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Pierre Souyri, La généralisation de l’automation, 1979

Vraisemblablement, le capitalisme va chercher à combiner les diverses ripostes qu’il peut opposer à la chute du taux de profit, plutôt que de se lancer à fond dans des politiques aux conséquences au demeurant réactionnaires de réduction massive du capital variable par la baisse des salaires et d’organisation du chômage dans les pays avancés, et qui, à terme, mèneraient le système à l’impasse et sans doute à la régression historique. L’utilisation conjointe et combinée des politiques inflationnistes, de stagnation et de baisse du niveau de vie, d’appel à la main-d’œuvre immigrée et d’exportation de certaines industries, se réalise dans les faits depuis 1974 et contribue certainement au rétablissement partiel du taux de profit. Mais de telles politiques risquent d’être très conjoncturelles. Pour exploiter les innovations technologiques que le système a mises en réserve et implanter les nouveaux ensembles productifs fondés sur une technologie de pointe à haute productivité, il faut réaliser un bond en avant dans les techniques mêmes de l’organisation du travail, c’est-à-dire généraliser l’automation dans les usines et les bureaux.

Pierre Souyri, La dynamique du capitalisme au XXe siècle, éd. Payot, 1983, p. 246.

 

Ici s’achève le dernier chapitre de La dynamique du capitalisme au XXe siècle. Nous avons néanmoins retrouvé dans le manuscrit laissé par l’auteur un texte inachevé sur l’automation qui constituait à n’en pas douter le chapitre ultime de ce livre.

Il s’agit d’un texte de caractère théorique sur l’avenir du système capitaliste. Pour l’auteur, la généralisation de l’automation, seule réplique que le système pouvait offrir à la crise actuelle dans le long terme, introduisait dans le processus productif un élément qualitativement nouveau : le remplacement du travail vivant par le travail mort, élément qui réalisait la tendance par laquelle « le capital travaille à sa propre dissolution comme force dominante de la production ». L’automation généralisée, stade ultime du capitalisme, était le moment où le capitalisme devenait impossible.

Pierre-François Souyri.


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La généralisation de l’automation

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La généralisation de l’automation, c’est-à-dire sa mise en œuvre aussi bien dans le Département I que dans le Département II, dans les bureaux aussi bien que dans les ateliers, ne constitue pas seulement un nouveau pas en avant dans l’augmentation de la productivité du travail dont Marx disait qu’elle était une tendance nécessaire du développement du Capital. Elle est la réalisation de cette tendance jusqu’au point où intervient, dans le développement historique du mode de production capitaliste, une mutation qualitative qui inaugure la dissolution de ce mode de production.

A partir du moment où l’application systématique de la science à l’industrie provoque une réduction du temps de travail nécessaire à la production, telle que le capital variable n’entre plus dans le processus productif que comme un élément résiduel, le capitalisme atteint ses limites historiques. Alors en effet la puissance productive du travail se trouve convertie en puissance productive du capital fixe : le travail comme marchandise ne constitue plus qu’une catégorie en voie de régression et à mesure que cette régression s’opère, les autres éléments constitutifs du rapport capitaliste de production – le produit comme marchandise contenant de la plus-value réalisée pour être reconvertie en capital, et le capital lui-même comme travail mort produit par le travail vivant – tendent à devenir caducs. La généralisation de l’automation aboutit à la réalisation achevée de la tendance par laquelle « le capital travaille à sa propre dissolution comme force dominante de la production ».

A) Le problème de la réalisation de la plus-value

L’impossibilité d’une production qui garderait les caractères capitalistes sur la base technologique d’une automation généralisée tient d’abord au fait que le problème de la réalisation de la plus-value deviendrait insoluble. Marx et Lénine ont certes souligné que l’insuffisance des marchés ne peut pas être considérée comme un obstacle au développement du capitalisme et à la croissance de la production : « Le marché intérieur pour le capitalisme est créé par le capitalisme lui-même » [1].

Mais cela n’est vrai que dans la phase historique où le rapport capitaliste de production se constitue et s’étend en englobant, les unes après les autres, toutes les activités économiques, et fait surgir de nouvelles branches d’industries, bref, lorsque le capitalisme accomplit sa « mission historique » de développement des forces productives. Alors, en effet, la production capitaliste se développe sous la forme prédominante d’une production de capital constant de sorte que « l’extension du marché intérieur pour le capitalisme est, jusqu’à un certain point, « indépendante » de l’accroissement de la consommation individuelle ». A ce stade, la faiblesse du salaire ne peut pas durablement bloquer l’expansion de la production capitaliste parce que la croissance du Département I joue un rôle d’entraînement : elle suscite une augmentation de l’emploi du travail salarié qui élargit les débouchés du Département II, lequel est aussi conduit à se porter acquéreur de moyens de production supplémentaires et à embaucher les ouvriers capables de les faire fonctionner. Le bas niveau des salaires par tête est alors compensé par la multiplication des travailleurs salariés et l’augmentation de la masse salariale. La tendance du capital à substituer « la soumission réelle » du travail à sa « soumission formelle », qui se manifeste dès que le mode capitaliste de production est pleinement développé, implique sans doute un ralentissement des rythmes de croissance des effectifs du prolétariat industriel et finalement leur semi-stagnation. Mais même alors, le capitalisme ne se trouve pas confronté avec un problème insoluble de réalisation de la plus-value : le fonctionnement du système provoque une extension des catégories improductives de salariés qui compense la tendance à la stagnation des effectifs du prolétariat, et la soumission réelle du travail au capital inaugure une succession de bonds en avant de la productivité qui permettent les augmentations de salaires qui, elles-mêmes, conditionnent le passage à la consommation de masse.

Mais il en va tout différemment lorsque le capitalisme parvient au terme de sa mission historique et que le développement des forces productives est poussé jusqu’au point où des complexes automatiques remplacent les travailleurs des ateliers, puis des bureaux. Le même mouvement qui porte alors la productivité du travail vers son point culminant entraîne aussi et dans les proportions mêmes où il se réalise la décroissance absolue du travail salarié. Le capitalisme se trouve ainsi engagé dans une nouvelle étape historique au cours de laquelle la nécessité de réduire le temps de travail nécessaire provoque le rétrécissement graduel des marchés, de sorte que la disproportion entre les capacités de production du système et les capacités de consommation de la société évoluent vers un paroxysme.

Il est vrai que la rétraction de la capacité de consommation de la société est dans une certaine mesure contrecarrée par l’énorme accroissement des revenus de la fraction de la population qui concerne un poste de travail et une fonction sociale. La haute productivité du travail qu’implique l’automation donne au capital de larges possibilités d’accroître les salaires des travailleurs qui restent nécessaires à la production, ainsi que les traitements des fonctionnaires et des divers organismes de répression qui auraient sans doute tendance à proliférer à mesure que grossirait la population sans emploi. La société qui se développerait sur la base de l’extension de l’automation serait une société qui verrait se développer des inégalités extrêmes de revenus. Tandis que le prolétariat proprement dit se décomposerait pour devenir une plèbe rejetée hors de la production, un nombre restreint de travailleurs productifs auxquels s’ajouteraient des fonctionnaires, des policiers et des soldats, deviendraient une aristocratie de salariés du Capital et de l’État, royalement rémunérés.

Mais l’augmentation de salaires et de traitements de ces catégories ne pourrait pas atteindre un niveau tel qu’elle compense la réduction du capital variable consécutive à la diminution absolue du nombre des salariés. Du point de vue du capitalisme, implanter une technologie qui substitue du capital au travail tout en augmentant les salaires de telle manière que les dépenses en capital variable ne diminuent pas, constitue une opération qui n’a aucun sens. L’élévation du revenu des couches employées par l’État et le Capital pourrait limiter mais non pas empêcher le rétrécissement du marché que provoquerait la généralisation de l’automation.

De toute manière, la concentration de la totalité du revenu social entre les mains d’une fraction réduite de la population bouleverserait la structure de la consommation. La demande qui émanerait des couches capitalistes et de l’aristocratie salariale aurait beau augmenter, elle serait qualitativement autre que celle qui caractérise la société de consommation de masse et elle serait inadaptée à la production automatisée. Le salarié de la société automatisée gagnerait-il 100 ou 1000 fois plus qu’il ne le fait à l’étape actuelle du capitalisme qu’il ne consommerait pas une quantité 100 ou 1000 fois supérieure des mêmes produits. Il achèterait autre chose : des marchandises de luxe, des objets d’un raffinement ostentatoire, des services de toutes sortes, etc., mais les produits standardisés qui sortiraient des usines automatisées resteraient en grande partie sans acheteurs. Parce qu’elle présuppose la production d’objets de série, l’automation présuppose aussi la consommation de masse et les structures sociales qui la rendent possibles.

Il est vrai que si l’économie automatisée faisait naître une aristocratie salariale que ses hauts revenus porterait vers un mode de vie impliquant une forte consommation de produits de luxe et de services, il en résulterait le développement de tout un ensemble d’activités destinées à répondre à cette demande. Comme dans toutes les sociétés aristocratiques, la concentration des revenus entre les mains d’une minorité ferait apparaître toute une population occupée à servir « la richesse jouisseuse », qu’il s’agisse de domestiques privés, d’artisans ou de salariés occupés dans des entreprises fabriquant des produits de luxe ou offrant des services; cette population constituerait un marché pour les produits standardisés des entreprises automatisées. Mais ces couches ne sauraient s’étendre jusqu’au point où elles engloberaient la totalité de la population que l’automation aurait rejetée des ateliers et des bureaux de sorte que les bases sociales de la consommation de masse subsisteraient au terme d’un simple transfert de la force de travail de ses anciennes activités vers les services et la production de luxe. Pour qu’il en soit ainsi, il faudrait que les salariés du Capital et de l’État, et les capitalistes eux-mêmes, dépensent en frais de domesticité et en achats de services et de produits de luxe, l’équivalent du capital variable qui était auparavant versé aux travailleurs dont l’automation aurait supprimé l’emploi. Comme le passage à l’automation n’a de sens que pour autant qu’il permet au capital de comprimer ses dépenses en capital variable, et que, par conséquent, la hausse des salaires par tête ne compense pas la diminution du nombre des salariés, il reste à se demander si l’augmentation de la consommation des capitalistes eux-mêmes pourrait se développer dans des proportions suffisantes pour que l’extension de la production de luxe et des activités de service et de domesticité parvienne à compenser les effets que la déstructuration de l’emploi dans les complexes automatisés aurait sur la dimension du marché.

B) La production de plus-value

Mais, pour qu’un tel système au sein duquel une partie grandissante de la population tirerait ses revenus de la consommation de la classe capitaliste puisse fonctionner, il faudrait que le passage à l’automation s’accompagne d’une forte augmentation de la quantité de plus-value affectée aux dépenses improductives des capitalistes. Or, le développement de l’automation pousse à son point le plus extrême la contradiction qui se fait jour dès que le capitalisme entreprend d’accroître la plus-value par l’emploi de machines : si l’industrie mécanique augmente le surtravail aux dépens du travail nécessaire, il est clair qu’elle n’obtient ce résultat qu’en diminuant le nombre d’ouvriers occupés par un capital donné. En d’autres termes, le même mouvement qui permet au machinisme d’augmenter le surtravail diminue pour un même capital le travail vivant sur lequel repose la production de surtravail, de sorte que l’augmentation du taux de la plus-value s’opère en même temps que la diminution de la masse de la plus-value.

Le capitalisme a cependant depuis le début de la révolution industrielle continuellement incorporé une quantité croissante de machines à la production et il a pu le faire parce que l’augmentation du taux de la plus-value amplifiait la formation de nouveaux capitaux qui s’appliquaient à extraire des quantités supplémentaires de plus-value d’une force de travail additionnelle. Mises à part les périodes de crises, qui ont interrompu la continuité du processus mais n’ont pas renversé la tendance générale, le développement du capitalisme s’est accompagné d’une augmentation, à l’échelle du système tout entier, du travail assujetti à la production de plus-value. Si la masse de la plus-value a diminué pour un capital donné, elle a augmenté en même temps que la masse des capitaux engagés dans la production.

Mais le passage à l’automation représente le moment où cette tendance stagne puis se renverse. Lorsqu’en effet les complexes productifs automatisés se répandent dans les industries des deux Départements, la force de travail qui produit la plus-value diminue de manière absolue, et en même temps l’augmentation du taux de la plus-value atteint un plafond. Marx avait déjà observé que l’utilisation des machines élevant la productivité du travail n’a que des effets décroissants sur l’augmentation du taux de la plus-value. « Le chiffre qui multiplie la force productive ne sert pas de multiplicateur pour obtenir l’augmentation de la plus-value du capital. » Si l’on suppose que le temps de travail nécessaire se réduit à 1 % de la journée de travail, le surtravail, c’est-à-dire la plus-value, égale 99 % de cette même journée de travail. Lorsque la productivité se trouve multipliée par 100, le travail nécessaire tombe à 0,01 % de la journée de travail – il est réduit de 100 fois. Le surtravail représente alors 99,99 % de la journée de travail. Il est donc seulement multiplié par 1,01. Il en résulte que dans le système reposant sur une automation totale, où la diminution du temps de travail nécessaire atteindrait un point extrême dans les deux départements de la production, les investissements capables d’augmenter la productivité ne feraient plus croître la plus-value totale que dans des proportions insignifiantes. II devient alors impossible de compenser les effets de la réduction du travail vivant sur la quantité de plus-value produite.

L’automation totale conduisant à la fois à une rétraction du capital variable et de la plus-value disponible pour la consommation capitaliste, il n’est pas possible de supposer que les travailleurs rejetés par la grande production trouveraient un emploi et des revenus dans une extension des industries de luxe et des activités de services destinés aux catégories sociales qui conserveraient un salaire ou s’approprieraient la plus-value. Dans le cas extrême d’une production entièrement automatisée, la diminution de la quantité de travail vendue comme marchandise entraînerait une réduction correspondante de la quantité de produits pouvant être vendus comme marchandises et la plus-value nécessaire à la reproduction élargie du capital ferait elle-même défaut. « Si la production s’effectuait, dit Marx, sans travail aucun, il n’existerait ni valeur, ni capital, ni création de valeur. » Sans doute, la réduction du temps de travail nécessaire jusqu’à zéro ne peut constituer qu’une hypothèse méthodologique. Aucune technique ne parviendra probablement à rendre le travail humain totalement superflu. Mais il n’est pas nécessaire que le cas limite puisse être concrètement réalisé pour qu’il apparaisse, qu’à partir du moment où des ensembles productifs automatisés sont substitués à la machine classique sur une échelle suffisante pour que la quantité de travail vivant employée globalement par le capital diminue, les conditions nécessaires pour que la production puisse fonctionner comme production capitaliste se trouvent en voie de destruction. « Un développement des forces productives qui réduirait le nombre absolu des ouvriers, dit Marx, ferait apparaître les limites spécifiques de la production capitaliste. »

C) Automation et concurrence

Mais dire que la généralisation de l’automation marquerait les limites historiques du mode de production capitaliste ne signifie ni que le système se trouve désormais irréversiblement engagé dans un processus au terme duquel le rapport capitaliste de production se dissoudrait nécessairement de lui-même, ni que l’automation restera limitée à quelques secteurs de l’appareil productif des Etats capitalistes et n’atteindra jamais le stade où son extension provoquerait des déséquilibres structurels insurmontables par le régime capitaliste.

L’automation est poussée en avant par la concurrence et la lutte des classes et, en même temps, elle conduit vers des compétitions concurrentielles de plus en plus violentes et vers des luttes de classes d’un contenu beaucoup plus radical que celles qui ont jusqu’ici jalonné le développement du capitalisme, parce qu’elles impliquent une remise en question du principe même de la domination du capitalisme sur la production et la vie sociale.

S’il est impossible de concevoir une automation générale dans le cadre de la production capitaliste tout entière, il n’en résulte pas que un ou plusieurs Etats capitalistes ne puissent pas atteindre ce stade et trouver dans cette avance technologique le moyen d’accroître leur part de la plus-value mondiale. Le pays qui parviendrait le premier à l’automation générale serait par rapport au reste de l’économie mondiale dans la situation où se trouve aujourd’hui une entreprise automatisée par rapport à celles qui ne le sont pas encore. L’entreprise automatisée ne produit par elle-même qu’une faible quantité de plus-value puisque, pour un capital d’une grandeur donnée, elle n’emploie qu’une quantité réduite de travail. Son avance technologique lui permet pourtant de réaliser un taux de profit supérieur à la moyenne parce qu’elle s’approprie une partie de la plus-value produite par le travail employé dans d’autres entreprises. Cette plus-value provient d’abord des firmes situées en amont de l’entreprise automatisée. Celle-ci fonctionne en utilisant un capital fixe et circulant, qui a dû être produit, transporté et installé, toutes choses qui ont exigé la dépense d’une certaine quantité de travail dont la valeur se trouve incorporée dans le capital constant de l’entreprise automatisée et, lorsque celui-ci se trouve entièrement usé, dans les produits qui ont été fabriqués. Lorsque l’entreprise automatisée vend ses produits, et avec l’argent que rapporte cette vente, achète un nouveau capital fixe et circulant pour remplacer celui qu’elle a usé, elle procède à un échange inégal avec les firmes qui lui fournissent l’outillage et les matières premières, puisqu’elle échange des produits qui contiennent de faibles quantités de travail contre d’autres qui en contiennent davantage. Elle s’empare donc d’une partie de la plus-value extraite en amont de sa propre production. Par ailleurs, même si l’on suppose que le travail nécessaire à la fabrication proprement dite se trouve réduit à l’extrême dans l’usine automatisée, celle-ci se trouve contrainte d’acheter une certaine quantité de travail – soit directement en employant des salariés dans ses services annexes, soit indirectement en faisant appel à d’autres entreprises – pour évacuer, stocker, transporter, commercialiser ses produits. L’entreprise automatisée s’empare donc d’une plus-value qui a pour origine le travail situé en aval de ses ateliers de fabrication. Enfin, les firmes automatisées réalisent bien entendu des surprofits au détriment des entreprises qui se trouvent directement en concurrence, mais dont la productivité est moins élevée.

Des relations analogues existeraient entre l’État capitaliste qui parviendrait le premier à l’automation généralisée et ceux qui n’auraient pas encore atteint ce même degré de productivité. Le capital de ce pays ne tirerait que fort peu de plus-value de son propre appareil de production. Mais il en recevrait des pays étrangers par le canal des échanges internationaux lorsqu’il importerait des matières premières, des sources d’énergie ou des produits semi-finis et exporterait les marchandises fabriquées par ses complexes automatiques. Dès lors qu’un État capitaliste atteindrait à un niveau de productivité beaucoup plus élevé que les autres, il entretiendrait avec eux des rapports qui se trouveraient apparentés à ceux qui existent entre le centre impérialiste et la périphérie. Les mécanismes de l’échange inégal lui permettraient de s’emparer d’une partie de la plus-value produite dans les autres États capitalistes et, en outre, la vente sur les marchés internationaux de produits qu’il pourrait fabriquer à des coûts inférieurs lui permettrait de réaliser des surprofits au détriment des industries des États directement en concurrence avec ses usines automatisées.

Le pays dont la production s’organiserait sur la base d’une automation générale se trouverait dans la situation d’un superimpérialisme : il verrait converger vers lui des surprofits provenant aussi bien des pays sous-développés que des pays capitalistes moins avancés que lui, de sorte que la masse de la plus-value qui s’approprierait ses catégories dominantes pourrait continuer à grandir alors même que les quantités de plus-value produites sur son propre territoire iraient en diminuant avec les progrès de l’automation. Il serait alors concevable que la force de travail qui aurait cessé d’être nécessaire au fonctionnement des ensembles automatisés puisse être dans sa majeure partie reconvertie et employée dans des activités de service, ou dans la production de luxe, ou dans l’appareil d’État.

Une société post-industrielle de ce type ne serait en fin de compte qu’une autre figure de l’État impérialiste parasitaire : la plus grande partie de sa population tirerait directement ou indirectement ses revenus d’une plus-value qui proviendrait de l’extérieur.

Mais encore faudrait-il que le pays auquel son avance technologique conférerait ce rang de puissance superimpérialiste ait la possibilité de stabiliser cette situation de manière à pouvoir réaliser en permanence des surprofits au détriment des autres Etats.

Or cela est bien loin d’être évident. La puissance qui opérerait la première la percée en direction de l’automation généralisée exercerait des pressions concurrentielles insupportables sur les autres Etats capitalistes. La compétition entre des complexes automatisés et des industries continuant à utiliser la technologie classique reproduirait une situation assez semblable à celle qui se développa lorsque la production artisanale se trouva confrontée à la concurrence des fabriques capitalistes. Les artisans eurent beau prolonger leur journée de travail jusqu’aux limites de leur force de travail et se résigner à des salaires de famine, ils ne réussirent qu’à prolonger quelque temps leur agonie sociale.

Même en intensifiant au maximum les cadences de travail et en poussant aux dernières limites les mesures de rationalisation destinées à éliminer les temps morts et en abaissant durement les salaires payés à leurs ouvriers, les industries classiques ne seraient pas en mesure de résister à la concurrence des produits fabriqués dans les ensembles automatisés. Les pays capitalistes qui se trouveraient surclassés sur le plan de la productivité n’auraient d’autre alternative que d’intensifier l’exploitation de la force de travail en vue d’accumuler suffisamment de capitaux pour combler le retard technologique en s’engageant à leur tour dans la voie de l’automatisation généralisée, ou de perdre les uns après les autres tous leurs marchés et d’aboutir finalement à un effondrement industriel général et à un chômage massif.

La percée d’un pays capitaliste vers l’automation généralisée inaugurerait une période de compétition acharnée entre les Etats capitalistes, qui conduirait à un approfondissement extrême de leurs inégalités de développement. Tandis que certains d’entre eux, contraints par la concurrence de forcer le rythme de l’innovation technologique, s’engageraient toujours davantage dans la voie de l’automation généralisée, les autres verraient leurs industries classiques écrasées par la concurrence et deviendraient des pays en voie de désindustrialisation. Mais, de toute manière, le capitalisme se trouverait alors confronté à une crise structurelle globale, puisque le capital variable diminuerait à l’échelle du système tout entier et que, par là même, il y aurait à la fois une régression de la masse de la plus-value et une contraction de la masse des revenus salariaux pouvant être échangés contre des marchandises. Il est, à cet égard, sans importance que la réduction du capital variable dans certains pays résulte de l’implantation de complexes automatisés fonctionnant avec une main-d’œuvre réduite à l’extrême, ou qu’elle soit, ailleurs, occasionnée par l’abaissement des salaires dans les industries classiques subissant la concurrence de la production automatisée et finalement de la faillite de ces industries. Des complexes automatisés ne peuvent fonctionner comme organismes capitalistes de production que dans la mesure où ils sont insérés dans un environnement économique produisant sur les bases d’une technologie moins avancée. Mais, par le biais de la concurrence, leur développement exerce sur cet environnement des pressions qui tendent à le détruire.

Le capitalisme des pays les plus avancés se trouverait ainsi engagé de nouveau dans nne phase d’expansion externe. Dans la mesure où leur marché intérieur et leur propre production de plus-value se réduiraient en fonction même des progrès qu’ils auraient accomplis dans la marche vers l’automation généralisée, ils ne pourraient plus éviter l’effondrement de leur profit et la montée du chômage qu’en incorporant continuellement à leur domination de nouveaux espaces économiques qui occuperaient la position d’une périphérie absorbant des produits exportés et fournissant des profits. Mais, comme les périphéries ne sont pas plus illimitées que le globe terrestre et que, de surcroît, la concurrence des pays automatisés y enclencherait un processus de déstructuration de la production traditionnelle, le système évoluerait globalement vers une crise insurmontable. Sans doute, chacun des pays les plus avancés s’efforcerait-il d’ouvrir des brèches en direction des marchés de ses concurrents et de leur disputer avec acharnement l’appropriation de la plus-value afin d’exporter son chômage et sa propre crise. Mais les succès que pourraient remporter tel ou tel État dans cette compétition impérialiste auraient pour contrepartie une aggravation des difficultés auxquelles se heurteraient les autres. Le système capitaliste serait de toute manière incapable de progresser dans son ensemble et l’expansion impérialiste n’aurait d’autre effet que de déplacer la crise d’un pays à l’autre.

Le fait que le développement de l’automation ne peut s’opérer, comme le développement général du capitalisme lui-même, que de manière inégale, ne change pas fondamentalement le problème que pose la diffusion d’une technologie qui porte à un degré sans précédent l’inadéquation des rapports de production capitaliste aux forces productives. La généralisation de l’automation n’est pas seulement un nouveau bouleversement des forces matérielles de production semblable à tous ceux que le capitalisme a déjà réalisés. Elle est encore moins le support technologique d’un développement toujours plus avancé du capitalisme en direction d’une société d’abondance et de loisirs. Elle constitue au contraire et nécessairement le dernier des bouleversements du processus productif qui peut être mis en route sous le régime capitaliste, car l’automation n’est pas que le prolongement et le perfectionnement du machinisme, ou plutôt elle n’est cela que considérée d’un point de vue purement technique. Son extension pousse la croissance de la productivité jusqu’au point où celle-ci a sur les conditions de valorisation du capital et les structures de la société des incidences qui sont qualitativement autres que celles qui résultaient du machinisme dans toutes les étapes de son développement.

Des origines de la révolution industrielle au taylorisme, le machinisme a permis au capital de réduire tous les obstacles qui s’opposaient à son expansion : il a conduit à l’élimination des formes précapitalistes de la production, rendu possible et nécessaire la croissance de l’économie sous la forme de la production pour la production, et, finalement, ouvert la voie à la production pour la consommation de masse. L’automation, au contraire, provoque le renversement de toutes les tendances que le machinisme avait fait surgir comme élément d’expansion de la production capitaliste. En accélérant l’augmentation de la productivité, elle continue le machinisme. Mais, dans la mesure où le processus qui conduit l’élévation de la productivité jusqu’à son sommet se réalise aussi par le rejet de la force de travail hors de la production, l’automation conduit aussi à la rétraction de la plus-value et à la diminution du marché, de sorte que l’élargissement de la production de marchandises à laquelle le machinisme avait donné une gigantesque impulsion devient impossible. Loin de constituer le support technologique d’un développement toujours plus avancé du capitalisme en direction d’une société d’abondance et de loisirs, l’automation porte l’inadéquation des rapports de production aux forces productives à un degré tel que la persistance de ce rapport conduit à l’étranglement de la production et à la décomposition de la société. A l’inverse du machinisme qui avait inauguré un déchaînement de la croissance des forces de production capitalistes, l’automation constitue une technologie destructive des présuppositions de la production capitaliste. Elle coïncide avec le moment où le capitalisme a réalisé et épuisé sa fonction historique et elle met le point final à la croissance des forces productives en tant que capital.

D) Automation, chômage et lutte des classes

Mais la période au cours de laquelle le capitalisme passe du machinisme à l’automation est aussi celle où s’opèrent des transformations radicales de la lutte des classes.

L’automation, en conduisant à une décomposition de la force de travail, bouleverse la dynamique des affrontements sociaux. Le capital ne se trouve plus alors en face de différentes catégories sociales qui œuvrent à l’accomplissement du processus productif et luttent pour accroître le prix auquel elles vendent leur force de travail. Il se trouve confronté aux problèmes que pose l’apparition d’une population grossissante qui, n’étant plus nécessaire à la production, ne constitue déjà plus un prolétariat dans la mesure où sa force de travail n’est plus transformable en marchandise. Cette surpopulation, dont l’existence concrétise une négation du prolétariat qui est d’abord subie comme conséquence du développement capitaliste, est potentiellement porteuse d’une négation de la domination du capital sur le procès productif et l’organisation de la vie sociale. La dissolution du prolétariat dans le cadre des rapports capitalistes de production contient à plus ou moins long terme la subversion de ces rapports.

La déstructuration de la force de travail par l’automation ne produit pas à proprement parler une armée industrielle de réserve car, à mesure que s’opère l’extension des complexes productifs automatiques, la nécessité de puiser dans cette réserve disparaît. Le moment arrive où l’armée industrielle de réserve ne redevient jamais une armée active. La stricte logique du capitalisme et de la production pour le profit exigerait que cette surpopulation soit abandonnée à son sort et à sa misère, et qu’en tout cas les dépenses engagées pour l’assister soient réduites au minimum nécessaire pour que les sans-travail ne deviennent pas enragés et dangereux. La décomposition du prolétariat à laquelle conduit le progrès technologique en direction de l’automation ouvre les perspectives d’une politique de répression systématique, à moins de consacrer une proportion croissante du revenu social à l’entretien d’une nouvelle couche parasitaire.

Comme les allocations versées aux sans-travail seraient nécessairement prélevées sur la plus-value ou sur les salaires des diverses catégories de travailleurs encore occupés, ceux-ci auraient assez naturellement tendance à souhaiter la réduction d’une charge qui s’alourdirait à mesure que le nombre des chômeurs augmenterait. Il y aurait inévitablement une connivence de toutes les classes intégrées à l’establishment pour s’opposer durement aux exigences des sans- travail et les refouler vers une situation misérable. Mais, d’un autre côté, l’apparition d’une masse croissante de misérables dans les bas-fonds de la société ne serait pas sans danger pour l’establishment. Les sociétés occidentales verraient réapparaître le spectre des émeutes du désespoir et, à supposer que celles-ci soient brisées ou par avance découragées par le déploiement d’un appareil de répression suffisamment terrifiant, l’establishment ne vivrait pas pour autant en paix. La lutte des chômeurs pour survivre s’émietterait et dévierait irrésistiblement vers la délinquance et le gangstérisme et, des bas-fonds désespérés, pourrait même surgir une criminalité démente et atroce.

Cette dégradation de la lutte sociale en délinquance s’est manifestée aux U.S.A. après les défaites subies par les ghettos en 1967-68, lorsque les Noirs ont compris qu’ils n’étaient pas en mesure d’affronter les forces de répression déterminées à employer contre eux tous les moyens. En 1975, alors que le chômage atteint près de 30 % de la population, les ghettos noirs sont calmes. Mais le taux de criminalité a augmenté en 1975 de 11 % par rapport à 1974. Sans doute, le passage de la protestation sociale à la délinquance n’est pas sans présenter des côtés favorables pour l’establishment. Il permet de mobiliser la peur, le mépris et la haine contre les victimes de l’ordre social qui deviennent inquiétantes pour chacun, et de faire apparaître comme incontestable la légitimité de la répression. Mais cela n’est vrai que dans certaines limites. Aucune société ne pourrait fonctionner en produisant une surpopulation croissante vouée à la délinquance et au crime sans devenir invivable pour les privilégiés eux-mêmes.

Le rapport d’une commission d’enquête sur la montée de la violence aux États-Unis montre comment la société capitaliste peut un jour se trouver assiégée par la misère et le crime. « Dans quelques années, écrivent les enquêteurs, les principales villes des États-Unis seront devenues des forteresses assiégées dans lesquelles les riches vivront enfermés dans des îlots gardés par des polices privées et où les gens voyageront sur des autoroutes surveillées reliant les zones saines. Les automobiles privées, les taxis, les véhicules commerciaux seront couramment équipés de vitres incassables et de blindages. Des gardes armés de pistolets protégeront les moyens de transport et les services publics, les écoles, les bibliothèques et les jardins [2]. C’est là l’image d’une société qui est déjà engagée dans une guerre civile larvée et cette guerre ne pourrait que s’amplifier à mesure que la décomposition des classes laborieuses ferait grandir la population des ghettos et des bas-fonds. Investi de tous les côtés par l’ennemi intérieur, l’establishment pourrait alors être fortement tenté d’échapper à la menace en pratiquant une politique d’enfermement massif ou même de massacre de la population en surnombre. La création de zones concentrationnaires et diverses formes de génocide deviendraient alors les conditions de la paix intérieure et de la survie de la société capitaliste dans des formes barbares et absurdes.

Pourtant, même si le système parvenait ainsi à susciter et à entretenir entre travailleurs et non-travailleurs une opposition et une séparation qui se matérialiseraient finalement dans le développement de ghettos cernés et quadrillés où seraient parqués, réprimés et au besoin décimés la population en surnombre, la crise des rapports capitalistes de production ne serait pas pour autant résolue. Le déclenchement de vagues de répression et de terreur pour anéantir, au fur et à mesure que la société se décomposerait, les forces de subversion qui auraient tendance à surgir de cette décomposition elle-même, n’ouvrirait pas lui-même la voie à aucune consolidation organique du système. La force de travail n’est pas dans le mode de production capitaliste une marchandise comme toutes les autres. La production et la vente de la marchandise-travail est la condition de la production de la vente de toutes les autres. La suppression physique ou la relégation dans des zones d’enfermement des vendeurs de la force de travail ne résoudrait pas le problème que poserait à la production et à la réalisation de marchandises la diminution de la vente de la marchandise-travail. Des complexes productifs automatisés ne pourraient pas fonctionner entourés d’un environnement envahissant de camps de concentration parsemés de fosses communes.

Il se pourrait néanmoins que, faute de parvenir à cet écrasement total des forces de contestation, l’establishment soit conduit à composer avec elles, et entreprenne de contenir dans des limites supportables leur opposition en leur consentant des concessions. Il peut apparaître qu’il est de meilleure politique d’acheter la paix sociale en versant aux chômeurs des allocations qui leur donneraient le rang de sous-consommateurs que de les acculer à la délinquance ou à la révolte. Au lieu de subir les violences et les vols de la population dangereuse, la société pourrait entreprendre de se préserver de la violence en décidant elle-même de sacrifier une partie de sa richesse à l’entretien des sans-travail.

Il est cependant très douteux que le système ait la possibilité de trouver dans cette voie les moyens d’une stabilisation durable. La nécessité de verser aux sans- travail des allocations régulières comme prix de la tranquillité publique pourrait dans une première étape inciter le capitalisme à accélérer l’adoption des innovations technologiques capables d’élever la productivité. Le coût d’entretien des chômeurs ne constituerait qu’un des faux frais parmi d’autres du fonctionnement du système, et il ne serait pas plus intolérable que les autres pourvu qu’il s’accompagne de gains suffisants de productivité.

Mais, ce faisant, le système n’opérerait qu’une fuite en avant au terme de laquelle il se trouverait enfermé dans un cercle vicieux. Si la nécessité d’accroître la productivité pour couvrir les frais d’entretien de cette population en surnombre aboutissait à l’implantation d’une technologie réduisant le nombre des travailleurs nécessaires, le coût croissant des subventions versées aux chômeurs tendrait à annuler les effets des gains de productivité. Alors en effet, à supposer que la politique d’assistance aux chômeurs persiste, le capitalisme ne parviendrait à comprimer la masse des dépenses en capital variable que pour voir augmenter les fonds qu’il devrait consacrer à subventionner une population grandissante de sans-travail qui finirait par prendre les dimensions d’une plèbe parasitaire et par en occuper la position. Par certains côtés, une société de ce type se situerait au- delà du capitalisme. Les unités de production continueraient à fonctionner sur la base du travail salarié, mais la partie des produits qu’elles fabriqueraient et qui seraient affectés à la consommation des sans-travail aurait en fait perdu la qualité de marchandises. Toute une partie de la production n’aurait plus pour finalité le profit et se trouverait commandée par la consommation de la population qui aurait surgi de la décomposition du prolétariat. Mais une telle situation, où le capitalisme se trouverait contraint d’organiser une production qui ne rapporterait pas de profits et de fonctionner ainsi en violation permanente de ses propres lois, n’est pas concevable. Il faudrait pour cela que la pression exercée par les sans- travail s’amplifie jusqu’au point où la domination du capital sur la société se trouverait renversée pour faire place à la domination des sans-travail sur le capital. Mais il est évident que cette subversion du pouvoir capitaliste ne saurait résulter d’un processus graduel et pacifique. Le capital ne resterait pas passif devant le développement d’une plèbe envahissante qui s’organiserait pour le contraindre à produire sans profit. Bien avant que cette plèbe lui ait imposé sa dictature, l’amincissement de ses profits aurait reconduit le capital vers une politique de répression et de mise au rebut de la population en surnombre. Acheter la paix sociale en versant des allocations aux sans-travail ne peut constituer qu’une solution partielle et temporaire aux problèmes que poserait la décomposition de la force de travail par l’automation. Le capitalisme pourrait pendant un certain temps atténuer la violence des antagonismes sociaux en donnant aux déclassés les moyens de survivre. Il pourrait aussi sans doute recruter parmi eux des clientèles qui, moyennant des privilèges plus ou moins importants, lui serviraient de couches d’appui contre toutes les forces sociales qui entreraient en conflit avec lui. Mais il ne serait de toute manière pas possible de poursuivre indéfiniment dans une voie au terme de laquelle se réaliserait en quelque sorte une reconversion des chômeurs en rentiers. Bien avant que cette situation limite ait été atteinte, le rétrécissement des profits contraindrait le capital à mettre un terme à cette croissance des couches parasitaires et de leur consommation et à s’orienter vers une politique de répression. En irait-il autrement d’ailleurs que les motivations du travail subiraient un rapide processus d’érosion. Dans une société où les chômeurs auraient obtenu le statut d’une plèbe entretenue à laquelle serait garantie des moyens d’existence suffisants pour qu’elle reste en paix, la plupart des salariés n’auraient plus que de très faibles raisons d’aller s’enfermer dans les lieux de travail pendant des journées entières.

*

Si le développement technologique en direction de l’automation entraîne un bouleversement complet des structures professionnelles modelées par le machinisme et le taylorisme, il n’est pas vrai en effet qu’elle substitue entièrement aux ouvriers et aux employés une force de travail surqualifiée et qu’elle fasse de l’homme « … une sorte de démiurge fabriquant et surveillant des machines » [3]. De nouveaux postes de professionnels exigeant une haute qualification technique n’apparaissent qu’en quantités infimes et ne concernent que le travail de mise au point et de réglage des ensembles automatisés. Si la complexité croissante de l’appareillage a tendance à provoquer une augmentation du nombre des travailleurs nécessaires à l’entretien, et une élévation de leur qualification, il faut aussi tenir compte du fait que l’automation a pour effet de réduire la masse des machines nécessaires à une production donnée et que des dispositifs d’autorégula- tion sont de plus en plus incorporés à cette machinerie. Il en résulte que, dans de nombreux cas, la force de travail qualifiée chargée de l’entretien et du réglage diminue. Il en va de même pour les réparateurs : en cas d’avarie de l’outillage, plutôt que de rechercher à localiser exactement l’origine de la panne et d’effectuer une réparation qui immobilise longuement les machines, il est moins coûteux de changer le module défectueux tout entier. De plus en plus d’ailleurs le travail de ces mécaniciens réparateurs est lui-même soumis à des normes de temps étudiées à l’avance [4].

En fait, en dehors de l’intelligentsia scientifique et technique, l’automation ne recompose qu’une aristocratie professionnelle très étroite et qui ira en se rétrécissant. Sans doute ces catégories hautement qualifiées et hautement rémunérées ne seraient pas très tentées d’abandonner leurs postes de travail et les privilèges qui y seraient attenants pour se déclasser dans la plèbe parasitaire. Mais il en irait tout différemment pour la plupart des travailleurs qui resteraient nécessaires au fonctionnement du système automatisé. Dans la majorité des cas, en effet, l’automation ne fait que parachever et amplifier à l’extrême les effets du taylorisme sur les activités laborieuses et sur la façon dont elles sont vécues par les travailleurs : elle pousse la déqualifïcation jusqu’au point où la notion même de métier disparaît. Cela est vrai d’abord au niveau des tâches de production proprement dites. Lorsque, dans les usines où l’automation est la plus avancée, sont installées des machines à commande numérique qui fabriquent un produit sous le contrôle d’un double dispositif électronique qui, d’un côté, programme à l’aide de fiches magnétiques le fonctionnement de l’outillage et, de l’autre, déclenche des signaux vérifiant le processus en cours, il n’y a plus à proprement parler d’actes productifs. Les tâches de production sont remplacées par des tâches de contrôle et de surveillance et les ouvriers exerçant un métier particulier font place à des opérations accomplissant des fonctions interchangeables. Un processus analogue de « déprofessionalisation » du travail se développe dans les bureaux de direction et de gestion de la firme lorsque sont utilisés des ordinateurs centraux qui règlent non seulement le processus technique de production mais prennent en compte les données économiques telles que les prix de revient, l’état des stocks, le volume des commandes… Les tâches de gestion et de direction se trouvent alors elles-mêmes décérébralisées et deviennent pour la plupart l’affaire de simples opérateurs qui n’ont même plus besoin d’un savoir professionnel complexe : les dernières générations d’ordinateurs sont en train de réaliser une simplification du langage-machine qui rend superflu l’intervention des programmeurs qualifiés.

Avec l’automation, les postes de travail qui ont imposé à des générations d’ouvriers une écrasante fatigue physique et qui impliquaient souvent des manipulations rebutantes, nauséabondes, malsaines ou dangereuses de l’outil de travail et de la matière disparaissent. L’opérateur de l’usine automatisée ne ruisselle plus de sueur, il n’est plus persécuté par le vacarme des machines, intoxiqué par les produits chimiques et il ne court plus le risque d’être blessé ou mutilé. Il est confortablement assis dans une cabine vitrée, climatisée et insonorisée. Mais il effectue là une tâche qui ne nécessite jamais aucune intervention intelligente et n’exige que la plus extrême attention dans une totale vacuité de l’esprit. L’installation de dispositifs électroniques de contrôle et de surveillance du processus productif parachève aussi la destruction de toute autonomie dans le travail et la transformation de l’homme en simple appendice de la machine. L’univers du travail devient celui de la monotonie, de la fatigue sensorielle et nerveuse, de l’ennui, et aussi de la solitude : isolés dans leurs cabines, les opérateurs n’ont presque plus de relations entre eux.

Le travail des opérateurs de l’époque de l’automation est, bien plus encore que celui des ouvriers et des employés de l’époque du machinisme, si dépourvu d’intérêt et de signification que son accomplissement présuppose la contrainte. Dans une société qui instituerait un système permanent d’allocation aux chômeurs, cette contrainte ne serait plus suffisante : dès lors que la perte du salaire ne représenterait plus que la perte d’un surcroît de consommation, la plupart des travailleurs ne seraient plus assez motivés pour supporter quotidiennement et toute leur vie l’ennui et la fatigue des cabines d’opérateurs. Dans le meilleur des cas, ils ne travailleraient plus que par intermittence, de loin en loin, pour majorer de temps à autre leurs revenus. A moins que ne soit institué un système de coercition au travail d’ordre extra-économique, le fonctionnement de la production deviendrait complètement spasmodique et l’extraction de la plus- value de plus en plus aléatoire. La formation d’une plèbe parasitaire qui constituerait une couche sociale institutionnellement stable ne serait pas seulement insupportable parce qu’elle entraînerait une croissance exorbitante des faux frais du fonctionnement du système. Elle le serait bien plus encore parce qu’elle provoquerait par sa seule existence une désertion contagieuse de la plupart des postes de travail, qui désorganiserait la continuité du processus de production de la plus-value et conduirait à un rétrécissement du produit social. Toute la société serait alors menacée de sombrer dans une phase de décomposition sociale et de régression historique. Le rétrécissement du produit social rendrait alors inévitable une liquidation des couches parasitaires qui auraient surgi de la décomposition du prolétariat.

En fait, dans une société qui parviendrait à l’automation sans être parvenue à briser la domination du capital, la population en surnombre ne pourrait pas espérer durablement survivre dans son ensemble comme couche improductive imposant son droit de consommer sans travailleur. La transformation en couche parasitaire de la force de travail en décomposition pourrait s’amorcer dans un certain rapport de forces défavorable au capital, contraignant celui-ci à neutraliser une partie des forces contestant sa domination et à différer l’affrontement. Mais cela ne pourrait être qu’un processus partiel et temporaire. Même si les sans- travail parvenaient à s’organiser en vue d’exercer une pression suffisante sur l’establishment pour que, pendant un certain temps, l’évolution sociale s’infléchisse en direction de la recomposition d’une plèbe oisive et entretenue, le système se trouverait contraint, sous peine d’être entraîné dans un processus de désagrégation interne, de réagir violemment pour s’expurger, de quelque manière, de cet excédent de consommateurs.

De toute manière, l’extension de l’automation conduit la société vers une période de luttes sociales dont la radicalité, l’enjeu et l’acharnement ne peuvent être que différents des conflits de classe qui ont jalonné l’histoire du machinisme capitaliste.

Mais, s’il est vrai que la généralisation de l’automation conduit le système capitaliste vers une époque au cours de laquelle il se verrait tantôt contraint de supporter l’entretien d’une population excédentaire de plus en plus nombreuse, et tantôt contraint de réagir contre l’extension de ce parasitisme dissolvant en pratiquant une politique de terrorisme et de liquidation des couches rejetées hors de la production, les chances de survie du système deviennent assez problématiques.

Pour que le capitalisme réussisse à perdurer à travers une crise aussi fondamentale de toutes ses structures, il faudrait qu’aucune force sociale et politique ne parvienne à se constituer et à mettre en œuvre des pratiques tendant à sa destruction et à son dépassement. Mais il ne pourrait en être ainsi que si la masse des chômeurs et des exclus s’avérait incapable de réagir à sa situation autrement que par des comportements délinquants ou des revendications par lesquels ils tendraient seulement à s’imposer comme couches d’assistés sociaux permanents, et que si les travailleurs salariés restant soumis à l’hégémonie du régime capitaliste s’enfermaient dans leur égoïsme corporatif et demeuraient indifférents et étrangers au sort de la population sans travail et solidaire de l’establishment.

C’est là supposer que la société capitaliste pourrait entrer en décomposition, détruire de proche en proche les conditions d’existence normales d’une proportion croissante de la population – et finalement prendre la configuration d’un système terroriste et meurtrier sans qu’au cours de cette période rien de fondamental ne change dans l’intensité, les enjeux, la dynamique des affrontements sociaux, comme si les classes soumises à la domination du capital devaient nécessairement rester incapables de dépasser les horizons du système et de s’acheminer vers des pratiques ouvrant la perspective d’un passage vers un autre ordre social.

Pierre Souyri ( – 14 juillet 1979)

 

Pierre Souyri, La dynamique du capitalisme au XXe siècle, 1979 ;
éd. Payot, coll. Aux origines de notre temps, 1983,
pp. 247-261.

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Notes:

[1] Lénine, Le développement du capitalisme en Russie.

[2] United States National Commission on the Causes and Prevention of Violence. The Guardian du 25 novembre 1969.

[3] G. Friedmann, Problèmes humains du machinisme, p. 384.

[4] Harry Bravermann, Travail et capitalisme monopoliste, la dégradation du travail au XXe siècle, éd. Maspero, Paris, 1976, pp. 183-184.

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