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Recension : G. N. Amzallag, La révolution du cuivre, 2008

Gérard Nissim Amzallag,
La révolution du cuivre.
Les fonderies de Canaan et le début de la civilisation,
(texte en hébreu), Shani-Livna (Israël),
éd. Hameara Publishing House, 2008.

Sous ce titre courageux Gérard Nissim Amzallag, de l’université de Béershéva, propose une thèse de grande amplitude sur l’origine de la civilisation comme ensemble des acquisitions d’une société humaine, par opposition soit à la nature soit à la barbarie. Ce fondement lointain, postérieur cependant à la révolution liée à la découverte de la céramique, ne serait autre que l’invention de la métallurgie du cuivre, c’est-à-dire de la transformation d’un minerai, d’une terre, en une coulée brûlante de métal, utilisable ensuite directement ou par alliage pour créer des objets. C’était un prodige, qui fut vite entouré de secrets et de récits mythologiques. Plus précisément, cette découverte aurait eu lien en Canaan, et la Bible en porte de nombreuses marques. Cependant, observons tout de suite, avant même de présenter l’ouvrage, que les indices scripturaires qui étayent ou illustrent la thèse sont assez nets, mais à l’état de vestiges difficiles à dater, et ceci pour deux raisons : d’une part, la narration biblique se rattache à l’âge du Fer, où les références ont profondément changé, comme on va le voir ; d’autre part et surtout, la Bible bouscule tout ce qui paraît expressément cananéen, sauf peut-être la langue elle-même. Typiquement, les récits affirment que depuis Abraham les Israélites sont d’origine lointaine (Mésopotamie ou Égypte) et ne professent qu’une très faible estime pour les cananéens et leurs dieux.

L’ouvrage, très documenté, inclut une grosse bibliographie. Il est ici présenté sommairement, puis évalué.

I – Présentation

Les divers chapitres de l’ouvrage sont regroupés ici en quatre sections :

  1. l’archéologie, combinée avec des considérations techniques, permet de conclure que cette découverte eut lieu dans le sud de Canaan ;

  2. on peut suivre sa diffusion dans diverses cultures anciennes, proches ou lointaines, en combinant l’archéologie et l’examen de la mythologie ;

  3. Amzallag examine ensuite le témoignage de la Bible, qui en a recueilli bien plus tard des traces dispersées, mais cohérentes ;

  4. à l’âge du Fer, la diffusion de la sidérurgie a profondément transformé les symboles et l’organisation des pouvoirs, ce dont la Bible porte aussi des traces.

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1. Pour préciser l’interprétation des données archéologiques il est nécessaire d’entrer dans des détails techniques. Amzallag commence par distinguer la métallurgie proprement dite, i. e. la conversion d’un minerai en métal dans un fourneau, du forgeage, i. e. du travail à chaud d’un métal natif préexistant. L’apparition du forgeage remonte au moins au 9e millénaire, bien avant la métallurgie, mais souvent les deux ont été confondus par les archéologues, qui s’intéressent plus aux objets qu’à leur matière première. Il est à noter que les objets les plus anciens, en fer météorique, en or ou en cuivre, ne sont pas de simples outils ou ustensiles, mais des objets de prestige, des parures, ou des amulettes ; de la même manière, la céramique a commencé par des figurines, et c’est bien plus tard que tous ces matériaux d’origine un peu mystérieuse sont devenus utilitaires, par une sorte de profanation.

La datation au carbone 14 de débris organiques scellés a prouvé l’existence, un peu partout dans le monde, d’objets métalliques bien antérieurs à ceux recueillis au Proche-Orient, d’où l’idée souvent admise d’une découverte simultanée de la métallurgie en différents endroits, en prolongement des arts du feu. La température requise pour une glaçure (700-800°C) suffit pour ramollir le cuivre, et l’on a imaginé soit qu’un artisan travaillant du cuivre natif ait découvert que sa gangue en livrait aussi, soit qu’un potier ayant oublié un peu de minerai dans un vase avant cuisson ait ensuite découvert un culot de cuivre au fond. Dans ce cas, une telle invention, fortuite mais simple, a pu se produire indépendamment en différents endroits au long de plusieurs millénaires.

Cependant, l’obtention du cuivre à partir d’un minerai, la malachite, suppose, outre une température de 1084°C, une transformation chimique au contact du charbon, ainsi que la présence d’adjuvants, minerais de fer et de manganèse. Le four doit être très différent de celui du potier, car pour obtenir la température voulue, il doit inclure un système de soufflets pour l’apport d’oxygène. L’extraction à partir d’autres minerais moins rares est encore plus complexe. En d’autres termes, la probabilité d’une invention fortuite et indépendante en différents endroits devient très faible.

En tout cas, seule la présence de scories au voisinage de gisements de minerais permet de conclure qu’il y a bien eu métallurgie du cuivre, et pas seulement forgeage à partir de pépites. L’examen des renseignements disponibles montre que les traces de métallurgie du cuivre les plus anciennes (5e millénaire) se trouvent au sud de Canaan, région dépourvue de cuivre natif, en particulier à Feinân, au nord de Pétra, et à Timna, au nord d’Élat, alors que les gisements d’autres régions auraient été plus faciles à exploiter. On a retrouvé aussi de petits objets en verre coloré par les oxydes provenant de la métallurgie ; ce verre a été extrait de scories. Enfin, c’est encore en Canaan qu’on été trouvés les premiers bronzes à forte teneur en étain, datant du 4e millénaire ; le cas le plus célèbre est le trésor du N. Mishmar, vers la mer Morte, qui suppose une maîtrise parfaite de la composition des alliages et du moulage à cire perdue, une technique particulièrement délicate.

La première métallurgie mésopotamienne-élamite du bronze, au 4e millénaire, est du même type, et de même en Égypte, en Anatolie en Grèce et dans les Balkans. Ensuite, on voit sa diffusion un peu partout, même en Inde et en Chine. En résumé, on peut distinguer trois phases de la maîtrise de la métallurgie à partir de Canaan :

  1. Milieu du 5e millénaire : découverte de la métallurgie du cuivre à partir de la malachite ; puis diffusion en 1000 ans sur un périmètre de 2000 km.

  2. Vers 4000 : découverte de la métallurgie des minerais sulfatés de cuivre, les plus répandus ; mise au point d’alliages à l’arsenic, qui durcissent le cuivre. Des outils meilleurs permettent la construction de navires plus puissants. Les techniques se diffusent davantage.

  3. Au 4e millénaire : mise au point du bronze, alliage de cuivre et d’étain, ce qui permet la fabrication d’armes et d’outils pour l’agriculture ou le forage de puits. La diffusion devient universelle ; on peut la suivre à partir des objets retrouvés et au moins autant par des récits mythologiques et des symboles.

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2. Amzallag se propose de montrer que la découverte de la métallurgie proprement dite du cuivre fut davantage qu’un simple progrès technique : la coulée de cuivre, avant de se figer, a l’allure d’un serpent vivant et brûlant, et tel est bien le symbole qu’on voit se répandre au chalcolithique, jusqu’à l’âge du Fer. Sa capacité à muer, signe de vitalité, ne suffit pas à expliquer son apparition justement à cette période. En fait, l’homme est par cet art nouveau devenu créateur d’un être vivant, car il a su insuffler de l’air, cette matière insaisissable, dans un simple minéral. Il va en résulter une révolution des symboles. Amzallag juge que ce symbolisme est suffisamment simple pour justifier des rapprochements entre cultures très diverses.

En Égypte, en Élam, à Sumer on trouve dans les objets anciens et les récits de création des allusions répétées au serpent, en relation avec un souffle primordial. Ptah, le patron des métallurgistes égyptiens, est la divinité créatrice d’origine, qui a fait exister les autres dieux. Dans le poème d’Énuma Élish, les deux premiers êtres sont des serpents, qui s’attachent ensuite à Ea. En Chine, un souffle est à l’origine du monde, représentée par un soufflet de forge. Le couple primordial est formé de deux dragons crachant des flammes ; ce sont encore des serpents brûlants. En Phénicie (Ougarit), le monde est né d’un œuf cosmique que le forgeron Koushar ouvrit par le vent. Un mythe grec en dérive : attribué aux anciens Pélasges, venus de la mer, il met en scène une force créatrice animée par le vent, et la chaleur créée engendre un serpent ; celui-ci engendre l’œuf cosmique qui est à l’origine d’un nouveau monde.

Au chalcolithique, les nouveaux outils issus de la métallurgie permettent de creuser des citernes et surtout de forer des puits, ce qui assure un approvisionnement illimité en eau propre, essentiel au développement des villes. Cet élément figure dans la mythologie. En Mésopotamie, Ea-Enki, patron des forgerons, devient pourvoyeur d’eau douce. À Ougarit, le même Koushar demande à Baal de percer une lucarne au milieu de son temple, là où se trouve son fils Élyon, dieu des sources et des rivières ; autrement dit, c’est le forgeron qui est à l’origine de la citerne. En Crète, la déesse Dictyna est à la fois la patronne des forgerons et la divinité des eaux jaillissantes, et son homologue grecque, Athéna, est à l’origine pourvoyeuse d’eau douce. Poséidon fait jaillir l’eau en plantant dans la roche son trident de cuivre, forgé par Héphaestos. D’autres exemples recueillis sous d’autres cieux montrent que la révolution de l’eau douce commencée au chalcolithique est universellement liée à la métallurgie du cuivre. De plus, la mythologie ne situe pas de civilisation avant cette œuvre créatrice ; elle en a donc bien perçu l’origine. Auparavant, il n’y a qu’une préhistoire mal définie.

Cependant, observe Amzallag, l’élan ainsi donné s’oppose aux dieux traditionnels, qui en exigeant des cultes sacrificiels exercent une tutelle sur la nature et sur divers aspects de la vie humaine. Il va y avoir des combats entre les héros civilisateurs et les dieux. Par exemple, à Ougarit, Koushar offre au forgeron Aqhat un arc, donc l’action à distance rivalise avec les divinités ; la déesse Anat lui offre d’échanger son arc contre l’immortalité ; il refuse et en meurt, mais l’homme est pour une fois libéré de l’emprise des divinités. Ailleurs, de nombreux mythes montrent que les dieux cherchent à éliminer par un déluge les forgerons, parce qu’ils enseignent la désobéissance aux hommes. En vain : ils se montrent plus forts que les dieux.

Les forgerons s’établissent loin des villes, auprès des mines, et gardent leurs secrets techniques. Ils ont bien des dieux, mais ceux-ci sont impénétrables, réservés à des initiés. Lorsque les civilisations qu’ils ont engendrées les ont récupérés (à l’age du Fer, cf. ci-après), ils restent mystérieux, et l’on voit des traces de culte caché. Par exemple, le lac Loéris, établi pour réguler le cours du Nil, a été inspiré par Ptah, mais le temple associé est dual, avec deux labyrinthes superposés : l’un public, l’autre souterrain, pour les initiés, ce qui étonnait Hérodote. À Athènes, l’Érechthéion, intégré à l’Acropole, était un temple dédié entre autres à Athéna et Héphaestos ; inaccessible au public, il était construit sur une petite grotte, où se trouvait un serpent sacré, et dénommée (au pluriel) megara, terme issu du cananéen me ‘ara « caverne de l’éveil ».

Il y a donc initiation et caverne. Le serpent symbolise la métallurgie, mais il n’y a pas d’autre représentation divine. Il faut supposer que lorsque un culte initiatique est devenu populaire – une caractéristique de l’âge du Fer –, il doit garder des traces de ses origines, c’est-à-dire ici métallurgie et absence d’image cultuelle. Tel est le cas de Dionysos. Il est le dieu tutélaire de Naxos, où Héphaestos apprit la métallurgie, venue du Levant. Il s’y trouve une grotte Nysos, appelée aussi Megara ; son nom signifie « dieu de Nysos » ou « dieu de la caverne » ; il était aussi surnommé pyrogenes « né du feu ». C’est là qu’il est né dans un nid de serpents, et plus tard il fit jaillir de l’eau à Thèbes, sa ville d’adoption. Ces symboles le rattachent à la métallurgie. Un poème homérique situe la naissance de Dionysos loin de la Phénicie mais proche du fleuve d’Égypte ; cela peut concorder avec la région de Feinân et de Timna.

Le Dionysos populaire est le dieu du vin, mais c’est un développement tardif, car le mythe d’Orion montre que la reconnaissance de Dionysos ne se fait pas par le vin, mais par un parcours initiatique qui l’amène chez Héphaestos et finalement sur la côte de Canaan.

Dionysos est subversif, transgresseur de l’ordre instauré sous l’autorité du panthéon olympien. Il est honoré hors de la ville et de ses cultes officiels, ce qui explique que des cultes agraires lui aient été rattachés. Il est perçu comme un souffle, qui crée un enthousiasme contagieux : le bacchant est frénétique. Le dieu s’engouffre dans l’homme, ce qu’évoque d’ailleurs la consommation du vin. En d’autres termes, Dionysos n’est pas un dieu autonome agissant directement sur la nature, mais un dieu symbiote, agissant en symbiose avec l’homme. L’homme se trouve divinisé, ce qui correspond bien au métallurgiste créateur. On examine plus loin les parallélismes entre Dionysos et Yhwh, et en particulier leur refus des autres dieux, mais il convient de citer déjà Plutarque, un initié au culte de Dionysos : il affirme que la connaissance de Dionysos renvoie aux mystères profonds des Hébreux : le Dieu d’Israël est Dionysos, et ses fêtes sont les bacchanales.

L’extase a d’autres dimensions : Aphrodite est l’épouse d’Héphaestos. Dionysos a un cortège de musiciens. La musique et la métallurgie vont de pair, non seulement à cause de l’inspiration initiatique et de la maîtrise de l’air, mais aussi parce que la lyre à sept corde (kinor) nécessite pour sa confection des outils appropriés. La force de la métallurgie n’est pas le feu, mais l’air, mobile et omniprésent ; et chacun sait que toute existence en dépend.

Les cyclopes, métallurgistes assistants d’Héphaestos, sont des sauvages ; leur nom évoque un tatouage sur le front. Ils se sont révoltés contre leur père Ouranos, chef du panthéon originel, puis contre tous. Ils ne reconnaissent que le dieu de la caverne, mais ne l’honorent pas comme un être autonome. Ils passent pour anthropophages, car ils cuisent Dionysos, mais c’est pour lui permettre de renaître d’un chaudron ; il en va de même des titans de l’âge d’or d’Hésiode. Héphaestos est boiteux, car il a lutté contre Zeus, mais il anime la danse. Ainsi, l’élan civilisateur né de la métallurgie à la fois crée ou développe la cité par son outillage et s’oppose aux dieux qui l’encadrent : il est empoisonné par ses propres fruits. Pourtant, l’ambiguïté règne, car c’est le même Héphaestos qui a fait un trône d’airain à Zeus et a bâti l’Olympe ; à Ougarit, c’est de même Koushar qui a fait celui de Baal ; en Haute-Égypte (Nagada), les premiers pharaons sont alliés aux forgerons, alors qu’en Basse-Égypte il n’y a pas la même centralisation.

Il y a en effet un problème de pouvoir. Au chalcolithique, la population augmente, mais on ne remarque pas de centralisation systématique. Plus exactement, il y a une tension entre le dieu de la caverne qui inspire chacun et les dieux autonomes, avec rois, prêtres et cités, car ces divinités doivent beaucoup aux métallurgistes fondateurs. Les doctrines initiatiques se diffusent dans la société, d’où une résistance aux cultes officiels ; les avatars du culte de Dionysos – ou plus exactement des rencontres avec le dieu – en sont l’illustration. D’autre part, les initiés, qui sont inspirés, sont garants de la stabilité du monde : les forgerons sont juges ; ils arbitrent même les conflits entre dieux.

Enfin, il y a un lien entre l’initiation et une écriture chiffrée. L’ancêtre de l’alphabet cananéen est attesté par des inscriptions du début du deuxième millénaire, recueillies au voisinage d’anciennes mines du Sinaï. Cette invention géniale, qui réduit l’art du scribe à la connaissance de vingt-deux lettres, permet de populariser l’écriture. Le principe, dit acrophonique, en est simple : la lettre dessine ou évoque une réalité qui a un nom, mais sa valeur est dépouillée de son sens naturel pour être réduite au phonème initial de ce nom ; par exemple, on dessine sommairement une maison (beth, bayth) pour figurer le son b. Pourtant, malgré l’efficacité du procédé, l’usage réel n’en apparaît qu’au XIIIe siècle. L’alphabet est donc resté longtemps le privilège d’initiés qui ne cherchaient pas à conquérir le monde. En outre, le choix des réalités pour figurer les lettres a un sens. Par exemple, la séquence yod-kaph-lamed-mem-nûn est suggestive, car elle évoque l’art métallurgique : bras-main-apprentissage-eau-serpent ; en effet, le nûn est représenté par un serpent, lequel désigne aussi bien le cuivre (ou le devin).

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3. Amzallag passe ensuite à la Bible, et observe que tous ces éléments se retrouvent dans la Bible, mais réinterprétés à travers un monothéisme éthique, c’est-à-dire dans une mise en forme rédactionnelle bien plus tardive, qui d’ailleurs est peut-être oublieuse d’origines aussi lointaines, car elle intègre d’autres sources plus visibles, historiques ou mythologiques. En particulier, les généalogies sont toujours à examiner, car elles concordent rarement avec les récits qui les entourent.

Dieu s’exprime d’abord par un souffle, qui agit par la parole sur l’eau et la confusion ; il est donc semblable à l’homme. Celui-ci est d’abord dans la préhistoire indéfinie de l’Éden, mais c’est le serpent qui l’en fait sortir, c’est-à-dire qui le lance dans l’histoire – et ses conflits. La chronologie des générations antédiluviennes, dont la vraisemblance est faible, situent l’événement au chalcolithique.

Caïn, constructeur de ville, est l’ancêtre des forgerons (qénites). Il est marqué au front comme un cyclope. Après le meurtre de son frère (Abel, la « buée »), il rejette l’agriculture et vit en nomade, comme les Rékabites (Jr 35,7). Le premier métallurgiste dont l’œuvre est manifeste est cependant Tubal-Caïn, à la septième génération, chiffre qui implique une idée d’achèvement ; il s’agit d’une initiation. Il a deux frères de noms semblables (Yabal et Yubal), qui représentent le nomadisme et la musique, ainsi qu’une sœur, Naama, parallèle à Aphrodite.

Si Caïn représente l’origine de la civilisation citadine – dont la Bible a la plus grande méfiance –, il est le fruit de l’union d’Adam et Ève, de deux cultures cananéennes issues du serpent et qui aboutissent à la métallurgie. Adam est expressément rattaché à adama « terre », mais son nom peut aussi bien se lire Édom, qu’on retrouve avec Ésau et les qénites. Quant à Ève, Gn 4,1 pris littéralement dit qu’elle a engendré « Caïn avec Yhwh » : Yhwh apparaît ainsi comme en symbiose avec Caïn, et non comme une entité autonome. Le nom « Ève », expliqué comme « mère des vivants », se rattache aussi bien au gentilice « Hivvite », qui qualifie une épouse d’Ésau (dont le nom peut se comprendre « le fabre ») ; c’est une autre forme de l’union entre Adam et Ève. Ésau est allié aux Hittites et aux Horites (Gn 36, 1-2.20), deux noms d’ailleurs interchangeables. On les retrouve en Judée et au Sinaï, et cela correspond bien à la semi-métallurgie ancienne (forgeage) identifiée par l’archéologie.

Quant aux Hivvites, ils descendent de Canaan (Gn 10,17). Selon Jos 11,3 ils sont au pied de l’Hermon (ou au Liban, Jg 3,3) ; c’est la terre de Bashân, dont les habitants sont rattachés par les textes d’Ougarit au forgeron Koushar, qui voue un culte au cuivre en fusion, appelé « roi », nom qu’on retrouve dans la malachite. Selon Gn 6,4 les « fils d’Élohim » et les « filles d’Adam » se sont unis pour donner naissance à des géants (cf. Nb 13,33), et une tradition parabiblique comprend « habitants de Bashân » et « filles de Caïn ».

L’union d’Adam et Ève représente donc la réunion de deux groupes cananéens : les Édomites du sud, avec leur semi-métallurgie primitive et les Hiv- vites du nord, qui connaissaient les volcans et leurs coulées de lave en forme de serpents, mais qui ignoraient les minerais. Ève est créée après Adam, et en dépend, mais c’est elle qui rencontre le serpent, avec l’invitation à être « comme des dieux », allusion à la symbiose avec le dieu de la caverne. En clair, les Hivvites sont apparus en Édom, vers les mines, et ce sont eux qui ont apporté ou plutôt inventé la technique nouvelle de la métallurgie. Par son art, l’homme a reproduit la nature, mais, tout comme le dieu des volcans, le forgeron refuse qu’on l’approche.

Et c’est à Hébron, nom apparenté à Héber le Qénite (cf. Jg 4,11), qu’Abraham obtient des Hittites (ou Horites, car la Bible confond) une caverne, qui sera son seul point fixe en Canaan. Il est notable que les inventions des métallurgistes de Canaan ont été utilisées au loin, mais il n’est apparu aucune civilisation urbaine sur place. Il reste une double tendance : les Édomites exaltent le pouvoir créateur que leur donne le dieu de la caverne, qui est représenté par le hibou, l’oiseau-devin. Dans le désert, les Israélites sont protégés par un serpent brûlant (Nb 21,6-9) ; en cananéen, la même racine désigne le serpent, l’airain et la divination. Au contraire, les Hivvites investissent la métallurgie pour se substituer aux dieux de la nature ; ils s’engagent dans la politique ; ils correspondent au dieu cananéen Réshef, associé aux Rephaïm guérisseurs (Ougarit). L’archéologie et les récits anciens montrent que ces deux tendances se retrouvent sous tous les cieux, aussi loin que l’on puisse reconstituer les cultures anciennes.

La Bible maintient une ambiguïté sur Yhwh : d’un côté il est créateur et intervient directement dans l’histoire ; mais de l’autre il inspire ses fidèles, non sans initiation ou transes contagieuses. Au buisson ardent, Moïse est comme initié sur une montagne divine, l’Horeb ; il est alors nomade, lié son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân apparenté aux Qénites (cf. Nb 10,29 ; Jg 1,16). Ensuite, son bâton peut devenir serpent, et inversement, ce qui suggère nettement le bronze. Plus tard, en Égypte, pour populariser l’initiation, dont les Israélites ne veulent guère, Yhwh intervient directement en bouleversant les éléments naturels. Il en est de même d’Élie : il vainc les prêtres de Baal par une intervention directe de Yhwh, puis à l’Horeb il rencontre Yhwh dans une caverne, par « la voix d’un silence léger » et non par des ébranlements de la nature. Plus généralement, le prophétisme est une inspiration, qui va des transes contagieuses du roi Saul, lequel devient « un autre homme » (1 S 10,6-9), jusqu’aux interventions des prophètes classiques qui s’opposent régulièrement aux prêtres, aux rois et à l’idolâtrie, symbolisée par le Baal phénicien. La symbiose avec Yhwh est proprement l’origine de la foi, qui consiste à se voir habité par la divinité ; le seul critère d’action divine est alors la réussite : le faux prophète est celui dont la parole ne s’accomplit pas. David est au cœur de ces ambiguïtés, car il est à la fois musicien initié puis roi, et les prophètes en attendent un héritier digne, qui soit à la fois inspiré et juge intègre.

4. Enfin, Amzallag étudie la révolution du fer, qui a supplanté le bronze, vers 1200 ; ses qualités mécaniques sont supérieures, le minerai est très abondant et il n’y a pas besoin d’étain pour le durcir. Il était connu depuis longtemps, soit issu de météorites soit comme sous-produit de la métallurgie du cuivre, à partir de 3500. Mais c’est un métal maudit, qui n’a jamais été mis au rang des métaux nobles : pour Hésiode, l’âge du Fer est une décadence majeure, car les objets qu’on en tire donnent la mort. Au premier millénaire, le métal des objets sacrés reste le bronze (ou l’or).

Ces vues négatives s’expliquent largement par des considérations techniques. Le fer ne fond qu’à 1536°C, mais on peut l’extraire des minerais par réduction à 1200°C, c’est-à-dire sans oxygène : le souffle perturbe le processus, et des gaz toxiques s’échappent. De plus, la coulée qui résulte de l’opération n’est qu’une scorie de silicates : le « serpent » ne signifie plus rien, et le fer est à peine un métal, puisqu’il ne fond pas. Ensuite, on travaille le fer par martelage à chaud ; on peut le durcir par un traitement de surface au carbone, qui en fait de l’acier (noir). Tout cela demande une grande quantité de combustible, qui est parfois devenu plus rare que le minerai. En résumé, la sidérurgie n’est qu’un artisanat pénible et dangereux, sans aucune dimension mystique ou sacrée ; elle ne ressemble en rien à une création. Elle est symbolisée par le chien, qui évoque la servilité.

Pourtant, les traces les plus anciennes de sidérurgie, vers 1500, ont été relevées en pays édomite (ou Idumée), comme si c’était une nouvelle invention cananéenne dérivée de la métallurgie du cuivre. Le premier grand foyer historique de sidérurgie se développa autour de la mer Noire, au pied du Caucase. Les Grecs nommaient ces forgerons chalybes, ce qui selon Amzallag évoque nettement le nom biblique de Caleb, qui signifie aussi « chien ». Celui-ci n’est pas intégré aux tribus d’Israël, mais il fait partie des Qenizzites, petite confrérie de forgerons du fer (1 Ch 4,14) qui est rattachée à la postérité d’Ésau (Gn 36,11). Lors de la conquête, Caleb est installé vers Hébron (Jos 14,13), non loin des Qénites (Jg 1,10-16).

La conséquence majeure de la révolution du fer est que le secret des routes de l’étain ne signifie plus rien. Les religions officielles des cités s’émancipent de leurs origines initiatiques. Les rois deviennent conquérants. La littérature grecque fournit plusieurs repères. Homère se détache des valeurs initiatiques de l’âge du bronze au profit du conquérant achéen. Capturé par le cyclope Polyphème, Ulysse refuse l’initiation et préfère les divinités officielles de l’Olympe. En sens inverse, Héraklès se présente comme héros libérateur de l’emprise du fer : forgeron, sourcier et justicier, il connaît le monde. Hérodote explique qu’il venait de Tyr, où il était vénéré bien avant son arrivée en Grèce. Il s’agit de Melqart, dont le culte s’est répandu dans toute la Méditerranée. D’ailleurs, c’est peut-être avec lui qu’est arrivé l’alphabet phénicien ; Cadmos, l’antique fondateur phénicien, s’opposait lui aussi à la tyrannie. Enfin, l’invention de la tragédie, avec mythologie, chants et danses, popularise l’initiation et créant de l’enthousiasme proprement dit, plus ou moins en relation avec Dionysos ; en tout cas, c’est un lieu où les dieux officiels sont jugés.

II – Une affaire à suivre

Le résumé qui précède ne rend pas justice à un ouvrage qui fourmille d’aperçus inédits et qui ose rechercher, un peu à la manière de Lévy-Strauss, de vastes structures intelligibles, identifiables dans de nombreuses cultures allant de la Chine à l’Afrique. Il en résulte de nombreux éclairages inédits sur la Bible ; non pas sur sa forme actuelle, mais sur des éléments plutôt dispersés qui sont réinvestis selon des perspectives ultérieures. Chacune de ces traces est mineure, presque négligeable, mais certaines cohérences sous-jacentes se manifestent. Depuis les études sur l’arithmétique des scribes, en particulier de M. Haran et de F. Langlamet, l’on soupçonne qu’il y a des codes, c’est-à-dire des découvertes à faire sous l’apparence des textes.

Ce travail de pionnier est très suggestif, malgré quelques approximations sur l’interprétation des mythes et des symboles. On suggère maintenant quelques prolongements en vue de préciser leur impact biblique, car Amzallag sous-estime parfois les complexités rédactionnelles ou les aléas de l’étymologie comparée.

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[La suite de la recension d’Étienne Nodet consiste en un certain nombre de remarques et de critique d’ordre historique et d’exégèse des textes anciens concernant cette période antique. Nous n’avons pas ici reproduit cette partie très spécialisée de sa recension. ]

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En un mot, l’ouvrage discuté est très stimulant. Il montre bien, entre autres choses, que l’invention cananéenne de la métallurgie du cuivre eut des conséquences symboliques très larges, avec à la fois création et contestation de civilisations. Par ce biais se trouve renouvelée l’approche de nombreux aspects de la Bible, en particulier son maintien durable à l’écart des grandes civilisations. Il faut souhaiter qu’il soit publié en anglais et en français.

Étienne Nodet,
Jérusalem, avril 2008

Texte complet consultable à l’adresse suivante :

La révolution du cuivre

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