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André Pichot, Le vitalisme de Xavier Bichat, 1994

Xavier Bichat (14 novembre 1771 – 22 juillet 1802) écrit de manière très claire, très simple et assez agréable. La seule difficulté que l’on puisse rencontrer dans la lecture de ses œuvres touche à la définition du vitalisme. Bichat est, de réputation, l’un des principaux représentants de cette doctrine ; mais, dans ses textes, hormis sa célèbre définition de la vie, on le remarque à peine (au point qu’on pourrait parfois douter de son vitalisme). Cela tient non pas à Bichat, mais à l’idée qu’on se fait aujourd’hui du vitalisme ; celle-ci est si erronée et caricaturale qu’on a du mal à le reconnaître dans les textes qui en traitent de manière raisonnable (et les œuvres de Bichat sont de ce type). Aussi, pour comprendre ce qu’était le projet de Bichat, convient-il tout d’abord de rectifier quelque peu cette image.

L’origine du vitalisme

Aujourd’hui le vitalisme a mauvaise presse, et il est presque toujours considéré comme une marque d’obscurantisme, bien que les travaux de G. Canguilhem aient montré qu’il fut en son temps une doctrine plus féconde que l’animal-machine cher aux mécanistes des XVIIe et XVIIIe siècles. Si Bichat est réputé vitaliste, il le doit à sa célèbre formule : « La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort », plus qu’à ses théories physiologiques qui, elles, sont à peu près complètement oubliées. D’une manière générale, le vitalisme est aujourd’hui mal connu ; on taxe de vitalisme aussi bien Aristote, Galien, Van Helmont, que Stahl, Bordeu, Barthez ou Bichat, c’est-à-dire toutes les biologies qui ne ressortissent pas à l’animal-machine cartésien, ou qui comportent quelques éléments finalistes.

Il est vrai que, chez Aristote, les êtres vivants possèdent en eux un principe spécial, une âme, qui dirige le corps et l’anime, aussi bien dans ses aspects biologiques que psychologiques. C’est cette âme qui, en jouant comme cause formelle et cause finale, commande le développement de l’être, et c’est elle qui assure chez l’adulte toutes les fonctions vitales. On ne peut cependant pas parler de vitalisme dans ce cas, car l’âme, si elle donne une certaine autonomie à l’être vivant, n’est pas opposée aux principes physiques qui régissent le reste de la nature. Dans l’être vivant il y a bien un certain « antagonisme » entre l’âme et la matière, mais cet antagonisme est similaire à celui de la forme et de la matière qui caractérise tout le monde sublunaire dans la physique aristotélicienne. Pour Aristote, la nature elle-même est quasiment vivante. Elle possède son principe moteur (le premier moteur immobile), origine première de tous les mouvements qui l’animent. La spécificité des êtres vivants consiste simplement en ce qu’ils ont en eux leur propre principe moteur, leur âme, qui leur donne un mouvement indépendant de celui du reste de la nature, sans lui être opposé. Un microcosme au sein d’un macrocosme.

Chez Galien (IIe siècle ap. J.-C.), le rôle de l’âme tend à se restreindre au seul domaine psychologique. Le domaine biologique est assez largement « désanimisé », placé sous la dépendance de facultés naturelles plutôt que d’une âme. La biologie galénique, comme celle d’Aristote, est certes une biologie finaliste, mais d’un finalisme qui se concilie avec le déterminisme à la manière stoïcienne 1, par le biais d’une harmonie préétablie : le fonctionnement de chacun des organes se fait de manière déterministe, mais les différents organes ont été, dès l’origine, harmonisés entre eux par la Providence divine omnisciente, de sorte que leurs fonctionnements concourent tous à un but commun, la vie de l’individu. L’intervention de la Providence divine « extériorise » la finalité, ou, du moins, elle « extériorise » ce qui commande cette finalité. Ce n’est plus une âme, principe interne à l’être vivant, à la fois cause formelle et cause finale, qui finalise les processus biologiques, mais un principe général, extérieur à l’être vivant et régissant la nature entière (la Providence divine). L’être vivant perd son autonomie en perdant tout principe moteur qui lui serait propre, à la fois par la substitution de facultés naturelles à l’âme, et par celle d’une finalité « commandée de l’extérieur » à la finalité « commandée de l’intérieur ». La biologie de Galien ne peut donc guère être qualifiée de vitaliste (encore moins que celle d’Aristote). C’est aussi le cas de la biologie du Moyen Âge et de la Renaissance, qui est plus galénique qu’aristotélicienne.

Le chimiatre 2 Johann-Baptist Van Helmont (1577-1644) est souvent présenté comme un précurseur du vitalisme, car il place le corps sous le contrôle de ce qu’il appelle un « archée », et qui est souvent compris comme l’ancêtre du principe vital. Cependant, chez Van Helmont, les pierres elles-mêmes possèdent un archée, et elles sont considérées comme vivantes. Pour lui, toute la nature est alchimiquement vivante, et l’opposition ne se fait pas entre vivant et non vivant, mais entre animé et inanimé, c’est-à-dire entre ce qui possède une âme (les animaux, qu’il nomme les « animés ») et ce qui ne possède pas d’âme (les végétaux et les minéraux, réduits à une simple « vie chimique »).

Aucune de ces doctrines ne peut donc être qualifiée de vitaliste. Le vitalisme n’est pas une théorie unitaire et strictement définie, mais il a deux caractéristiques fondamentales. Tout d’abord, il est limité dans le temps : il commence à la fin du XVIIe siècle et s’achève dans la seconde moitié du XIXe siècle. Deuxièmement, il affirme clairement que le principe vital, auquel il a recours, est irréductible aux principes physiques, qu’il leur est même opposé, et qu’il doit combattre l’effet destructeur qu’ils sont supposés avoir sur l’être vivant. Le vitalisme est en effet une conséquence de la révolution galiléo-cartésienne en physique. Après Galilée et Descartes, la physique repose sur le principe d’inertie, et l’inertie est le contraire de la vie (au moins dans le langage courant). Désormais, la nature est morte, et il faut comprendre comment les êtres vivants y ont leur place.

Dans l’Antiquité, au Moyen Âge et à la Renaissance, les domaines de la physique, de la biologie et de la psychologie ne sont pas bien distingués. Même si Galien amorce la séparation entre un domaine psychologique (l’âme) et un domaine « biologico-physique » (les facultés naturelles), rien n’est vraiment tranché, et, à la Renaissance, les chimiatres ont tendance à confondre de nouveau ces domaines. Avec Galilée, la nouvelle physique définit son territoire de manière rigoureuse. Descartes, lui, met en place un dualisme strict qui différencie la substance étendue (l’objet de la physique) et la substance pensante (l’âme). La vie disparaît dans ce dualisme, elle n’a plus sa place dans une philosophie qui ne connaît que matière et pensée. Pour la biologie mécaniste du XVIIe et du XVIIIe siècle, l’être vivant est un automate mécanique (doté d’une âme s’il est un homme), une sorte de machine hydraulique constituée de parties solides contenantes et de fluides contenus qui y circulent ; les principales fonctions physiologiques sont expliquées par ces mouvements de fluides, et par des filtrations qui en séparent divers composants 3.

Nous sommes tellement imprégnés par le dualisme cartésien que la disparition de la vie ne nous étonne plus. Le XVIIIe siècle n’y était pas encore suffisamment habitué pour qu’elle ne choquât pas quelques médecins et naturalistes. Aux deux substances cartésiennes, étendue et pensante, ils tentent d’ajouter un troisième terme : une substance vivante. D’où le vitalisme.

Le premier à avoir pris acte de la mort de la nature dans la nouvelle physique, et de la difficulté d’y expliquer alors les êtres vivants, est Georg-Ernst Stahl (1660-1734). S’il est à l’origine du vitalisme, sa propre thèse est plutôt un animisme. Ses critiques visent la théorie cartésienne de l’animal-machine ; elles sont de deux ordres ; les unes, épistémologiques, ont trait à la finalité en biologie ; les autres, scientifiques, sont fondées sur des arguments chimiques.

Voyons d’abord les premières. Elles sont assez compliquées (d’autant que Stahl est un auteur très confus), mais peuvent se résumer par l’argument suivant qui a recours à la métaphore de la montre, souvent employée par les mécanistes des XVIIe et XVIIIe siècles. Pour Stahl, une montre mal réglée est un pur mécanisme ; mais une montre bien réglée n’en est pas un, c’est un instrument. Ceci, parce que la montre bien réglée a une finalité – une finalité instrumentale : donner l’heure – qui déborde son fonctionnement mécanique. Un instrument est un mécanisme subordonné à une finalité. Si donc, comme les mécanistes le prétendent, l’être vivant est comparable à une montre, ce n’est pas un pur mécanisme mais un instrument. Et cela de deux manières ; tout d’abord le corps est l’instrument de l’âme (c’est la reprise d’un thème aristotélico-galénique 4) ; deuxièmement, chaque organe est lui-même un instrument, un instrument destiné à la conservation du corps. Chacun de ces organes peut avoir un fonctionnement mécanique (comme le veulent les partisans de l’animal-machine), mais ces fonctionnements mécaniques sont subordonnés à une finalité commune : la conservation du corps 5. Pour Stahl, la finalité biologique n’est pas éliminée dans l’animal-machine, elle est seulement déplacée : il reste à résoudre le problème de la conception et de la construction du corps, conception et construction qui donnent à celui-ci une structure où les différents organes ont des fonctionnements harmonisés et finalisés.

A la même époque, les partisans de l’animal- machine butaient sur cette question, et la résolvaient par la théorie de la préformation et de l’emboîtement des germes. D’après ces théories, l’animal est déjà tout formé dans l’un des gamètes (soit dans l’ovule, pour les ovistes, soit dans le spermatozoïde, pour les animalculistes), et il n’a qu’à grandir. La thèse de l’emboîtement des germes, qui complète celle de la préformation, suppose qu’à l’intérieur du gamète, le petit être tout formé possède des gonades, qui contiennent des gamètes, à l’intérieur desquels il y a des petits êtres tout formés, qui ont des gonades, etc. Dieu aurait ainsi créé, à l’origine du monde, la totalité des êtres vivants, emboîtés les uns dans les autres comme des poupées russes. La structure de l’animal-machine peut alors être aussi complexe et aussi finalisée que l’on veut : cela ne pose plus de problème puisqu’elle a été donnée par Dieu, dont les moyens en ce domaine sont illimités.

Contre l’animal-machine et la préformation, Stahl prétend que c’est l’âme qui commande à la fois la formation embryologique et le fonctionnement adulte du corps. Il admet que les lois physiques sont respectées, mais il les place sous le commandement de l’âme. Les organes fonctionnent bien suivant les principes mécaniques, mais ce fonctionnement est commandé, harmonisé et finalisé par l’âme (comme l’horloger travaille en respectant les lois de la physique, mais en les mettant en jeu de manière coordonnée et finalisée). Il s’agit là d’un point très important : pour Stahl, les êtres vivants respectent les lois de la physique, et c’est la raison pour laquelle une âme leur est nécessaire. Ici intervient la deuxième critique de l’animal-machine, celle qui ressortit à la chimie.

En effet, outre sa qualité de médecin, Stahl était chimiste. Il fut le disciple de Johann-Joachim Becher (1635-1682), qui était plus alchimiste que chimiste et qui lui transmit sans doute une partie des idées médicales de Van Helmont. La chimie de Stahl a profondément marqué le XVIIIe siècle 6. D’après elle, le corps des êtres vivants est éminemment corruptible ; c’est pourquoi il se corrompt aussitôt que la vie cesse. Cependant, durant la vie, le corps ne se corrompt pas. Pourquoi ? Grâce à l’âme.

Pour Stahl, tout comme elle commande les muscles dans les mouvements volontaires, l’âme dirige différents mouvements de fluides à l’intérieur du corps. Ces mouvements de fluides (notamment la circulation du sang) éliminent les matières corrompues et les remplacent par de la matière fraîche qu’ils apportent, assurant ainsi la conservation du corps malgré sa corruptibilité. C’est là, pour la première fois, qu’est clairement posée et expliquée l’existence d’un turn over de la matière des êtres vivants 7. Elle repose sur le fait que ces êtres respectent les lois physicochimiques et que ces lois veulent la décomposition du corps ; celui-ci se décompose continuellement et il doit être continuellement « recomposé » tant que dure la vie.

Dans la physiologie de Stahl, l’action de l’âme sur les mouvements de fluides n’a rien de plus extraordinaire que celle qu’elle exerce sur les muscles dans les mouvements volontaires 8. Il explique d’ailleurs les mouvements de fluides par une activité musculaire, celle du cœur et des parois vasculaires. En raison de son dualisme qui sépare radicalement les substances étendue et pensante, Descartes avait du mal à expliquer comment l’âme pouvait commander les muscles dans le mouvement volontaire. Stahl, lui, n’est absolument pas gêné par ce genre de considérations, car il ne se soucie pas du dualisme cartésien ; il étend même à la vie végétative l’action de l’âme sur la matière. Son raisonnement est double. D’une part, puisque dans la nouvelle physique la matière est caractérisée par l’étendue et l’inertie, il faut un moteur pour la mouvoir. D’autre part, le mouvement proprement dit est de nature immatérielle et, par conséquent, il doit être commandé par un agent immatériel, à savoir l’âme. L’argument est naïf (et il sera dénoncé comme tel par Hoffmann), mais on voit bien ce qu’il vise : à l’inertie galiléo-cartésienne de la matière il faut ajouter un principe de mouvement propre à l’être vivant, une âme.

Cet animisme diffère cependant de celui d’auteurs comme l’architecte et médecin Cl. Perrault (1613-1688) 9. Pour Perrault, le corps est un automate, une machine, et il faut une âme pour mettre en mouvement et commander cet automate. L’animisme de Perrault s’accorde donc avec l’animal-machine cartésien. Ce n’est pas le cas de l’animisme de Stahl, pour qui l’âme, avant d’être nécessaire au mouvement de la machine, est nécessaire à la conservation de cette machine, qui a tendance à se corrompre. C’est la réponse de Stahl aux théories de la préformation, qu’il combat au profit d’une épigenèse (c’est-à-dire un développement embryologique progressif) commandée par l’âme. Il ne suffit pas de confier à Dieu la formation première d’un corps-machine qui n’aurait ensuite qu’à fonctionner (au besoin, grâce à une âme). Il faut encore que le corps ait à tout moment un principe qui le maintienne dans sa structure en réparant les dégâts inhérents à sa corruptibilité. Et, si un tel principe est ainsi capable de le conserver, il doit bien être capable de le construire. L’âme, en tant que principe vital, n’est donc pas simplement surajoutée à un corps-machine. Elle est bien plus qu’un principe moteur n’ayant qu’à faire « tourner » une machine préformée, une machine où la préformation a harmonisé et finalisé dès l’origine le fonctionnement des organes. L’âme a nécessairement elle-même une « capacité finalisante », une sorte d’ « intelligence » et de « liberté » qui lui permettent de commander la construction et la conservation de l’être vivant.

On voit bien ici les questions auxquelles l’animisme stahlien veut répondre, questions qui seront aussi à l’origine du vitalisme : l’inertie de la matière qu’il faut animer par un moteur (ce qui est encore compatible avec l’animal-machine, comme chez Perrault), la tendance à la corruption du corps qu’il faut combattre, et enfin l’insuffisance de l’explication embryologique par la préformation de l’animal-machine. On voit bien aussi la difficulté majeure que Stahl rencontre : si la conservation du corps est assurée par l’âme, comment expliquer la mort du corps dès lors que l’âme est immortelle ?

Philosophiquement, cet animisme a des conséquences importantes. Le XVIIIe siècle a souvent justifié l’existence de Dieu par l’ordre finalisé de la nature : la merveilleuse structure et la merveilleuse harmonie des organes dans les êtres vivants (surtout dans les plus petits que le microscope découvrait) étaient les preuves de l’existence, de l’omniscience et de la bonté de Dieu, parfait grand horloger des petits animaux- machines. Pour Stahl, au contraire, la nature n’est pas faite pour l’être vivant ; celui-ci doit sans cesse combattre l’action décomposante que les lois naturelles ont sur lui 10. Dieu n’a pas créé les êtres vivants comme un horloger fabriquant ses montres ; mais les êtres vivants se construisent progressivement grâce à un principe qui leur est propre, leur âme, commandant et finalisant le jeu des lois physiques. Stahl appelait sa conception « théorie de l’autocratie », c’est-à-dire étymologiquement du « gouvernement par soi-même » ; on ne pourrait mieux souligner l’autonomie qu’elle donne aux êtres vivants.

Le revers de la médaille est que, si dans les êtres vivants, le jeu des lois physiques est soumis à une âme connaissante et libre, alors il n’est plus de science biologique possible car le déterminisme inhérent à toute science cède devant cette liberté. De fait, Stahl proclamera haut et fort l’inutilité, non seulement de la physique, mais aussi de l’anatomie et de la physiologie pour la médecine, le tout au profit de la natura medicatrix d’Hippocrate et de la médecine expectante 11.

Le principal opposant de Stahl était son collègue de l’Université de Halle, Friedrich Hoffmann (1660-1742) qui, lui, se voulait mécaniste. La manière dont Hoffmann oppose son mécanisme à l’animisme de Stahl est tout à fait révélatrice des conditions de naissance du vitalisme. Alors que Stahl ajoutait à la matière inerte un principe de mouvement qui était l’âme, Hoffmann, lui, va donner à cette matière un dynamisme qui lui est propre, mais qui reste purement physique. Il va le faire en s’appuyant sur la dynamique leibnizienne qu’il oppose ainsi à la mécanique cartésienne 12. La matière, pour Hoffmann comme pour Leibniz, et contrairement à Descartes, ne se réduit pas à la simple étendue, elle est dotée d’une « activité », qui se manifeste dans son élasticité (son impénétrabilité) mais aussi dans ses propriétés chimiques (l’exemple donné par Hoffmann est qu’un poison agit dans le corps tout autrement que par la simple étendue de sa matière). La physiologie de Hoffmann est une reprise de la thèse de l’animal-machine dans une telle perspective dynamique. Elle est très peu convaincante et même assez souvent sophistique 13. Mais elle indique bien une tendance : donner à la matière une activité5 de sorte que la physique puisse expliquer le dynamisme des êtres vivants, ce que l’inertie galiléo-cartésienne ne pouvait faire ni pour le fonctionnement ni pour la formation du corps. Chez Hoffmann, cette activité n’est pas spécialement vitale, elle est physique. Cependant elle incline déjà vers un certain hylozoïsme, une sorte de vie de la matière (elle fait appel à la force vive leibnizienne, contre l’inertie et l’étendue cartésiennes 14).

Le pas vers le vitalisme sera franchi quand cette activité de la matière sera devenue l’activité d’une matière propre aux êtres vivants (c’est le cas chez Buffon, pour qui les êtres vivants sont faits d’une matière spéciale, la matière organique), et plus encore quand elle s’opposera aux effets que les lois physicochimiques entraînent, simultanément, sur cette même matière. Les êtres vivants seront alors le lieu d’un combat entre les propriétés physico-chimiques de leur matière, d’une pan, et ses propriétés vitales, d’autre part. D’une certaine manière, le vitalisme naît de la rencontre entre la thèse stahlienne et la thèse hoffmannienne. L’une oppose une âme aux lois de la physique ; l’autre oppose l’activité de la matière à l’étendue inerte galiléo-cartésienne. Le vitalisme opposera une activité vitale propre à la matière des êtres vivants aux lois de la physique agissant sur cette même matière.

Ce passage au vitalisme est terriblement confus dans la physiologie du XVIIIe siècle. Se mêlent toutes sortes de thèses prêtant à la matière vivante des propriétés particulières d’élasticité, de contractilité, de sensibilité, sans qu’on sache toujours très bien si ces propriétés sont considérées comme simplement physiques ou comme spécifiquement « vitales ». Rien n’est vraiment précis, hormis la thèse de Stahl qui est très élaborée et qui, en dépit d’une présentation passablement « baroque » et touffue, est beaucoup plus subtile que sa mauvaise réputation le prétend, et, à l’autre extrémité du siècle, la physiologie de Bichat que caractérisent plutôt un grand classicisme et une grande économie d’expression.

Le vitalisme avant Bichat : Barthez et Bordeu

Le vitalisme n’étant pas une doctrine très homogène, on peut y rapporter toutes sortes d’auteurs du XVIIIe siècle qui, dans leur physiologie ou leur embryologie, ont recours à un principe ou à une force censés assurer tel ou tel processus vital de manière spécifique. Mais, en général, on associe le vitalisme surtout à l’école de médecine de Montpellier et on considère qu’avant Bichat (qui n’en est pas issu) ses deux principaux représentants sont Théophile de Bordeu (1722-1776) et Paul-Joseph Barthez (1734-1806), tous deux produits de cette école.

La doctrine de Barthez, principalement exposée dans ses Nouveaux Éléments de la science de l’homme (1778), n’est pas très cohérente, mais elle a l’avantage de bien montrer la double origine du vitalisme, même si elle est historiquement postérieure à la thèse de Bordeu et ne constitue donc pas la première forme du vitalisme.

Barthez commence par expliquer que, dans la nature, la matière est animée par différents principes de mouvements, qu’il classe par complexité croissante. Le plus simple d’entre eux est l’impulsion, qui permet la transmission du mouvement lors du choc de deux corps. Vient ensuite l’attraction newtonienne, qui s’exerce à distance et explique aussi bien la chute des corps que le mouvement des astres. Puis, les affinités chimiques que l’on doit imaginer pour rendre compte des diverses réactions entre les corps 15. Enfin, le dernier, et le plus compliqué, de ces principes de mouvement est le principe vital qui assure dans le corps « une infinité de mouvements nécessaires aux fonctions de la vie ». Aucun de ces principes ne peut être réduit au précédent ; le principe vital ne peut notamment pas être expliqué par les propriétés physico-chimiques que sont l’impulsion, l’attraction et l’affinité chimique. Sur ce point, Barthez a retenu la leçon de Hoffmann, et il semble simplement faire de son principe vital une activité propre à la matière, une activité parmi d’autres.

Il n’a pas pour autant oublié la leçon de Stahl. Barthez affirme certes que le principe vital est tout à fait distinct de l’âme : ce principe commande aux mouvements organiques « d’après des sentiments aveugles et par des volontés non réfléchies » ; par conséquent, il faut distinguer ces mouvements de « ceux qui sont opérés dans l’homme vivant, d’après les sentiments éclairés et les volontés raisonnées de l’âme pensante ». Cependant, les choses se « gâtent » lorsqu’il cherche à préciser la nature du principe vital et, tout d’abord, à déterminer s’il est inhérent à la matière du corps ou s’il en est « détachable ». Les arguments avancés à ce sujet sont les suivants. Premièrement, le principe vital peut disparaître indépendamment de toute altération sensible du corps ; deuxièmement, des altérations considérables du corps peuvent être sans effet sur le principe vital (l’être restant en vie) ; et enfin, troisièmement, nombre de petits animaux peuvent se dessécher, perdre toute vie apparente, et revivre dès que les conditions s’y prêtent (soit un départ et un retour du principe vital qui assure les mouvements des fluides organiques en eux). Pour Barthez, le principe vital est donc « détachable » de la matière. Ce qui est en contradiction avec le fait qu’auparavant il a été mis sur le même plan que l’attraction gravitationnelle ou l’affinité chimique qui, elles, sont inhérentes à la matière.

Par ailleurs, non seulement ce principe est « détachable » du corps, mais il est nécessairement unique. D’après Barthez, c’est ce que montrent l’individualité de l’être vivant et la « correspondance intime des différentes parties du corps », c’est-à-dire leur harmonie de fonctionnement. Le principe vital se rapproche alors de l’âme de Stahl et revêt un aspect finaliste, puisqu’on lui suppose la capacité de coordonner le fonctionnement des organes de sorte que l’être reste en vie. Il s’ensuit que Barthez, comme Stahl, ne peut pas expliquer la mort. Il se trouve même dans une situation plus embarrassante que Stahl à ce sujet, car celui-ci pouvait confier à la religion le devenir de l’âme après la mort, tandis que lui ne sait alors que faire de son principe vital. Il imagine plusieurs solutions, sans trancher : une extinction du principe vital (au lieu d’une séparation de l’âme et du corps), ou bien le retour de ce principe à un principe universel, ou même une sorte de métempsycose.

Barthez ne propose pas une physiologie vitaliste très élaborée, et les quelques éléments qu’il avance en ce domaine posent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent. Par exemple, alors que chez Stahl l’âme agissait sur les parties solides du corps (les muscles, via les nerfs) et que ces parties solides agissaient secondairement sur le mouvement des fluides – soit une explication qui comporte une composante mécaniste –, Barthez imagine que son principe « vitalise » aussi bien les parties fluides que les parties solides. La « vitalisation » des parties solides se manifeste par leur sensibilité et leur contractilité sous l’effet de stimuli ; ce qui est une idée assez répandue au XVIIIe siècle. Cependant, Barthez est embarrassé par le fait que des organes isolés du corps (un muscle, un cœur) conservent un certain temps leur irritabilité et leur contractilité ; il lui faut alors supposer que ces organes contiennent une partie du principe vital, et que celui-ci s’y éteint peu à peu ; ce qui entre en contradiction avec l’affirmation précédente de l’unicité de ce principe. Pour ce qui concerne les fluides, la vitalisation est plus difficile à définir, car la sensibilité et la contractilité s’y appliquent assez mal. Barthez fait appel à des arguments comme la conservation des propriétés du sang tant que dure la vie, et leur altération rapide après la mort ou lorsqu’il est tiré du corps. Ou encore, il imagine que c’est le principe vital qui donne sa faculté générative à la semence. L’explication, contrairement à celle de Stahl, fait alors abstraction de tout aspect mécanique.

Barthez aura une carrière assez agitée mais assez glorieuse, partagée entre Paris et Montpellier. Ami de D’Alembert, il participera à l’Encyclopédie ; il deviendra le médecin de Napoléon sous le Consulat et au tout début de l’Empire (il meurt en 1806). Son influence médicale est certaine, mais Bichat fut peut-être plus marqué par Bordeu pour ce qui concerne l’élaboration de sa physiologie vitaliste.

Le vitalisme de Bordeu est antérieur à celui de Barthez, bien qu’il soit bien plus éloigné que celui-ci de l’animisme de Stahl. Le principe général en est résumé dans l’introduction des Recherches sur les maladies chroniques, et l’application la plus détaillée se trouve dans les Recherches anatomiques sur la position des glandes et leur action (1752). Pour Bordeu, le corps est une masse de mucus, de graisse, de fibres, etc., et cependant « sans cesse le corps tremble, frémit, s’agite, jusque dans le plus profond de ses moindres parcelles ; ces frémissements sont sans cesse gradués et dirigés pour entretenir la régularité et l’ordre des fonctions, et ils sont foncièrement soumis au principe de sensibilité qui dirige tout par des lois fort différentes de celles qui président aux mouvements des corps morts et sans âme » (Recherches sur les maladies chroniques). Plus explicitement, c’est grâce à une sensibilité que les mouvements internes au corps lui donnent et lui conservent la structure nécessaire à la vie.

Dans les Recherches anatomiques sur la position des glandes et leur action, Bordeu étudie le fonctionnement de ce qu’on nommait alors « glandes » et qui recouvrait un grand nombre d’organes que nous ne qualifierions plus ainsi aujourd’hui. Ces « glandes » étaient supposées sécréter et excréter divers fluides et humeurs qu’elles séparaient du sang. Elles jouaient comme des sortes d’aiguillages commandant l’élaboration et les mouvements des fluides organiques ; c’est dire leur rôle fondamental puisqu’au XVIIIe siècle la vie était inhérente à ces mouvements de fluides, quelque cause qu’on leur supposât. Pour les mécanistes, les glandes excrétaient les substances par une sorte de compression passive (par exemple, la glande salivaire était comprimée par le mouvement de la mâchoire, ce qui provoquait l’excrétion de la salive dans la bouche). Bordeu montre expérimentalement – en remplaçant la glande par un petit morceau d’éponge imbibée – que l’explication mécaniste est fausse et que les glandes excrètent activement les humeurs, par un mouvement qui leur est propre et qui est déclenché par une stimulation (mal précisée). Au lieu d’un mécanisme passif, il y a donc une activité spécifique de la glande, une activité vitale, dépendante d’une sensibilité propre.

Ce qu’on appelait « sécrétion » était la fabrication de l’humeur à partir du sang. Les mécanistes supposaient que les glandes étaient des sortes de cribles à travers lesquels le sang était filtré ; les glandes ne laissaient passer que les humeurs dont les particules constitutives étaient suffisamment fines pour traverser leurs pores et pénétrer dans leurs canaux sécrétoires. Bordeu reproche à cette théorie d’être incomplète ; elle explique qu’une humeur épaisse ne puisse pas traverser telle glande, mais elle n’explique pas pourquoi cette même glande ne laisse pas passer toutes les humeurs plus « fines » que celle qu’elle sécrète normalement 16. Bordeu imagine, lui, que les pores des glandes sont munis de petits sphincters dotés d’une sensibilité nerveuse qui commande leur ouverture seulement lorsqu’elle est stimulée par l’humeur adéquate. Grâce à cette sensibilité et à ces petits sphincters, les glandes peuvent séparer du sang l’humeur voulue, et l’orienter dans telle ou telle voie par leurs canaux sécrétoires. Ces sensibilités locales commandent ainsi le mouvement des fluides organiques, et maintiennent le corps en vie.

Au lieu d’un principe vital unique comme chez Barthez, il y a donc un ensemble d’activités et de sensibilités locales qui sont considérées par Bordeu comme irréductibles à la physico-chimie, et donc comme spécifiquement vitales. Mais on voit bien ici que cette affirmation n’est due qu’à l’état des connaissances physico-chimiques du XVIIIe siècle, et qu’aujourd’hui de tels phénomènes s’interpréteraient assez facilement sans le moindre vitalisme.

Quoi qu’il en soit, ces sensibilités et ces activités locales spécifiques amènent Bordeu à penser que le corps est constitué de parties ayant chacune leur vie propre, et que c’est l’ensemble de ces vies propres qui forme la vie de l’organisme. Il l’explique par la célèbre comparaison à l’essaim d’abeilles, que Diderot reprendra dans Le Rêve de D’Alembert où il met Bordeu en scène. Chaque abeille a sa vie propre ; cette vie propre est nécessaire à celles des autres et elle en dépend ; le tout fait la vie de l’essaim. La question de l’unification des vies locales n’est cependant pas bien expliquée : les différentes sensibilités en jeu sont manifestement des sensibilités nerveuses, mais Bordeu considère que le cerveau comprend autant de compartiments qu’il y a d’organes, ce qui n’est pas particulièrement « unifiant ». Dans cette unification intervient peut-être ce que Bordeu appelle le tissu muqueux, c’est-à-dire le tissu conjonctif 17. Pour Bordeu, l’organisme est en effet constitué à partir d’une masse de ce tissu au sein duquel les organes se différencient (dans les Recherches sur les maladies chroniques, il parle de la substance muqueuse « au sein de laquelle les organes, qui sont autant d’expansions des nerfs, sont logés et implantés, comme les fleurs et les fruits sont dans leurs boutons »). Dans l’organisme adulte, il reste une certaine quantité de ce tissu « indifférencié », qui enveloppe les organes, les sépare, mais aussi les relie et les assemble en un corps, unifiant ainsi la vie de celui-ci.

On pourrait qualifier de vitalistes bien d’autres naturalistes et médecins du XVIIIe siècle, qu’ils aient imaginé une matière propre à la vie (Buffon), des forces diverses commandant le développement embryologique (la force formative de Blumenbach, la vis essentialis de Wolff), ou même des forces expliquant la génération spontanée (la force végétative de Needham). Les thèses sont souvent confuses et peu élaborées, mais elles se caractérisent par le refus de l’animal-machine cartésien.

Contrairement à une idée répandue qui fait du vitalisme une théorie rétrograde et réactionnaire, ce refus n’est pas un refus d’origine idéologique. Il est tout simplement motivé par l’expérience et l’observation qui montrent que les êtres vivants ne sont pas des machines hydrauliques, tout comme elles montrent que ces êtres ne sont pas préformés dans un germe mais qu’ils se construisent progressivement. D’ailleurs, en général, les vitalistes refusent la théorie de la préformation et de l’emboîtement des germes, alors que les partisans de l’animal-machine l’acceptent. Or, dans cette théorie de la préformation, la création de la vie est remise entre les mains de Dieu, le grand horloger, alors que dans les théories épigénétiques, où le corps se construit progressivement, la nature retrouve une capacité créatrice indépendante de toute création divine. Il en est de même pour la génération spontanée, qui est en général refusée par les partisans de l’animal-machine alors qu’elle est acceptée par les vitalistes qui y voient la manifestation de la capacité créatrice de la nature. Les grands philosophes partisans de l’animal-machine et du préformationnisme sont Malebranche et Leibniz, tous deux animés de préoccupations religieuses évidentes. Les partisans du vitalisme se recrutent dans le milieu de l’Encyclopédie. Barthez est lié à d’Alembert ; Bordeu est un ami de Diderot qui a lui-même commis des thèses physiologiques qu’on pourrait qualifier de vitalistes, comme Buffon et, d’une certaine manière, Maupertuis ; tous gens qui n’ont pas la réputation d’avoir été très religieux ou d’avoir professé des philosophies réactionnaires. Il y eut sans aucun doute des vitalistes rétrogrades et réactionnaires 18, mais le vitalisme n’était pas en lui-même et dès l’origine une théorie orientée vers ce genre d’idéologie, bien au contraire.

Des grands noms du vitalisme du XVIIIe siècle, seul Stahl, qui était animiste plutôt que vitaliste, mériterait vraiment le qualificatif de « réactionnaire » ; il prétendait se référer aux « grands anciens », surtout Hippocrate, contre la thèse nouvelle qu’était le mécanisme, et tout dans ses écrits indique qu’il était ce que nous appellerions aujourd’hui un « mandarin traditionaliste ». Contrairement à l’âme de Stahl, le principe vital, bien qu’il ait été supposé irréductible aux principes physico-chimiques alors connus, et même souvent opposé à eux, n’était pas un principe surnaturel ; c’était simplement une « force » spéciale, propre aux êtres vivants mais tout à fait naturelle ; une force qui, du fait de l’insuffisance de la physico-chimie de l’époque, semblait nécessaire à l’explication de ces êtres vivants ; et une force qui, après tout, n’avait rien de plus mystérieux que l’attraction newtonienne par laquelle un corps peut agir à distance sur un autre, ou les affinités électives présidant aux réactions chimiques.

Comparée à celles de Bordeu et Barthez, la thèse de Bichat est d’une grande clarté, tant dans sa conception que dans la manière dont elle est présentée. Il y a manifestement chez lui une volonté de construire une physiologie structurée et systématique. Par ailleurs, ses ouvrages sont écrits dans un style d’une qualité assez rare chez les scientifiques. Toutes choses qui ont contribué à faire de sa physiologie le vitalisme par excellence.

La physiologie de Bichat

Les premières lignes des Recherches physiologiques sur la vie et la mort donnent l’une des plus célèbres définitions de la vie :

« On cherche dans des considérations abstraites la définition de la vie ; on la trouvera, je crois, dans cet aperçu général : la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort. »

La vie est ainsi définie par son opposition à des forces de mort ; c’est bien un vitalisme. Ces forces de mort sont de deux sortes. Les premières sont les agents externes, de toutes natures, qui, sans cesse, agressent l’être vivant. Les secondes sont les forces physiques qui travaillent, de manière interne, la matière de l’être vivant et tendent à la décomposer. Ces dernières sont moins explicitement abordées par Bichat, mais elles sont sous-entendues par une large part de sa physiologie. La chimie par laquelle Stahl expliquait la corruptibilité du corps venait d’être renversée par Lavoisier. Bichat, n’étant pas chimiste, ne se prononce pas explicitement sur cette corruptibilité dans la nouvelle chimie, bien que sa conception de la vie la nécessite. Quoi qu’il en soit, pour Bichat comme pour Stahl, les êtres vivants respectent les lois physicochimiques, et c’est parce qu’ils les respectent, et qu’elles menacent leur intégrité, qu’il leur faut un principe spécial pour s’opposer à leurs effets.

Au contraire de Stahl et de Barthez, Bichat ne pose pas le principe vital comme une entité définie. Il s’apparente plutôt à Bordeu sur ce sujet, et ce qu’il présente comme caractéristique de la vie est une forme de sensibilité et de contractibilité propres aux tissus vivants. Il ne cherche pas à préciser la nature profonde de ces propriétés vitales, et prétend même que la connaissance de cette nature est inutile, comme l’est, selon lui, celle des causes en tout genre. Son modèle est ici l’attraction newtonienne, dont on ne connaît pas la nature (qu’on ne cherche pas à expliquer) et dont on se borne à observer les manifestations. De la même manière, on constate les propriétés vitales dans leurs manifestations, on ne les explique pas. Contre le recours à de telles hypothèses et la recherche des causes premières, Bichat préconise l’observation et l’expérience. La philosophie sous-jacente à la thèse de Bichat est principalement l’empirisme et le sensualisme du XVIIIe siècle 19.

Avant d’en venir à ces propriétés vitales, il faut exposer la manière dont Bichat conçoit les grandes lignes de sa physiologie, grandes lignes qu’il établit selon un principe quasi systématique de bipartition ; bipartition de la vie en une vie organique et une vie animale, bipartition de chacune de ces vies en deux moments distincts (composition et décomposition, sensibilité et motricité), bipartition de la psychologie entre l’intellect (qui relève de la vie animale) et les passions (qui relèvent de la vie organique), etc.

La vie organique, la vie animale et les passions.

Bichat distingue la vie organique et la vie animale, l’une comprenant les activités végétatives (digestion, circulation, respiration, etc.) et l’autre les activités sensori-motrices et intellectuelles. Une telle distinction est assez classique, mais Bichat s’y est particulièrement attaché. Cela se comprend par sa volonté de différencier le principe vital et l’âme pensante, et d’ainsi se distinguer de Stahl. Pour Bichat, l’âme pensante ne concerne que la vie de relation, celle qu’il qualifie justement d’animale (latin anima, l’âme). La vie organique échappe à cette âme et ne relève que des propriétés vitales. Bichat la nomme organique parce qu’il la rattache à l’organisation. Les propriétés vitales ont pour charge de maintenir cette organisation ; ce n’est donc pas l’organisation qui fait la vie, mais la vie – les propriétés vitales – qui fait l’organisation. On retrouve ici l’idée selon laquelle l’être vivant ne peut être défini simplement comme une machine (une organisation) n’ayant qu’à fonctionner.

La bipartition de la vie en vie organique et en vie animale s’accompagne d’une bipartition de chacune de ces vies en deux moments. La vie animale comprend la sensibilité et la motricité ; la vie organique, la composition (liée à la nutrition) et la décomposition (liée à l’excrétion). Dans la vie animale, le cerveau est l’intermédiaire entre les deux moments, sensible et moteur ; il reçoit les données sensibles, les élabore (mémoire, jugement, etc.), et commande les mouvements. Il est le centre organisateur de la vie animale et, en tant que tel, il doit être, bien que Bichat ne le précise pas, le siège de l’âme pensante.

Dans le premier moment de la vie organique, l’organisme assimile la matière des aliments que la circulation sanguine distribue. Dans le second moment, cette matière, après avoir été un moment incorporée dans l’organisme, est rejetée dans la circulation puis excrétée. La circulation assure la relation entre ces deux moments, comme le cerveau relie ceux de la vie animale. Le cœur, centre de la circulation, est donc le centre de la vie organique. Il n’est cependant pas le siège du principe vital. Celui-ci n’est pas localisé en un point précis, mais réparti dans le corps entier ; nous y reviendrons.

Bichat utilise la bipartition interne à chacune des deux vies pour les caractériser l’une par rapport à l’autre. Ainsi, pour lui, les deux moments de la vie animale sont toujours équilibrés (sensibilité et motricité vont ensemble, quand l’une croît, l’autre aussi), tandis que ceux de la vie organique ne le sont pas (la composition excède la décomposition pendant la croissance, et inversement lors d’un amaigrissement). Cette symétrie de la vie animale et cette dissymétrie de la vie organique se retrouvent, à quelques exceptions près, dans la symétrie et la dissymétrie de leurs organes respectifs (un cerveau symétrique, deux yeux, deux oreilles, deux bras, deux jambes, etc., mais un seul estomac, un seul foie, un seul cœur (dissymétrique), deux poumons différents, etc.). La vie animale est double, une vie gauche et une vie droite. Les deux organes qui assurent chacune de ses fonctions doivent être « harmonisés » (par exemple, les deux yeux doivent donner la même image pour que la vue soit nette; ici Bichat ignore la vision du relief). La vie organique, elle, est un système unique. Quand ses organes sont doubles (les reins par exemple), il n’est pas nécessaire que leur fonctionnement soit harmonisé (peu importe qu’un rein fonctionne plus fortement qu’un autre, dès lors que la fonction rénale générale est assurée).

D’autres particularités différencient les deux vies. Ainsi la vie organique est continue, tandis que la vie animale est interrompue périodiquement par le sommeil. Les fonctions organiques (nutrition, excrétion, respiration, etc.) sont dépendantes les unes des autres ; les fonctions animales sont, elles, indépendantes (un sourd peut voir ; un aveugle, entendre ; un paralytique, voir ; un aveugle, marcher; etc.). L’habitude modifie la vie animale, alors qu’elle est sans effet sur la vie organique (l’une est en relation avec le milieu extérieur, l’autre est interne, soumise à sa seule loi propre). La vie organique commence dès la conception et elle est immédiatement « parfaite », tandis que la vie animale commence à la naissance et nécessite un « apprentissage ». A la mort, la vie animale cesse brusquement (après une période de déclin lorsqu’il s’agit d’une mort naturelle), tandis que la vie organique se poursuit quelque temps après la fin de la vie animale ; etc. Bichat développe considérablement toutes sortes de remarques de ce genre.

Bichat, en distinguant le principe vital et l’âme, a dû répartir le travail entre eux, d’où ces deux vies qu’il faut maintenant relier entre elles. Il résout (mal) le problème par une nouvelle bipartition, opérée cette fois dans le domaine psychologique. Il distingue, d’une part, la sensibilité externe, la motricité volontaire et les opérations purement intellectuelles, et, d’autre part, les passions. Sensibilité externe, motricité volontaire et intellect ne relèvent que de la vie animale, et forment une partie du psychisme qui n’a aucune action sur le corps et la vie organique ; ils appartiennent en propre à l’âme, quelque nécessité qu’il y ait d’organes des sens et de muscles. Les passions, au contraire, ne relèvent que de la vie organique, et absolument pas de la vie animale ; celle-ci est le domaine de la volonté, à laquelle les passions échappent.

L’appartenance de l’intellect à la seule vie animale ne pose pas de problèmes. L’appartenance des passions à la seule vie organique n’est pas aussi facile à admettre. L’explication que Bichat en donne est très peu claire. Il se contente de donner divers exemples de l’action des passions sur la vie organique, en général sur la circulation sanguine, et de proposer une explication pour une répercussion secondaire sur la vie animale. Par exemple, la colère accélère la circulation sanguine (vie organique) ; cette accélération excite le cerveau ; celui-ci fonctionne alors différemment dans la sensibilité, la motricité et le raisonnement (vie animale).

La dépendance des passions vis-à-vis de la vie organique n’implique pas qu’il y ait un centre ou un « principe » des passions. Celles-ci concernent la vie organique dans son ensemble ; elles dépendent de la disposition des différents organes, de leur plus ou moins grande force respective, de leurs éventuelles altérations, etc. Ainsi, l’homme doté d’un appareil circulatoire puissant aura un tempérament sanguin, il sera porté à des passions comme la colère, le courage. Par cette voie organique, la constitution du corps détermine les passions. De la même manière, l’âge, les maladies, etc., en altérant les organes, modifient les passions ; sans que la vie animale y ait quelque influence. Bichat reprend ainsi certains éléments de la vieille théorie galénique des tempéraments.

Les propriétés vitales.

Après avoir délimité et structuré le problème (vie animale et vie organique ; motricité-sensibilité et composition-décomposition ; intellect et passions), Bichat définit les propriétés vitales comme une sensibilité (la faculté de sentir) et une contractilité (la faculté de se contracter sous l’effet d’un stimulus) propres aux êtres vivants et à eux seuls 20.

Sensibilité, contractilité, irritabilité, élasticité, etc., sont des notions dont la physiologie du XVIIIe siècle a fait un large usage. La référence en ce domaine est Albrecht von Haller (1708-1777) et ses Mémoires sur la nature sensible et irritable des parties du corps animal, mais de nombreux autres auteurs ont abordé la question. Pour tous, il s’agissait d’étudier ces propriétés de la matière des êtres vivants, soit en les rapportant à des propriétés physiques, soit en les considérant comme spécifiques de la vie (les deux n’étant pas incompatibles, puisqu’on peut imaginer des propriétés physiques qui seraient propres aux êtres vivants).

Pour Haller, une partie irritable était une partie capable de se raccourcir sous l’effet d’une irritation quelconque, tandis qu’une partie sensible était une partie transmettant à l’âme l’impression qu’elle reçoit d’une stimulation. Haller testa expérimentalement l’irritabilité et la sensibilité des différents organes, pour finalement limiter la sensibilité aux nerfs et l’irritabilité aux muscles. L’explication qu’il donnait de ces propriétés renvoyait à l’organisation matérielle de la fibre musculaire et à la nature, matérielle elle aussi, du fluide nerveux. Il comparait notamment l’irritabilité à l’attraction newtonienne (dont on ne sait rien, mais dont on constate les effets), pour justifier la nature physique qu’il lui attribuait malgré l’ignorance où l’on était de sa nature. Bichat se servira de la même comparaison pour qualifier de vitales la sensibilité et la contractilité.

Bichat, au contraire de Haller, ne limite pas la sensibilité aux seuls nerfs. Il distingue une sensibilité propre à la vie animale (celle des organes des sens) et une sensibilité propre à la vie organique (localisée dans tous les tissus). La sensibilité animale diffère de la sensibilité organique en ce que la première est rapportée à un centre (le cerveau) tandis que la seconde reste purement locale. Parce qu’elle est rapportée au cerveau, à l’âme, la sensation animale est consciente. Parce qu’elle reste purement locale, la sensation organique est inconsciente. Cependant, ces deux sensibilités sont de même nature ; elles ne diffèrent que par leur intensité : c’est parce que son intensité est plus forte, et dépasse un certain seuil, que la sensation animale est rapportée au cerveau (par les nerfs), tandis que la sensation organique, plus faible, ne l’est pas. Par conséquent, une sensibilité organique peut devenir animale (consciente) par un simple accroissement. Ainsi, en cas de maladie, une sensibilité organique peut, par son exaltation, donner lieu à des sensations douloureuses (donc conscientes et « animales »).

Outre la transmission ou non-transmission au cerveau, le degré de la sensibilité intervient au niveau même des organes. La sensibilité est en effet le propre des parties solides, et, dans la vie organique, ce sont les fluides circulant dans ces parties solides qui jouent comme stimulants. Les parties solides sont plus ou moins sensibles, et à ce degré particulier de sensibilité correspond un fluide excitateur particulier. Il y a ainsi une sensibilité spécifique de tel ou tel organe à tel ou tel fluide, mais cette spécificité (qualitative) est ramenée à un degré (quantitatif) de la sensibilité organique (laquelle, à un degré quantitatif supérieur, devient une sensibilité animale). Tel organe réagit ou ne réagit pas à tel fluide, selon que le degré de sa sensibilité est ou non accordé à celui-ci ; et la réponse à ce stimulus est une contraction plus ou moins intense, permettant ou non de laisser passer le fluide à travers lui. Ainsi, le canal cholédoque a une sensibilité accordée à la bile, et la laisse donc passer ; ce que, dans les conditions normales, il ne fera pas pour un autre fluide, par exemple le sang. Une variation du degré de sensibilité de l’organe (soit physiologique, soit pathologique) entraîne alors une différence de comportement vis-à-vis du fluide considéré. Ainsi, l’inflammation résulte de ce que les très fins capillaires, qui normalement n’admettent pas les globules rouges mais seulement la partie séreuse du sang, s’emplissent de ceux-ci lorsque leur sensibilité est accrue par quelque cause pathologique. De cette manière, il est possible de caractériser les différentes parties du corps par un degré de sensibilité particulier, qui explique leur vie propre, c’est-à-dire la manière dont elles jouent dans l’organisme, à l’état de santé ou lors des maladies. Où Bordeu voyait des sensibilités spécifiques différentes, Bichat voit une seule sensibilité de degré variable selon les parties, une sensibilité qui, en outre, n’est plus aussi exclusivement nerveuse que celle de Bordeu.

Pour Bichat, au contraire de Haller une fois encore, la contractilité ne caractérise pas seulement les muscles, mais tous les tissus dès lors qu’ils sont vivants. Cette contractilité, comme la sensibilité, est variable, inégalement répartie dans les tissus, mais toujours présente. Bichat différencie la contractilité animale (celle des muscles volontaires) et la contractilité organique (celle des muscles des viscères, mais aussi, d’une manière générale, des différents tissus) par le fait que l’une est sous la dépendance du cerveau et l’autre pas (celle des muscles viscéraux pouvant toutefois relever du système nerveux sympathique ou parasympathique, distingué du cerveau de la vie animale) ; il s’agit ici d’une différence d’innervation, et non d’intensité. La contractilité organique ne peut donc pas se transformer en contractilité animale. Bichat distingue cependant deux formes de contractilité organique, selon son intensité. La première, qualifiée d’insensible (c’est-à-dire d’imperceptible pour l’observateur, car d’intensité trop faible) correspond au tonus ; la seconde, qualifiée de sensible, est une contractilité d’intensité suffisamment importante pour que l’observateur la perçoive.

Chacune des contractilités, animale et organique, est liée à la sensibilité correspondante. La contractilité animale passe par le cerveau et les nerfs, tout comme le fait la sensibilité animale ; et ce passage par le cerveau explique que les contractions musculaires animales sont conscientes et volontaires. La contractilité organique, elle, reste purement locale, comme la sensibilité organique : le tissu dont la sensibilité est stimulée, par le fluide adéquat, réagit directement en se contractant, sans que cela passe par le cerveau. L’absence de médiation par le cerveau entraîne le caractère automatique, inconscient et involontaire de la contraction organique en réponse à la sensation organique. Le rapport entre la sensation animale et sa réponse contractile animale n’est pas, lui, aussi systématique (il est médiatisé par le cerveau, et l’âme, l’intellect interviennent).

La fonction que Bichat attribue à ces propriétés vitales est donc d’assurer les mouvements adéquats des bons fluides dans les bons organes. En cela, il suit les principes habituels de la physiologie du XVIIIe siècle, où les différentes fonctions étaient ramenées à des mouvements de fluides organiques. Son originalité tient seulement à la manière dont il organise ces mouvements de fluides. Les mécanistes, à la suite de Descartes, ne connaissaient que des filtrations selon la taille des particules constitutives des fluides et celle des pores des parties solides. Stahl mettait une âme connaissante au commandement de ces mouvements ; Barthez un principe vital ; Bordeu, des sensibilités qualitativement spécifiques. Aujourd’hui, nous parlerions de perméabilité sélective, que nous rapporterions aux propriétés chimiques des substances en mouvement et des membranes traversées. Comme dans le cas de Bordeu, l’opposition du vitalisme de Bichat aux explications physico-chimiques tient largement à ce que celles-ci étaient tout à fait insuffisantes en son temps, et non à une attitude « réactionnaire » qui les lui aurait fait rejeter pour introduire un principe « métaphysique » ou « surnaturel » dans l’explication de la vie 21.

Les tissus.

Le dernier point à prendre en considération dans la physiologie de Bichat est la notion de tissu. Jusqu’à Bichat la physiologie décomposait le corps selon le principe galènique organe-fonction. C’est-à-dire qu’elle étudiait les différents organes et le rôle qu’ils jouent au sein du corps.

Bichat reconnaît certes ces organes et leurs fonctions, mais il privilégie le fait que les organes ne sont pas des entités homogènes. Ils sont composés de différents tissus, et c’est à ces tissus qu’il rapporte les propriétés vitales de sensibilité et de contractilité. Chaque tissu est caractérisé par telle ou telle sensibilité et telle ou telle contractilité. Ce sont alors ces tissus, et non les organes, qui forment les briques élémentaires de l’être vivant ; ils jouent en physiologie le rôle que jouent les corps simples en chimie. Bichat en dénombre vingt et une sortes qu’il étudie une à une dans son Anatomie générale appliquée à la physiologie et à la médecine. Cette Anatomie a en effet la particularité de décrire les différents systèmes tissulaires, et non les différents organes. L’Anatomie descriptive, que Bichat laissa inachevée, devait la compléter en étudiant les organes constitués par ces tissus.

Conformément à cette vision tissulaire, la maladie est expliquée par l’altération des propriétés vitales des différents tissus, leur contractilité et leur sensibilité. Le dysfonctionnement des organes est rapporté à l’altération des tissus les constituant ; comme le même tissu peut être présent dans différents organes, la conception de la maladie déborde le cadre de l’organe et s’étend à tout le système tissulaire.

C’est ainsi que Bichat, par cette étude et cette classification des tissus, devint le fondateur de l’histologie. Mais il devait revenir à Claude Bernard d’être celui de la physiologie moderne. Non seulement parce que Bichat, mort très jeune, ne put poursuivre ses travaux, mais aussi parce que son projet de physiologie comporte quelques contradictions rédhibitoires.

La physiologie et la physique.

Les propriétés vitales (sensibilité et contractilité, animales et organiques) et les tissus sont les fondements à partir desquels Bichat a voulu construire sa physiologie. Ce projet est explicité dans l’introduction de L’Anatomie générale, où il évoque son modèle – la physique newtonienne – et où il établit un parallèle entre les sciences physiques et les sciences physiologiques, leurs similitudes et leurs différences.

Les propriétés vitales nous paraissent aujourd’hui quelque peu « magiques », en ce qu’elles sont supposées irréductibles aux propriétés physico-chimiques. Il ne faut cependant pas oublier qu’au XVIIIe siècle les Cartésiens qualifiaient de qualité occulte l’attraction newtonienne, force mystérieuse agissant à distance. Bichat se rend bien compte de la difficulté, et c’est à Newton qu’il a recours pour s’en expliquer. Tout comme celui-ci ne précise jamais la nature de l’attraction gravitationnelle, se borne à en constater les effets et à les lui rapporter, de sorte qu’elle devient la base de toute la physique, Bichat prétend qu’on n’a pas à se soucier de la nature des propriétés vitales, mais qu’il faut leur rapporter les différents processus vitaux de sorte qu’elles deviennent les bases de la physiologie. Tout comme Newton, il refuse donc de se préoccuper des causes premières (inaccessibles selon lui), et prétend que la science doit se contenter de rapporter les phénomènes observés (et expérimentés) à quelques notions simples. Le vitalisme de Bichat est fondé sur une conception épistémologique assez empiriste et même déjà quasiment positiviste. Loin d’être une thèse rétrograde, il se veut au contraire une théorie moderne, en résonance avec les progrès de la physique de son temps. Tout comme la physique de Newton a remplacé la mécanique galiléo-cartésienne, le vitalisme veut remplacer la thèse cartésienne de l’animal-machine.

Il n’en reste pas moins vrai qu’une telle physiologie vitaliste était une impossibilité. Bichat ne s’en est pas rendu compte, mais cette impossibilité est clairement révélée par le parallèle qu’il établit entre les propriétés vitales et les propriétés physiques, entre les sciences physiologiques et les sciences physiques.

Pour Bichat, les propriétés vitales, au contraire des propriétés physiques, sont irrégulières et capricieuses. Cette irrégularité empêche toute mathématisation des phénomènes vitaux, contrairement à ce qui se passe pour les phénomènes physiques. D’après Bichat, cette impossibilité d’une mathématisation a fait échouer la physiologie mécaniste et, toujours d’après lui, elle fera échouer les tentatives d’explication de la vie à l’aide de la chimie (qui est alors une chimie moderne et quantitative, celle de Lavoisier, une chimie qui est encore un peu balbutiante mais qui a déjà expliqué la respiration comme une combustion). Ici encore, Bichat n’adopte pas une position dogmatique ; il se réfère tout simplement à la difficulté d’obtenir des résultats expérimentaux reproductibles en physiologie (voir à ce sujet le Discours sur l’étude de la physiologie) ; il ne faut pas oublier en effet qu’en son temps les techniques d’analyse n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui, ni même ce qu’elles furent au XIXe siècle.

Il est remarquable que, pour justifier sa position en ce domaine, il ait recours à la variabilité et l’irrégularité de composition des divers fluides organiques ; car c’est justement sur la constance de composition du principal de ces fluides (qu’il appellera le milieu intérieur) que Claude Bernard fondera au contraire toute la physiologie moderne. Ce qui est encore plus remarquable, c’est que cette constance du milieu intérieur est toute théorique, qu’elle n’est jamais exactement réalisée (ni donc mesurable expérimentalement), et que, pour la poser comme caractéristique de la vie, Claude Bernard devra en faire une norme, un but vers quoi tendent les diverses fonctions vitales ; ce qui ne se rencontre effectivement pas en physique. Le statut de la physiologie de Claude Bernard est, à cet égard, très particulier.

Malgré tout, il est certain que Bichat, en posant la variabilité et l’imprévisibilité comme caractéristique du vivant (ce qui rejoint le caractère libre de l’âme stahlienne, opposée à la nécessité des lois physiques), ne pouvait faire de la physiologie une science, domaine de la nécessité et de la prévision. De ce fait, il s’ensuit que, pour Bichat, des disciplines comme la physique ou la chimie ne sont pas d’une grande utilité en physiologie ; elles seraient même plutôt sources d’erreurs. C’était déjà l’opinion de Stahl qui, au nom de l’âme et de la natura medicatrix, rejetait de la médecine la physique et la chimie (d’ailleurs, dans son Anatomie générale, Bichat écrit que les ouvrages de Stahl offrent l’avantage de négliger ces disciplines). Ce sera l’un des points du vitalisme les plus critiqués par F. Magendie et surtout par Claude Bernard, mais, chez Bichat, il s’explique par des considérations empiriques et non par une quelconque volonté de faire intervenir dans l’explication de la vie un principe « surnaturel ».

A la variabilité des propriétés vitales se rattache la question de la maladie. Les êtres vivants peuvent être malades, au contraire des objets inanimés. De ce fait, la physiologie diffère nécessairement de la physique. Pour Bichat, la maladie provient d’une perturbation des propriétés vitales, sensibilité et contractilité, qui fait que tel organe ou tissu ne joue plus son rôle dans la vie de l’organisme total. La maladie est une conséquence de la variabilité de ces propriétés, mais une variabilité « hors normes ». Elle est causée par une variation qui fait sortir les propriétés vitales de ce que Bichat appelle leur « type naturel ». Cette dernière notion suppose donc que la variabilité des propriétés vitales est limitée. Cela aurait dû conduire Bichat à une conception normative du type de celle de Claude Bernard ; mais il ne définit pas ce « type naturel » ; une telle définition aurait nécessité que la variabilité ne fut pas érigée en règle dès le départ.

Enfin, un autre obstacle à une physiologie vitaliste conçue sur le modèle de la physique newtonienne est le caractère transitoire des propriétés vitales. La matière perd ses propriétés vitales, tandis qu’elle ne perd jamais ses qualités physiques (sa gravité, ses caractères chimiques, etc.) ; tout au plus, celles-ci sont modifiées. Elle perd ses propriétés vitales par la mort, car ces propriétés s’épuisent peu à peu, fortes chez l’enfant, faibles chez le vieillard (c’est là encore une marque de leur variabilité). Mais elle les perd aussi de manière constante, comme en témoignent la nutrition et l’excrétion. Dans celles-ci, la matière du corps est sans cesse renouvelée : avant d’être assimilée elle ne possède pas encore les propriétés vitales, après l’excrétion elle ne les possède plus. Les propriétés vitales sont donc non seulement très variables, mais elles sont aussi transitoires. Elles diffèrent vraiment trop des propriétés physiques pour que Bichat, aurait-il vécu plus longtemps, soit jamais parvenu à construire sa physiologie.

La fin du vitalisme

Malgré ces difficultés rédhibitoires, le vitalisme dominera assez largement la première moitié du XIXe siècle, avant de peu à peu s’éteindre.

Curieusement, l’utilisation d’un principe irréductible aux forces physico-chimiques ne fut pas le centre des critiques qui ont conduit à la disparition du vitalisme. L’attaque la plus radicale qui ait été faite de ce point de vue théorique est celle de Lamarck dans sa Philosophie zoologique. Pour Lamarck, les lois physiques s’appliquent à toute la nature, aussi bien au règne inanimé qu’au règne vivant. Cependant, elles ne s’appliquent pas in abstracto, mais à des entités matérielles différentes dans des situations différentes. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les mêmes lois produisent tantôt des objets inanimés, tantôt des êtres vivants, selon les circonstances où elles sont appliquées. Le propre de la biologie est justement d’étudier quelles sont les conditions pour que les lois physiques produisent des êtres vivants plutôt que des objets inanimés. Quant au vitalisme, d’après lui, il a été inventé pour éliminer, plutôt que résoudre, les problèmes posés par une telle étude.

Pour Lamarck, la condition nécessaire à la vie est une organisation particulière qui oriente le jeu des lois physiques, de sorte que ce jeu, au lieu d’entraîner la décomposition du corps comme le voulait Stahl, maintient et même augmente sa « composition ». Lamarck s’en explique par l’exemple de la fermentation. La matière d’un cadavre se décompose en fermentant parce qu’elle a perdu son organisation ; en revanche, dans un être vivant, cette même fermentation est « canalisée » par l’organisation, de sorte qu’au lieu d’une décomposition, elle produit des substances de plus en plus composées. C’est donc la même force physico-chimique (celle de la fermentation) qui est à l’œuvre dans les deux cas, et non une force vitale s’opposant, dans le vivant, aux forces physicochimiques à l’œuvre dans la décomposition du cadavre. Seule diffère l’organisation où agit cette force. Alors que Bichat faisait appel à des propriétés vitales pour conserver l’organisation du corps, Lamarck charge cette organisation d’orienter la mise en jeu des lois physiques de manière adéquate non seulement à sa conservation, mais aussi à sa complexification. Pour Lamarck, s’il y a une force vitale, elle n’est que le produit de l’organisation des lois physiques dans l’être vivant, et non une force de nature spéciale. Reste naturellement à expliquer cette organisation des êtres vivants. Pour Lamarck, elle s’est mise en place elle-même, spontanément, dans sa forme la plus simple (c’est la génération spontanée des êtres vivants les plus élémentaires), et elle s’est compliquée peu à peu au cours de l’évolution des espèces. C’est à cette explication de la naissance et de la complexification de l’organisation des êtres vivants que sert le transformisme lamarckien 22.

La Philosophie zoologique n’eut pas eu grand succès en son temps, et, de toute manière, on n’en retint que l’idée transformiste et absolument pas les principes de biologie générale. La critique du vitalisme par Lamarck resta donc lettre morte.

En général, on considère que les travaux qui ont mis fin au vitalisme sont ceux de François Magendie (1783- 1855) et, surtout, de son élève Claude Bernard (1813- 1878). Et on le fait souvent en opposant le vitalisme, conception idéologique et réactionnaire, et la physiologie expérimentale et physico-chimique, conception scientifique et progressiste, que lesdits auteurs auraient promu au rang de nouveau paradigme en biologie. A regarder les choses d’un peu près, on s’aperçoit que ce n’est que très partiellement exact.

Il y eut certainement un changement d’orientation idéologique du vitalisme au cours de la première moitié du XIXe siècle. A cette époque, la chimie a fait des progrès considérables, et a de plus en plus été appliquée à l’étude de l’être vivant. C’est Lavoisier qui, à la fin du XVIIIe siècle, est à l’origine non seulement de ces progrès de la chimie mais aussi de ses applications à la biologie, avec principalement l’étude de la respiration qu’il assimile à une combustion ; il s’agit de la première grande fonction biologique à avoir été expliquée de manière chimique. Même s’il fallut plus d’un demi-siècle pour y parvenir, l’idée que l’être vivant était une machine chimique commençait à s’imposer et à se substituer à celle qui en faisait une machine mécanique ou hydraulique. Le vitalisme était « progressiste » lorsque, en s’inspirant de la physique newtonienne, il combattait le « roman philosophique » de l’animal-machine cartésien (mécanique et hydraulique). En revanche, il devenait « réactionnaire » lorsqu’il refusait de voir que les progrès de la chimie permettaient d’imaginer, à défaut de parfaitement la concevoir, l’explication physicochimique des processus biologiques que le XVIIIe siècle avait cru impossible. Le principe vital avait été inventé pour rendre compte des êtres vivants de manière naturelle sans recourir ni à un Dieu-horloger fabriquant les animaux-machines, ni à une âme luttant contre la corruption du corps, il sert maintenant à en refuser l’explication physicienne. Le vitalisme du XVIIIe siècle était d’inspiration matérialiste ; il devient vaguement spiritualiste, se rapproche de l’animisme stahlien et insiste sur l’opposition du principe vital aux forces physico-chimiques beaucoup plus que ne l’avaient fait Bordeu et Bichat ; avec, parfois, un arrière-plan fait de romantisme et de philosophie idéaliste allemande. C’est d’ailleurs à l’époque où l’explication physico-chimique progresse le plus, que les œuvres de Stahl (écrites en un latin très peu clair) sont traduites en français ; les commentaires des traducteurs montrent bien dans quelle optique cette traduction a été faite.

Pas plus que les progrès de la chimie, ce « retournement idéologique » du vitalisme ne s’est fait en un jour. Réciproquement, le paradigme d’une physiologie expérimentale et physico-chimique a mis un certain temps à se constituer. Et, si combat il y a eu entre ces deux tendances, il n’a pas toujours pris la forme d’une lutte ouverte et déclarée sur tous les points, aussi virulent qu’ait été quelqu’un comme François Magendie. La biologie du début du XIXe siècle souffre du même mal que celle du XVIIIe : elle ne possède pas de paradigme dominant ; tout y est flou, fait d’une multitude de théories « locales » souvent incompatibles entre elles, en partie ou en totalité. Aussi, la fin du vitalisme n’est pas historiquement plus claire que ses débuts. On peut cerner les enjeux généraux, mais difficilement dessiner un tableau où chaque auteur et chaque théorie auraient une place bien définie.

Magendie, qui travaille dans la première partie du XIXe siècle, a certes reproché à Bichat la comparaison des propriétés vitales et de l’attraction newtonienne, en objectant que celle-ci, loin d’être variable et capricieuse, était stable et mesurable, et que ce n’était pas en postulant l’existence de l’attraction mais en établissant les lois qui la régissent que Newton avait fondé la physique moderne. Magendie a certes cherché à étendre le plus possible l’explication physico-chimique des processus biologiques. Cependant, il n’a pas vraiment rejeté la notion de force vitale, et n’en a pas fait une critique théorique comparable à celle que Lamarck faisait à la même époque 23. Il reprochait surtout au vitalisme d’être spéculatif et il prétendait lui opposer la méthode expérimentale. Ce qui n’était pas complètement pertinent. Il est vrai que le vitalisme a plus ou moins rejeté l’expérience au nom de la variabilité des propriétés vitales et de la natura medicatrix ; mais tous les vitalistes n’ont pas eu à cet égard une opinion radicale, et notamment Bichat, le plus éminent d’entre eux. Pour les vitalistes du XVIIIe siècle, c’était la physiologie de l’animal-machine qui était une pensée systématique, un roman philosophique, et le vitalisme, lui, s’enracinait, sinon dans l’expérience, du moins dans l’observation qui montraient que les êtres vivants n’étaient pas des automates mécaniques. Magendie se trompait sur les fondements épistémologiques du vitalisme, mais il avait raison dans la mesure où Bichat n’était pas cohérent avec ses propres présupposés philosophiques et où, en posant la variabilité comme caractéristique de ses propriétés vitales, il rendait impossible toute science expérimentale fondée sur celles-ci.

Magendie a donné des notes critiques pour la quatrième édition des Recherches physiologiques de Bichat. Ses commentaires sont souvent pertinents, mais ils touchent surtout à des points de détails (en général expérimentaux), sans attaquer le vitalisme dans ses principes. Plutôt qu’à une critique du vitalisme en tant que tel, ces notes de Magendie ressortissent au jugement que Claude Bernard, son élève, portera sur lui :

« Le caractère de M. Magendie peut se résumer en disant qu’il avait horreur du raisonnement et des théories ; il voulait toujours les faits seuls, il ne voulait que voir ; ce qu’il exprimait lui-même en disant qu’il n’avait que des yeux mais pas d’oreilles. » (Claude Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses)

Ce n’est donc certainement pas là qu’il faut trouver l’explication de la fin du vitalisme. D’ailleurs, quelques remarquables qu’aient été ses travaux de physiologie expérimentale, ce n’est pas Magendie qui imposera le paradigme « expérimentaliste » prétendument opposé au vitalisme, mais Claude Bernard ; et, comme nous allons le voir, c’est à sa composante « spéculative » et non pas méthodologique que le paradigme bernardien devra son succès.

Comme nous l’avons déjà dit (note 19), la physiologie n’a pas attendu Claude Bernard pour faire des expériences, ni même pour ériger l’expérience en principal critère de vérité. L’importance de Claude Bernard ne tient pas à un apport méthodologique, mais à un apport théorique : la constance du milieu intérieur. Cette constance va se substituer au pivot donné par Stahl au vitalisme : la préservation du corps de la corruption. Où la physiologie du XVIIIe siècle voyait la conservation de l’être vivant grâce à une force vitale s’opposant aux lois physiques, la physiologie bernardienne voit le maintien de la constance du milieu intérieur grâce aux régulations. La question méthodologique n’est qu’une conséquence de cet apport théorique. En effet, autant la conception voulant que l’être vivant se conserve dans son être se prêtait mal à l’expérimentation, autant celle de la constance du milieu intérieur s’y prêtait merveilleusement, d’autant plus qu’au XIXe siècle les progrès de la chimie permettaient de faire toutes sortes d’analyses qualitatives et quantitatives de ce milieu. Elle s’y prêtait si bien que Claude Bernard lui-même n’hésitera pas à mettre de côté la théorie cellulaire pour pouvoir étendre la constance du milieu intérieur (qui est un milieu extracellulaire) en une constance de composition de la matière vivante ; constance par laquelle il cherchera, plus ou moins explicitement, à caractériser la vie. Le soi-disant paradigme « expérimentaliste » de Claude Bernard est donc d’abord une position théorique sur la vie – l’assimilation de celle-ci à la constance du milieu intérieur ou à la constance de composition de la matière vivante –, position théorique se prêtant bien à l’expérimentation. Plus que théorique cette position mériterait même souvent d’être qualifiée de spéculative, car la thèse bernardienne de la matière vivante entre en contradiction avec la théorie cellulaire de manière assez peu convaincante.

Quoi qu’il en soit, c’est donc cette théorie de la constance du milieu intérieur qui, en même temps qu’elle permet une méthode expérimentale efficace, va affranchir la physiologie du vitalisme. Ce n’est toutefois pas Claude Bernard lui-même qui viendra à bout de celui-ci. En effet, assez curieusement, eu égard à la légende, Claude Bernard était assez largement vitaliste. Même s’il a dit et redit qu’il n’était ni « vitaliste » ni « matérialiste » (ce sont ses propres termes), il était en fait l’un et l’autre, mais à des moments différents de sa physiologie. Il était « matérialiste » car, pour lui, les processus physiologiques locaux étaient purement physico-chimiques. Mais, il était en même temps « vitaliste » car il considérait que la coordination de ces processus physico-chimiques locaux en un tout était, elle, sous la dépendance de ce qu’il appelait une « force métaphysique » propre aux êtres vivants. Cette position est assez étonnante de la part de quelqu’un qui, s’il n’a pas vraiment étudié in abstracto la notion de régulation, a tout de même décrit un certain nombre de régulations physiologiques. Mais elle se comprend en ce que, pour Claude Bernard, la régulation nécessite la préexistence d’une certaine structure (la régulation est conçue comme le fonctionnement d’un organe préexistant, l’être vivant de Claude Bernard n’est qu’un animal-machine perfectionné). Il faut donc d’abord expliquer l’existence de cette structure pour expliquer la régulation. L’âme de Stahl assurait non seulement la conservation du corps (ce que fait la régulation bernardienne) mais aussi sa formation embryologique (ce que ne fait pas la régulation bernardienne, qui peut assurer une constance, une stabilité, mais pas un développement). Autrement dit, la régulation améliore l’animal-machine, mais elle n’explique pas sa formation. Comme il ne peut plus être question de préformation dans la seconde moitié du XIXe siècle, Claude Bernard imagine que l’être vivant contient une force particulière, qu’il appelle tantôt « force évolutive » tantôt « idée directrice », et qu’il qualifie toujours de « métaphysique », entendant par là qu’elle échappe à la physico-chimie et à l’expérimentation. Cette force est chargée d’expliquer le développement de l’être vivant et donc son organisation 24. Autrement dit, la force vitale n’a plus à se charger de la conservation du corps (ce sont les régulations qui l’assurent) mais seulement de sa formation.

Claude Bernard définit très mal cette « force évolutive métaphysique », mais il la rattache à l’hérédité, et il la réifie plus ou moins clairement en une sorte de germe localisé dans le noyau des cellules. Ce « germe vitaliste » disparaîtra de la physiologie. Il sera remplacé, quelques années plus tard, par le plasma germinatif qui, lui, est conçu par August Weismann sur un mode exclusivement physico-chimique 25.

Ce plasma germinatif deviendra à son tour le génome que nous connaissons aujourd’hui et que nous concevons comme un ensemble d’informations génétiques, sinon comme un programme proprement dit 26. Comme l’usage que la biologie moléculaire fait de la théorie de l’information est plus métaphorique que véritablement physique, il est à peine exagéré de dire que le génome est, à ce jour, le dernier refuge du vitalisme.

André Pichot.

Présentation publiée dans
Xavier Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort [1822],
GF-Flammarion, 1994.


Notes:

1 Galien était le médecin de l’empereur Marc Aurèle, un des plus éminents représentants du stoïcisme.

2 La chimiatrie est une médecine, dérivée de celle de Paracelse, qui prétendait expliquer l’être vivant et les maladies par la chimie, mais une chimie qui n’était alors que de l’alchimie. On trouve de nombreuses traces de l’influence de Van Helmont chez un animiste comme Stahl, et chez un vitaliste comme Bordeu.

3 Pour un exposé plus détaillé de ces différentes conceptions de la vie, voir A. Pichot, Histoire de la notion de vie, Gallimard, Tel, Paris 1993.

4 Chez Stahl, cette idée du corps comme instrument de l’âme diffère cependant de ce qu’elle est chez Aristote et Galien. Pour lui, l’âme peut commander directement au corps, mais elle ne peut agir sur le monde extérieur que par l’intermédiaire du corps (dont elle commande directement les mouvements). De la même manière, l’âme « connaît » de manière immédiate l’état du corps, mais elle a besoin du corps, et spécialement des organes des sens, pour connaître le reste du monde. Le corps est ainsi pour l’âme l’instrument nécessaire à la fois à la connaissance du monde et à l’action sur celui-ci.

5 Stahl avait mieux compris l’animal-machine que les « mécanistes » ne l’avaient fait, peut-être parce qu’il connaissait mieux Galien. L’animal-machine cartésien est en effet une reprise des principes essentiels de la physiologie galénique, assortis d’une mécanisation très partielle et très locale. Dans l’animal-machine, la mécanisation ne touche que le fonctionnement des organes considérés isolément les uns des autres. La conception galénique globale (finaliste), celle d’un corps composé d’organes ayant chacun une existence justifiée par la fonction qu’il exerce au sein du tout, est conservée par Descartes.

6 Il est notamment l’auteur de la théorie du phlogistique qui expliqua la combustion jusqu’à ce que Lavoisier proposât sa théorie en ce domaine. Par ailleurs, sa conception du « mixte » est à l’origine de la notion de combinaison chimique, différente du simple mélange (la combinaison modifie les caractéristiques des corps combinés, ce que ne fait pas le mélange où ils ne sont que juxtaposés).

7 L’idée en avait été déjà suggérée par Descartes, qui ne l’avait pas développée.

8 Stahl a développé toutes sortes d’arguments, souvent assez fins, relatifs à la conscience des actions de l’âme, selon qu’elles concernent le domaine sensori-moteur ou le domaine végétatif.

9 Cl. Perrault, « La mécanique des animaux », in Essais de physique, Coignard, Paris 1680.

10 On comprend que Leibniz, pour qui nous vivons dans le meilleur des mondes possibles, ait été l’adversaire de Stahl.

11 Stahl remit à l’honneur, dans la médecine du xvmc siècle, la thèse hippocratique de la natura medicatrix, la nature médecin, selon laquelle le corps a en lui un principe de guérison, que le médecin ne peut guère que seconder (ce n’est donc plus un mécanicien réparant une machine, mais le simple « assistant » de la nature dans sa fonction guérisseuse). Hippocrate ne précisait pas la nature de ce principe (en fait, il développe à peine cette thèse qui est seulement sous-jacente à sa médecine) ; Aristote l’attribuait à l’âme ; Stahl également, mais l’âme selon Stahl n’a plus grand-chose à voir avec l’âme selon Aristote.

12 Hoffmann était en correspondance avec Leibniz, et sa thèse, tout entière dressée contre Stahl, s’en ressent considérablement (sans qu’on puisse dire cependant qu’il était le porte-parole de Leibniz dans cette affaire).

13 Elle ne répond pas, en tout cas, au problème de la corruptibilité du corps ; elle se contente de le déplacer. Où Stahl définissait la vie par la résistance du corps à la corruption et expliquait cette résistance par le mouvement des fluides, Hoffmann définit la vie par le mouvement des fluides (définition mécaniste traditionnelle), et charge ce mouvement de prévenir la corruption. La différence peut paraître infime, elle repose sur la priorité donnée à l’un ou l’autre terme. Pour Stahl, la résistance à la corruption est le but que l’âme vise en commandant les mouvements de fluides. Pour Hoffmann, la priorité revient au mouvement des fluides, dont la résistance à la corruption n’est qu’une conséquence (il argue en disant que les cadavres conservés au froid ne se corrompent pas, la mort se caractérise alors par l’absence en eux de mouvements de fluides). Naturellement, Hoffmann, comme Leibniz, était partisan de la préformation.

14 On pourrait étendre cette tendance à l’hylozoïsme à tous les biologistes du XVIIIe siècle s’inspirant de Leibniz, en reprenant le mot de Michel Serres : « Chez les mécanistes, le modèle de l’inerte envahissait uniformément le domaine du vivant ; chez Leibniz, le modèle du vivant envahit infinitésimalement le domaine de l’inerte » (M. Serres, Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques, P.U.F., Paris 1982 (2e éd.), page 328).

15 A la Renaissance, l’alchimie usait et abusait d’attractions, de ferments et de forces occultes. Après Descartes, la matière est ramenée à des petites particules caractérisées par leur étendue, particules qui s’entrechoquent et se transmettent ainsi leur mouvement ; ce qui n’est pas très propice à l’explication des réactions chimiques. Le XVIIIe siècle, et Newton lui-même, a d’abord pensé qu’il y avait une attraction entre ces particules, sur le modèle de la gravitation, et que cette attraction pouvait expliquer l’affinité et la réactivité des corps entre eux. Puis, comme une simple attraction de ce type était encore insuffisante, il a fallu imaginer des « affinités électives », ou des répulsions, entre ces particules. De la sorte, la chimie prêtait à la matière des propriétés de moins en moins réductibles à la simple étendue. On peut faire un parallèle entre ces affinités imaginées par la chimie pour rendre compte de la réactivité que la seule étendue inerte de la matière n’expliquait pas, et le principe vital imaginé par les vitalistes pour animer le corps.

16 C’était déjà la critique que Galien adressait aux médecins mécanistes de son temps : pourquoi l’urine ne passe-t-elle pas dans la vésicule biliaire, alors que c’est une humeur plus ténue que la bile ?

17 Bordeu, comme Bichat, emploie aussi dans ce cas le mot de « tissu cellulaire » ; mais « cellulaire » n’a pas le sens que nous lui donnons aujourd’hui. Au XVIIIe siècle, la théorie cellulaire n’existe pas encore et les « cellules » de ce tissu ne sont que des cavités remplies de sérosités diverses.

18 Au XIXe siècle, il y eut des vitalistes tardifs assez excessifs, des auteurs mineurs insistant avec emphase sur l’opposition entre les forces vitales et les forces physico-chimiques. C’est à eux que le vitalisme doit sa mauvaise réputation : à ce moment les progrès de la chimie et de la physiologie permettaient d’envisager une explication physico-chimique des phénomènes vitaux, ce qui était impossible au XVIIIe siècle ; refuser une telle explication, au XIXe siècle, était alors « réactionnaire ».

19 Contrairement à une légende assez répandue, la méthode expérimentale en physiologie ne date pas de Claude Bernard. On trouve des expériences tout au long de l’histoire de la physiologie (depuis Galien, y compris celui-ci) ; ces expériences ne sont pas toujours très convaincantes, ni très bien conçues, mais elles existent. La conception qui érige l’expérience au rang de principal critère de vérité se développe au XVIIIe siècle, sous l’influence de l’empirisme anglais que le triomphe de la physique newtonienne avait mis à la mode. Un grand nombre de physiologistes de ce siècle invoquent l’expérience, souvent contre le roman philosophique de la biologie cartésienne ; c’est le cas de Bichat (quoi qu’on puisse dire par ailleurs sur la valeur de ses expériences, et quoique lui-même en ait limité la portée dans certains textes). Le rôle de Claude Bernard, nous l’évoquerons un peu plus loin, ne fut pas d’introduire la méthode expérimentale en physiologie mais, beaucoup plus fondamentalement, de donner un cadre théorique où cette méthode expérimentale pouvait être utilisée de manière efficace.

20 Bichat prend soin de différencier cette contractilité vitale de ce qu’il appelle les propriétés de tissu, c’est-à-dire une sorte d’élasticité mécanique indépendante de la vie (comme celle du caoutchouc par exemple).

21 Pas plus que Barthez ou Bordeu, Bichat ne peut être taxé d’une idéologie réactionnaire. Il est d’origine modeste, il a du mal à s’élever dans la hiérarchie sociale, « montant » à Paris pour parfaire ses études médicales ; et il participe, modestement mais indubitablement, aux événements révolutionnaires. Il appartient à la petite bourgeoisie progressiste et éclairée de la fin du XVIIIe siècle.

22 Pour plus de détails sur cette question, voir notre édition de la Philosophie zoologique de Lamarck, GF-Flammarion, Paris 1994.

23 Magendie écrivait dans Quelques idées générales sur les phénomènes particuliers aux corps vivants (Bulletin des Sciences Médicales de la Société Médicale d’Émulation, 1809) : « Pourquoi donc, à propos de chaque phénomène des corps vivants, inventer une force vitale particulière et spéciale ? Ne pourrait-on se contenter d’une seule force qu’on nommerait “force vitale” d’une manière générale, en admettant qu’elle donne lieu à des phénomènes différents suivant la structure des organes et des tissus qui fonctionnent sous son influence ? » Dans les Phénomènes physiques de la vie, il écrivait : « Voilà un phénomène vital. Je ne puis concevoir l’attrait que cette expression “vital” a pour certains esprits. Ne semble-t-il pas que chaque fois qu’on range un fait dans le domaine de la vitalité, la science s’enrichit d’une conquête nouvelle ? Eh ! Messieurs, ne cherchons point à dissimuler à nos yeux notre propre ignorance. Quand nous rencontrons un phénomène réellement vital, disons plutôt et notre langage sera plus franc et plus scientifique, disons plutôt : voilà un fait que j’essayerais en vain d’expliquer, car il n’est pas donné à mon intelligence de le comprendre. » « N’ayant adopté ni fondé aucun système, nous tenons peu à ce qu’une expérience renverse ou confirme telle ou telle théorie. » (Citations données par L. Deloyers, F. Magendie, précurseur de la médecine expérimentale)

24 Ces questions sont développées notamment dans le dernier ouvrage de Claude Bernard, les Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux.

25 Le mode d’action de ce plasma n’en est pas moins complètement imaginaire chez Weismann, tant pour ce qui concerne la transmission de l’hérédité que le contrôle du développement et de l’organisation de l’être vivant. Voir A. Pichot, Histoire de la notion de vie, Gallimard, Tel, Paris 1993.

26 Un programme renverrait à une préformation. « Programme » signifie « pré-écrit », ce n’est pas tout à fait « pré-formé », mais cela s’en rapproche.

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