Accueil > Article en Archive, Biologia novae, Critique de la biologie moderne > Gérard Nissim Amzallag, Invitation à l’antiphonie, 2009

Gérard Nissim Amzallag, Invitation à l’antiphonie, 2009

Télécharger l’article au format PDF

Réflexions d’un biologiste
à la lecture d’Henri Maldiney

« Et nous demandons qu’on veuille réfléchir sur ceci : la religion et l’art ne sont pas des ruptures d’avec la simple vie moins expressément humaines que ne l’est la science ; or quel esprit sincèrement religieux, quel artiste authentiquement créateur, poursuivant la transfiguration de la vie, a-t-il jamais pris prétexte de son effort pour déprécier la vie ? »

Georges Canguilhem, La connaissance de la vie.

Henri Maldiney parle fort peu de science. On peut en découvrir la raison dans ses écrits. La pensée du rien [soit de ce qui semble insignifiant en apparence ; NdE], c’est-à-dire de ce qui est en amont de l’existence et qui la fonde, tient une place centrale dans son œuvre. Or Maldiney considère que la science ne permet pas d’entrevoir ce rien dans sa réalité propre. Il écrit ainsi :

« L’Homme de science ne parle du rien que pour l’exclure. Ce rejet, né de la conviction que l’étant est en tout positivité permet d’en déterminer l’en-soi dans la forme de l’objectité. Mais pour opérer sur quelque chose dans le monde, il faut d’abord avoir ouverture à lui. » 1

On ne peut que lui donner raison. Le concept de rien na aucune réalité propre en science. Il s’insère tout au plus comme négation d’une réalité positive comme le signe accablant d’un échec expérimental. Lorsque le rien fait surface, le savoir positif se rétracte Mais dans ce cas, n’est-ce pas le signe de sa remise en question, prémisse de son renversement impromptu ? Pas vraiment, parce que le rien dont il est question en science est un vide dénué de potentialité créatrice. Il n’anticipe pas une ouverture vers l’inconnu, mais invite seulement à rejeter la théorie dont il dévoile, par son irruption, les lacunes. L’expérience étant étroitement conçue en rapport à une théorie, elle ne peut engendrer de réponse hors du dualisme vrai-faux dans laquelle elle est par avance emprisonnée. C’est pourquoi la réponse nulle en science, le “rien” de l’expérience qui a échoué n’a pas grand chose à voir avec l’apparaître 2, et encore moins avec l’impression originaire qui lui est intimement associée 3. Or cette impression, Maldiney la caractérise ainsi :

« Elle ne se développe pas (elle n’a pas de germe), elle est création originaire. » 4

Dans l’impossibilité d’appréhender le rien, la science moderne se trouve dans l’incapacité d’appréhender la dimension créatrice contenue dans son “objet d’étude”. Elle se voit condamnée à une représentation déterministe du monde qu’elle étudie, dans lequel le temps est linéarisé et sécable à l’infini si bien qu’aucune rupture, aucune discontinuité n’en devient concevable. C’est la répétition éternelle du même, d’un réel inerte se transformant au gré de lois immuables, enfermé dans la “dichotomie du vrai”.

Mais est-ce bien de la science dont il est question ici, ou bien de sa fusion caricaturale dans la technique ? Une représentation déterministe sied fort bien à une science utilitaire, focalisée sur l’exploitation rationnelle du monde. Mais est-ce là réellement l’objectif de la science ? Est-elle nécessairement condamnée à s’éloigner de la réalité profonde des choses au profit d’une spécialisation aveugle toujours plus poussée, comme l’affirme Heidegger ? 5 Ou bien cet “être de la science” profondément insipide n’est-il qu’une dénaturalisation circonstancielle métamorphosée malencontreusement en fondement ? Et si c était bien le cas, quelles en seraient les conséquences pour la philosophie contemporaine ?

Le double problème

La crise philosophique de la biologie

La biologie est une science foncièrement rebelle à toute dimension pragmatique. Non pas quelle manque d’applications potentielles, mais la prise en compte du vivant dans sa diversité, l’étude des moindres singularités est une activité Située aux antipodes d’une perspective d’exploitation. Lamarck, le père fondateur de la biologie moderne (et le créateur du terme biologie) souligne dès le début de sa Philosophie zoologique cette singularité :

« On doit distinguer dans ces sciences [de la nature] deux intérêts fort différents. L’un effectivement, est un intérêt que je nomme économique, parce qu’il prend source dans les besoins économiques et d’agrément de l’homme relativement aux productions de la nature qu’il veut faire servir à son usage. Dans cette vue, il ne s’intéresse qu’a ceux qu’il croit pouvoir lui être utiles. L’autre, fort différent du premier, est cet intérêt philosophique qui nous fait désirer de connaître la nature elle-même dans chacune de ses productions, afin de saisir sa marche, ses lois, ses opérations, et de nous former une idée de tout ce qu’elle fait exister… » 6

Incontestablement cet intérêt “philosophique” pour le vivant ne peut faire l’économie d’une rencontre entre l’investigateur et son objet d’étude. Elle implique la sortie du contexte des concepts “prêts à l’emploi” et des perspectives d’usage pour découvrir ce que l’esprit est incapable de concevoir a priori. Or ce processus implique une discontinuité cognitive que Thomas Kuhn décrit dans les termes suivants :

« Les paradigmes ne sont absolument pas corrigibles par les moyens de la science normale … mais par un événement relativement soudain et non structuré qui ressemble à un renversement de la vision des formes. » 7

Curieusement, cette créativité scientifique ne se traduit pas, du moins en biologie, par une intelligence de la dimension créative propre à son objet d’étude, le vivant. La biologie moderne se montre aujourd’hui en mesure d’expliquer l’ensemble des phénomènes propres au vivant sans la moindre référence à un acte créateur. La genèse des formes au cours du développement embryonnaire, le fonctionnement subtil et complexe des différents organes, leur interaction spatio-temporelle et même le dialogue adaptatif avec l’environnement semblent tous être la manifestation d’une machine génétique complexe et hiérarchisée. Le vivant serait alors l’expression subtile, certes, mais déterministe, d’un programme déterminé à l’avance, prêt à l’emploi et guidant les moindres transformations censées s’accumuler au fil de millions d’années de “sélection naturelle”. En biologie moderne, le formé a cédé intégralement la place au pré-formé, faisant ainsi disparaître le problème de l’émergence (la morphogenèse) sous une cascade d’explications déterministes.

Cette position était déjà difficilement justifiable à la fin du XXe siècle. Elle ne l’est plus du tout aujourd’hui. Le décodage du génome d’un être aussi complexe que l’homme a permis d’identifier tout au plus quelque 30 000 gènes, soit à peine 15 fois plus que dans une bactérie, le plus simple des organismes. C’est totalement insuffisant pour invoquer un programme déterministe de construction et fonctionnement d’une “machine vivante” comportant quelque 150 types cellulaires distincts, leur agencement complexe et leurs interactions spatio-temporelles exprimant une infinité de nuances et variations. La distinction opérée par Lamarck révèle ici toute sa pertinence : l’identification des gènes peut éventuellement conduire à des applications pratiques, mais elle est incapable de rendre compte de l’émergence de son objet d’étude, de sa venue au monde. Et en l’absence de toute alternative conceptuelle, la biologie vit aujourd’hui une “crise philosophique” des plus profondes. Ne serait-elle pas liée à une incapacité d’appréhender le rien ?

La crise biologique de la philosophie

Il y a tout lieu de croire, avec Maldiney, que le rien est une réalité essentielle dont dépend l’existence. Mais dans le cas où le rien est également la réalité en amont de la “venue au monde” du vivant, que devient la distinction essentielle, au fondement de la philosophie contemporaine, entre l’existant, une dimension propre de l’homme, et le vivant en général ? Et comment la philosophie peut-elle alors faire l’économie de l’étude du vivant dans sa compréhension de l’existant ? Il est bien entendu possible que la différence entre existant et vivant soit réelle, et que la démarcation opérée par la philosophie contemporaine s’avère en fin de compte tout à fait justifiée. Mais au nom de la question soulevée ici, cette différence ne peut pas être acceptée d’emblée en tant que postulat fondateur de la connaissance. Elle demande désormais à être examinée avec la plus grande attention.

Maldiney semble partager ce souci, quand il écrit :

« Pourtant vivant et existant sont tous les deux de l’homme. Et la question de leur unité se pose. Heidegger ne la résout pas. Mais il ne la colmate pas non plus. À la différence de Weizsäcker il séjourne dans la faille. Il prend en compte le rien. » 8

Le “séjour dans la faille” entre le vivant et l’existant est intimement associé à la prise en considération du rien, c’est-à-dire de la source de l’événement créateur. Le problème du rien dans la morphogenèse devient alors crucial pour caractériser la “faille” et même pour en appréhender la réalité.

Curieusement, ce questionnement ne se prolonge pas indéfiniment. Il trouve même une solution plutôt radicale. Maldiney conclut en effet, avec Heidegger :

« Seul est capable d’un rapport à l’étant comme tel un être capable d’un rapport au rien. La vie n’a pas de rapport avec le rien. C’est pourquoi elle ne s’apparaît pas. Seul le peut l’existant. » 9

Cette réponse ne découle pas d’un examen approfondi du vivant en tant que tel. Elle est formulée comme un postulat fondateur, en amont de la réflexion philosophique. La faille joue ici le rôle de ligne de démarcation du territoire de la philosophie. Serait-elle un rempart élevé pour arrêter l’expansionnisme prédateur de la science moderne ?

Depuis le rejet du dualisme cartésien par la science, la philosophie se voit en effet constamment menacée dans son existence. La reconnaissance d’une communauté totale de nature de l’homme et du reste des mammifères a conduit à une dissolution de la philosophie dans la biologie. Ce phénomène se profile déjà au XVIIIe siècle avec la dérive naturaliste de la philosophie morale anglo-saxone. Il se reproduit encore durant la dernière décennie avec la résorption de la “philosophie de l’esprit” dans la “psychologie évolutive” [evolutionary psychology]. Il n’est pas surprenant, dans ces circonstances, que les tenants de la philosophie contemporaine continuent à séparer le vivant de l’existant. Mais cet état de fait conduit à une double crise : tout d’abord, elle n’autorise le dialogue qu’entre partisans de la démarcation. Ensuite, cette même démarcation prive la réflexion sur l’existant d’une composante dont l’importance est a priori écartée.

Les tentatives de résolution

La biologie et la philosophie vivent une crise liée à une incapacité d’appréhender chacune la part de l’autre dans la réalité propre à leur objet d’étude. La solution à cette double crise serait donc une étroite coopération entre les deux domaines. Henri Bergson la concevait de la façon suivante : il invitait les biologistes à se focaliser sur la dimension pratique de leur science en considérant le vivant comme de l’inerte:

« Si la science doit étendre notre action sur les choses, et si nous ne pouvons agir qu’avec la matière inerte pour instrument, la science peut et doit continuer à traiter le vivant comme elle traitait l’inerte. » 10

Puis il invitait les philosophes à superposer une nouvelle dimension métaphysique au mode déterministe d’investigation du vivant dans lequel se cantonnent les biologistes :

« Sur ce nouveau terrain la philosophie devra donc suivre la science, pour superposer à la vérité scientifique une connaissance d’un autre genre, qu’on pourra appeler métaphysique. Dès lors toute notre connaissance, scientifique ou métaphysique, se relève. » 11

II reste cependant difficile de concevoir comment greffer une conception métaphysique sur une base mécanistique sans créer une nouvelle ligne de démarcation quelque part ailleurs. Et dans ce cas, la proposition de Bergson n’est autre qu’un moyen de déplacer le problème sans le résoudre.

Les sciences cognitives, fondées dans les années 1980, marquèrent le début d’une nouvelle coopération entre philosophes et biologistes. Mais ses objectifs étaient avant tout mécanistiques : utiliser toutes les compétences en matière de connaissance de l’homme pour “démonter” la machine censée constituer le support de l’esprit. Il y avait là encore un postulat fondateur mécaniciste qui entravait le libre développement d’une connaissance sur le mode d’être de l’homme. Cette tentative est résumée par Jean-Pierre Dupuy dans les termes suivants:

« Dans leur alliance avec la philosophie analytique de l’esprit, nous l’avons vu, les sciences cognitives se donnent pour mission de “sauver” les intuitions du sens commun tout en s’efforçant d’établir la possibilité de les ancrer dans un autre largage, celui des sciences de la nature. C’est ce qui tait tout à la fois leur grandeur et leurs limites. » 12

À vrai dire, la grandeur potentielle dont il est question fut très rapidement escamotée par les limites bien réelles imposées par l’approche. En adoptant d’emblée une démarche mécaniciste propre à la biologie moderne, les sciences cognitives ont vidé l’objet de leur étude de toute sa substance 13.

La “symbiose cognitive” a contribué essentiellement à identifier dans l’arsenal de la biologie moderne les concepts susceptibles, une fois adéquatement redéfinis, de justifier un “fonctionnement mécanistique du mental” 14. Cette démarche aboutît, en fin de compte, à représenter l’esprit comme composé d’une myriade de micromécanismes stupides mais calibrés par l’évolution “pour” produire des comportement intelligents. Les subtiles questions de philosophie furent alors résolues au nom d’un réductionnisme génétique des plus radicaux. On peut ainsi lire sous la plume d’un des leaders du domaine :

« La tenace illusion d’un soi cartésien, unifié, et responsable d actions intentionnelles est contredite par le puissant modèle biologique de processus compétitifs générant des opérations partiellement cohérentes. L’existence de l’illusion du Soi est alors expliquée comme un fait évolutif propre à des agents de communication [les gènes] capables de répondre aux besoins et aux exigences relatives à leurs propres décisions et actions. » 15

Il n’est pas nécessaire d’épiloguer sur l’impossibilité, par de telles “explications” de rechercher une limite entre vivant et existant. Les deux ont communément disparu sous une verve explicative d’inspiration darwinienne.

Il y a bien eu, dans le passé, des tentatives plus fécondes de dialogue. Le problème de la création dans le vivant a été discuté par Bergson. De même, le courant phénoménologique allemand a considérablement influencé des biologistes comme Kurt Goldstein, Erwin Straus, Viktor von Weizsäcker, Ludwig von Bertalanffy et Jakob von Uexküll. Ces biologistes philosophes ont eu des intuitions porteuses, qui auraient bien pu, en s’épanouissant, devenir le terrain sur lequel il devenait possible d’approcher à la fois le vivant et l’existant, et de penser les problèmes de création en biologie. Maldiney, entre autres, se fait l’écho de ces tentatives dans ses œuvres 16.

Mais cette perspective fut ruinée par un monstre hideux, le nazisme. Certains parmi les pionniers de cette approche furent obligés de fuir, d’abandonner leurs recherche ou encore furent assassinés parce qu’ils étaient juifs 17. À l’inverse, les autres ont élaboré autour de cette même approche du vivant (en partie forgée par les premiers) une “biologie nazie” 18 Les crimes perpétrés au nom de cette idéologie sanguinaire ont incité la plupart des biologistes d’après-guerre à en rejeter le contenu 19.

Quant aux philosophes héritiers des courants nés en Allemagne d’avant guerre, ils se sont contentes d’évoquer certaines intuitions fécondés tout en ignorant leur problématique contexte. Le seul véritable rescapé fut le biologiste, psychologue et philosophe suisse Jean Piaget, probablement grâce à la position de neutralité de son pays durant la guerre. Mais cela ne suffit pas pour compenser le naufrage de la biologie dans un mécanicisme outrancier qui ruina toute possibilité de dialogue 20.

Invitation à l’antiphonie

Dans un contexte où la coopération et le dialogue, quoique nécessaires, sont devenus impossibles, il reste encore une solution. C’est la mise en parallèle de deux propos distincts, ayant rapport l’un à l’autre, mais ne se recoupant pas faute de fondements communs. Si chaque partie prend au sérieux les propos de l’autre, cette “rencontre à distance” a des chances d’être aussi fructueuse qu’elle le fut dans le passe. En effet, “l’échange parallèle” est mis en pratique depuis très longtemps sous la forme d’un chant antiphone. Ce mode d’exécution est aujourd’hui entendu comme la mise en écho par un second chœur des propos d’un premier. Mais cela semble être un cas dégénéré d’une antiphonie originelle bien plus complexe, au sein de laquelle deux propos distincts mais relatifs au même thème sont intimement mixés. Un pareil procédé libère une série de significations transcendant la récitation séparée des deux hémi-poèmes, possédant chacun sa propre cohésion interne. En évoquant les traditions antiphones des peuples vivant autour du lac Baïkal (Sibérie), Roberte Hamayon écrit :

« Les rapprochements sonores peuvent avoir des effets créatifs inattendus : mots inventés qui tirent leur sens du mot mis en parallèle, mots adaptés qui prennent une coloration nouvelle, comparaisons inédites, abstractions résultant de la juxtaposition de contraires, etc. » 21

Il semblerait même que la sacralité d’un événement poétique fut jadis intimement liée à son exécution antiphone. En dehors d’elle, le même récit se voyait réduit à un narratif profane, un conte dénué de toute dimension morphogène pour l’auditeur 22.

L’antiphonie n’est pas le privilège des sociétés archaïques sibériennes. Elle se rencontre aussi en Afrique, où elle recèle, là encore, une dimension sacrée 23. Dans l’Antiquité également, l’antiphonie était le moyen privilégié d’expression du sacré, aussi bien en Mésopotamie 24, en Canaan 25, qu’en Grèce 26, où la muse du cortège d’Apollon affectée au chant sacré se nomme polyhymnia.

Il existait dans l’Antiquité plusieurs formes d’antiphonie complexe dont la plus subtile était probablement l’antiphonie cruciforme. C’est un mode d’exécution dans lequel les deux chœurs chantent un même poème en ordre inverse, les uns partant du début et les autres de la fin 27. Le milieu du poème antiphone, son chiasme, devient ainsi un fugace point de rencontre au milieu de l’exécution. Ce mode sera adopté ici, ce qui confirmera, en cas de réussite, que la confrontation parallèle n’est pas forcément un pis-aller, une solution de fortune que l’on préconise lorsque tout dialogue est devenu impossible. Ce mode d’échange peut représenter le moyen privilégié de transcender l’abîme qui sépare aujourd’hui la biologie et la philosophie, de les réunir à un niveau d’entendement encore inexploré.

La mise en parallèle comportera donc trois parties: la première (son chant) concerne l’existant, tel qu’il émane des écrits de Maldiney sur la genèse d’une œuvre d’art. Ce choix se justifie parce que cette activité manifeste l’humain dans sa magnificence. Loin d’être annexe, stipule Maldiney :

« L’art est aussi réel que le monde. L’existence esthétique est une façon d’exister aussi originale, aussi originaire que l’être au monde. Aussi a-t-elle une incidence directe sur l’ontologie. » 28

La seconde, le chiasme, relate le lien profond qui relie l’existant au vivant. La troisième (contre-chant) sera un aperçu des problèmes d’émergence, c’est-à-dire de création de forme (morphogenèse) dans la biologie contemporaine.

Morphogenèse d’une œuvre

La magie de l’art

Le premier problème qui se pose quand on traite de l’art réside dans sa définition, parce qu’il n’existe pas de critères hors de l’art lui-même. Maldiney évoque ce problème quand il écrit :

« Le propre de cet art [l’art conceptuel] est justement d’introduire, au départ, la tautologie au sein du sensible : de même que l’idée de l’art et l’art sont un, de même, en lui, le sensible et l’idée du sensible. » 29

La nature tautologique d’une définition de l’art rend difficile toute tentative d’approche objective. Maldiney souligne en effet que c’est l’artiste qui, le premier, définit son travail comme étant de l’art.

« Selon l’art conceptuel l’idée de l’art est la cause immanente des œuvres. “C’est de l’art !” : l’artiste proclame et enregistre en même temps la présence, dans une œuvre, de l’art même… parce qu’il décide de lui en le proférant en elle. » 30

Par cette attitude, l’artiste ressemble quelque peu au prophète qui, une fois convaincu d’être le réceptacle sonore de la divinité, s’annonce comme tel à ses contemporains. Dans un cas comme dans l’autre, on peut se montrer insensible au résultat, mais il est impossible de réfuter le statut que s’octroient les peintres, les poètes, les musiciens et les prophètes, ces ambassadeurs du monde muet, selon l’expression de Francis Ponge 31.

Mais d’où vient cette conviction intime qui habite l’artiste, qui le fait qualifier son “travail” sans l’ombre d’un doute, d’œuvre d’art ? Selon Maldiney, il est question d’un sentiment inexprimable autrement que par l’œuvre d’art elle-même :

« De fait, l’art conceptuel n’est l’image de rien, parce qu’il n’est pas une image. Il ne se rapporte qu’à soi. Il est position absolue. Il se pose en s’exprimant. L’art et l’idée de l’art: le même ; le même à être et à dire. Sa tautologie exclut toute proposition. L’art conceptuel n’est pas un discours sur le peu de réalité ou le comble de réalité. Il ne signifie pas. » 32

Une autre caractéristique majeure de l’œuvre d’art est son caractère d’absolu, sa perfection. Maldiney rappelle ainsi que l’on ne saurait ajouter ou retrancher quoi que ce soit à une œuvre d’art sans lui faire perdre son statut :

« Cela signifie qu’un tableau doit être à sa plénitude, qu’il est impossible de lui ajouter quoi que ce soit; impossible, à celui qui se tient en sa présence de l’accommoder à sa voie particulière, de l’animer d’un souffle étranger. Non pas parce qu’il est un bloc impénétrable, verrouillé en soi. Mais parce qu’il est intégralement ouvert. » 33

Il apparaît ainsi que la cohésion interne d’une pièce est si puissante que le moindre changement la ferait déchoir de son statut d’œuvre d’art. Cela signifie que dans une œuvre, le moindre élément entre en résonance avec tous les autres, c’est-à-dire avec l’ensemble. Cette réalité foncièrement singulière fait méditer Maldiney sur la fragilité du beau qu’un moindre changement abolit 34. Mais cette même réalité manifeste aussi une robustesse du beau, par le fait qu’il peut être reconnu comme tel en un instant, sans procéder à la moindre analyse. En effet, le sentiment de plénitude se dégageant d’une œuvre, au simple coup d’œil, résulte de l’interaction harmonieuse de tous les éléments entre eux. Cette cohésion d’ensemble est si forte qu’elle en modifie la nature. De même que l’on ne peut plus retracer le parcours d’un rayon de lumière emprisonné dans une pierre précieuse, la densité du réseau d’interaction entre éléments composant une œuvre d’art efface d’un coup toute trace de sa genèse. Maldiney commente :

« Il est impossible de relever dans le tableau de Mu Chi des distances et des traces de cheminement. Il n’y a pas en lui de relation directe entre deux éléments. Leur communication met en cause l’œuvre entière. » 35

On pourrait même affirmer que toute perception historique favoriserait certains éléments au dépend d’autres, ce qui réduirait le niveau de cohésion d’ensemble. L’intemporalité devient alors une condition intrinsèque à l’existence d une œuvre d’art.

Le problème de la genèse

Les propriétés d’une œuvre d’art, telles qu’elles sont soulignées par Maldmey, lui confèrent un caractère d’absolu quasiment magique. Mais s’éveille alors immédiatement une double question : comment un artiste, dont le travail recèle nécessairement une historicité, peut-il concevoir une œuvre aux qualités si entières qu’elles la plongent aussitôt dans l’éternité ? Comment peut-il arriver à une harmonie d’ensemble alors que celle-ci reste encore invisible tant que l’œuvre d’art n’est pas achevée, puisque la moindre modification la fait déchoir de son statut d’œuvre d’art ?

Il y a là un problème insoluble, du moins tant que l’œuvre d’art est conçue comme un projet, un objectif à atteindre selon un plan défini à l’avance que l’artiste se charge de “matérialiser”. Mais Maldiney précise qu’il n’en est rien :

« Une œuvre qui est une œuvre d’art l’est originellement et non par référence à un idéal de l’art, déterminé hors d’elle et avant elle, par une philosophie disposant d’un pouvoir absolu… Ce bulletin de victoire respire l’esprit de vengeance contre l’impérialisme d’une philosophie tutélaire qui, sous le nom d’esthétique, prescrivait à l’art son site et son sens d’être. » 36

Le fait que l’œuvre d’art se conçoive au fil de son émergence brouille les repères communs, ceux d un temps dans lequel les événements sont bien ordonnés en une succession de causes et d’effets, que l’on peut ainsi remonter jusqu’à la source. Or l’œuvre d’art, selon Maldiney, s’inscrit hors du temps s’écoulant de façon linéaire :

« Une œuvre ne s’éclaire à son propre jour qu’à être perpétuellement contemporaine de sa naissance… » 37

Son aspect réfractaire au temps historique est un reflet permanent de la manière dont elle prend forme, elle aussi dans un temps autre que linéaire.

« Le beau, où qu’il s’expose, exclut l’approximation, “les caresses à côté”, les manœuvres d’approche. Il s’atteint dans l’instant. » 38

Ce caractère instantané par lequel est atteint le beau confère à la genèse d’une œuvre d’art un caractère tout aussi magique que son achèvement.

Si l’œuvre d’art n’a pas de commencement ni d’histoire, comme le prétend Maldiney 39, et que le beau ne saurait être approché mais qu’il s’impose d’un coup, alors il en découle que l’œuvre d’art est définissable comme telle tout au long de sa genèse. Cela revient à affirmer qu’une œuvre d’art ne cesse jamais d’être comme telle, dès les premiers gestes qui la fondent. Elle évolue par transformations successives sans perdre à aucun instant son statut. En corollaire, l’abandon par l’artiste d’une œuvre à un stade quelconque de sa genèse découle de l’addition d’un élément qui ruine d’un seul coup l’harmonie existante au point d’en empêcher la maturation ultérieure, ce qui la fait littéralement avorter.

Ainsi, l’anhistoricité d’une œuvre d’art proviendrait d’une caractéristique singulière propre à sa genèse: elle ne s’élabore pas par sommation d’entités harmonieuses distinctes que l’artiste surimposerait au fil de son travail, Une œuvre d’art évolue spontanément par métamorphoses consécutives, par “bonds” qui en complexifient les relations, mais qui n’altèrent en rien sa nature fondamentale, imprimée dès l’origine.

Pour évoquer cette singularité, Maldiney se tourne vers la création musicale :

« Le temps musical n’est pas un temps vide dans lequel les sons s’écoulent… Le temps musical croît en lui-même à travers ses propres phases, en intégrant en plénitude auto-mouvante des tensions de durée. Et comme le temps, la surface, à laquelle on ne saurait se prendre, diffuse en elle-même, glissant sous l’horizon ouvert par l’extase de sa radiance. » 40

À l’en croire, l’œuvre d’art serait, par la puissance qu’elle dégage et les tensions qu’elle éveille, le propre moteur des métamorphoses ultérieures opérées par l’artiste. L’œuvre d’art serait ainsi une réalité qui s’auto-définit en permanence au fil de son expression, et face à laquelle l’artiste est dans un état de “réceptacle actif” sans qu’il soit possible d’établir une quelconque relation de causalité dans l’interaction s’établissant entre lui et son œuvre.

Ces quelques considérations éveillent de nouvelles questions. Si une œuvre d’art est en tout point parfaite, alors comment est-il possible de la retravailler après le premier trait ? Et jusqu’à quand l’artiste est-il capable de le faire ? Et enfin, qu’est ce qui permet à l’artiste de laisser au travers lui s’auto-créer l’œuvre dont il se reconnaît comme l’auteur ?

Le rapt créateur

Selon Maldiney, l’intervention de l’artiste est suscitée par un renversement subit des valeurs, une « crise » provoquant la déchirure de la continuité spatio-temporelle dans laquelle il siégeait :

« Rien n’est plus fragile ni plus inchangeable que cette révélation, dont l’instant ne saurait être préparé. La réceptivité est tout à coup requise et comblée par le renversement de notre rapport au fondement. Ce vide qui jusqu’ici paraissait un moment intervallaire, une faille dans la continuité de l’étant, s’inverse et s’ouvre à l’infini dans le vide éclaté. La déchirure du rien: unique éclair de l’être. » 41

Le vide, cet abîme dans lequel l’artiste s’engouffre fait disparaître chez lui l’intentionnalité originelle, à laquelle se substitue soudain une interaction spontanée avec l’œuvre en voie d’élaboration. La façon dont ce rapt de l’artiste par son œuvre se produit est, elle aussi, rapportée par Maldiney :

« Le monde n’attend pas pour apparaître d’être rapporté à un point de stationnement, d’où nous le dévisagerions, lui ôtant son visage. Il est des moments plus primitifs où tout au contraire nous nous envisageons à lui. Un arbre isolé debout dans une prairie peut devenir à l’instant, toute mémoire effacée, le point d’accumulation à partir duquel se définissent tous les voisinages jusqu’à l’extrême lointain. C’est à partir de lui, et non de nous, que l’espace s’ouvre et s’espacie. II est le point-origine de l’horizon sous lequel tout – y compris moi-même – est en vue. » 42

Maldiney dévoile ce qui provoque le rapt de l’artiste dans l’abîme créateur pour le confondre. Les « moments primitifs » qu’il évoque sont provoqués par un événement insolite, une anisotropie qui surgit subrepticement d’un univers initialement considéré comme homogène. L’arbre isolé dont on prend subitement conscience dans une prairie que la “vue de l’esprit” avait rendue homogène en est un exemple parlant. Or, chose remarquable, Maldiney octroie à l’irruption de cette anisotropie une dimension réorganisatrice d’ensemble, incluant même la conscience de l’individu dont l’attention est retenue un bref instant par cette singularité. C’est elle qui ouvre le gouffre à partir duquel va resurgir un renversement d’où surgit un nouvel agencement harmonieux de la réalité. Et c’est ce réagencement qui confère à l’intervention de l’artiste sur son œuvre une dimension créatrice lorsqu’elle en est aussi la source.

La condition de surgissement de ce rapt créateur est précisée par l’expression laconique « toute mémoire effacée » qu’utilise ici Maldiney. La mémoire est une relation par laquelle divers éléments sont associés dans la conscience, si bien que la condition évoquée ici pourrait se traduire comme l’exigence d’une rupture de tous les liens entre les choses perçues pour permettre à leur réagencement harmonieux de s’effectuer, à partir d’une anisotropie, telle celle d’un arbre isolé dans un paysage.

Ce mode d’émergence est confirmé par Maldiney lorsqu’il témoigne de l’importance accordée par le peintre Tal Coat à ces “anisotropies fonctionnelles” Elles semblent en effet servir de point d’ancrage impromptu pour un renversement subit, une métamorphose à partir de laquelle l’œuvre d’art se transforme tout en ne cessant d’être art :

« Souvent Tal Coat détruisait un tableau (et plus souvent plusieurs) mais sans l’abolir, sans le ramener jamais à la neutralité d’un support. Il grattait, effaçait, recouvrait les couches précédentes d’un blanc ou d’un ocre, mais toujours de telle sorte que les couleurs effacées agissaient par-dessous, comme une teinte de fond avec quelques accents comme un premier appel. » 43

Ensuite, lorsque l’œuvre d’art est déjà avancée, ce sont les “aspérités” qu’elle éveille dans la conscience de l’artiste qui deviennent les agents de ce rapt de la conscience et du renversement qu’elle provoque. C’est pourquoi l’œuvre d’art continue d’évoluer tant que le rapt est stimulé, avec ou sans le consentement de l’artiste, par des “rugosités” intrinsèques.

Pour que les moindres aspérités du réel puissent dégager leur potentiel créateur, il est nécessaire pour l’artiste de se trouver en état de pleine réceptivité. Cet état de disponibilité au rapt implique à la fois l’abandon de toute perspective temporelle linéaire, et l’absence d’acte créateur. Sinon, ces anisotropies sont elles aussi englouties dans le vortex déjà stimulé par un rapt en action. Cela revient à dire que l’état de réceptivité, d’autant plus grand que l’anisotropie est sensible, est un état de vide, de “mémoire effacée”, de ce rien à partir duquel est à même de surgir, de façon incontrôlée et incontrôlable, l’événement créateur. Maldiney fait fréquemment référence au taoïsme pour évoquer cet état de réceptivité en amont de la création 44. Il écrit ainsi :

« L’homme, dit Shih tao, a le contrôle de l’unique trait de pinceau. Mais d’où ce trait prend-il son départ ? Du “poignet vide” voue au non agir. L’erreur du sage est de vouloir conquérir le vide. L’erreur de l’artiste, de vouloir le représenter, l’erreur de tous, de vouloir le thématiser. Mais l’artiste, le cage, et le saint ne sont qu’un, là ou, n’agissant pas, le Vide règne en eux. » 45

Cet état de vide réceptif riche d’infinies potentialités, cet instant d éternité situé en amont du “rapt créateur” provoqué par la moindre anisotropie est remarquablement appréhendé par de nombreuses traditions esoteriques. Elle constitue ainsi le thème central de méditation des kabbalistes, mais également des bouddhistes, comme le reflète le témoignage suivant :

« Cet instant où le temps s’arrête – parce qu’il est vide de toute désignation de temps, d’espace et de mouvement mais rian est pas moins un instant d’infinies potentialités – représente l’état d’être pur, d’ipséité que nous pouvons seulement exprimer par le mot shunyatâ qui indique la base originelle où tout le reste prend naissance. C’est l’instant atemporel qui précède la création ; vu du point de vue de l’individu, c’est l’instant de pure réceptivité qui précède toute action créatrice. » 46

Vivant et existant

Le chiasme est le point de croisement des deux voix d’une responsa cruciforme. Dans le cas présent, c’est l’élément qui rend légitime l’idée d’une interaction possible entre les notions propres au vivant et celles inhérentes à l’existant. Ce lien est aujourd’hui totalement invisible ; en vertu de la crise qui affecte communément biologie et philosophie. Pour le faire resurgir, il est nécessaire de remonter à une époque où les problèmes qui se posent aujourd’hui n’avaient pas de sens.

Selon Mircea Eliade :

« Les systèmes philosophiques élaborés par les premiers philosophes s’inscrivent dans une tradition immémoriale. Les ioniens prolongeaient les orientaux, et ceux-ci les “primitifs” Il importe de préciser pourtant que la pensée philosophique, la réflexion sur la réalité ultime s’est constituée non pas à partir d’une curiosité rationnelle de connaître les causes premières – mais de la “familiarité rituelle” avec les commencements du Monde, de la certitude que le Temps écoulé entre le moment de la création et le moment actuel ne constituait pas un obstacle insurmontable. » 47

Si ce que prétend Eliade est fondé, alors non seulement la philosophie plonge de profondes racines dans le passé de l’humanité, mais encore elle perpétue, à sa manière, cette quête de l’acte créateur sanctifié par les cultures dites “primitives”.

Le souci de protéger la dimension créatrice, manifestée par une volonté périodique de retourner au “temps des origines”, est une constante des cultures archaïques. Et le moyen d’y accéder est lui aussi un invariant dans ces cultures : c’est l’extase chamanique. Or on retrouve justement une forte dimension chamanique dans le pythagorisme, et son reflet est encore décelable dans quelques textes de Platon. Cette dimension se montre encore impliquée dans l’émergence de certaines philosophies modernes 48. Bien qu’elle reste officiellement étrangère à ses méthodes, la philosophie contemporaine n’y est toutefois pas complètement indifférente. En témoigne l’intérêt manifesté pour des pensées étrangères à la sphère occidentale, et dont les racines archaïques restent encore en surface. Maldiney, de son côté, en réfère très souvent à la pensée taoïste, notamment pour évoquer son étonnante capacité à appréhender à la fois l’acte créateur et le rien qui lui est en amont. Or le taoïsme représente, dès son origine et tout au long de son histoire, la résurgence de pratiques chamaniques au cœur d’une société chinoise civilisée 49.

Le chaman est celui qui lutte pour raviver la vitalité, qui combat le fatalisme inhérent à la maladie et à la mort. Il est le héros parmi les hommes qui ose affronter les dieux, les démons et les esprits malfaisants, au risque de sa personne II est aussi le musicien et le poète, celui qui connaît l’origine des mots, leur sens profond et secret qu’il libère lors des cérémonies. Œuvrant en intime association avec le forgeron, il fait figure de héros civilisateur. Et tout cela, le chaman le réalise grâce à sa capacité à transcender sa propre condition par l’extase. En termes philosophiques, le chaman pourrait être considéré comme l’incarnation même de l’existant, l’homme par excellence. Or paradoxalement, au cours des séances extatiques, le chaman change subitement d’identité, il abandonne sa dimension humaine, pour exprimer un comportement typiquement animal.

On serait tenter d’interpréter cette déshumanisation du chaman comme un signe tangible, pour l’assistance, de sa “possession” d’ordre extatique. Mais la source de ce comportement parait bien plus profonde. L’animalisation du chaman semble être une condition requise pour éveiller les forces vitales, créatrices, c’est à dire les forces qui font justement exister l’homme :

« Chaque fois qu’un chaman arrive à participer au mode d’être des animaux, rapporte Eliade, il rétablit en quelque sorte la situation qui existait in illo tempore, dans les temps mythiques lorsque la rupture entre l’homme et le monde animal n’était pas encore consommée. » 50

Deux points ressortent de ces considérations. Tout d’abord, il apparaît que les sociétés archaïques ne reconnaissent pas de différence fondamentale entre l’homme et l’animal. Il n’existe pas chez elles d’abîme profond, de faille séparant définitivement le vivant de l’existant. Cela ne signifie pas pour autant que l’homme soit réduit à l’état animal, comme le prétend la biologie moderne. Sa spécificité est bien reconnue, mais elle est d’un ordre particulier, que précise Roberte Hamayon au travers l’étude du chamanisme sibérien :

« Distinction enfin entre lame humaine et l’âme animale, mais sur fond de similitude : l’âme humaine est de nature équivalente à l’âme animale, mais acquiert en plus une propriété spécifique durant le temps de la vie ; avant l’entrée dans la phase de vie, ainsi qu’à la sortie, l’âme humaine perd cette propriété et prend dans l’imaginaire une forme animale. » 51

Le deuxième point, bien plus troublant pour les modernes, est que la revitalisation de l’existant passe par une référence au vivant. En termes modernes, cette affirmation revient à postuler une parenté non seulement entre l’homme et l’animal, mais aussi entre les phénomènes créateurs propres à l’homme, et ceux, morphogènes, s’opérant dans le vivant.

La transcription en termes modernes des singularités de la pensée archaïque pourrait paraître fort éloignées des considérations de la philosophie contemporaine. Mais si l’on assume que l’esprit humain n’a subi de transformation ni radicale ni irréversible durant les derniers millénaires, alors il n’y a aucune raison d’exclure d’emblée la pertinence de la position adoptée par les cultures archaïques. Et pour se persuader de l’invariance de l’esprit humain, il suffit d’en référer à Mircéa Eliade décrivant un mode de pensée qui parfois l’investit :

« On a quelquefois l’impression de posséder une pensée organique, plastique, malléable. On la sent éclairer directement les objets, on sent la compréhension grandir de manière naturelle et vivante, comme un organisme. Le monde entier paraît ainsi s’illuminer. On ne rencontre plus d’obstacles, il n’y a plus d’incohérence. On pense presque sans le vouloir. On a le sentiment de comprendre et on atteint de ce fait une plénitude inouïe; c’est un sentiment roboratif, on se sent croître et fructifier. Cette pensée plastique nous révèle notre véritable essence: nous sommes des organismes, des cellules vivantes. D’où la joie obscure que nous éprouvons chaque fois que nous pensons organiquement. Comme si nous revenions à une source perdue, oubliée depuis longtemps. C’est la seule fois que nous avons l’intuition de la grandeur du monde végétal, des cristaux, des courants de l’atmosphère. » 52

Regard sur la morphogenèse

Une invitation à l’antiphonie émane discrètement de l’œuvre de Maldiney, puisqu’il relate lui-même certaines composantes essentielles du vivant avec un vocabulaire très proche de celui employé pour traiter de l’art :

« La vie comporte, par essence, des ruptures, des discontinuités, qui sont autant de failles où le vivant est mis en demeure d’être ou de s’anéantir. » 53

Cette intuition livre son contenant lorsque l’on examine avec attention le processus de morphogenèse.

L’anisotropie créatrice

Les amibes sociales (les acrasiales) représentent une opportunité exceptionnelle d’étudier le processus de morphogenèse dans le vivant. En effet, ces organismes unicellulaires vivent en solitaire tant que les conditions du milieu restent favorables à leur prolifération. Mais dès que les conditions se dégradent, les amibes changent subitement de comportement. Elles s’agrègent pour former ensemble, très rapidement, un “organisme temporaire” formé d’un pied, d’un pédoncule et d’une enveloppe dans laquelle se différencient des spores qui seront en fin de compte disséminées 54. Le phénomène est tout à fait mystérieux, par la synchronisation subite qui l’accompagne comme par la réalisation d’ensemble de ces cellules isolées. On aurait du mal à concevoir toutes les cellules obéissant à un plan d’organisation d’ensemble, prêt à s’exprimer au travers des entités autonomes n’ayant aucune information sur la nature, situation et position de leurs voisines. Plus encore, le phénomène s’observe aussi, et de façon toute aussi harmonieuse, entre amibes issues de souches distinctes qu’entre cellules sœurs. Le processus échappe visiblement à un déterminisme simple, c’est-à-dire à toute tentative d’expliquer la morphogenèse par le pré-formé. Une amibe sociale ne recèle pas plus le plan d’ensemble de l’organisme temporaire que les spermatozoïdes ne sont des homuncules (hommes miniatures) croissant dans l’utérus maternel, comme on le pensait autrefois 55.

Le processus d’émergence de l’organisme temporaire naît d’une anisotropie fonctionnelle surgissant dans un état métastable. Les cellules sont communément sensibles à la dégradation du milieu, ce qui les rend compétentes pour opérer une transformation immédiate, dès qu’un stimulus l’induit. Ce stimulus, un composé chimique nommé AMP cyclique (AMPc), est tout d’abord sécrété par une des cellules qui subit spontanément une transformation. La substance se diffuse et stimule alors, par sa présence, la transformation des cellules “compétentes” se trouvant dans le voisinage. Par conséquent, ces cellules se mettent elles aussi à secréter en abondance la même substance tout en se déplaçant vers la source du signal, le lieu où sa concentration est la plus forte. C’est l’inflammation concentrique de la population en état de compétence, stimulée par la sécrétion d’AMPc, qui engendre spontanément les conditions d’émergence de l’organisme temporaire par migration des cellules vers le “point d’origine” et l’interaction de plus en plus intense qui s’y produit entre les entités en présence 56.

Il reste à déterminer ce qui stimule la cellule initiale, celle qui est la source de cette métamorphose d’ensemble. Il s’avère que les cellules, mêmes issues d’une même souche par simple division, ne sont jamais totalement identiques. Elles varient, entre autres, dans la sensibilité au milieu, et dans leur réactivité à sa détérioration. C’est à partir de la variabilité inhérente à la population de cellules qu’émerge spontanément une anisotropie fonctionnelle. Celle-ci se manifeste en la réaction spontanée, parmi les entités toutes dans un même état de compétence, de la cellule au seuil de sensibilité au stress qui est le plus bas. C’est elle qui devient le point fondateur de la métamorphose d’une population d’entités libres et disjointes en un tout cohérent et harmonieux dans sa forme. En l’absence d’une quelconque anisotropie originelle et d’une transition subite vers un comportement coopératif, cette émergence d’une structure d’ensemble harmonieuse ne pourrait jamais se produire.

Le cas des amibes sociales est quelque peu exotique, mais il n’en demeure pas moins instructif pour autant. Un phénomène similaire d’agrégation d’entités libres en un tout cohérent s’observe à diverses échelles d’organisation du vivant. Un des exemples les plus remarquables du genre est le comportement constructeur des insectes sociaux.

Il s’avère là encore que les imposants édifices de plusieurs mètres construits par les termites (aveugles), comportant un vaste réseau de conduits d’aération (permettant une circulation, une humidification et un rafraîchissement de l’air), et une organisation interne cohérente dans laquelle vivent des millions d’individus ne dérivent pas de l’expression d’un plan d’ensemble, d’une architecture imprimée dans les gènes et longuement sélectionnée par l’évolution au nom d’avantages manifestes. Là encore, il émerge spontanément à partir d’un comportement de recrutement similaire à celui observé chez les amibes sociales 57.

Il ressort qu’un comportement d’ensemble cohérent est susceptible d’émerger subitement, sur la base d’une anisotropie surgissant dans une population d’entités plus ou moins identiques. La condition d’émergence est l’état général de compétence hystérétique c’est-à-dire la capacité à opérer un basculement rapide vers un comportement coopératif, ce qui implique que ces entités en question ne soient pas engagées à ce moment dans l’exécution de tâches s’étalant sur un long intervalle de temps. Elles sont dans un état que l’on pourrait qualifier d’attente dynamique.

L’imprévisible anistropie conditionne le point d’origine, et par conséquent, également, les détails du cheminement conduisant à la structure d’ensemble. C’est au nom de ce processus à chaque fois unique que les structures morphogènes recèlent une irréductible dimension d’individualité. Ce terme signale non pas la fluctuation dans l’expression d’un processus déterministe (qui serait alors inhérent à l’existence d’inévitables perturbations), mais bien l’unicité du processus qui conduit chaque système émergent à son expression, et qui par là même en affecte la structure intime 58.

Enfin, l’absence de force endogène conditionnant la forme laisse cette dernière, lors de son émergence, intégrer toutes les contraintes que l’environnement fait peser à la fois sur les entités individuelles, et sur la forme durant son émergence. En cela, le processus de morphogenèse recèle( intrinsèquement une dimension à la fois harmonieuse et adaptative.

Le processus de morphogenèse

Un organisme est un tout hautement cohérent. On a bien essayé, depuis Galien, de démonter le vivant en organes et systèmes affectés chacun à une fonction particulière. Dans cette perspective, l’organisme devient une communauté d’organes dont la sommation des fonctions engendre une cohésion d’ensemble, et le déséquilibre dans les rapports devient la source des maladies. Mais la réalité est bien plus complexe. Contrairement aux idées reçues, il est pratiquement impossible d’attribuer une “fonction” unique à un organe ou un tissu considéré séparément. La chose est rigoureusement impossible chez les végétaux et dans les embryons d’animaux. Et dans les cas où une spécialisation fonctionnelle apparaît enfin, il s’agit le plus souvent de la réduction d’une diversité fonctionnelle exprimée dans les stades juvéniles du développement. Un organisme n’est pas une colonie de cellules réunies au nom d’une communauté d’intérêt. C’est un tout dans lequel un intense réseau d’interactions se manifeste entre toutes les entités en présence. La cohésion d’ensemble y est si forte qu’il devient impossible d’en décomposer le “fonctionnement” selon un schéma classique d’enchaînements de causes et d’effets. L’harmonieuse cohésion que manifeste un organisme est le fruit de cet intense réseau de relations qui empêche d’en retracer l’histoire. Il reste totalement impossible, en effet, de reconstituer le développement embryonnaire d’un organisme sur la base de l’observation de la forme adulte 59.

Si l’organisme est une réalité aux propriétés harmonieuses, il se pose alors la question de son émergence. Or le cas des amibes sociales ne suffit pas pour en rendre compte, parce qu’il est impossible, en un seul coup, et par un processus aussi élémentaire, de générer un organisme à la fois cohérent, harmonieux, et d’une très grande complexité structurale. Un organisme a nécessairement une histoire, même si la trace s’en perd systématiquement.

Le plus simple serait de supposer que chaque tissu ou organe vit séparément un processus d’auto-émergence, qui tous ensemble génèrent ensuite un organisme cohérent. Mais cette représentation est erronée parce qu un organisme n’est pas une communauté d’organes dont l’interaction s’intensifierait au fil de développement. Un jeune embryon n’est pas un adulte en construction, c’est un organisme à part entière dès les toutes premières divisions de l’œuf. Et il ne cesse d’être un tout cohérent et autonome à chacun des stades de son développement. L’étude des mammifères et des oiseaux est en cela trompeuse, parce que le développement embryonnaire s’y effectue dans un univers protégé (la coquille ou les tissus maternels) et avec des ressources alimentaires fournies par la mère. Mais chez les mollusques et les échinodermes, par exemple, l’embryon mène une vie autonome dès ses premières phases. II en est de même des larves d’insectes holométaboles (chenilles et asticots) Ainsi, l’état adulte n’est pas à considérer comme l’ultime achèvement d’un processus dont il serait l’apothéose, c’est à dire la finalité. L’adulte est l’ultime stade de développement uniquement parce qu’une poursuite du processus de morphogenèse s’avère impossible 60. Cette limite est atteinte soit par perte de potentialité morphogène des différents tissus (due à leur spécialisation poussée antagoniste avec une compétence morphogène), soit d’une trop grande complexité des relations qui se sont tissées au cours de la morphogenèse, ce qui empêche le processus de se poursuivre. L’organisme adulte est en quelque sorte freiné dans son développement ultérieure par sa trop grande perfection. II ne peut s’y opérer qu’une croissance, c’est-à-dire une extension linéaire de la taille des tissus, et non plus leur réagencement harmonieux.

Le degré de cohésion augmente certes durant le développement, mais il reste toujours, dès les premières phases, suffisamment important pour qualifier l’embryon d’organisme. Et dans ce cas, l’embryon recèle à tout moment une stabilité suffisante pour faire face aux aléas du milieu. La preuve en est l’étonnante faculté adaptative des embryons face aux perturbations 61. Mais cette propriété adaptative des embryons a un revers : elle entraîne une viabilité suffisante de l’embryon propre à freiner toute poursuite du développement 62. Et dans ce cas, il devient alors impossible de concevoir des transformations morphogènes le conduisant d’un groupe de cellules à un organisme adulte pour deux raisons complémentaires : (i) aucun processus d’auto-émergence n’est susceptible d’engendrer en une fois un organisme complexe dans sa structure et ses interactions, (ii) le processus d’auto-émergence n’a aucune raison de se reproduire une fois apparue la première structure d’ensemble.

Une observation attentive révèle que le développement d’un organisme comporte de brusques ruptures, Il existe de brefs épisodes durant lesquels la cohésion d’ensemble de l’organisme en développement se trouve spontanément réduite, alors qu’aucune contrainte apparente n’affecte sa cohésion. Et c’est durant ces “crises” initiées par l’organisme lui-même que s’opère un nouveau processus auto-émergent.

Cette réalité confère au développement un caractère discontinu, dans lequel des phases brèves de morphogenèse alternent avec des phases plus longues de croissance. Cette décomposition provoquée des structures d’ensemble est la garante du prolongement du développement harmonieux de l’organisme, et ce jusqu’à la dernière crise conduisant l’organisme à l’état adulte 63.

Dans chaque nouvelle crise, les structures déjà existantes ne se défont pas, seule la rupture des liens de cohésion conduit les cellules des tissus dans un nouvel état de compétence. Cela signifie que les structures déjà présentes deviennent les conditions initiales pour le nouveau processus émergent. Et comme l’organisme se complexifie progressivement dans sa structure, les conditions initiales deviennent de plus en plus propres à conditionner le devenir de l’organisme. C’est pourquoi les potentialités morphogènes diminuent au fur et à mesure du développement, en relation inverse avec la complexification de la structure 64. Tout en poursuivant son épanouissement par auto-émergence, un organisme est de plus en plus “canalisé” dans son devenir au fil de son développement. C’est cette propriété qui conféré au développement une apparence de déterminisme.

La perfection du vivant

Ces quelques considérations révèlent en quoi la perfection systématiquement observée d’un organisme, et sans laquelle il ne serait pas vivant, ne peut provenir de l’exécution d’un plan d’exécution d’un programme contenu dans le génome des cellules. Aucun programme n’est susceptible de générer une pareille complexité, et encore moins de contrôler la manière si harmonieuse dont un organisme se développe. Cela ne signifie pas pour autant que les gènes sont dénués de signification dans le développement. Mais ils ne sont pas impliqués comme le serait un maître d’œuvre d’un projet bien défini. Ce sont des facteurs qui, dans leur action morphogène, créent une anisotropie fonctionnelle à un moment défini et à un endroit précis dans l’embryon. En jouant le rôle de “producteurs d’aspérités” dans un état de pleine réceptivité des cellules, ils confèrent un certain degré de prédictibilité à un événement auto-émergent incontrôlable dans son essence 65. Mais ils ne sont pas responsables pour autant du caractère harmonieux d’ensemble, ni même des propriétés adaptatives et compensatoires que manifeste un embryon au cours de son développement. Au contraire, les propriétés d’auto-compensation des embryons confirment que l’organisme en développement n’obéit à aucun projet énoncé à l’avance, il s’auto-réalise. C’est là la seule condition d’émergence d’un organisme viable, harmonieux, réceptif à son milieu et qui lui est intimement adapté 66.

Le processus d’émergence du vivant est foncièrement non-déterministe parce que l’auto-émergence est un processus coopératif, s’organisant de proche en proche à la suite d’une rupture hystérétique avec la condition initiale d’existence. Ce processus ne peut aucunement être prédictible, ni même décomposable en événements élémentaires analysables un à un. Il ne connaît pas de hiérarchisation fonctionnelle autre que dynamique, c’est-à-dire se réorganisant sans cesse au fil de l’émergence de la structure d’ensemble. C’est pourquoi l’étude de la morphogenèse est foncièrement réfractaire aux carcans de la biologie moderne, une fois que celle-ci a adopté intégralement les méthodes de la physique classique et de son déterminisme intrinsèque. II n’y a rien d’étonnant, dans ce contexte, à ce que la vie ne connaisse en biologie aucune autre définition qu’elle-même. Cette lacune est pleinement acceptée par Claude Bernard :

« Il n’y a pas à définir la vie en physiologie. Lorsqu’on parle de la vie, on se comprend à ce sujet sans difficulté, et c’est assez pour justifier l’emploi du terme d’une manière exempte d’équivoques. Il suffit que l’on s’entende sur le mot vie, pour l’employer : mais il faut surtout que nous sachions qu’il est illusoire et chimérique, contraire à l’esprit même de la science d’en chercher une définition absolue. Nous devons nous préoccuper seulement d’en fixer les caractères en les rangeant dans leur ordre naturel de subordination. » 67

Mais si la biologie se satisfait d’une définition tautologique de la vie, ne serait-ce pas avant tout un aveu d’incapacité d’appréhender la réalité auto-émergente dans le cadre épistémologique qu’elle s’est imposée ? N’y aurait-il pas une possibilité de définir la vie justement par cette capacité des organismes, même les plus simples 68, de provoquer spontanément un relâchement de la cohésion d’ensemble d’où surgit une complexité et une cohésion nouvelle 69 ?

Final

De troublants parallèles apparaissent entre l’approche de l’existant au travers la création d une œuvre d’art et la morphogenèse observée dans le vivant. Or ces rapprochements ne proviennent pas d’influences mutuelles, d’une volonté de biologiser la philosophie ou réciproquement. Elles furent développées dans des contextes très différents l’un de l’autre, et indépendamment des concepts holistiques développes par les psychologues et psychiatres du milieu du XXe siècle.

Il serait réconfortant de penser qu’il n’est question ici que d’une coïncidence. Mais cette opinion devient difficile à soutenir une fois considéré que le cerveau connaît lui aussi des événements morphogènes similaires à ceux décrits dans l’embryon, et que ces événements sont intimement lies à son fonctionnement non seulement au stade juvénile, mais encore durant la vie entière. Ces événements morphogènes sont certes très discrets, puisqu’ils impliquent aucun mouvement de cellules, aucune refonte structurelle du cerveau. Mais ils affectent bien l’architecture du réseau d’interactions entre neurones, en refondant ce dernier subitement, là encore, par un processus morphogène. Or il se pourrait fort bien qu’un processus de décomposition/recomposition d’une architecture synaptique soit en jeu, chez l’homme, dans la composante créatrice émanant de l’activité cérébrale 70. Et dans ce cas, le cerveau, le siège de la pensée et de la créativité, serait le plus “vivant” des organes, celui qui conserverait intactes, durant la vie entière, les propriétés morphogènes de la phase embryonnaire. Et si l’homme doit sa singularité d’entre les vivants à la capacité exceptionnellement morphogène de son cerveau, alors l’existant devient en quelque sorte une apothéose du vivant.

Il y a peut-être une différence entre l’homme et le reste des êtres vivants, mais elle n’est pas là où le postulat fondateur de la philosophie a tracé une limite. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, la vie a bien un rapport avec le rien, un rapport fondamental et en aucune façon différent de celui de l’existant. II pointe de ces considérations une possibilité de “sortir de la faille” dans laquelle se sont nichés certains esprits critiques. Certes, tout reste encore à faire pour explorer cette voie, tant en biologie qu’en philosophie. En attendant, il devient difficile d’ignorer le parallèle évoqué ici, parce que la création ne connaît pas les bornes que la logique ou l’entendement s’affairent à poser. Comme le dit Maldiney dans ses termes :

« Elle [l’œuvre d’art] n’attend pas que l’imagination procure à la pensée un corps d’apparition qui permette de la mettre en vue. Elle est présente elle-même à celui qui entre en présence de lui-même en s’ouvrant à elle à partir de rien. » 71

La mise en parallèle opérée ici conduit les deux réalités jusqu’alors considérées comme étrangères l’une à l’autre à interagir librement, créant des singularités, des perturbations, des aspérités là où la pensée paraissait fluide. Il apparaît alors que la science n’est pas vouée à devenir le vassal de la technique, et que la philosophie n’est pas condamnée à rester indifférente au savoir luxuriant qui s’élabore en biologie.

« Le propre du dessinateur ou du peintre est de se dégager de la fascination et du charme. Il attend, il appelle des tensions hétérogènes réfractaires à l’entropie, pour susciter cette déchirure illocalisable au jour de laquelle seulement l’Ouvert s’ouvre. » 72

Maldiney rend ici hommage au peintre Tal Coat, mais on serait ici tenté d’extrapoler ses propos : scientifiques et philosophes sont invités eux aussi à se dégager du charme et de la fascination du monde qu’ils ont créé sur la base de quelques postulats, parce que la réalité, dans sa dimension créatrice, les transcende.

Gérard Nissim Amzallag

Cet article est un chapitre du livre :

François Félix et Philippe Grosos (dir.),
Henri Maldiney, être et devenir,
éd. L’Âge d’homme, 2010.

Actes du colloque de l’Université de Lausanne
des 3 mars et 18 novembre 2009

.

Visualiser et télécharger l’article mis en pages:

Invitation à l’antiphonie

.

.


Notes:

1 H. Maldiney, O.R.A.N., p 61

2 « Or avec le rien, elles excluent le l’apparaître. » Maldiney, ibidem.

3 « L’apparaître, à partir d’où le manifeste s’inaugure, se présente à chaque fois comme une impression originaire qui se lève en elle-même et dont l’effectuation se confond avec sa libre ouverture. » Maldiney, Ibidem.

4 Maldiney, Ibidem.

5 « La spécialisation n’est aucunement le symptôme d’une dégénérescence due à quelque aveuglement, encore moins un signe de décadence marquant la science moderne. La spécialisation n’est pas un mal qui serait simplement inévitable. Elle est une conséquence nécessaire et la conséquence positive de l’être de la science moderne. » M. Heidegger, “Science et méditation” in Essais et conférences, trad. André Préau, Paris, Gallimard, 1986, p. 74.

6 J. B Lamarck. Philosophie zoologique, Paris Flammarion, 1994, p. 78-79.

7 T. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983, p. 172. Thomas Kuhn révèle l’usage d arguments eux aussi étrangers aux critères scientifiques dans 1 adoption d un nouveau paradigme : « Il faut que quelque chose donne, à quelques hommes de science au moins, le sentiment que la nouvelle proposition est dans la bonne voie, et parfois ce sentiment dépend seulement de considérations esthétiques, personnelles et informulées, qui feront pencher la balance au moment où la plupart des arguments techniques clairement formulés indiquent l’autre direction, » (ibidem, p. 217).

8 Maldiney, P.H.F. [1997], p. 385.

9 Maldiney, ibidem, p. 385.

10 H. Bergson, L’évolution créatrice, Paris, PUF, 1948, p. 200.

11 Bergson, ibidem, p. 200.

12 J.-P. Dupuy, Les savants croient ils en leurs théories ? Une lecture philosophique de l’histoire des sciences cognitives, Paris, INRA éditions, 2000, p 85.

13 Dupuy (op. cit., p. 67) déplore cet état de fait. Selon lui, l’association de la cybernétique avec la philosophie de l’esprit est un accident malheureux, les sciences cognitives auraient dû naître d’une tout autre symbiose : « Je défend la thèse que cette autre grande philosophie de l’esprit du XXe siècle, la phénoménologie, aurait pu et dû faire alliance avec le projet cybernétique, s’il avait été question pour elle de chercher à se naturaliser en dépit des convictions de son fondateur, Edmund Husserl. Je l’ai dit, toute une série de travaux actuels semblent montrer que cela reste une voie fructueuse. » Cet optimisme n’est certainement pas partagé par tous.

14 Sur la “biologisation” de la philosophie de l’esprit, voir F. Clément “Les rapports de l’âme et du corps dans la philosophie de l’esprit contemporaine”, Revue de Théologie et de Philosophie, 1999 131. p. 1-24. L’auteur expose également dans cet article la solution à ses yeux la plus satisfaisante proposée par la philosophie de l’esprit pour rendre compte de la dimension organique de la pensée (p 19) : « Si ma soif me conduit en direction du frigo, c’est parce que je dispose d’une structure cérébrale représentationnelle qui joue pour moi le rôle de “carte cognitive” ; et c’est l’activation de celle-ci qui me permet d’adopter un comportement efficace (me diriger vers le frigo). »

15 D. C. Dennett, “The self as a responding – and responsive – artifact”, Annals of the NY Academy of Sciences, 2003, 1001, p. 39-50, citation p. 39. Selon Clément (op. cit., p. 17), « La pensée de Dennett, qui utilise les recherches scientifiques récentes pour tordre le cou à nos intuitions, est une des plus stimulantes qui existe sur le “marché des idées” en philosophie de l’esprit. »

16 Voir notamment le dernier chapitre de P.H.F. [1997], p. 361-425.

17 Parmi les plus célèbres sont Paul Weiss, Kurt Goldstein, Richard Goldschmidt et Viktor Jollos.

18 On compte parmi eux Viktor von Weizsäcker, Jakob von Uexküll, Ludwig von Bertalanffy. Voir A. Harrington, Reenchanted science: Holism in German culture from Wilhelm II to Hitler, Princeton, Princeton University Press, 1996. Voir également T. Ruting, “History and significance of Jakob Von Uexküll and his institute in Hamburg”, Sign System studies, 2004, 32, 35-72 ; et D. Pouvreau, Une biographie non-officielle de Ludwig Von Bertalanffy, Vienne, Bertalanffy Center for the Study of System Science (BCSSS), <www.bertalanffy.org>, 2006, notamment p. 30-39.

19 Viktor von Weizsäcker, par exemple, était un des psychiatres responsables du projet secret (baptisé T.4) d’euthanasie des “déficients mentaux” au nom duquel furent exterminés entre 1939 et 1941 près de 200 000 “indésirables” (auxquels il faut ajouter quelques 75 000 vieillards regardés comme une “charge” pour le régime nazi). Voir H. Friedlander, The origin of Nazi genocide: from Euthanasia to the final solution, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1997, p. 154-157 ; sur le projet T.4, voir également A. Pichot, La société pure, de Darwin à Hitler, Paris, Flammarion, 2000, p. 258-281. Von Weizsäcker semble s’être également compromis dans des expériences médicales criminelles, comme le suggère Harrington (op. cit.) p. 200-206. Il le laisse d’ailleurs lui-même entendre dans l’avant propos de la seconde édition (1943) de son ouvrage Der Gestaltkreis.

20 Voir J. Sapp, When the truth lies: Franz Moewus and the origin of molecular biology, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.

21 R. Hamayon, La chasse à l’âme. Esquisse dune théorie du chamanisme sibérien, Nanterre, Société d’ethnologie, 1990, p. 173. L’auteur précise (p. 172) que ce mode d’exécution poétique « dérivé d’un parti général de parallélisme qui selon l’idéal poétique doit être non seulement phonétique, mais aussi syntaxique et sémantique; sur ce plan, les deux vers allitères peuvent aussi bien s’opposer (de façon complémentaire, procédé riche) que se redoubler (procédé pauvre, mais pouvant marquer une insistance particulière) ».

22 Maldiney, A.E.E., p. 173.

23 Voir D. Rycroft, “Nguni vocal polyphony”, Journal of the International Folk Music Council, 1967, n°19, pp. 88-103 ; et B.-J. Mutia, “Stylistic patterns in oral literature: the style and structure of Bakweri dirges”, Nordic Journal of African Studies, 2003, n°12, pp. 387-406.

24 Voir M.-E. Cohen, The canonical lamentations of Ancient Mesopotamia, Potomac (Maryland), Capital Decisions Ldt., 1988.

25 I. W. Slotky, “Antiphony in ancient Hebrew poetry”, Jewish Quarterly Review, 1936, n°26, pp. 199-219. Voir également A. Sendrey, Music in Ancient Israël, London, Vision Press Limited, 1969, p. 49 et 168.

26 Selon Henri Jeanmaire (Dionysos, Histoire du culte de Bacchos, Paris, Payot, 1991, pp. 234-249), les dithyrambos consacrés à Dionysos étaient chantés en antiphonie. Ce mode d’exécution semblait d’ailleurs fort répandu en Grèce ancienne. Voir L. A. Swift, “Mixed choruses and marriage songs: a new interpretation of the third stasimon of the Hyppolytos”, Journal of Hellenic Studies, 2006, n°126, pp. 125-140. Voir également C. Calame, Choruses of Young women in Ancient Greece, Lanham, Rowman and Littlefield Publishers, 1997, pp. 24-25.

27 Pour un exemple d’antiphonie cruciforme dans l’Antiquité, voir G.N. Amzallag et M. Avriel, “Complex antiphony in David’s lament and its literary significance”, Vetus Testamentum, 2009, n°59, pp. 1-14.

28 Maldiney, A.E.E., p. 13.

29 Maldiney, O.R.A.N., p. 18.

30 Ibidem, pp. 24-25.

31 F. Ponge, Méthodes, Paris, Gallimard, 1961, p. 205.

32 Ibidem, p. 20.

33 Ibidem, p. 82.

34 Maldiney, A.E.E., pp. 9-12.

35 Maldiney, O.R.A.N., p. 82.

36 Ibidem, p. 15.

37 Ibidem, p. 307.

38 Maldiney, A.E.E., p. 10.

39 « Une forme n’est pas possible avant d’être : elle existe à l’impossible. Comme l’événement quant au monde, le beau ne se produit pas dans l’art. Il ouvre l’art. C’est en quoi il est l’art même, lequel n’a lieu d’être que sa propre ouverture. C’est à sa pointe que l’art s’ouvre. Il n’a pas de commencement. Donc pas d’histoire. » H. Maldiney, A.E.E., p. 22.

40 Maldiney, O.R.A.N., p. 263.

41 Maldiney, A.E.E., p. 23.

42 Maldiney, A.E.E., p. 342.

43 Maldiney, A.E.E., p. 381.

44 Maldiney, A.E.E., p. 16 : « Le Tao demeure toujours sans agir II n’y a rien pourtant qui se fasse sans lui. »

45 Maldiney, O.R.A.N., p. 107.

46 A. Govinda, La méditation créatrice, Paris, Albin Michel, 1983, p. 68.

47 M. Eliade, « Structure et fonction du mythe cosmogonique », in La naissance du monde, Paris, Seuil, 1959, pp. 491-492.

48 Le cas de Descartes est remarquable. Baillet, son biographe, relate un épisode extatique qui l’affecta dans la nuit du 10 novembre 1619, dans lequel il fit plusieurs rêves étranges. Voici la description de l’un d’entre eux :

« Il lui vint aussitôt un nouveau songe, dans lequel il crut entendre un bruit aigu et éclatant, qu’il prit pour un coup de tonnerre. La frayeur qu’il en eut le réveilla sur L’heure même, et il aperçut beaucoup d’étincelles de feu répandues par la chambre. »

Ce phénomène extatique, dans lequel Descartes ne savait s’il dormait ou s’il était éveillé, semble être d’importance puisque Baillet ajoute aussitôt:

« Il voulut recourir à des raisons prises de la philosophie, et il en tira des conclusions favorables pour son esprit. »

Toujours selon son biographe, Descartes manifesta un enthousiasme exceptionnel durant plusieurs jours à la suite de cette expérience extatique, auquel semble directement liée la rédaction des Principes de La Méthode, entre février et avril 1620. (“La vie de M. Descartes”, in Descartes, Principes de la Méthode, Paris, Garnier-Flammarion, 1992, pp. 214-219).

49 Sur les racines chamaniques du taoïsme, voir M. Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, vol. II, Paris, Payot, 1978, pp. 30-46, Eliade écrit ainsi (p. 35) que : « Pour situer le problème dans son véritable contexte, rappelons que la technique taoïste de l’extase est d’origine et de structure chamanique. »

50 M. Eliade, Le chamanisme et ses techniques archaïques de l’extase, Paris, Payot, 1983, p. 89.

51 R. Hamayon, op. cit., p. 331.

52 M. Eliade, Océanographie, Paris, L’Herne, 1983, p. 210.

53 H. Maldiney, P.H.F., 1997, p. 382.

54 Sur la biologie et physiologie des amibes sociales et leur importance pour la compréhension des phénomènes de morphogenèse, voir W.F. Loomis, Dictyostelium discoideum: a developmental system, New York, Academic Press, 1975.

55 Voir A. Pichot, Histoire de la notion de gène, Paris, Flammarion, 1999, pp. 19-23. Le modèle de reproduction par gemmule proposé par Darwin, selon lequel les gamètes sont constituées d’un assemblage de fragments bourgeonnant de chaque cellule du corps et s’agençant les uns par rapport aux autres tout comme dans l’organisme adulte, est une version “fin XIXe” de la théorie de l’homuncule. Le modèle du tout génétique, dans lequel les moindres particularités de l’organismes sont “contenues” dans l’information génétique, est une version “fin XXe” de cette même conception, l’aveu réitéré d’une incapacité constitutive de penser la morphogenèse autrement que comme l’expression d’une forme déjà présente.

56 Voir A. Goldbete et A. Segel, “Control of developmental; transitions in the cyclic AMP signalling system of Dictyostelium dicoideum”, Differentiation, 1980, 17, pp. 127-135.

57 P.P. Grasse, Termitologia, vol. II : Construction – Coordination des tâches individuelles, Paris, Masson, 1984, pp. 546-552. Pour un comportement analogue chez les fourmis, voir M.M. Millonas, “A connectionist type model of self-organized foraging and emergent behavior in ant swarms”, Journal of Theoretical Biology, 1992, 159, pp. 529-552.

58 Voir G.N. Amzallag, “Pour une science de l’individu”, Cadmos n° 2,2002, pp. 75-89, et G.N. Amzallag, “Du sens de la variabilité”, in Génétiquement indéterminé, le vivant auto-organisé (S. Pouteau dir.), Versailles, INRA éditions, 2007, pp. 27-56.

59 Contrairement à ce que prônait Haeckel au début du XXe siècle, l’embryogenèse ne récapitule pas la phylogenèse. Un embryon de mammifère, par exemple, ne reproduit pas la succession de phases adultes d’un poisson, d’un batracien et d’un reptile. Comme le montra Gavin De Beer (Embryos and ancestors, London, Oxford University Press, 1940, pp. 1-9), les embryons de mammifères rappellent parfois, dans certaines de leurs phases, les embryons de poissons ou de batraciens, mais jamais les adultes.

60 On remarque en effet que l’évolution d’une lignée ne se produit pas par extension du stade adulte d’une forme ancestrale mais bien par extension et modification d’une des phases du développement. Voir De Beer, op. cit.

61 Les embryons sont susceptibles de s’adapter à une très grande série de stress. Ils montrent également une étonnante capacité à adapter le processus de développement lui-même, une propriété qualifiée par Waddingion de « canalisation ». Voir C. H. Waddington, Principles of development and differentiation, New York, Macmillan Company, 1966. Pour des considérations plus récentes, voir M. L. Siegal et A. Bergman, “Waddington’s canalization revisited: developmental stability and evolution”, Proceedings of the National Academy of Sciences (USA), 2002, 99, p. 10528-10532.

62 Cette viabilité est confirmée par le phénomène de néoténie, c’est-à-dire de développement des facultés reproductrices propres à l’adulte à un stade juvénile ou larvaire du développement. Ce processus conduisant à l’émergence de nouvelles espèces (qui sont en fait les embryons sexualisés des espèces ancestrales) illustre bien la parfaite viabilité des formes embryonnaires. Il est intéressant de remarquer que l’homme doit justement une partie considérable de ses singularités (notamment en ce qui concerne son cerveau) au caractère néoténique de son développement, en comparaison avec les primates. Voir De Beer, op. cit., pp. 46-57. Voir également G.N. Amzallag, L’Homme végétal, Paris, Albin Michel, 2003, pp. 289-295.

63 G.N. Amzallag, L’Homme végétal, pp. 266-288.

64 Ce phénomène s’observe parfaitement en embryologie comparée. Les premières phases du développement sont toujours beaucoup plus labiles, d’une espèce voisine à l’autre, que les phases terminales. Le déroulement des premières phases dépend entre autres de la quantité de vitellus accumulé avant la fécondation.

65 Voir G.N Amzallag. “The importance of critical periods in life”, Theory in Biosciences, 2004, 123, pp. 17 32.

66 Sur l’adaptabilité inhérente au processus d’auto émergence par crise développementale, voir G.N Amzallag, “The adaptive potential of plant development: evidence from the response to salinity”, in Salinity Environment – Plant – Molecule (A. Lauchli et U. Lüttge eds.), Dordrecht, Kluwer, 2002 pp. 291-312.

67 C. Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vie, Paris, Vrin, 1966, pp. 24-25.

68 Le processus de démantèlement spontané d’une cohésion d’ensemble s’observe même dans la physiologie bactérienne, et il est en rapport étroit avec leurs capacités adaptatives. Voir G.N. Amzallag, “Adaptive mutations in bacteria; a consequence of non-linear changes in chromosome topology?”, Journal of Theoretical Biology, 2004, 229, pp. 361-369.

69 Une nouvelle définition de la vie peut être ainsi suggérée. Voir G.N. Amzallag, “The importance of critical periods in life”, Theory in Biosciences, 2004, 123, pp. 17-32; et L’Homme végétal, pp. 321-330.

70 G N Amzallag, L’Homme végétal, pp. 300-320.

71 H. Maldiney, O.R.A.N., p. 451.

72 H. Maldiney, O.R.A.N., p. 346.

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :