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Adolf Portmann, La vie et ses formes, 1968

L’Art d’aujourd’hui, explorant toujours plus avant le domaine de « l’abstrait », se détourne des formes familières de la vie. Le dessinateur, le peintre, le sculpteur – les hommes du regard en général – cherchent des voies nouvelles pour le libre jeu des lignes, des surfaces, des volumes et des couleurs, mais en refusant la Nature qu’il leur fallait auparavant, jusqu’au dégoût, prendre pour modèle.

Art et Savoir

Voici pourtant un livre d’art [Théo Jahn, La vie et ses formes, éd. Bordas, 1968] qui offre des images d’une présence extraordinaire sur le monde réel des formes vivantes. L’effet produit par ces documents correspond-il bien à leur clarté et à leur beauté ?

Sans vouloir porter un jugement trop général sur nos contemporains, il me faut pourtant avouer la déception que j’éprouve souvent devant l’indifférence avec laquelle beaucoup de gens accueillent aujourd’hui de telles merveilles. Comblés, gâtés par des réussites toujours plus grandes dans le domaine des images, sommes-nous encore capables de les apprécier autrement que de façon fugitive ?

Un tel livre, il ne suffit pas de le feuilleter ; ces images, il ne suffit pas de les regarder, encore faut-il les voir, je dirais presque les lire, sinon les déchiffrer, pour que chacune d’elles prenne toute sa valeur et que le plaisir du lecteur devienne connaissance, culture.

Que de fois m’arrive-t-il, alors que j’admire des photos ou des films sur la vie des plantes ou des animaux, de me reporter par la pensée cinquante ans en arrière, à l’époque où les « amis de la nature » découpaient des reproductions dans les revues, les prospectus, les vieux livres ! Et comme nous étions fiers de nos collections qui paraîtraient aujourd’hui tellement dérisoires !… C’était pourtant, pour nous, une façon passionnante d’accéder aux vraies richesses de la nature et du vaste monde.

De nos jours, voilà ces trésors rassemblés sans effort, grâce à des ouvrages comme celui-ci, et dispensés avec une telle générosité, un tel luxe que notre curiosité naturelle s’en trouve finalement émoussée.

La recherche biologique elle-même, sans le vouloir, contribue à cette semi-indifférence. Le champ de ses activités s’est étendu à un monde nouveau, bien au-delà de ce que, dans sa naïveté, le regard de l’homme peut capter – un monde tout autre. Grâce aux puissants moyens de la chimie, de la physique et des mathématiques, on déchiffre mieux chaque jour les secrets des zones invisibles, et l’on recherche la clef qui permettra de comprendre enfin les processus de la vie élémentaire. La porte ainsi ouverte à d’innombrables chercheurs nous conduit vers une science biologique chaque jour plus diversifiée, en même temps que plus puissante. Certes, l’étude du comportement s’épanouit, qui accorde toute son attention aux formes vivantes considérées comme des entités globales dans la diversité de leurs activités psychiques. Mais, malgré tout l’espoir qu’elle porte, cette étude nouvelle en son genre paraît légère, comparée à l’analyse de la dynamique élémentaire du « vivant ». La Recherche accordera une importance de plus en plus grande à cette analyse qui ne fait pas appel à la vision directe – et par conséquent elle orientera davantage dans cette direction les informations fournies à l’opinion publique sur les fins et les moyens de la biologie.

Je vais tenter pourtant de définir ici les problèmes posés par la connaissance des aspects morphologiques.

Une science des formes

Cette science [créée par Jean-Baptiste Lamarck] date d’un siècle et demi, et il me faut dire tout de suite qu’elle ne se limite pas à établir une sorte de catalogue bien ordonné, une classification des espèces et leur description – ce que l’on a fait et décanté depuis déjà fort longtemps.

Bien au contraire, cette science propose chaque jour au biologiste un champ d’investigations toujours aussi large et imprévu, en lui posant des questions nouvelles, des problèmes inédits, des énigmes qui concernent jusqu’à notre propre existence humaine.

Classer, d’abord, les innombrables êtres vivants d’après leurs formes fut évidemment la première des tâches. Mais quel éveil tardif de la science en ce domaine, si l’on songe que l’être humain existe sur cette terre depuis un million d’années environ, se nourrissant de chair animale et de végétaux, et que des millénaires se sont déjà écoulés depuis qu’il cultive les plantes et soumet l’animal à sa domination !… Retard d’autant plus étonnant que, dans d’autres domaines, l’éveil de l’esprit scientifique fut infiniment plus précoce. La curiosité pour le mouvement des astres, par exemple, s’est manifestée à l’aube de maintes civilisations anciennes qui ont su tenir un registre exact du cours de l’année, des éclipses de soleil et de lune, ainsi qu’effectuer les premiers relevés astronomiques.

C’est seulement en Grèce, au cours des quatre derniers siècles avant Jésus-Christ, que l’on a commencé à s’interroger et à réfléchir sur les particularités de l’organisme vivant et de son univers, ainsi qu’à organiser cette réflexion de façon à faire naître une science du monde organique.

Évidemment encore à ses débuts, cette science sut pourtant déjà, par exemple, classer les dauphins et baleines parmi les mammifères et non parmi les poissons, malgré la confusion que suggèrent leurs formes hydrodynamiques. (Notons toutefois qu’à la même époque Aristote se laissait encore abuser par cette fallacieuse ressemblance, et classait ces mammifères marins plus près des poissons à branchies que des mammifères.) Mais les rapports mystérieux entre l’être vivant et son milieu aérien, terrestre ou aquatique liaient si fort l’imagination qu’il n’était pas encore possible de concevoir un système sérieusement fondé sur la structure interne des organismes. Ainsi n’a-t-on pas su au juste, pendant des siècles, où situer l’autruche ni la chauve-souris ; leurs places respectives étaient tellement incertaines dans les nomenclatures, qu’il paraissait tout à fait naturel, encore au XVIIIe siècle, pour les naturalistes occidentaux, de voir en ces animaux des intermédiaires entre mammifères et oiseaux. Quant aux coraux, c’est seulement vers 1720 que l’on a reconnu leur nature animale. Et même, du fait qu’ils sécrètent un squelette dur, ces animaux à l’aspect de végétaux passaient à cette époque-là pour appartenir à un règne intermédiaire entre le minéral et le végétal, à une sorte d’état transitoire entre la pierre et la plante, entre l’inanimé et le « vivant » élémentaire.

Le corail était une « plante – pierre ». Dans le même esprit, les animaux du type anémones de mer, dépourvus de squelette, représentaient une transition correspondante, un « maillon » de même ordre, mais cette fois entre le végétal et l’animal. Très longtemps encore, ces zoophytes (« animaux-plantes »), encore appelés aujourd’hui anthozoaires (« animaux-fleurs »), marquèrent pour les naturalistes le chemin qui a mené d’un règne naturel à l’autre.

Vers une classification phylétique

Mais il me faut ici mettre le lecteur en garde : ce serait une grave erreur de concevoir la classification des formes seulement comme une sorte de « rangement » préalable, de « mise en ordre », un travail préliminaire nécessaire à une compréhension plus approfondie de l’organisation vivante. L’étude des formes est une tâche constante de la recherche, en biologie.

La pensée scientifique évolue en s’exerçant. Toute mutation de cette pensée fournit de nouvelles hypothèses qui interviennent dans l’élaboration d’un système de la Nature, lui-même en constant devenir. Et l’aperçu d’ensemble que le biologiste, à un certain moment, donne de la Nature influence à son tour les conceptions générales de l’homme sur le monde, et souvent sur lui-même…

Ainsi est-ce de l’étude morphologique, de la science des formes, qu’après deux siècles de recherches intensives est enfin née, sous la pression grandissante d’examens toujours plus poussés, une théorie du devenir et de révolution de la vie dont le nom restera lié à la grande personnalité de Charles Darwin [à moins que ce ne soit à Jean-Baptiste Lamarck…]. Mais le développement de cette théorie, qui devait finir par ébranler des conceptions du monde organique vieilles comme ce monde lui-même, avait commencé déjà au XVIIIe siècle.

Une fois victorieuse, l’idée de révolution naturelle des êtres vivants a suscité dans nos façons de penser un changement si radical qu’il est seulement comparable à celui qui intervint, il y a quatre siècles et demi, quand la Terre, jusqu’alors le centre du monde, est devenue un simple satellite du soleil… La théorie de Darwin n’a-t-elle pas révolutionné la vieille conception de l’homme « créature divine » ? N’a-t-elle pas subordonné notre devenir aux forces mystérieuses d’une évolution vitale, autonome et purement terrestre ? [Darwin ne parle pas de l’homme dans L’Origine des espèces en 1859 ; il n’en parlera qu’en 1872, après bien d’autres naturalistes.]

Dans l’ancien mode de pensée, notre rapport intellectuel avec le monde était conçu comme un don particulier accordé à l’homme. Après Darwin cela ne suffit plus : il faut une explication nouvelle. La réflexion sur la place que l’homme occupe dans l’univers prend une tout autre direction, et aussi une dimension inédite qui influencera fortement, du même coup, nos conceptions sur la vie des êtres autres que l’homme.

La vie, problème métaphysique

Alors la pensée grecque, et la pensée orientale primitive, telle que l’Ancien Testament nous l’avait léguée, se séparent à nouveau, révélant plus nettement deux mondes différents. Le regard posé sur l’énigme de la vie peut atteindre des profondeurs inconnues, jusqu’alors insoupçonnées.

Ce n’est plus dans les formes élémentaires de la vie que l’on trouvera le principe du « vivant » ; et l’esprit de géométrie, notamment, ne peut plus suffire à les définir. La vie devient quelque chose d’une extrême complexité, et non seulement la nôtre, mais celle aussi de la simple fleur, du papillon, des levures, de la bactérie.

Désormais, de quelles méthodes userons-nous pour expliquer le « comment » et le « pourquoi » des organismes vivants d’une manière qui satisfasse la raison ?

Certes, depuis la plus haute antiquité, la pensée technique nous offre des solutions faciles. Expliquer la vie en fonction de ses mécanismes, par exemple, a toujours procuré le sentiment apaisant que l’on résolvait par là même l’énigme essentielle. Mais qui ne sent le danger d’une conception unilatéralement technique de la nature vivante ? Certes, il faudrait être aveugle pour ne pas voir le caractère fonctionnel des formes hydrodynamiques chez les poissons, ni une remarquable adaptation à l’espace aérien chez l’oiseau qui vole, ni la « coïncidence » entre la structure de la fleur, tellement favorable à la pollinisation par l’insecte, et la morphologie de ce même insecte qui va visiter la fleur comme s’il obéissait à un processus de reproduction évidemment nécessaire.

Mais sans doute a-t-on à peine besoin de rappeler qu’une interprétation purement fonctionnelle est loin de satisfaire à l’explication de la Nature. On sait pourtant qu’un tel finalisme a dominé largement – et qu’il domine encore un peu partout – l’enseignement des sciences naturelles. On sait aussi que la pensée religieuse a fait de larges emprunts à ce même finalisme utilitaire, dans la mesure où elle a vu dans l’origine de ces formes judicieuses une « preuve » de la sagesse divine : le Créateur les aurait calculées de telle façon qu’il ne nous resterait plus, en fin de compte, qu’à deviner ses intentions… A vrai dire, c’est alors le Créateur lui-même qui se trouve conçu selon les normes de notre propre réflexion technique !

Le témoignage humain

Naturalistes et théologiens se sont beaucoup dépensés, jusqu’au XVIIIe siècle, pour trouver précisément dans toutes les formes naturelles les marques des sages intentions du Créateur, et certains ont poussé si loin le zèle qu’il en est résulté d’étranges élucubrations, notamment quand ils ont voulu faire entrer à toute force dans le cadre étroit du fonctionnalisme des caractères manifestement sans aucune utilité et même absurdes. Il a bien fallu que le naturaliste apprenne à reconnaître les limites de l’utile, et parte en quête d’autres hypothèses qui lui permettent de comprendre réellement « le vivant ». Or, il a trouvé dans cette quête un instrument inattendu : lui-même.

Il s’est avisé, en effet, qu’il lui fallait compter avec des modes de jugement préexistant dans notre esprit, des préjugés (au sens propre du terme) qui orientent notre interprétation des formes qui nous entourent. Notre expérience du monde est déterminée par des règles particulières à nous-mêmes, à commencer par celles de nos perceptions visuelles : les illusions d’optique nous induisent délibérément en erreur ; ce n’est pas alors vraiment l’œil qui se trompe, c’est toute l’organisation centrale de notre vie nerveuse qui interprète faussement une sensation visuelle. Ces illusions d’optique révèlent une particularité de notre système nerveux : celui-ci, dans l’analyse optique du réel, travaille selon ses règles propres. Ainsi : les figures géométriques simples, telles que le carré, le triangle ou le cercle impressionnent notre esprit d’une façon particulièrement claire. D’où, chaque fois que l’apparence extérieure d’un être vivant rappelle de telles formes, elle s’impose à nous, elle nous conquiert, elle a notre préférence. Cela vaut aussi bien pour tout ce qui est symétrique – et l’on trouve à profusion, dans le monde animal ou végétal, de magnifiques exemples de symétrie.

Qu’une forme naturelle évoque avec précision une réalisation technique humaine, et notre esprit lui fait un sort particulier ; ainsi l’image si harmonieuse de l’oiseau qui s’élève dans les airs devient instantanément pour nous le symbole de l’essor, de la liberté, de l’apesanteur. Il en est de même pour le papillon aux couleurs ravissantes, aux formes rigoureusement symétriques, mais au vol capricieux, imprévisible, devenu par là même le symbole privilégié de l’âme, de la légèreté d’esprit, et même de la résurrection… La figure concentrique offerte par la disposition rayonnante des pétales d’une fleur présente déjà tout ce qu’il faut pour être admise dans le club des formes préférées de l’homme ; or, en plus, les mystérieux desseins de la Nature ont accru cette symétrie par la couleur et le dessin des pétales. Bien entendu, nous ne pensons pas que la splendeur florale soit ainsi dispensée à notre intention, mais bien plutôt qu’elle a pour but de produire un certain effet sur les organes de perception de l’insecte visiteur de la fleur… Et ceci est une autre histoire.

De l’observation a la création artistique

Pour l’instant, considérons avant tout que certaines formes de vision, certaines manières de voir, nous sont données par notre propre nature, et qu’elles confèrent à telles ou telles figures optiques – en tant que « bonnes formes » – une place privilégiée dans l’expérience visuelle de l’homme.

L’art classique, évaluant d’instinct la valeur symbolique et même morale de ces liaisons, a accordé une attention particulière, en même temps qu’à l’homme, à certaines créations morphologiques rencontrées chez les grands mammifères et chez les oiseaux… Voyez quel usage a fait l’héraldique du déploiement impressionnant des aigles et autres oiseaux de proie sur les armes et les écussons, quand cet art voulait symboliser la force et la puissance ! Je pense à l’imposante tête de taureau que les habitants du canton d’Uri, dans ma Suisse natale, avaient choisi de mettre dans leurs armes – ainsi qu’au bélier impétueux dans celles de Schaffhouse… Avec quelle attention, avec quel amour, Léonard de Vinci et Albert Dürer ont étudié les proportions du cheval et du chien ! Voyez comme Pisanello s’est passionné pour la musculature des grands gibiers, et plus particulièrement pour celle du cerf majestueux !… L’artiste classique était profondément persuadé qu’en étudiant ces formes tellement expressives, il approchait au plus près les intentions profondes du Créateur. Il imaginait qu’à travers elles, des forces cachées tendraient vers un but idéal. Il avait l’intime conviction de servir Dieu, véritablement, par l’étude de ces réussites de la Nature.

Du classicisme au modernisme

L’art classique, donc, s’est consacré à fond à l’analyse et à la représentation des formes que l’homme considère comme « privilégiées ». Il l’a fait de façon si impressionnante que l’on en oublierait l’autre visage du monde animal, si l’art baroque d’un Jérôme Bosch et de son école, par exemple, ne nous découvrait un tout autre jardin zoologique – où la vie animale sert à représenter les côtés obscurs, les labyrinthes souterrains de l’existence humaine et de la vie en général. Là, dans de nombreux tableaux, on ne voit pas seulement les fleurs et les fruits luxuriants qui suscitent la joie des sens ; la vermine apparaît, qui est tout autant du vivant que la déraison est raison. Il nous est plus facile aujourd’hui, puisque l’art a abandonné la recherche de la beauté classique des formes, de considérer avec plus d’attention et de sérieux les figures qui s’éloignent des normes classiques.

Morphologie et comportement

Parmi les caractères des formes vivantes que des considérations techniques aident à comprendre, un groupe particulier nous fait avancer d’un pas dans notre réflexion. Il s’agit de caractères dont nous identifions le rôle par l’effet qu’ils produisent sur les organes des sens, c’est-à-dire, en dernière analyse, ceux dont la signification s’éclaire par les relations de cause à effet qu’ils entretiennent avec le système nerveux central (on sait que ce dernier gouverne nos rapports avec le monde extérieur)… Pour clarifier mon propos, il me suffira de rappeler les mouvements par lesquels les oiseaux en chaleur et les mammifères en rut cherchent à se faire valoir : exhibitionnisme, émissions de sonorités particulières, ou encore effets odorants.

Aux temps où nous vivions plus proches de la Nature, on savait interpréter comme de grands signes annonciateurs des saisons le changement d’habits de certains animaux en vue de la pariade ou le brame automnal du cerf en rut – signe aussi précis que la chute de ses bois à la fin de l’hiver. La zoologie spécialisée a dressé un long catalogue de tels effets, et la science du comportement (récemment apparue, mais qui gagne tous les jours en importance) nous permet de mieux comprendre une foule de détails du même ordre qui révèlent ainsi à l’observateur attentif leur rôle social. Ces signaux, lancés d’individu à individu en vue d’une rencontre, comptent, dans la théorie évolutionniste, comme d’importants éléments de preuves : ne jouent-ils pas leur rôle dans le jeu de la sélection sexuelle ?

Vers la fin du XVIIIe siècle, on a découvert la signification des effets de parure et de parfums des fleurs, à l’intention des insectes. C’est d’ailleurs cette découverte (due, avant tout, au chercheur de Spandau, Konrad Christian Sprengel) qui a le plus contribué, précisément, à changer l’image que nous avions de la Nature. Longtemps combattue, elle n’a été pleinement acceptée qu’à la lumière de la révolution darwinienne. Alors seulement, l’insecte est apparu au biologiste sensé comme le véritable artisan des différentes formes florales ; à l’insecte vinrent se joindre certains oiseaux ainsi que de nombreux petits mammifères, parmi les animaux générateurs de floraisons nouvelles.

Dans l’Antiquité, la beauté des fleurs passait pour une sorte de parade annonçant avec faste la saison des fruits. C’est seulement aux XVIe et XVIIe siècles qu’après des discussions passionnées, il fut universellement admis que la splendeur florale est en relation avec la reproduction – expression de la vie sexuelle de la plante, et non pas seulement plaisir pour nos yeux.

Morphologie et lutte pour la vie

Je n’ai parlé jusqu’ici que des formes et des couleurs conçues comme des sortes d’appels aux organes des sens ; mais la forme et la couleur de certains êtres vivants peuvent répondre à un besoin diamétralement opposé : celui de disparaître, d’estomper tout contour visible, de se fondre dans l’environnement. Les lois de la vision aident aussi à se camoufler et à se dissimuler, quand les caractéristiques de l’aspect extérieur se combinent avec des attitudes particulières : rester sans bouger, se tapir, imiter un bout de bois comme le font certaines chenilles qui s’immobilisent ainsi, figées.

Nous connaissons aujourd’hui, dans le monde vivant, une foule d’exemples où tels détails de la création morphologique ne deviennent compréhensibles que si on les présente comme la conséquence d’un processus de sélection.

L’opinion est d’ailleurs largement répandue, selon laquelle le problème de l’évolution vitale se trouverait par là même scientifiquement résolu.

Ainsi, des variantes occasionnelles dans le patrimoine héréditaire des cellules fourniraient le « matériel » avec lequel s’opère la sélection naturelle, favorisant certaines formes, éliminant certaines autres, et aussi conservant tout simplement celles qui apparaissent comme « neutres »… Tel est aujourd’hui, pour nombre de gens, le tableau d’ensemble qui prendrait valeur d’explication définitive. Malheureusement, ce tableau est sujet à caution pour qui acquiert une longue expérience du monde des organismes, et ses doutes obligent le naturaliste à intégrer l’apparence extérieure des êtres vivants dans un plus vaste horizon.

Pour explorer ce plus vaste horizon, il nous faut laisser de côté tout l’arsenal des explications techniques, des collections amoureusement ordonnées, des cas d’adaptations, des caractères fonctionnels – bref, tout ce qu’apportent la plupart des ouvrages scolaires et les expositions qui donnent une image finalement illusoire de la nature vivante. Il faut nous arracher à l’orbite des formes évidentes et considérées sous le seul angle technique, comme jadis Jérôme Bosch a refusé la domination des symboles incarnés par le seul choix d’animaux nobles.

Physiologie et formes

Symétrie, asymétrie

Nous allons effectuer une descente au royaume surprenant des formes qui ne sont ni visuellement ni auditivement perceptibles en tant que telles, ni par elles-mêmes ni par d’autres. C’est seulement en avançant dans ce monde qui, normalement, échappe à la vue, que nous apprendrons à connaître les exigences particulières posées par les formes supérieures de vie, et leurs conséquences dans les changements morphologiques. Toute forme supérieure de vie exige un rendement accru des organes spécialisés dans une fonction d’échange.

Ceci se réalise par un agrandissement des surfaces intérieures réservées aux fonctions de respiration, de digestion et d’excrétion. Or, la formation massive de plis et de méandres dans les organes d’échanges, ainsi que d’autres innovations fonctionnelles, ont pour conséquence que les organes, à l’intérieur du corps de l’animal évoluant ainsi vers un stade supérieur, se pressent les uns contre les autres et doivent perdre la symétrie bilatérale originelle encore visible dans l’aspect corporel extérieur.

Désormais, l’intérieur et l’extérieur suivent des lois de développement divergentes. On assiste alors à ce spectacle singulier : dans tous les organismes animaux supérieurs, l’extérieur devient opaque ; il cache la structure intérieure asymétrique ; enfin il est soumis, en tant que couverture corporelle, à des lois qui lui sont propres. C’est seulement chez les parasites vivant à l’intérieur d’autres animaux que le corps demeure transparent, même si la structure interne est asymétrique : la transparence ne joue pas ici le même rôle que dans un espace vital éclairé.

Lumière et couleur

Chez les êtres vivant à la lumière, au contraire, la peau devient le théâtre de processus extraordinaires. La couverture cutanée emmagasine des colorants dont la répartition s’ordonne sans aucun rapport avec celle des organes internes, mais en obéissant aux lois de la symétrie qui président à l’élaboration de l’aspect extérieur des êtres. C’est ainsi que de nombreuses anémones de mer, des vers et des limaces s’ornent de splendides motifs sans même qu’ils puissent percevoir leur propre splendeur puisqu’ils ne possèdent aucun organe de la vue. (De plus, beaucoup d’entre eux vivent cachés dans des fourrés d’algues, enfouis dans le sable, dans les profondeurs de zones où la lumière du soleil, révélatrice des couleurs, ne pénètre jamais.)

Psychisme et sélection

La recherche biologique est arrivée à la certitude, au cours des cent dernières années, que les organismes terrestres se sont développés à partir des stades initiaux élémentaires pour parvenir, après des millions d’années, à leur plénitude actuelle.

Cette certitude pose à son tour de nombreux et vastes problèmes, tel celui-ci : cet « habillage » extérieur, aux couleurs si bien ordonnées, si belles, si artistiques dirait-on presque, appartient donc à des groupes morphologiques, à des types animaux incapables à l’origine de percevoir aucune image, ainsi que nous venons de le décrire… On peut concevoir aisément ce phénomène, mais les conclusions auxquelles on aboutit deviennent troublantes.

Si, en effet, leur existence actuelle est le résultat d’une évolution à partir du stade le plus simple, alors ces motifs « artistiquement » géométriques qui nous réjouissent et nous étonnent sont apparus avant qu’aucun regard puisse en faire la sélection, décider de choisir ou de négliger tel ou tel autre. Quelque influence qu’aient pu avoir certains processus sélectifs sur les passages de stade en stade, au cours de la vie inférieure, aucun d’eux n’a pu concerner directement le motif. Les premiers éléments « décoratifs » ne sont jamais l’œuvre d’une sélection directe. Peut-être sont-ils indirectement liés à d’autres processus de sélection par des dispositions héréditaires, mais c’est alors précisément que leur valeur formelle particulière demeure sans explication aucune.

Nous voyons apparaître ici l’une des règles biologiques les plus importantes parmi celles dont la science des formes ait à connaître (dans le domaine des êtres vivants capable d’avoir une vision d’eux-mêmes) : pour autant que la sélection des formes et des motifs par l’œil, générateur d’images, joue un rôle primordial, il n’empêche que la phase initiale de la création des motifs a lieu avant toute possibilité de sélection visuelle !

Genèse de la forme

C’est pourquoi le phénomène de l’élaboration des motifs doit être étudié à fond et en détail, car il a sa valeur propre. Il préexiste dans le germe, sous forme de facteurs héréditaires présents déjà dans le noyau et le cytoplasme cellulaires et se développe selon des processus non moins compliqués que ceux qui président à la formation des organes vitaux essentiels. Réfléchissons par exemple à ce que représente le processus d’élaboration et de transformation qui fait pousser les bois du cerf, d’une année sur l’autre ! Ou bien essayons d’évaluer le mystérieux dynamisme qui rend possible cet édifice de plumes qui fait la splendeur sans cesse renouvelée d’une roue de paon ! Dès que l’on jette un regard attentif sur les processus de l’élaboration des formes, on apprend combien il faut prendre garde à l’autonomie relative, à la valeur particulière des figures que l’expérience visuelle trouve à son service.

Si je considère comme une sorte de message, un signal pour employer le terme propre, un extérieur coloré destiné à produire un effet précis sur des individus, amis au ennemis, de la même ou de différentes espèces, je suis bien obligé de constater que, dans le stade précédent lorsqu’il s’agissait de types ancestraux aveugles, ce même motif ne s’adressait à personne, c’était un message virtuel qui n’était émis en direction d’aucun regard déterminé. L’ultime réponse aux questions que nous posent, d’abord la formation des motifs, et finalement une grande part de l’élaboration organique, nous la trouverons ainsi, en premier lieu, dans de telles formes qui n’ont pas de destination apparente.

Avec sa variété innombrable de feuilles, le monde des plantes nous mène au centre du problème.

On n’a jamais douté du rôle important du limbe de la feuille dans plusieurs fonctions vitales du monde végétal, ni que la feuille, par son organisation et par sa forme, soit particulièrement adaptée aux nécessaires échanges chimiques entre la plante et l’air qui l’entoure, ainsi qu’à l’usage qu’elle fait de la lumière.

…Et pourtant il y a autant de formes de feuilles que d’espèces ; l’agencement de leurs nervures varie à l’infini, ainsi que leur implantation sur la branche. Or, il est rare que l’on puisse attribuer à ces multiples caractéristiques une quelconque signification d’adaptation fonctionnelle. Les tentatives les plus récentes pour trouver des justifications valables à tant de diversité ont échoué. La recherche morphologique en quête d’une loi de la formation des feuilles place en pleine lumière l’originalité du phénomène.

Pour qui veut bien ouvrir les yeux, il existe une sorte de programmation pour la formation des feuilles inscrite à l’intérieur même du support moléculaire des caractères héréditaires, en dehors de toute finalité fonctionnelle. Et le problème des formes se pose toujours.

Quiconque prend la peine – je veux dire plutôt s’accorde la joie – de réfléchir un instant tout en posant son regard sur la succession des feuilles d’une plante, depuis le sol jusqu’à la fleur, vérifiera d’expérience une loi de la morphologie : les feuilles n’ont pas la même forme selon qu’elles se situent de plus en plus haut le long de la pousse. On constate que très rapidement, en quelques étapes, la structure de la feuille s’enrichit en une gradation ascendante. C’est le premier sommet de l’élaboration morphologique. Ensuite, les feuilles deviennent plus simples et plus petites : elles abandonnent au domaine floral le privilège de la forme suprême suivante… Ceci, on peut le vérifier sur un très grand nombre de plantes toutes simples, mais il existe d’autres séries morphologiques, avec des lois différentes — par exemple la série où les feuilles les plus hautes sont intégrées dans la structure de la fleur et, souvent, participent à l’édifice floral avec des couleurs particulièrement vives.

En ce qui concerne la fleur elle-même, l’étude de ses formes mène à des constatations identiques.

Konrad Christian Sprengel, par ses études sur les rapports entre les fleurs et les animaux qui assurent la pollinisation, a ouvert un champ de recherches biologiques particulièrement riche. L’un des chapitres les plus passionnants est celui qui s’attache à inventorier les innombrables variétés d’adaptations mutuelles et complémentaires entre la fleur et son visiteur animal. Il n’en demeure pas moins que cette explication des formes ne saurait être exhaustive : les effets de la sélection ne la justifient que très partiellement et, de plus, les particularités des caractéristiques extérieures de chaque espèce demeurent totalement mystérieuses. On se trouve renvoyé à des règles morphologiques autonomes dont le résultat est certes soumis aux multiples effets de la sélection, mais dont l’origine demeure à ce jour inconnue.

Depuis quelque temps, on parle de « structures de présentation » pour désigner ces caractères en refusant de considérer s’ils jouent un rôle dans le maintien de l’espèce, ou non.

Déterminisme des formes

Les particularités de l’élaboration de caractères morphologiques chez les animaux (dont nous avons parlé plus haut comme de « messages optiques sans destination ») permettent de constater que, pour la plante aussi bien que pour l’animal, certaines créations morphologiques sont pour ainsi dire programmées – leur réalisation est aussi complexe que celle des processus tendant au maintien de la vie, quoi qu’elle n’ait pas du tout la même nécessité vitale. La programmation, au cœur même du patrimoine héréditaire, dépasse de loin la seule fonction du maintien de la vie : l’analyse des processus constitutifs révèle des définitions qui le prouvent.

Chemin faisant, la morphologie comparative a permis d’approfondir la connaissance des formes organiques. Elle est devenue une représentation du « vivant » qui permet de voir – outre les nécessités du maintien de l’espèce – d’autres relations qui font pénétrer le chercheur plus avant dans les secrets de la forme organique. L’une de ces relations est le rapport qui existe entre la forme de certains animaux et la structure de leur cerveau – rapport particulièrement évident chez les vertébrés. Plus le système nerveux central est organisé, plus grande est la multiplicité des liaisons sensorielles et motrices qu’il contrôle, plus le pôle céphalique sera opulent. Cela tient certainement, entre autres, au fait que les yeux deviennent peu à peu l’instrument le plus important pour l’intégration de l’animal au monde qui l’entoure ; et la progression en importance du pôle antérieur correspond à cette évolution. Le phénomène, toutefois, ne doit pas être interprété seulement comme la conséquence du développement d’un système de relations en vue de la vie en groupe et de l’établissement de rapports sociaux. Il est certain que cela compte aussi, mais que cette explication seule serait trop étroite.

A l’importance du pôle céphalique correspond, chez les mammifères supérieurs, celle du pôle opposé : celui de la reproduction. Faut-il rappeler les singuliers tourbillons dans la fourrure des loups et des chiens, les « miroirs » (dessins formés par les poils sur l’arrière-train) des cerfs, les formes bizarres de certaines queues ? Mais d’abord, si nous voulons comprendre le caractère accusé du pôle de la reproduction chez les singes par exemple – caractère qui correspond au rôle social que joue cette zone dans leur vie quotidienne – nous devons nous interdire d’apprécier les richesses morphologiques d’après nos critères humains, esthétiques et surtout moraux. La vue de ces particularités simiesques évoquera le souvenir, d’ailleurs, des dispositions ornementales qui, en d’autres temps et chez d’autres peuples, soulignaient le pôle sexuel comme élément de la vie sociale.

Formes, esthétique et individualité

Puisque les artistes, aujourd’hui, veulent rénover l’esthétique des formes et proclament souvent que la laideur n’est qu’une beauté nouvelle, la voie se trouve plus largement ouverte à une meilleure compréhension de certaines formes exubérantes de la nature sauvage. Mais sachons aussi qu’il existe des exagérations morphologiques dénuées de sens, et que l’on remarque une telle surproduction là où les nouveaux caractères morphologiques présentent toutes sortes d’utilités pour le maintien de la vie. Le déploiement de l’activité morphologique créatrice au-delà du fonctionnel est une caractéristique des structures vivantes, et limite toute explication de cette exubérance par les seuls critères d’utilité.

Une partie importante des matériaux et des processus mis en œuvre dans la constitution d’un organisme vivant est employée à la réalisation des aspects morphologiques. Le résultat le plus clair, c’est que l’espèce végétale ou animale « se présente » en quelque sorte elle-même par cette réalisation qui s’adresse aux organes des sens, traduisant ainsi l’existence de caractères cellulaires spécifiques. Ainsi, n’importe quelle particularité, fondée d’abord invisiblement dans les profondeurs moléculaires de la cellule, trouve son expression réelle à travers des structures que les yeux et les oreilles peuvent percevoir. Nous notons cela sans oublier que les sens visuel et acoustique ne représentent pas les seules possibilités d’action sur un organisme ; il en est d’autres, notamment le toucher, ou les effets glandulaires.

Quand nous soulignons cette présentation de l’espèce par elle-même, ce n’est évidemment pas avec l’intention de détourner l’attention de l’observateur des fonctions vitales. Celles-ci, d’ailleurs, peuvent également se trouver mises en valeur par l’apparence. Nous entendons seulement montrer que nous ne comprendrons jamais pleinement les formes vivantes si nous nous contentons de dresser un catalogue des processus et des structures de maintien de la vie. La présentation de l’espèce par elle-même nous semble être une propriété première des règnes animal et végétal – une qualité supérieure qui sert aux structures sociales d’échange.

Formes et vie, leur mystère

« Paraître » est une fonction vitale, au même titre que la reproduction, l’évolution et les échanges. Aussi, reconnaître les signes du « paraître » dans leurs fonctions possibles et les distinguer de ce qui est seulement destiné au maintien de la vie ou de ce qui appartient à un autre stade, voilà l’une des tâches d’une morphologie exhausse. D’ailleurs, même les thèses morphologiques très étroites ont bien admis que certaines formes – qualifiées de luxuriantes – dépassaient « le but », celui-ci étant bien sur le maintien de l’existence, bien qu’elles participent clairement à ce maintien par ailleurs. On a aussi classé nombre de caractères apparents dans des catégories bizarres, et on les a présentés comme n’ayant « qu’une valeur purement systématique ou taxonomique ».

Il est temps de reconnaître la portée d’une telle création de formes, et même de considérer que ce qu’elle extériorise revêt une importance fondamentale. C’est avant tout ce que l’on cherche à faire lorsqu’on met en avant le concept de présentation de l’espèce par elle-même… Cela constitue une grande énigme de la vie. Trouvera-t-on la réponse ? Dans quelle mesure cette réponse restera-t-elle secrète ? Il n’appartient pas au naturaliste de le prédire. Son seul devoir est de déterminer ce qui peut être cerné par les méthodes de la biologie, et d’indiquer en même temps que, dans le domaine des formes vivantes, nous avons sous les yeux des structures que nous ne comprendrons jamais pleinement si nous nous contentons des résultats de la recherche naturaliste.

Le « vivant » a eu jadis, pour les hommes de l’Occident chrétien, un intérêt particulier : sa diversité leur apparaissait comme autant de symboles des grandes vérités de la doctrine chrétienne. Ils cherchaient dans ces formes et dans leur comportement leur valeur de parabole. Ils voulaient voir dans le miroir de la Nature les signes de la vérité divine. La science, en se développant, a substitué une nouvelle idée de la Nature à ces interprétations, jadis si importantes. Mais cette même science amène le savant à porter son regard sur les limites d’une réponse strictement scientifique. Elle avertit le chercheur que la réalité des plantes et des animaux, et par conséquent celle de l’être humain, va plus loin que toutes les connaissances fournies, à une époque donnée, par l’étude. Les formes vivantes demeurent énigmatiques et mystérieuses. Notre esprit doit chercher plus loin que ce que nous apporte l’explication scientifique, et c’est par cette recherche spirituelle que nous remplissons l’une des grandes tâches de notre existence.

Les images de ce livre apportent davantage qu’un plaisir pour les yeux : à travers ce plaisir, nous pénétrons au cœur de la vie et de sa signification.

Adolf Portmann (27 mai 1897-28 juin 1982)

Professeur à l’université de Bâle, directeur de l’institut de Zoologie

Préface au livre de Théo Jahn, La vie et ses formes, éd. Bordas, Paris, 1968.

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