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Recension : D. Noble, Le progrès sans le peuple, 2016

David Noble, Le progrès sans le peuple. Ce que les nouvelles technologies font au travail, traduit de l’américain par Célia Izoard, éd. Agone, 2016.

Publié initialement en anglais au début des années 1990, ce petit ouvrage regroupe divers textes de combats rédigés au cours des années 1980, lorsque les discours managériaux, la mondialisation économique et les mutations technologiques remodelaient en profondeur les mondes du travail aux États-Unis. Très loin d’un travail universitaire classique, il s’agit d’un ouvrage engagé et pamphlétaire, qui visait à diffuser un « message de résistance » auprès des classes populaires confrontées à « la propagande des grands groupes qui se poursuit sans relâche et sans honte » (p. 8).

Le livre de David Noble est à la fois un essai politique, une synthèse historique, mais aussi un témoignage personnel et vivant sur les mutations du capitalisme contemporain. En dépit de son ancienneté et de ses références évidemment un peu datées, ce livre reste précieux pour penser les enjeux contemporains ; vingt ans après sa première publication sa lecture demeure d’ailleurs toujours aussi rafraîchissante et éclairante pour appréhender le monde en train d’advenir.

David Noble était un intellectuel radical et un activiste politique bien connu outre-Atlantique, mort prématurément en 2010. Le progrès sans le peuple est son premier livre traduit en français, il offre une présentation synthétique de ses principales recherches dans un style peu académique mais toujours passionnant. Il faut saluer cette traduction – en espérant que d’autres suivront – tout en regrettant que les éditeurs ne l’aient pas accompagnée d’une préface présentant l’auteur, son œuvre et ses combats, au public français.

Car David Noble n’est pas un historien ordinaire : né en 1945, il étudie d’abord la chimie avant de se consacrer à l’histoire. Forgée dans le contexte des pensées et des combats radicaux des années 1970, toute son œuvre est consacrée à l’analyse critique du devenir des grands groupes industriels, des mythes technologiques proliférant en Amérique du Nord, des processus d’automatisation/robotisation et de la marchandisation du système éducatif et universitaire. Ses engagements radicaux lui valurent d’ailleurs une carrière chaotique.

Alors que nombre d’intellectuels critiques connaissaient la consécration, les engagements et prises de positions de Noble furent souvent mal comprises, qualifiées de technophobes ou « d’anti-technologie », catégories creuses mais fréquemment reprises pour disqualifier un auteur. Ainsi, en 1984, son poste ne fut pas renouvelé au sein du Massachusetts Institute of Technology (MIT) à la suite de ses analyses critiques sur les liens qui reliaient cette institution à l’industrie et l’armée.

Le Progrès sans le peuple reprend et tire une série de conséquences de ses premiers ouvrages sur l’histoire sociale des techniques et de l’automatisation. Alors que « l’idéologie hégémonique du progrès technologique » (p. 71) ne cessait de s’étendre dans les années 1980, David Noble fut l’un des rares intellectuels à oser s’en prendre aux « apôtres autoproclamés de l’automatisation dont l’irresponsabilité sociale n’a d’égale que la folie » (p. 118). Il fut l’un des rares à proposer une lecture politique du devenir technologique du monde, tout en invitant à la résistance.

Dans la foulée de l’historien Lewis Mumford, ses ouvrages ont proposé une salutaire démystification des mythes technologiques contemporains, à commencer par le mythe du progrès. Son premier livre, publié en 1977 et intitulé America by Design: Science, Technology, and the Rise of Corporate Capitalism, montre ainsi comment la technologie contemporaine, loin d’être neutre ou modelée par les seuls progrès de la science et de la raison, fut sans cesse façonnée par la puissance du capital. Le capitalisme d’entreprise a modelé les choix techniques et la recherche scientifique pour répondre à sa quête de profit et de contrôle.

Mais c’est surtout son second livre, publié en 1984 et intitulé Forces of Production: A Social History of Industrial Automation, qui l’a fait connaître et l’a propulsé comme une figure majeure des études sociales des sciences et techniques alors en plein développement en Amérique du Nord. Ce livre proposait une ambitieuse histoire de l’industrie des machines-outils à commande numérique dans l’industrie états-unienne de l’après-guerre. À mille lieux des philosophes proposant leurs analyses abstraites de la technologie, ou des économistes et ingénieurs obsédés par la compétitivité, Noble analysait au plus près des acteurs les enjeux sociopolitiques que soulevait ce qu’on appelait alors l’automatisation. Il montrait notamment son rôle dans l’affaiblissement des puissants syndicats après 1945, il révélait comment les nouveaux procédés visaient moins à améliorer l’efficacité de la production qu’à transférer le pouvoir des ouvriers qualifiés aux employés en col blanc.

Par la suite, il poursuit son œuvre démystificatrice des discours technologiques en publiant en 1997 The Religion of Technology. The Divinity of Man and the Spirit of Invention. Durant 20 ans, David Noble a construit une analyse marxiste et matérialiste unique de la façon dont les puissants ont modelé les forces productives et nos environnements techniques à leur avantage.

Dans la continuité de ce travail il s’est aussi intéressé à l’évolution du système éducatif, à sa marchandisation croissante. Dans Digital Diploma Mills. The Automation of Higher Education (2001) notamment, il mettait en garde contre « les usines à diplôme numérique » en cours de constitution et interprétait les mutations technologiques à l’œuvre dans l’enseignement supérieur comme un abandon de toutes visées émancipatrices.

Ce bref résumé suffit sans doute à montrer toute l’actualité de l’œuvre de Noble à l’heure où la robotisation s’accélère en devenant un marché gigantesque, où les mythes numériques déferlent sans retenue et où l’enseignement supérieur ne cesse d’être réformé selon des critères de rentabilité financière et de compétitivité économique.

Dans les 5 chapitres qui composent Le progrès sans le peuple, Noble résume sa pensée en l’inscrivant dans l’histoire. Il propose d’abord un détour historique pour tenter de comprendre pourquoi l’immense offensive technologique en cours ne suscite pas davantage de révolte et de résistance, à l’image de celles qu’avaient provoquées les premières vagues de mécanisation en Europe au début du xixe siècle à l’époque du luddisme, ce mouvement d’ouvriers briseurs de machines refusant les nouveaux rapports sociaux capitalistes qu’incarnaient les mécaniques. Pour Noble, la machine n’est pas un processus sans sujet, le fruit d’un déterminisme et d’un devenir inéluctable auquel il conviendrait simplement de s’adapter, elle est un processus historique modelé par des idéologies et des rapports de force. Si les organisations du mouvement ouvrier à la recherche de respectabilité ont renoncé à lutter contre le déferlement technologique, observe Noble, dans les années 1970 beaucoup de travailleurs ont pourtant tenté de résister à l’offensive technologique, généralement « sous des formes non organisées, fragmentaires et clandestines » (p. 103).

À cet égard, l’enjeu est bien de repolitiser les processus techniques en révélant ce qui est caché derrière les discours publicitaires, ce à quoi s’emploie Noble dans le fascinant texte intitulé « Délires robotiques, ou l’Histoire non automatique de l’automatisation ». Alors même que la robotique industrielle – aujourd’hui triomphante – n’en était encore qu’à ses débuts, Noble montre tout ce qu’elle doit à l’obsession de la surveillance et du contrôle, à des pulsions irrationnelles et enthousiaste, à mille lieux des considérations techniques et économiques généralement avancées pour la justifier. Ses développements sur la culture des ingénieurs et leur enthousiasme systématique en faveur des machines, malgré leur faible rentabilité, sont particulièrement fascinants.

À travers ses enquêtes empiriques et ses témoignages de première main sur le monde des ingénieurs et des industriels états-uniens des années 1980, l’ouvrage de Noble offre en définitive un témoignage très riche sur les débuts de la robotique qui s’apprête aujourd’hui à transformer le monde. Il montre que derrière les argumentaires économiques apparemment rationnels réside un « évangélisme de l’automatisation », une idéologie mystificatrice qui n’a cessé d’accompagner les diverses étapes de la mécanisation du monde du travail, qu’il s’agisse de l’automatisation des années 1950, de l’informatisation des années 1970-1980, ou de la numérisation en cours.

Au fond, conclut Noble, dans une formule synthétique qui apparaîtra sans doute excessive à beaucoup mais qui nous semble particulièrement adapté à notre temps : « le sermon managérial sur le progrès n’a jamais été qu’une opération de communication » (p. 184).

François Jarrige,
Maître de conférences à l’Université de Bourgogne-Franche-Comté,
Centre Georges Chevrier-UMR 7366.

François Jarrige, “David Noble, Le progrès sans le peuple. Ce que les nouvelles technologies font au travail, éd. Agone, 2016”, Territoires contemporains – nouvelle série, 22 août 2016.

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