculante » Heideggérienne qu’il a rapportée à l’exercice conscient de la raison, véhicule d’un cartésianisme soit disant à l’origine de tous nos maux. Sans pouvoir nous étendre à ce propos, signalons au passage que les travaux de Copernic, Bruno, Brahé, Kepler, Galilée puis Newton auront été, pour de multiples raisons, autrement plus décisifs dans la cristallisation intellectuelle de « la modernité » que la philosophie de Descartes.

VI – Freud, père de la psychanalyse et fils de son temps

D’une part, l’approche critique de la théorie psychanalytique usitée dans l’ouvrage a permis de mettre à distance toutes les argumentations qui empruntent à la thermodynamique, à la physique, à la chimie, à la physiologie, bref à tous les nouveaux domaines du mode de connaissance scientifique de la fin du XIXe siècle sur lesquels Freud s’est constamment appuyé. Qu’il soit simplement mentionné ici qu’il n’y a rien de plus contradictoire que le but, la démarche et les moyens de la psychanalyse comparativement à ceux du mode de connaissance scientifique : l’une vise l’assomption du sujet, l’autre l’éviction de toute subjectivité. On conçoit bien alors en quoi les dérives visant récemment à prouver scientifiquement l’intérêt de la psychanalyse témoignent d’un égarement majeur et même d’une errance déontologique fondamentale 7.

D’autre part, la « pulsion de mort » telle qu’élaborée en 1920 dans Au-delà du principe de plaisir s’est avérée être à l’analyse une catégorie transhistorique qui n’a aucune consistance théorique et qui doit être regardée comme une condensation/déplacement des effets du secret de famille du capitalisme occidental qui ont pris, entre 1914 et 1918 les dimensions que l’on sait. Sous une autre forme, cette carence se retrouve dans la rédaction de Malaise dans la civilisation en 1929 : le capitalisme y reste ignoré, c’est pourquoi Freud fut malheureusement loin de saisir toute l’essence morbide et mortifère de cette nouvelle civilisation. Ajoutons que cela aurait certainement contribué à éviter le déclin du champ psychanalytique auquel nous assistons, malheureusement, depuis deux ou trois décennies.

Enfin, se baser sur l’universalité de l’interdit de l’inceste pour en inférer l’existence d’une « nature humaine » immuable dans le temps serait une erreur de taille identique à la précédente et invaliderait tout l’apport freudien dans l’analyse des développements actuels du capitalisme. Par exemple, l’imaginaire d’un paysan du XVIIIe siècle n’a pas grand-chose à voir avec celui d’un cadre parisien d’aujourd’hui comme on l’a esquissé plus haut. Nous verrons en quoi cette question est politiquement décisive.

VII – Revoir la problématique fétichisante
au fondement de l’histoire de l’Occident

La grande transformation de l’Occident a été travestie par les tenants du capitalisme parce qu’elle fut en réalité un désastre comparable à celui que l’irruption de la colonisation a provoqué en Afrique ou ailleurs : un démembrement violent de toutes les formes organiques de l’existence, de la culture et des institutions fondamentales qui lui préexistaient. En outre, sa conjonction avec les Lumières et 1789 lui aura permis de se draper dans les habits d’une révolution, d’un progrès démocratique et d’une rationalité qui se revendiquait comme indépendante de toute référence religieuse. Qu’on imagine un instant que ces trois évènements n’aient pas été contemporains : aurait-on par exemple parlé de « révolution industrielle » aussi facilement ?

Cela demande évidemment d’examiner à nouveaux frais toutes les formes de résistance qui furent qualifiées de romantisme ou, plus tard, de « crique artiste » ; comme on le sait, le colonisé s’emploie malheureusement parfois à dénier ou à justifier sa propre colonisation, ce que l’on pourrait croire à tort révolu : l’usage de l’anglo-américain dans les colloques est là pour l’attester. Mais plus encore, cela demande de revoir totalement tout ce qui fut trop hâtivement taxé de passéiste ou réactionnaire : continuer à croire par exemple que toute « découverte scientifique » ou toute invention technique n’a entraîné aucune perte en humanité ou aucun détriment, c’est continuer d’être pris dans l’idéologie progressiste qui est le fer de lance du capitalisme. Un seul exemple, de taille : la « conquête de la Lune » par les États-Unis est qualifiée depuis 1969 comme « un petit pas pour l’homme, mais un pas de géant pour l’humanité ». Ce que personne ne veut voir depuis un demi-siècle, c’est qu’à chaque mission Apollo quelques kilogrammes de plutonium 238 y ont été abandonnés, faisant de notre satellite une poubelle nucléaire. Y-a-t-il vision plus fétichisante de cette modernité conquérante ?

Mais cette introduction du capitalisme thermo-industriel n’est pas non plus advenue comme un coup de tonnerre dans un ciel serein : nous savons aujourd’hui que dès le XIIIe siècle sont apparus en Occident divers éléments qui se révèleront décisifs. Nous pensons au rôle déterminant des monastères dans l’organisation du travail, dans la propagation des techniques agricoles et dans la mesure du temps ; à l’avènement des cités-États ou à l’invention des lettres de change et des banques dans quelques villes italiennes ; à la guerre de cent ans, à la création des armées de métier avec leurs armes à feu, ce qui a nécessité la levée en masse des impôts et les débuts d’une industrie métallurgique, etc.

De surcroît, la discipline historique qui s’est cristallisée XIXe siècle a été prise dans la construction des États-nations modernes qui l’ont instrumentalisée à leur profit, comme Shlomo Sand l’illustre bien dans un des ses derniers ouvrages. Cela permet de comprendre que nous sommes aux antipodes de la vision idéaliste qui ferait d’une « métaphysique occidentale » débutée avec Descartes la base nos problèmes comme l’avance Heidegger.

VIII – Analyser les bouleversements anthropologiques
entraînés par l’effondrement des sociétés capitalistes

Si l’on agréée la thèse selon laquelle le capitalisme a franchi en 1945 un nouveau (et dernier ?) cap dans la dynamique mortifère qui mène le monde à sa perte, alors il n’est plus du tout souhaitable d’attendre qu’il se désagrège de lui-même, encore moins de l’espérer, fut-ce sous les ors de la raison déductive ; en termes philosophiques, la négation de la négation est devenue obsolète. Toute vision historique du type hégéliano-dialectique se voit ainsi définitivement réfutée car, pour le dire autrement, là où croît ce nouveau péril, ne croît plus ce qui sauve. Il est donc devenu totalement vain d’attendre du capitalisme une « destruction créatrice » – exit également Schumpeter – ou bien de croire que sa chute puisse devenir la base d’une autre synthèse sociale quelle que soit le nom qu’on lui donne. La question qui est devenue d’une pressante actualité, c’est d’imaginer comment s’y opposer, comment l’arrêter le plus rapidement possible tout en sachant que sa résistance sera violente.

L’effondrement profond des sociétés capitalistes entraîne de multiples déshérences, en particulier dans la jeunesse qui est fascinée par le scintillement des écrans du Web. Croire que la pensée théorique nous met à l’abri de toutes ces sujétions est une illusion ; cela entraîne une position de surplomb avant-gardiste qui, de surcroît, interdit d’analyser en profondeur l’intimité et la nouveauté des soumissions postmodernes, c’est-à-dire actuelles. Il est par exemple important de comprendre comment et pourquoi la radicalisation devant les écrans entraîne une dissociation, une schise propre à produire des killers 8 de toutes sortes. Il faut dire que la vacuité du sujet néo-libéral et de son monde, la généralisation de la guerre de tous contre tous comme norme comportementale, l’absence d’idéal, de toute spiritualité et souvent de toute capacité à la sublimation, ne laisse plus qu’une alternative à la fascination spectrale des écrans : le passage à l’acte violent 9. Ce genre d’itinéraire n’est pas seulement l’envers d’une impuissance et d’une désocialisation organisées, c’est aussi la marque d’un « désamorçage du désir », trouble qui requiert toujours plus d’excitants pour pallier cette désaffection vitale et l’approfondissement abyssal de la solitude qui en découle.

En outre, la pensée est désactivée par un maelstrom médiatique diffusé en continu dans les yeux, les oreilles, le cerveau et l’ensemble du corps. Le langage se voit systématiquement appauvri (aussi bien dans ses ressources lexicales que syntaxiques) ce qui diminue la possibilité de se construire un jugement libre et critique ; la route de l’intellection, de la compréhension, de l’analyse est ainsi barrée ; c’est la possibilité d’agir pour modifier les conditions d’existence qui est ainsi neutralisée. De ce point de vue, il est urgent de reprendre les termes de la discussion, de rectifier les non sens, de mettre à nu les injonctions subliminales etc.

Mais tout cela dépasse, et de loin, le seul domaine de l’intellection car des dispositifs de domination panoptiques 10 appuyés sur le totalitarisme démocratique 11 comme forme de gouvernement entrent en synergie avec la misérable circularité des raisons de vivre 12 qui tourne à plein régime afin de pérenniser coûte que coûte le règne de la marchandise et celui du capital appelés « croissance » par le marais médiatico-politique. Ces empires ayant pris de nouvelles dimensions désastreuses et morbides, l’érotisation de la mort vient y pallier tandis que l’imaginaire rationnel-calculateur et transgressif éjecte du champ de la conscience toute réflexion éthique ou politique au profit de la glorification d’un self-made-man super-efficient. En conséquence, des régressions dans la manière de se conduire, de vivre, de penser, d’imaginer sont devenues identifiables, ce qui revient à dire que des bouleversements de type anthropologiques sont en train. Ils sont à la mesure des désastres que le capitalisme nous a préparés.

IX – La difficile tâche de la critique radicale :
historiciser et politiser la mort quand ils l’érotisent

Si au fil des deux siècles écoulés en Occident, une nouvelle économie psychique des hommes est apparue, alors il est devenu capital d’examiner en quoi elle est le sous-produit de cette époque historique et plus précisément comment elle participe aujourd’hui de la pérennité violente et morbide de cet ordre. Autrement dit, une anthropologie politique de l’Homme « postmoderne » reste à faire afin d’y déceler par où se nouent les adhésions à cet ordre et comment s’en détacher radicalement afin d’éviter les désastres qui s’annoncent.

Une chose est certaine : sous peine de passer à côté de l’essentiel, l’analyse critique est contrainte de se colleter avec la mort que le capitalisme véhicule à une échelle inédite et à un degré paroxystique, ce qui est particulièrement éprouvant et fait en général fuir la plupart des clercs assermentés. Cette situation déjà difficile par elle-même a pour autre conséquence de transformer les critiques radicaux en « porteurs de secrets » 13 ; par ailleurs, elle met automatiquement ses scripteurs ou ses locuteurs au ban de toutes les sphères sociales, d’autant que le totalitarisme démocratique laisse de moins en moins d’espace aux dissidences. Le comprendre jusque dans sa chair, permettrait de ne pas contribuer au refoulement général dont le capital a besoin dans sa marche en avant vers le désastre final. Autrement dit, un des axes de la critique radicale consiste à cesser de refouler ce qui pose problème.

Il a également été question de la place de l’imaginaire actuel qui est en résonnance avec ce capitalisme puisqu’il est majoritairement structuré par la rationalité calculatrice et transgressive. Mais qui a vécu des évènements historiques sait que cet imaginaire peut très rapidement se retourner lorsqu’il n’est plus possible de vivre comme avant, c’est-à-dire lorsque les rouages politiques, économiques et idéologiques habituels sont bloqués.

C’est là que gît un énorme potentiel de destitution du capitalisme et c’est la raison pour laquelle la place de l’imaginaire est centrale dans la critique radicale du capitalisme. Mais pour que cela se produise, encore faut-il que l’ancien monde soit matériellement arrêté dans sa course folle vers l’abîme. Et que puisse se faire le début d’une expérience proprement renversante qui consiste à constater quotidiennement qu’il est non seulement possible de vivre autrement, mais que, de plus, le goût de la vie nous revient comme s’il avait toujours été inscrit en nous. Et aussi de constater, summum de la surprise, qu’il en va majoritairement de même chez autrui. C’est ce qui pouvait se lire dans les yeux brillants des passants de tous âges sur la place de la République en avril et mai 2016.

C’est pourquoi, si l’on a saisi la place fondamentale de l’imaginaire chez tous les êtres humains, le « grand soir » restera toujours un point de passage obligé, mais contrairement à ceux qui en souhaitent l’obsolescence en pointant à juste titre sa fétichisation passée, il sera nécessaire d’en entretenir la flamme durant des années car destituer un système qui a été intériorisé depuis quelques siècles ne se fera pas en un soir. L’imagination sera encore longtemps d’actualité, d’autant qu’il sera compliqué de rebâtir sur le terrain de ruines empoisonnées qu’on nous aura légué.

En attendant, s’opposer radicalement à cette course vers l’abîme, c’est la seule manière de rester humain au jour le jour.

Jean-Marc Royer

Jean-Marc Royer,
Le Monde comme projet Manhattan.
Des laboratoires du nucléaire
à la guerre généralisée au vivant,
éd. Le Passager clandestin, 2017.
Préface d’Annie Thébault-Mony
Postface d’Anselm Jappe

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Téléchargez et écoutez l’émission Racine de Moins Un :

Le Monde comme projet Manhattan

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Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle sur Radio Zinzine.


Notes:

1 On ne compte le nombre de pays qu’ils ont bombardé, ni celui de leurs interventions armées.

2 Un concept emprunté à la psychanalyse afin d’illustrer à quel point les refoulements de l’historiographie occidentale demeurent profonds, continuant ainsi d’obscurcir la réalité politique aux yeux des générations actuelles.

3 Voir à ce sujet Karl Polanyi, La Grande transformation, Paris, Gallimard, 1983. Le marxisme vulgaire (dont on sait par ailleurs en quelle estime il tenait le paysannat), a largement contribué à occulter ce fait historique dans la mesure où il fut simplement regardé comme le passage d’un mode de production à un autre qui était inscrit dans « la marche de l’Histoire ».

4 S. Korzilius, « Évolution de la thématique des « asociaux » dans la discussion sur le droit pénal pendant la République de Weimar », revue Astérion, ENS de Lyon, 2006. Il faut lire à ce sujet André Pichot, La Société pure. De Darwin à Hitler, Paris, Flammarion, 2009.

5 Dans La critique du darwinisme social, Paris, Alcan, 1910, page 8. C’est André Pichot qui a attiré l’attention sur Jacques Novicow (1849-1912).

6 Pour une analyse plus poussée, nous ne pouvons que renvoyer à notre ouvrage précédent, La science, creuset de l’inhumanité. Décoloniser l’imaginaire occidental, Paris, L’Harmattan 2012 et à Olivier Rey, Itinéraire de l’égarement. Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine, Paris, Le Seuil, 2003 ; François Lurçat, La Science suicidaire, Paris, François-Xavier de Guibert, 1999 et L’Autorité de la science, Paris, Cerf, 1995 ; Michel Henry, La Barbarie, Paris, PUF, 1987 et au n°15 de la revue Entropia (automne 2013).

7 Ainsi, le lecteur comprendra qu’il n’y a pas plus contradictoire dans les termes que l’expression « sciences humaines ». De même, la célèbre « coupure épistémologique » althussérienne de 1965, censée fonder la scientificité de l’œuvre de Marx après 1845, fut, de tous les points de vue, une gigantesque ornière théorique, philosophique et politique dans laquelle une partie de la jeunesse (notamment maoïste) fut fourvoyée.

8 Un substantif valorisant dans le monde de l’entreprise et venu des Etats-Unis il y a trois décennies environ.

9 Que les véhicules soient dorénavant utilisés comme armes, quoi d’étonnant à cela ?

10 Quelque chose qui a, d’une manière ou d’une autre, la « capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler, et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants ».

11 Ce qui consiste à utiliser des moyens démocratiques contre la démocratie, les moyens du droit contre le droit, la soi-disant créativité financière et fiscale pour dissimuler les malversations financières et fiscales ou la poursuite judiciaire contre les lanceurs d’alerte.

12 Produire en échange d’un salaire, lequel permet de vivre en consommant les marchandises produites en échange d’un salaire…

13 Allusion aux sonderkommandos qui devaient transporter les cadavres des chambres à gaz jusqu’aux fours crématoires, ce dont il leur était interdit de parler. Il leur était surtout interdit d’utiliser un vocabulaire rappelant d’une manière ou d’une autre la mort.

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