Accueil > Critique de la technologie, Critique sociale > F. Bérard, M. Brier et C. Izoard, Le robot à visage humain, une opération de com?, 2015

F. Bérard, M. Brier et C. Izoard, Le robot à visage humain, une opération de com?, 2015

Le robot compagnon et ses avatars ne constituent-ils pas une menace aussi redoutable que les « robots tueurs autonomes », s’interrogent des membres de la rédaction de la revue itinérante de critique sociale Z.

A ce jour, plus de 3 000 chercheurs en robotique et en intelligence artificielle du monde entier ont signé une lettre ouverte demandant l’interdiction des « robots tueurs autonomes », capables à brève échéance de sélectionner et d’exécuter des cibles sans intervention humaine. Il faut éviter, conclut cette lettre, publiée en juillet lors d’un congrès scientifique à Buenos Aires, que ces nouvelles armes ne « discréditent les recherches en intelligence artificielle aux yeux du public, privant la société de ses bienfaits ». Nous pensons au contraire que la société, chercheurs compris, devrait s’interroger au plus vite sur la nature de ces bienfaits.

Pour préparer le dernier numéro de la revue itinérante d’enquête et de critique sociale Z, nous avons rencontré à Toulouse plusieurs chercheurs en robotique et en intelligence artificielle du Laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes (LAAS-CNRS), dont quelques-uns sont signataires de cette lettre de Buenos Aires.

La robotisation du secteur de l’aide à la personne

Au département Gepetto du LAAS, spécialisé en robotique humanoïde, on refuse les contrats avec l’armée pour des raisons éthiques. Ici, point de robots tueurs, mais des robots compagnons. Car il est prévu que toute une génération de robots investisse bientôt notre quotidien pour « s’occuper » des vieillards, « éduquer » les enfants et « soulager » les travailleurs.

En partenariat avec la société Aldebaran, qui commercialise les fameux robots Nao et Pepper, le département Gepetto participe à la « robolution », plan lancé par le ministère du redressement productif en 2013 et assorti d’un fonds d’investissement visant notamment à robotiser le secteur de l’aide à la personne. Dans la nouvelle salle de recherche A-Dream, bardée de capteurs et de caméras, un lit et une table de chevet permettent de tester les machines en situation.

Que penser d’un tel projet ? Les personnes âgées manifestent-elles un tel enthousiasme pour les équipements électroniques ? Le plus souvent, on les entend plutôt pester contre tous ces appareils compliqués qui parasitent leurs relations et leur compliquent la vie. Les anciens semblent plutôt rechercher la compagnie d’autres adultes, d’enfants et d’animaux. Comment peut-on s’enthousiasmer pour le compagnonnage de robots, quand il est à la fois infiniment moins riche et plus coûteux que celui d’êtres doués de sensibilité ?

« Justement, les robots pourraient permettre aux humains de se concentrer sur le plus important : l’accompagnement », nous a-t-on répondu au cours de notre enquête. Pourtant, ce sont les travailleurs – le plus souvent des travailleuses – de l’aide à la personne qui passeront leur temps à mettre le robot à jour, gérer ses bugs, médiatiser le rapport, forcément compliqué, entre la personne assistée et ses machines. Cet équipement destiné à veiller sur les patients servira aussi à surveiller les employées, dont les tâches seront standardisées de fait par les interactions avec le robot.

Aussi le rôle de la robotique est-il ici d’accompagner la concentration capitaliste de tout un secteur. Elle va permettre aux prestataires de réduire le temps de présence humaine, remplacé par un monitoring high-tech qui, en devenant la norme, écarte les petites structures indépendantes, incapables de réaliser ces investissements. Les conséquences immédiates d’un tel programme sont donc de précariser un peu plus certaines des travailleuses les plus dominées de notre société.

Economiser la main-d’œuvre

Autre exemple de robotique «à visage humain », les chercheurs du LAAS travaillent sur le programme européen Usine du futur, visant notamment à installer des « cobots » (ou « robots collaboratifs ») dans les ateliers de production. Si une belle opération de communication a réussi à présenter la prochaine génération de robots industriels comme de sympathiques collègues prêts à épauler les travailleurs dans les tâches pénibles, les « cobots », plus flexibles et mobiles que leurs prédécesseurs, servent banalement à économiser la main-d’œuvre et à augmenter la productivité.

« Toute main-d’œuvre, dès lors qu’elle est mise en concurrence avec un esclave, que celui-ci soit humain ou mécanique, doit subir les conditions de travail de l’esclave », écrivait Norbert Wiener, fondateur de la cybernétique, dans une lettre de 1949. Le célèbre mathématicien du Massachusetts Institute of Technology alertait dans ce courrier le président du syndicat des ouvriers de l’automobile américain sur les dangers de l’automatisation des chaînes de montage pour le pouvoir des travailleurs. Non seulement Wiener ne livrera pas aux industriels ses recherches sur les servomécanismes – « Je ne connais aucune société, dit-il, qui ait les intentions suffisamment honnêtes pour qu’on lui confie ces résultats » –, mais il proposera son aide au syndicat pour mettre en place un rapport de force favorable aux ouvriers.

Il est rare que les chercheurs, en général issus d’un milieu aisé et ayant la chance d’exercer une profession créative, s’identifient à ceux qui sont en bas de l’échelle, dont la marge de manœuvre est bien plus réduite. Au LAAS, Jean-Paul Laumond, signataire de la lettre contre les armes autonomes, ne nie pas que ses robots mettront les ouvriers au chômage. Brandissant la photo d’une immense chaîne de montage Foxconn [ce groupe taïwanais est le plus grand fabricant mondial de smartphones et tablettes pour les marques renommées], en Chine, il justifie : « Ce sont ces emplois-là que vous voulez sauver ? »

Le problème, c’est que l’automatisation totale n’est pas près d’exister, qu’il y aura longtemps encore de pauvres larbins coincés entre les machines d’hier et celles de demain. Actuellement, dans les usines Foxconn, qui emploient plus d’un million de salariés en Chine, les manageurs menacent ouvertement les ouvriers de les remplacer par des « foxbots » s’ils ne travaillent pas assez dur – une situation décrite dans La machine est ton seigneur et ton maître (de Yang, Jenny Chan, Xu Lizhi, éd. Agone, 110 p., 9,50 euros). Les gains de productivité ne servent pas à améliorer la vie des travailleurs, mais à augmenter les profits et la quantité d’objets en circulation.

Après le lancement des téléphones portables, des smartphones, des tablettes, des liseuses, etc., alors que nous sommes déjà totalement dépassés par les effets combinés de la société de consommation, y a-t-il le moindre sens à financer des recherches visant à nous entourer de toujours plus de machines ? Des robots chez toutes les personnes dépendantes et dans tous les hôpitaux ? Dans les écoles, les magasins, les bureaux, les usines d’une grande partie du monde ?

Cela signifie autant d’extraction minière, d’électronique, de produits chimiques, de plastique, de déchets, sans oublier la consommation d’électricité, que le boom de l’électronique a fait grimper en flèche, alors que nous n’avons pas résolu le problème de sa production (des pollutions du charbon aux déchets nucléaires en passant par les nombreux impacts de l’éolien et du solaire industriel, sans oublier ceux des lignes THT).

Au moment où les chefs d’État se réunissent pour tenter de limiter la catastrophe climatique annoncée, on peut se demander si le robot compagnon et ses avatars ne seraient pas aussi redoutables que le robot tueur.

François Bérard, Mathieu Brier et Célia Izoard.

Tribune publiée dans Le Monde, supplément Science & Techno du 9 novembre 2015.

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :