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Roger Heim, Préface du Printemps Silencieux, 1968

Le livre de Rachel Carson est arrivé à son heure en Amérique où il a obtenu un énorme succès, et le voici désormais en Europe où nous étions moins préparés peut-être à rédiger un ouvrage aussi nourri de faits, aussi bourré de chiffres, aussi creusé d’exemples. Pareillement indiscutable, pour tout dire. Car le procès est dorénavant ouvert, sans risque cette fois d’étouffement. Et c’est aux victimes de se porter partie civile, et aux empoisonneurs de payer à leur tour. Nos avocats seront ceux qui défendent l’Humain, mais aussi la Vie, toute la Vie. C’est-à-dire notre berceau, puis notre lit de repos, l’air et l’eau, le sol où dorment les semences, la forêt où chante la faune, et l’avenir où luit le soleil. En d’autres termes : la Nature. Celle d’où nous venons ; celle où nous allons souvent ; celle où nous irons à tout jamais.

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Je viens de dire qu’un Français écrirait moins aisément que ne l’a lait un Américain un tel livre, parce qu’il serait tenté de le réduire, de le simplifier. Cette remarque liminaire étant faite, l’hommage doit venir, chaleureux. Nous essaierons de l’exprimer aussi fort qu’il le mérite.

Le texte que voici a été conçu dans le périmètre des exemples apportés au débat par les États-Unis surtout, le Canada encore, et, pratiquement, presque uniquement par eux. L’auteur est demeurée à peu près étrangère aux préoccupations et aux autres cas que l’Europe peut livrer à ce même thème. Il serait aisé de compléter sa démonstration avec nos propres expériences, nos personnels déboires, les conséquences particulières auxquelles nous avons abouti, les catastrophes que nous avons enregistrées, et celles que nous annonçons ou que nous pouvons prévoir, les ignorances des fonctionnaires responsables qui sont de chez nous, les slogans de certains de nos fabricants et la puissance de leurs firmes, l’inutilité de tant de protestations, de tant de campagnes de presse, la confiscation des dossiers péremptoires, l’étouffement des effets délétères qui trouent notre territoire national, sa faune, sa flore, ses forêts, ses champs, ses jardins, ses étangs, ses montagnes, et déjà ses cités, de taches sombres, couleur de cendres. Car l’industrialisation aveugle, la concentration dans notre malheureux hexagone des bouffées de pollution, chimique autant que radioactive, qui- obscurcissent l’atmosphère, troublent les eaux d’acides, sels, carbures, imprègnent les terres de telles traces, les introduisent et les concentrent dans les tissus des végétaux, les cellules du plancton, dans les viscères et les glandes des animaux d’où les nôtres – le foie en premier lieu – les absorbent; tout cela correspond au déroulement d’une mécanique qui ne construit que rarement sans détruire parce que ses forces sont actionnées plus souvent par le strict souci financier que par l’intérêt collectif, et toujours par les méconnaissances précises du vivant, y compris l’homme. L’orgueil superbe des technocrates – j’allais dire des usurpateurs (car les savants créateurs ferment les yeux sur l’usage de leurs découvertes) – et leur chimiothérapie marqueraient un progrès s’ils appartenaient à des esprits et à des mains lucides. Mais ce sont, ici encore, souvent les apprentis sorciers, laissés en liberté, qui ouvrent les écluses. On arrête les « gangsters », on tire sur les auteurs des hold-up, on guillotine les assassins, on fusille les despotes – ou prétendus tels –, mais qui mettra en prison les empoisonneurs publics instillant chaque jour les produits que la chimie de synthèse livre à leurs profits et à leurs imprudences ?

Ainsi, les soucis que traduit le remarquable ouvrage de Rachel Carson sont les nôtres, et nous lui sommes reconnaissant de nous avoir permis, sur sa voie, de les aborder à notre tour. C’est donc une confirmation et une transposition que cet avant-propos essaie d’apporter à un livre que je me sens fort honoré de prélacer pour les lecteurs de langue française.

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Au centre du volume de Rachel Carson, nous retrouvons le thème majeur dont l’importance pratique et philosophique dominera probablement à l’issue de ce siècle les préoccupations de l’humanité. Il s’agit du « bilan » entre les créations et les destructions dont les hommes sont les acteurs, des conséquences de cette guerre nouvelle déclenchée par ceux-ci contre la Nature, de ce conflit qui a succédé il y a vingt ans aux deux gigantesques batailles que les premiers se sont entre eux livré, par deux fois, sur presque toute la surface des terres, et des eaux, et des cieux planétaires. Chaque page de l’ouvrage éclaire une facette de cette confrontation; chacun des chapitres en livre un acte.

Certes, ce tome fondamental ne traite que d’un large secteur de l’immense problème : celui qui implique la lutte chimique que l’industrie humaine a instaurée contre la Nature vivante, indistinctement, à la fois contre nos ennemis, volontairement, et contre nos auxiliaires, indirectement. Mais ce seul territoire, dont la chimiothérapie est le moyen ou le prétexte et dont la pollution est la suite et le tribut, a pris depuis la fin de la deuxième guerre mondiale une extension telle qu’elle est venue rapidement se ranger sur la même colonne que le feu et la chèvre, la hache et le fusil ou, pour parler le langage du siècle, « le bulldozer » et la mitraillette. Et si les destructions classiques multipliées par la montée pléthorique, vertigineuse, angoissante, bientôt dramatique, de la masse humaine, si ses exigences, ses moyens destructifs, sa frénésie de gaspillage qu’inspire son imprévoyance aboutissaient à l’épuisement définitif et tragique des richesses de la Nature vivante, les pollutions dont ce livre traduit les méfaits achèveraient l’œuvre de l’homme sur le théâtre même de son génie créateur, dans le repaire des commodités et des automatismes qu’il a tirés de son pouvoir.

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L’exceptionnel mérite de Rachel Carson réside tout d’abord dans cette virtuosité d’un écrivain qui ajoute au talent de la sensibilité, traduite par son style, les frappes incisives et objectives des faits. Elle appartient à la classe des rares grands journalistes qui savent n’avancer que sur la terre ferme parmi les écueils de l’information. Si l’ouvrage est long, c’est parce qu’il est riche de substance. Mais celle-ci s’agrège autour de thèmes qui sont autant de scènes de la vie terrestre, et bien choisies. L’amour de la nature, l’attention passionnée portée au monde des oiseaux, à celui qui peuple les eaux, la connaissance aussi des intérêts auxquels est attachée directement la subsistance humaine, bref les très larges limites que l’acuité et la compétence de l’auteur dessinent dans les provinces de l’agriculture et de l’élevage comme de la vie sauvage, expliquent la solidité de l’ensemble. En fait, le présent volume s’identifie à un implacable réquisitoire, et l’on comprend l’émotion, l’amertume et la colère qu’il a pu provoquer outre-Atlantique parmi les tenants de gros intérêts financiers que la force des preuves a pu compromettre. Mais il faut insister également sur l’accent d’émotivité qui vient appuyer la force du document. Sous la plume de l’auteur, les futures victimes des drames évoluent d’abord dans leur milieu selon la destinée rigoureuse et harmonieuse de l’espèce. Rachel Carson lève le rideau, chaque fois, sur une arche de Noë. Ici ce sont les tacons du Miramichi qui deviendront les grilses d’où naîtront les vrais saumons, environnés de phryganes, de simulies et d’éphémères dansant au-dessus des eaux leur ballet de la vie et de la mort, qui, l’une et l’autre, se succèdent, s’entrecroisent, se répondent, s’opposent, se complètent : la mort est faite du don pour la vie des autres, nous le savons, et c’est ainsi que les équilibres naturels se réalisent, se poursuivent, se consacrent. Ailleurs, ce sera le spectacle de la forêt aux harmonies sonores, dessiné à la Walt Disney, tout animé des chants, des cris et des vols de mille oiseaux, et qui fera place, après le nuage funèbre, au silence, à la désertion, à la désolation.

Les plus spectaculaires effets que mentionne Rachel Carson sont bien ceux dont sont victimes les poissons. Les exemples qu’elle livre mettent en évidence non seulement l’extrême sensibilité de ces animaux à de nombreux « pesticides », mais les conditions particulièrement favorables dont jouissent à l’égard de cette contamination les eaux mobiles des rivières qui sont des vecteurs de transmission rapide et lointaine des produits nocifs. On conçoit ce que serait l’ampleur des dommages dans les pays où le poisson est l’une des sources essentielles de l’alimentation humaine : grands lacs africains, Thaïlande, Cambodge… Ces cris d’alarme, nous les retrouvons d’ailleurs en Europe, particulièrement en France où la pollution des eaux douces s’aggrave avec une rapidité incessante, où les fleuves – comme la Seine – sont devenus des cloaques riches en substances cancérigènes, ouverts désormais aux dérivés du pétrole (nous pensons à l’inquiétant projet de l’usine pétrolière de raffinage de Montereau), où le poisson disparaît, où le baigneur absorbera peut-être l’indice cheminant de l’élément porteur qui lentement, très lentement, suivra le sillon secret tracé peu à peu par la mort, comme ces galeries que creusent imperceptiblement à la faveur de la nuit les vrillettes dans le bois. Peut-être pourrions-nous dire que par les vecteurs dont elle dispose la Nature rend à l’Homme, coup après coup, ce dont il l’a meurtrie.

Donc, il faudra quelque jour repeupler les rivières avec le concours de celui même qui les aura dépeuplées. Toujours le cruel processus : l’aisance avec laquelle il détruit pour ne reconstruire qu’incomplètement, et à prix de sueur et d’or. L’histoire des bisons, de la déforestation et des terres arides.

Mais il me faut bien ajouter un nouvel exemple glané parmi cent autres dont le présent volume ne parle pas.

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Durant le premier semestre de l’année 1961, en Angleterre, à Anglesey, dans les Cambs, 4 000 oiseaux appartenant à huit espèces différentes succombaient de la mi-mars à la fin mai, les premières victimes ayant suivi de deux semaines les aspersions chimiques. A Tumby, dans les Lines, plus de 6 000 victimes étaient dénombrées en moins de trois mois. Le total de semblables mais incomplètes statistiques en Grande-Bretagne, durant ces six mois, atteignait pour la faune aviaire une centaine de mille, ce qui correspond probablement à un anéantissement, du fait des actions insecticides, d’environ 1 million d’oiseaux par an – dont beaucoup de faisans, de pigeons, de pics verts, de ramiers, de perdrix – dans un pays qui n’est pas particulièrement imprudent à cet égard et qui reste la contrée du monde où les amis des oiseaux sont les plus nombreux, les plus enthousiastes et les mieux attentifs à leur sauvegarde. Si l’on ajoute, dans un autre domaine de la destruction, le bilan des hécatombes provoquées sur les routes, et particulièrement les autoroutes, par les voitures – chiffre qui pour la France seule est de l’ordre de 2 millions d’oiseaux par an – on peut évaluer, par extrapolation, au total approximatif de 25 millions d’oiseaux massacrés en Europe, chaque année, par les effets convergents de la route et des parasiticides, l’ampleur de la lutte implacable livrée par l’Homme à l’Oiseau.

L’Oiseau, le Poisson, l’Insecte.

Celle que l’Homme déclare à ce dernier est au centre du débat de ce livre. Les deux représentants des deux grandes civilisations terrestres, l’ancienne et la nouvelle, se trouvent face à face. Déjà, des hommes stupides, égarés par l’orgueil, des frénétiques du combat, des agitateurs du progrès, se lèvent pour exiger une guerre totale, sans répit, sans pitié, sans distinction. Car l’insecte est pour beaucoup d’individus l’être répulsif, de même que le champignon l’est pour l’Anglais – qui associe d’ailleurs ces deux êtres, dont l’Amanite tue-mouche n’est que le symbole. Il y a dans l’homme primitif – j’entends l’être primaire dont les civilisations techniques nous apportent plus d’exemples que les ethnies dites primitives – un instinct antianimal qui découvre dans le crapaud, le hérisson, la salamandre, le champignon dans toute la mesure où cet être étrange se rapproche de l’animal, mais plus généralement l’insecte, les raisons précises de se libérer. Mais, en tout cas, les insectes déprédateurs alimentent l’excitation guerrière des ignorants qui n’ont point entendu parler, naturellement, des insectes utiles, des amis dés cultures, et du rôle du monde entomologique dans les équilibres de la Nature qui sont le grand bienfait de la Terre. Fort heureusement pour ces arthropodes, et pour la vie terrestre, l’Insecte, précurseur de l’Homme depuis cinq cents millions d’années, peut découvrir encore dans son sac les astuces que les espèces qui le composent sont fort capables de mettre en œuvre. Si l’Homme veut la guerre, l’Insecte la lui fera, et l’Homme saura l’aider par son imprévoyance et sa stupidité, que son génie ne suffira point à compenser. C’est la moralité objective de cet ouvrage.

Livrons-la comme un souverain avertissement.

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A travers la multitude de précisions que ce texte nous transmet, il est encore une constatation à laquelle nous nous arrêterons. Sans nul doute, l’ampleur des méfaits et la gravité des catastrophes dont l’Amérique du Nord est le témoin selon les conséquences auxquelles conduit l’emploi des substances chimiques dans la Nature, et contre elle, dépasse en gravité les effets que l’Europe peut introduire dans le tableau. Certes, les dimensions des champs et des forêts d’Amérique du Nord, dont l’état sanitaire appelle une large intervention, surpasse les objectifs européens, et l’extrême mécanisation incite à l’usage. Mais il est un autre facteur dont je voudrais supputer l’action.

Il n’est pas douteux qu’une hantise endémiquement américaine à l’égard des contaminations en général constitue un facteur psychique dont il n’est pas déraisonnable de suspecter le rôle. Partout où les troupes américaines avec leurs cortèges familiaux et leurs fonctionnaires civils sont installées – en Thaïlande, au Viet-Nam, au Congo ex-belge, au Katanga, et en d’autres et multiples lieux –, c’est d’Amérique même ou de quelque territoire sous leur contrôle intégral que leur parvient le ravitaillement essentiel, en eau notamment, et en conserves, même en denrées périssables, et ces précautions ne sont pas seulement liées à l’aversion que les Américains des U.S.A. manifestent en général à 1 égard des alimentations locales, dont ils n’apprécient pas toujours l’originalité, voire la succulence, mais en raison d’une sorte de suspicion antibactérienne poussée jusqu’au degré hystérique. On sait dans le même ordre d’idées, combien rigoureux, jusqu’à l’enfantillage, s’exerce le contrôle dans les ports et les aérodromes américains des produits, notamment végétaux, des fruits entre autres, de la moindre pomme, suspects à leurs yeux d’être le vecteur de quelque ennemi en veine d’invasion. Or, il est évident que de telles mesures, dont nous ne critiquons pas le principe dans son indiscutable intérêt, voire parfois son efficacité, prennent aux États-Unis la forme obsessionnelle et généralement inutile, car ces précautions font fi de l’environnement et des autres conditions indispensables à la contamination. Un tel élément n’est pas étranger à cette sorte de fureur destructrice manifestée en Amérique du Nord contre tout germe vivant supposé délétère. Aussi les fabricants de produits chimiques trouvent-ils a priori un climat psychologiquement favorable à l’anéantissement, par le moyen de telles substances, de toutes les « pestes » là où elles existent et même là où l’imagination seule peut leur attribuer une chance de prolifération. Il est, d’autre part, plutôt paradoxal que les Américains luttent avec une obstination et une sévérité implacables contre le trafic des stupéfiants qui n’affectent que les utilisateurs, alors qu’ils semblent ignorer les méfaits du DDT et du parathion qui frappent tant d’innocents !

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Je sais bien qu’une partie de nos lecteurs, sous la pesée d’une éducation moderne qui puise dans le progrès technique, mécanique, automatique, la mesure enthousiaste des commodités qui leur sont offertes, resteront sceptiques ou même critiques, et taxeront d’exagération certaines déductions de l’auteur. Je crois qu’il est juste de jauger ce qui, dans ses conclusions, peut être sinon excessif, du moins présenté d’une manière un peu trop exclusive. Tout d’abord, les procédés issus de la lutte biologique à l’aide des parasites animaux et cryptogamiques de déprédateurs ne sont pas toujours favorablement applicables; ils ne sauraient convenir à tous les cas, non plus que l’emploi de produits chimiques directement tirés des végétaux, comme le pyrèthre.

En vérité, ce n’est pas le principe de l’usage des substances chimiques, pas même des produits de synthèse, qui est a priori mis en cause. Le monde de la chimie appartient au génie de l’investigation humaine. Il est même l’un de ceux qui, dans l’état actuel de nos connaissances et de nos moyens scientifiques d’action, restent le plus efficace, le plus démonstratif de ce pouvoir de la découverte. La chimie de synthèse a été l’un des domaines les plus magnifiquement exploités par l’homme. Elle laisse derrière elle des créations dont le prix ne saurait être discuté. Les matières plastiques tirées de l’étonnante réussite de l’industrie des grosses molécules en est un exemple éclatant. La mise en lumière des procédés de la chimiothérapie a conduit indiscutablement, elle aussi, à des répercussions infinies qui laissent partout leurs traces. En pharmacologie, en médecine, en prévention sanitaire, on peut même dire que les plus belles innovations des hommes de science – les sulfamides, les antibiotiques, les anticoagulants, les anesthésiques, les tranquillisants – font partie de ce domaine, à la fois celui de la chimie analytique qui tire de la Nature ce qu’elle renferme mystérieusement, et de la chimie de synthèse, et déjà nucléaire, qui fait ici de l’Homme le prestidigitateur de la création des espèces chimiques, exactement comme l’Origine et son déroulement ont su créer des races animales et végétales, inscrites dans le répertoire des formes naturelles, auxquelles l’Homme ajoute celles qu’il engendre par la sélection et la génétique. Quant à l’usage de la chimie en agriculture, on en connaît déjà quelques réussites exemplaires : les oligoéléments, entre autres, dont la découverte appartient à un prestigieux savant français, Gabriel Bertrand. Donc, il ne s’agit pas de mettre en cause la part prédominante prise par la chimie moderne, aussi bien de synthèse que d’analyse, dans la défense de l’homme et de ses inventions.

Le point de départ des traitements chimiques appliqués à la protection des cultures – l’emploi du sulfate de cuivre contre le mildiou, dont le Français Millardet eut le premier l’idée – restera comme une acquisition de haute utilité qui a sauvé bien des vignobles de la catastrophe. Depuis, la route des découvertes s’est enrichie d’un arsenal d’une richesse infinie. Mais – et tout le débat réside dans cette mesure – il y a loin du danger que représente le sulfate de cuivre à celui de l’endrine, de même qu’il y a loin de la chute parabolique d’un pluvier au massacre inutile d’un troupeau de gazelles ou d’une harde d’éléphants, loin de l’exploitation raisonnée d’une chênaie à la destruction d’une forêt de kauri, loin de l’écobuage au feu de brousse. Aucun esprit pénétrant n’oserait aller contre cette évidence. Notre inquiétude résulte bien d’un tel pouvoir et c’est ce que l’homme déraisonnable, ou stupide, ou rivé à ses stricts intérêts, n’a pas compris mieux ici qu’ailleurs.

Nous en arrivons toujours à la même conclusion : éducation, contrôle. Éducation, ce qui veut dire écarter les œillères qui étouffent le spécialiste et le laissent ne concentrer son regard que sur le seul objectif limité. Contrôle, ce qui signifie éliminer les abus, arrêter les méfaits nés de la captation et de l’usage inconsidéré des formules que quelques savants, seuls, ont eu le mérite de mettre à jour. Et les vérités du conflit majeur réapparaissent à travers ces considérations. Dans quelles limites le progrès imposé par l’homme à l’humanité restera-t-il compatible avec les intérêts essentiels de celle-ci, avec ceux de la Vie qui est l’essence de notre réalité, la réalité de notre présence, puisque tout s’y ramène à travers l’existence de l’espèce comme de l’individu ? Le triptyque freinateur est aussi celui de notre survivance : éducation, contrôle, protection.

Le vrai triomphe de l’Homme, s’il doit venir, ne sera pas fait en fin de compte de la vanité ou de la réussite de ses créations et d’un succès factice, en réalité désastreux et ultime, sur ce qui fut la raison sublime de sa venue, et la chance de sa vision, et le bonheur qu’il tire de la contemplation. Cette victoire sera celle de la force qu’il aura su opposer dans sa lucidité à l’instinct conquérant et aveugle de son génie.

Roger Heim

Roger Jean Heim, (12 février 1900 – 17 septembre 1979) est un mycologue français, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, dont il fut directeur de 1951 à 1965.

Rachel Louise Carson, (27 mai 1907 – 14 avril 1964) est une zoologiste et biologiste américaine. À la fin des années 1950, elle se concentra sur la protection de l’environnement et sur les problèmes causés par des biocides de synthèse. Ceci la conduisit à publier Silent Spring en 1962 (trad. fr. Le Printemps silencieux, éd. plon, 1968) qui déclencha un renversement dans la politique nationale envers les biocides – conduisant à une interdiction nationale du DDT et d’autres pesticides. Le mouvement populaire que le livre inspira conduisit à la création de l’Environmental Protection Agency.

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