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Les justes alarmes de la classe ouvrière au sujet des mécaniques, 1830

Par un vieux typographe, victime de l’arbitraire

À la faveur de la révolution de 1830, les ouvriers typographes s’insurgent contre les mécaniques et brisent plusieurs d’entre elles. En réaction à ces attaques luddites, le mathématicien et ingénieur Charles Dupin (1784-1873) rédige une affiche destinée à apaiser la colère des ouvriers. Le texte qui suit a manifestement été rédigé par l’un des ouvriers incriminés par Dupin, et il répond à ses attaques. Néanmoins, son actualité est criante quand on perçoit que les arguments avancés en faveur de l’industrialisation de la chaîne du livre étaient les mêmes que ceux qui accompagnent aujourd’hui la déferlante de l’e-book et de la numérisation.

François Jarrige

Loin de nous la perfide pensée de vouloir exciter à la rébellion cette nombreuse classe ouvrière qui, par sa valeur et sa prudence, vient d’abattre les cent têtes de l’hydre infernale de la tyrannie qui dévorait les Français, de cette tyrannie qui fournissait à une poignée d’insensés les moyens aveugles de se croire pétris d’une autre boue que celle des ouvriers, qui considéraient comme des bêtes de somme tous ceux qui ne sortaient pas de leur caste.

Loin de nous l’idée d’engager la classe ouvrière à ternir la gloire immortelle qu’elle vient d’acquérir, en l’excitant à détruire elle-même ces instruments anti-humains qui, depuis plus de quinze ans, la plongent, avec sa famille, dans la plus poignante des misères.

Loin de nous l’égoïste intention d’exciter la classe ouvrière contre ces publicistes qui, tout en se disant ses amis, sont les premiers à vouloir conserver dans leurs ateliers des mécaniques qui, depuis de longues années, réduisent des milliers de familles à la mendicité, et ne sont d’aucune utilité publique.

Loin de nous le coupable projet de vouloir exciter la haine de la classe ouvrière contre ces esprits ingénieux dont les inventions font quelquefois la gloire de leur siècle.

Enfin, loin de nous l’intention criminelle de porter la classe ouvrière à désobéir aux lois de l’État, et encore moins à la voix paternelle de l’autorité suprême que la nation s’est donnée.

Nous déclarons ici à la face du monde que l’humanité, la seule humanité guide notre plume.

Et si le vil intérêt particulier, si ce coupable amour, ce désir insatiable d’amasser de l’or, qui dévore certains fabricants, certains manufacturiers, quelques artistes et certains spéculateurs, pouvait les pousser à considérer notre conduite actuelle comme hostile envers la tranquillité publique et les richesses particulières, nous leur répondrions :

Rappelez à votre souvenir les mémorables journées des 27, 28 et 29 juillet 1830, et vous serez convaincus que la malveillance n’a plus d’empire sur ces ouvriers que vous appelez maintenant vos amis ! Vous saurez que les insinuations perfides que vous les accusez de laisser pénétrer dans leurs cœurs, ne sont, à leurs yeux, que de vains mots proférés par vous-mêmes, que des épouvantails inutiles que vous répandez à dessein, pour tenter d’aveugler de nouveau l’autorité paternelle qui nous gouverne, sur la conservation, dans vos vastes ateliers, des mécaniques qui, plus voraces que les monstres terrassés par Hercule, sont contraires à l’humanité, aux droits de la nature, à l’industrie et à l’intérêt général des membres de la société.

En effet, quels services rendent à l’industrie nationale, au bien-être de la société, les mécaniques pour l’imprimerie ? (Ici nous nous empressons de rendre hommage au patriotisme des plus anciens et des plus célèbres imprimeurs de Paris, tels que MM. Didot, Crapelet, etc., qui n’ont jamais employé de mécaniques dans leurs ateliers.)

On nous répondra, comme les auteurs de certains placards, la diminution du prix des livres ; mais cette diminution est-elle utile à l’industrie et aux progrès des lumières ?

Nous résoudrons cette question en disant comment on répand les lumières et comment on sert l’industrie.

On répand les lumières en apprenant à la classe ouvrière à lire, à écrire, à chiffrer ; en lui donnant assez de talent pour gérer par elle-même ses affaires, connaître ses droits naturels, c’est-à-dire pour ne plus se laisser entraîner par ces individus qui ne rougissent pas d’employer leurs talents à nourrir la tyrannie, la superstition, le fanatisme et tous les fléaux qui accablent l’humanité et placent les hommes au-dessous des bêtes les plus féroces.

Quels livres faut-il lire pour obtenir ce but ? Des livres dont le style et les expressions soient simples ; enfin des abrégés, écrits avec impartialité, de l’histoire de son pays et même de celle des nations étrangères. Voilà les livres dont la classe ouvrière se sert pour s’instruire, et qui sont les seuls qui font faire des progrès aux lumières.

Certes, ce ne sont pas ces livres que l’on imprime aux mécaniques, mais bien les livres de luxe qui ne servent qu’à la curiosité de l’opulence et de la puissance, les ouvrages de hautes sciences qu’on emploie à orner les bibliothèques du riche.

Le prix des livres qui servent à l’instruction de la classe la plus nombreuse de la société n’est pas diminué ; les mécaniques ne servent donc pas aux progrès des lumières.

On sert l’industrie en maintenant ses productions dans un prix raisonnable, capable de mettre le fabricant à l’abri des craintes cruelles de la faillite, et de faire subsister l’ouvrier; et nous le demandons, combien de libraires, d’imprimeurs et d’auteurs se sont vus engloutis dans les gouffres de la misère, du déshonneur et de la honte, depuis l’établissement des mécaniques à imprimer ? Avant la baisse effroyable de la librairie, voyait-on, comme aujourd’hui, tant d’ouvriers imprimeurs, brocheurs, relieurs et libraires, ne sachant que faire pour subsister ? Ces états étaient-ils devenus, comme aujourd’hui, l’épouvante et la terreur des pères et mères ? Oui, ils frémissent quand ils voient persister un enfant à vouloir embrasser une de ces professions. Nous pouvons le dire, si le fléau qui frappe la librairie ne cesse point, nous arriverons bientôt à une époque où l’on ne trouvera plus aucun compositeur ni imprimeur.

L’imprimerie est un art très-utile à la société et à la liberté ; tous les tyrans cherchent à la détruire ; l’établissement des mécaniques sert, en secret, les vues criminelles de ces despotes.

Les auteurs des placards disent aux ouvriers : si vous brisez les mécaniques, les journaux libéraux ne pouvant plus être répandus, cesseront les services éminents qu’ils ont rendus à la liberté.

Quelle singulière modestie ! Quel amour ! Quelle tendre amitié pour la classe ouvrière ! Quel empressement ! Quel désir ardent de voir réparer les maux de la tyrannie ! Quelle envie de voir refleurir le commerce ! Les mécaniques, dites-vous, servent à répandre vos feuilles. Étant brisées, qui vous empêchera de les répandre ? N’avez-vous pas 2 000 ouvriers que vos mécaniques tiennent, depuis des années, dans la plus épouvantable misère ? Au lieu d’occuper trois ou quatre hommes à vos mécaniques, prenez 100 ou 200 ouvriers. De cette manière, vos prétendus services à la liberté ne cesseront pas, et de plus on ne vous accusera point de préférer le vil intérêt aux droits sacrés de l’humanité. Vous retirerez des bords de la tombe des milliers de familles que l’horrible misère y a poussées ; vous empêcherez des enfants de se précipiter par désespoir dans le sentier du crime ; en leur donnant du travail, vous empêcherez de jeunes personnes du sexe de se livrer, pour un morceau de pain, à la honte du vice ; vous conserverez enfin des citoyens utiles à la société. Ensuite les mécaniques vous ont-elles portés à diminuer le prix de vos abonnements pour que l’ouvrier pût s’abonner et vous lire ?

Avant l’établissement de ces machines vos abonnemens étaient de 72 fr., et même à une somme un peu moins forte ; vous les avez portés à 80 fr.

Il existait des feuilles uniques pour les avis et annonces du commerce, de l’industrie et des sciences. Vous avez ruiné ces établissements, et réduit à la misère la foule d’ouvriers et d’écrivains qu’ils occupent, en vous appropriant le droit d’insertion. L’avez-vous fait dans l’intérêt général ? Non, certes.

Ces feuilles d’annonces inséraient à un prix modéré ; ainsi le détaillant, le petit marchand, l’inventeur et le pauvre auteur pouvaient annoncer au public le prix de leurs marchandises, le fruit de leur industrie et de leurs talents. Avec vous le peuvent-ils ?

Vous faites payer vos insertions à raison de 1 fr. 50 c. la ligne !… Et vous osez vous dire les propagateurs des sciences et du commerce et les amis de la classe ouvrière !…

Vos actions, d’abord portées à une faible somme, sont maintenant de 200 000 ou 300 000 fr. Voilà comme vous entendez, il y a apparence, l’amitié pour la classe ouvrière !…

Vous nous dites que nous favoriserons l’étranger, en brisant vos mécaniques.

Quel auteur serait assez peu patriote pour céder un manuscrit à un libraire assez intéressé lui-même pour l’aller livrer aux presses étrangères ? Que gagnerait-il d’ailleurs ? Le mépris que ses concitoyens feraient d’un ouvrage que l’intérêt particulier aurait fait sortir des presses étrangères. Ensuite l’impôt d’exportation est là pour punir l’avarice de cet individu.

Jadis, on allait faire imprimer chez l’étranger, parce que le despotisme s’opposait à la publication des ouvrages qui l’ont terrassé ; ensuite les imprimeries étaient rares ; mais aujourd’hui et à l’avenir, grâce à la loyauté de l’auguste famille qui nous gouverne, ni la tyrannie, ni le despotisme, ni aucune de ces féroces oppressions qui accablent les peuples, ne sont plus à craindre pour la France.

Ainsi, sous quelque rapport que l’on considère les mécaniques de l’imprimerie, on les trouvera sans utilité publique, ne servant que l’intérêt de quelques particuliers, et contraires à la vraie liberté.

En conséquence, si les propriétaires ou les défenseurs de ces mécaniques sont, comme ils nous le disent, de vrais patriotes ; si la cupidité n’a point étouffé, dans leur cœur, tout sentiment d’humanité ; s’ils sont réellement les amis des ouvriers, ils déposeront volontairement ces mécaniques à l’hôtel des Arts et Métiers, d’où elles n’auraient jamais dû sortir.

Jetons un coup d’œil rapide sur les mécaniques des autres États, et voyons si elles sont utiles à l’intérêt général.

La mécanique pour le pain ne peut apporter qu’une faible diminution dans le prix de cette denrée ; le Gouvernement, en la favorisant, jetterait une foule de familles d’ouvriers dans la misère.

Il faut donc la laisser à Bercy ou la déposer aux Arts et Métiers. Les filatures de coton, les manufactures de draps, etc., occupaient une foule innombrable d’ouvriers ; l’enfant du pauvre, le jeune homme et la jeune fille, qui n’avaient pas les moyens de faire un long apprentissage, et le vieillard, dont la jeunesse ou le malheur avait trompé les espérances ou détruit la fortune, trouvaient de quoi subsister. Des mécaniques dirigées par l’eau et des chevaux, ou un petit nombre d’ouvriers, sont venues tout à coup ravir à ces malheureux ces uniques moyens de subsistance.

On nous crie avec une espèce d’emphase : « Vous achetez à vil prix l’habit et les chemises qui vous couvrent. » Cela est vrai ; mais si je ne gagne pas de quoi me procurer les aliments indispensables à ma subsistance, si ces mécaniques m’ont ravi mon état et réduit à la misère, puis-je acheter un habit, une chemise ; ne suis-je pas obligé de demander ces objets à la charité de mes semblables. Si le marchand ne vend pas que fera le fabricant ? Aussi nos magasins et nos fabriques sont encombrés de marchandises, les faillites se succèdent.

D’ailleurs, le luxe de la parure doit-il l’emporter sur les droits de l’humanité ; pour porter un habit fin et brillant, faut-il laisser mourir de misère des milliers de familles ? Nous soumettons ces questions à la philanthropie du jour.

Les machines à vapeur sont d’une bien faible utilité pour le commerce; elles ont détruit des roulages et ruiné une foule de familles.

Les mécaniques au chocolat, à la bijouterie, ne sont utiles qu’à l’opulence, et ont jeté un grand nombre d’ouvriers dans la misère.

Pour nous faire approuver l’établissement des mécaniques, on nous cite l’Angleterre. Cette citation est ridicule. En effet, les Anglais pauvres s’émigrent en foule dans les Indes, et le riche passe dans nos pays d’Europe.

L’Anglais rougirait de se couvrir d’une étoffe étrangère ; le Français se fait un plaisir de se parer avec les produits étrangers. Faute de bras, il faut donc bien que l’Angleterre se serve des mécaniques pour soutenir son industrie.

Quoiqu’en disent nos savants du jour, les nations anciennes et même nos pères savaient aussi inventer des mécaniques ; mais plus sages que nous, ils récompensaient le génie qui les inventait, et les exposaient ensuite aux regards des curieux. La liberté a pourtant régné souvent chez ces nations et chez nos pères.

Suivons leur exemple, et que comme chez eux l’humanité soit le premier guide des hommes libres ; qu’elle s’allie à cette liberté que nous venons de reconquérir. Enfin, que l’étranger ne dise pas : « La liberté fait fabriquer en France les plus beaux draps du monde ; mais ses défenseurs sont couverts des haillons les plus dégoûtants !!!… »

Nota : Pour répondre au placard de M. Charles Dupin, nous lui dirons: comparez la population de 1789 avec celle d’aujourd’hui; rappelez-vous le nombre de couvents et de monastères ; songez aux maîtrises, et vous connaîtrez les causes de la misère des ouvriers d’alors ; vous verrez si les mécaniques sont utiles, si elles font la gloire de la France ! D’ailleurs, l’humanité avant tout ; voilà l’axiome des vrais philanthropes !…

Paris, au Palais Royal, chez les marchands de nouveautés

An I de la Restauration de la liberté

(20 août 1830)

Texte reproduit dans l’ouvrage Cédric Biagini et Guillaume Carnino (coord.), Les Luddites en France, résistance à l’industrialisation et à l’informatisation, éd. L’Echappée, 2010.

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