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Recension : E. P. Thompson, Les usages de la coutume, 2015

Edward P. Thompson, Les Usages de la coutume. Traditions et résistances populaires en Angleterre (XVIIe-XIXe siècle), trad. de l’anglais par Jean Boutier et Arundhati Virmani, Paris, EHESS/Gallimard/Seuil, 2015.

Avec la publication de ce recueil d’articles, paru initialement en Angleterre il y a 25 ans sous le titre Customs in Common, on peut désormais considérer l’œuvre de l’historien anglais comme intégralement disponible en français. Fruit d’un long et minutieux travail de traduction réalisé par Jean Boutier, historien moderniste, et Arundhati Virmani, historienne indienne spécialiste de la politisation des campagnes françaises et de l’Inde contemporaine, ce volume offre à la fois le testament intellectuel de Thompson et la manifestation la plus claire de sa profonde originalité. Publié en 1991, il devait initialement constituer le pendant rural et campagnard à La Formation de la classe ouvrière anglaise (1963), mais il est bien plus que cela.

En enquêtant pendant plus de trente ans sur diverses pratiques populaires et plébéiennes s’étendant du XVIIe au XIXe siècle – le braconnage, le Rough Music, la « vente des épouses », ou les émeutes frumentaires –, Thompson s’efforce de sauver les acteurs du passé de « l’immense condescendance de la postérité » en tentant de comprendre le sens de leurs discours, de leurs actions et de leurs rituels, sans les idéaliser, mais en refusant toujours de les juger. Il montre comment des groupes dominés négocient sans cesse l’ordre dominant, comment ils résistent à l’économie de marché comme à l’Etat bureaucratique en mobilisant leurs propres règles de justice subsumées ici derrière la notion complexe de « coutume ». La « coutume en partage » du peuple, ou les « usages de la coutume » selon la pertinente traduction adoptée ici, entendu à la fois dans un sens ethnographique et juridique, constitue le fil rouge qui réunit ces diverses études. Publiées au fil de plusieurs décennies, elles furent sans cesse remises sur le métier afin d’affiner les arguments et de répondre aux critiques et débats qui n’ont cessé d’accompagner des propositions parfois provocatrices. Mais l’ouvrage est bien plus qu’une série de cas rassemblés de façon artificielle, il propose selon les traducteurs et préfaciers du livre une véritable « interprétation cohérente de la société anglaise des années 1680-1860 » et une réflexion ambitieuse sur la façon dont les classes populaires des débuts de l’industrialisation « négocient leur place dans un monde en train d’être redéfini, malgré elles, par ceux qui les dominent » (p. 10).

Les relations sociales internes aux communautés locales ou de travail, leurs hiérarchies et les conflits et violences qui ne cessent de les traverser, sont au cœur de ces travaux. Contre la vision longtemps dominante d’une société britannique du XVIIIe siècle pacifiée par le doux commerce et les Lumières, Thompson rappelle qu’il s’agit d’un « siècle durant lequel les communiers (commoners) ont fini par perdre leur terre, où le nombre de crimes punis de mort s’est multiplié, où des milliers de criminels ont été déportés et des milliers de vies perdues dans les guerres impériales » (p. 71). Comme dans la Formation de la Classe ouvrière anglaise (1963), il rompt avec l’interprétation heureuse et optimiste de l’industrialisation en montrant les multiples formes d’exploitations dont furent victimes les ouvriers. Il s’intéresse ainsi au renforcement des inégalités et des tensions sociales dans les campagnes, mais loin de considérer les milieux populaires comme des victimes passives de ces évolutions historiques, il scrute au contraire comment ils ont réagi pour en enrayer les effets.

Dans le texte intitulé « Les patriciens et la plèbe », il montre ainsi combien le « paternalisme » traditionnel n’avait rien d’un face à face chaleureux et amical entre le peuple et les élites mais relevait bien davantage d’une « technique de pouvoir bien étudiée » (p. 121). Au XVIIIe siècle affirme Thompson, s’élabore ainsi une culture plébéienne originale, avec ses fêtes et ses rituels, ses organisations plus ou moins clandestines et de plus en plus éloignées de toute déférence envers la gentry comme envers l’Eglise, et d’où sortiront les riches dynamiques d’organisation plébéienne et populaire du XIXe siècle. La thèse d’ensemble de Thompson apparaît de façon décisive dans l’article consacré à « l’économie morale de la foule anglaise au XVIIIe siècle » – publié initialement en 1971 – et qui constitue sans nul doute le cœur du livre. Republié ici sans modification, Thompson lui ajoute cependant un long texte intitulé « l’économie morale revisitée », traduit en français pour la première fois, où il répond aux nombreuses objections et discussions suscitées par ses analyses. Les enjeux de ce texte, les débats et les exégèses qu’il a suscités dans des champs très divers sont si nombreux qu’il serait vain d’y revenir ici 1. On doit toutefois noter que ces textes sont au cœur des recherches de Thompson auxquels les autres articles peuvent être considérés comme des ajouts ou des développements.

C’est par exemple le cas du texte qui clôt le recueil, intitulé « Rough Music », Thompson revient ici sur un travail classique publié initialement en Français en 1972. Contestant les interprétations structuralistes dominantes dans les années 1960, il enquête longuement sur la pratique connue en France sous le nom de Charivari par laquelle la population s’attaquait avec brouhaha et grossièreté à des individus ayant enfreint certaines normes de la communauté. Il explore le sens complexe de cette pratique plus ou moins ritualisée, son évolution, ses singularités en fonction des contextes – domestiques ou publics, ruraux ou urbains – tout en montrant qu’il s’agit d’une forme de justice populaire fondée sur l’évaluation d’un acte perçu comme contraire aux droits naturels ou coutumiers. Il montre combien ces épisodes sont « un indicateur sensible des notations changeantes des normes sexuelles ou des rôles conjugaux » (p. 597), mais aussi le témoignage du glissement d’une morale « domestique » à une morale « publique ». Le Rough music sanctionne des innovateurs, comme des « déviants » ou des décisions iniques comme lors des « émeutes de Rebecca » contre les péages routiers dans le Pays de Galles au début des années 1840.

En dépit de son âge, le livre de Thompson aborde de nombreuses questions qui restent au cœur de l’actualité intellectuelle et politique. C’est particulièrement sensible dans le texte classique de 1967, déjà plusieurs fois traduits en français, « Temps, discipline de travail et capitalisme industriel ». Dans cet article extrêmement influent qui a initié de nombreuses recherches sur les modifications du rapport au temps, Thompson explore les liens entre l’avènement du capitalisme industriel, la discipline du travail et le nouveau rapport au temps fondé sur la ponctualité et de normes plus contraignantes. Si nombre de ses analyses ont pu être affinées, précisées ou corrigées, les questions fondamentales qui animent ce texte restent au cœur des sciences sociales plus que jamais intéressés par les dynamiques de l’accélération et les mutations spatio-temporelles qui accompagnent les mutations technologiques en cours. Par ailleurs, et tandis que la question des communs et de la crise écologique s’impose chaque jour un peu plus au cœur de nos préoccupations, les réflexions de Thompson constituent un jalon important. Dans son texte intitulé « Coutume, droit et droits collectifs », il répond ainsi directement à la thèse influente de Garrett Hardin sur la « tragédie des biens communs » qui « malgré ses apparences de bon sens […] ignore le bon sens dont étaient dotés les communiers (commoners) eux-mêmes », lesquels avaient su développer une large panoplie de pratiques et d’institutions afin de limiter l’usage des biens communs et ainsi enrayer toute crise écologique provoquée par la surexploitation du milieu (p. 166).

Dans cet ensemble de textes classiques, parfois déjà bien connus et traduits 2, seul celui sur la vente des épouses est totalement inédit en français, l’auteur l’ayant longtemps mis de côté à la suite des violentes réactions qu’il avait suscitées chez certaines féministes américaines. Il s’agit pourtant d’un texte fascinant, un exemple remarquable d’anthropologie historique capable de s’émanciper des stéréotypes et jugements a posteriori pour retrouver ce qui restait dissimulé derrière les apparences. En l’occurrence, Thompson montre combien ce rituel de la vente – véritable lieu commun au XIXe siècle pour stigmatiser la barbarie des milieux populaires anglais – était d’abord une forme de divorce et de remariage déguisé à une époque où ceux-ci étaient impossibles ou trop coûteux pour les milieux populaires. Loin d’être une coutume ancestrale, il s’agit d’une « tradition inventée » vers la fin du XVIIe siècle, empruntant les rituels et formes symboliques du marché, à une époque « proto-industrielle » où le foyer était une unité économique autant que domestique. Contre l’image d’un peuple bestial et unanimement violent qu’aiment à peindre les moralistes bourgeois et les modernes pour se rassurer, Thompson ne peut s’empêcher de comparer la violence de cette pratique à « ce qui se passe couramment dans les tribunaux en matière de divorce au XXe siècle » (p. 534). Certes ces pratiques pouvaient être humiliantes pour les femmes, elles appartenaient à des sociétés marquées par leur subordination constante, mais Thompson invite à cesser de penser « l’histoire des femmes comme celle d’éternelles victimes, comme si tout, avant 1970, était une préhistoire féminine ». De même que les ouvriers ne sont pas de simples brutes aliénées, de même mieux vaudrait penser comment les femmes sont parvenues à construire « leurs propres espaces culturels », à « imposer leurs normes » et leur « dû », lesquels « n’étaient peut-être pas les “droits” d’aujourd’hui, mais elles n’étaient pas des sujets passifs de l’histoire » (p. 545).

Qu’il s’agisse de l’industrialisation et de ses dynamiques culturelles, des rapports sociaux dans les campagnes, des identités de genre, du sens du juste et de la relation au droit des milieux populaires, tous ces enjeux décisifs pour penser aujourd’hui les sociétés du XIXe siècle étaient déjà au cœur des analyses de Thompson dans les années 1960 et 1970. Tous ces textes classiques sont désormais accessibles grâce à une traduction remarquable qu’il faut saluer. L’ouvrage est par ailleurs assorti d’un index, d’un cahier central de 32 illustrations et d’une précieuse bibliographie des travaux de Thompson, autant d’instruments de recherches pour aider à lire et relire Thompson.

François Jarrige

Recension parue dans la Revue d’histoire du XIXe siècle, 52 | 2016.

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Notes:

1 Voir en particulier Didier Fassin, « Les économies morales revisitées. », Annales. Histoire, Sciences Sociales 6/2009 (64e année), pp. 1237-1266.

2 C’est notamment le cas des articles classiques sur « l’économie morale de la foule anglaise » ou de « Temps, discipline du travail et capitalisme industriel », traduit dès 1979 et retraduit en 2004 aux éditions La Fabrique, mais l’ensemble des traductions a été revu pour cette nouvelle édition.

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