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Jean-Marc Lévy-Leblond, La science est-elle démocratique ?, 2000

J’ai trouvé quelque peu optimiste la conclusion de mon prédécesseur quant à l’ouverture de l’espace démocratique. Je ne suis pas persuadé de ce qu’il a appelé la « réformabilité indéfinie » du système actuel, et voudrais discuter plus précisément les problèmes politiques posés par la science aujourd’hui à notre société.

Mon prédécesseur a très bien montré le rapport qui existait chez Marx et ses successeurs, ainsi que chez Heidegger, entre une critique de la science d’un côté et une critique de la démocratie de l’autre. Mais il ne faudrait pas en conclure pour autant que l’apologie de la démocratie conduit à une apologie de la science. Il ne suffit pas de revitaliser l’espoir démocratique immédiat, en abandonnant la perspective utopique d’un futur radieux, pour éviter de se poser un certain nombre de questions sur ce qu’est la science contemporaine, et sur sa “solubilité” dans l’idéal démocratique.

Le succès même de la science lui a fait perdre sa charge critique

Plutôt que de faire un long discours théorique, permettez-moi de m’appuyer sur quelques citations qui vous montreront à quel point, au cours des deux-trois siècles de modernité qui nous précèdent, la question du rapport entre science et démocratie a changé de nature.

Commençons par nos grands prédécesseurs des Lumières, chez qui l’apologie de la raison est libératrice. Il s’agit pour eux de débarrasser l’humanité de ce qui fait obstacle à sa libération à la fois intellectuelle et matérielle. Mais cette noble ambition est formulée dans des termes qui nous paraissent aujourd’hui – avec tout le respect dû à ces gigantesques esprits – quelque peu naïfs. Ouvrez L’Encyclopédie à l’article « Géomètre », et souvenez-vous que, dans l’acception d’époque, géomètre veut simplement dire mathématicien.

D’Alembert y écrit :

« On n’a peut-être pas encore prêté assez d’attention [à] l’utilité dont cette étude [de la Géométrie] peut être pour préparer comme insensiblement les voies à l’esprit philosophique, et pour disposer toute une nation à recevoir la lumière que cet esprit peut y répandre. C’est peut-être le seul moyen de faire secouer peu à peu à certaines contrées de l’Europe le joug de l’oppression et de l’ignorance sous laquelle elles gémissent […]. Faîtes naître, s’il est possible, des géomètres parmi ces peuples ; c’est une semence qui produira des philosophes avec le temps, et presque sans qu’on s’en aperçoive […]. Bientôt l’étude de la Géométrie conduira […] à la vraie Philosophie qui par la lumière générale et prompte qu’elle répandra, sera bientôt plus puissante que tous les efforts de la superstition. »

L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers (3e éd.), Neufchâtel, 1779, XVI, p. 41.

Il ne s’agit évidemment pas de tourner en ridicule D’Alembert, mais simplement de montrer ce qui a changé en deux siècles. Nous ne pouvons plus penser en ces termes-là ; d’ailleurs, pour rebondir sur une partie de la discussion précédente, l’Union Soviétique qui était tout sauf démocratique, a eu d’admirables « géomètres », et a permis le développement d’écoles mathématiques formidables. L’idée encore répandue aujourd’hui, selon laquelle le développement scientifique serait par essence une école de liberté, d’esprit critique, et donc de démocratie, cette idée mérite pour le moins examen.

On voit bien, d’ailleurs, à quel point la conception du rapport entre science et esprit démocratique se transforme, si l’on relit, à peu près un siècle après D’Alembert, ce qu’écrit Ernest Renan dans L’avenir de la science, livre fameux qui a marqué son époque :

« Organiser scientifiquement l’humanité, tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse et légitime prétention. »

Il explicite sa pensée un peu plus tard dans ses Dialogues philosophiques, qu’il écrit comme par hasard en 1871 pendant la Commune – que Renan passe à Versailles, bien entendu :

« […] Les pays où il y a des classes marquées sont les meilleurs pour les savants; car, dans de tels pays, ils n’ont ni devoirs politiques, ni devoirs de société, rien ne les fausse. […] Si l’on veut imaginer quelque chose de solide, il faut concevoir un petit nombre de sages tenant l’humanité par des moyens qui seraient leur secret et dont la masse ne pourrait se servir, parce qu’ils supposeraient une trop forte dose de science abstraite. »

Ernest Renan, Dialogues philosophiques, in Œuvres complètes, t. 1, 1947, pp. 596-597 et 599.

On voit à la fois la filiation et le dérapage par rapport aux espoirs de D’Alembert. Ces textes montrent bien une trajectoire historique où la science est, au XVIIIe siècle, une puissance libératrice, qui lutte contre les supports idéologiques du pouvoir, c’est-à-dire un certain nombre de superstitions et de dogmes. La science aide alors l’esprit philosophique, dirait D’Alembert, et plus généralement l’esprit démocratique, à s’insurger. Mais une analyse dialectique s’impose : le succès même de la science, sa montée en puissance, son accession au pouvoir, y compris au pouvoir institutionnel, tout au long du XIXe siècle, va l’amener à perdre, en très grande partie, sa charge critique, pour se ranger désormais du côté des puissances effectives d’organisation et d’administration de la société.

En témoigne un épisode anecdotique, mais extrêmement révélateur, qui date de 1992. Il s’agit de l’Inde, où un grand conflit oppose le système de castes encore très puissant au projet démocratique. On présente toujours l’Inde que comme la plus grande démocratie du monde. On y vote, d’accord, mais il y a quand même une bonne partie de population qui est totalement exclue. Dans certaines phases plutôt positives de la politique indienne, on a tenté d’instaurer ce qui s’appelle aux États-Unis la « discrimination positive », c’est-à-dire des quotas favorables à l’accession de gens des basses castes à un certain nombre de fonctions politiques, juridiques et scientifiques. Ce contre quoi certains se sont insurgés au nom même de la démocratie, car il ne serait guère démocratique d’exiger qu’une couche de la société soit automatiquement sur-représentée par rapport à d’autres. Dans ce contexte, je vous livre donc l’information :

« New Delhi. Une cour d’appel indienne a jugé que réserver des postes aux castes inférieures dans les emplois publics et les programmes universitaires de science et de technologie était illégal et contraire à la Constitution indienne. Cette décision de la Haute Cour de l’Utar Pradesh, le plus grand État de l’Inde, renverse la politique qui réservait [au moins] 22 % des postes et des admissions à l’université aux candidats des basses castes [jusque-là exclus de fait]. Le juge déclare que la science n’a ni religion ni caste et “qu’il ne peut donc y avoir aucune politique de quota admissible dans le domaine de la science et de la technologie”. »

On voit bien à quel point l’idée de l’autonomie du fonctionnement de la raison, qui n’est certes pas fausse, peut se transformer en son exact inverse. Car l’intérêt de la science va prendre le dessus sur la volonté de libération. Le juge concluait :

« Le temps est venu d’affirmer clairement et courageusement qu’il ne peut y avoir de compromis dans le champ de la technique et de la science. »

Autrement dit, le champ de la technique et de la science doit garder son autonomie par rapport au politique, et, éventuellement, revendiquer son extraterritorialité par rapport aux règles démocratiques communes.

Encore faut-il savoir que, d’une certaine façon, cette demande n’a jamais cessé d’être formulée. On trouve cette problématique dès le début de la science moderne, chez Galilée. L’affaire Galilée est en fait une affaire politique, beaucoup plus que religieuse. Elle repose essentiellement sur une erreur politique fondamentale de Galilée, la même d’ailleurs que certains de ses successeurs tels Robert Oppenheimer (physicien américain, père de la bombe atomique), et qu’on a vu à l’œuvre dans l’épisode indien rappelé ci-dessus. De fait, les scientifiques souvent croient tellement à l’autonomie et à la supériorité de la science, que du coup, ils se remettent pieds et poings liés entre les mains du pouvoir politique. Ainsi, Galilée est au début du XVIIe siècle professeur à Padoue, dans la République de Venise. Il travaille pour un assez maigre salaire, en tant que professeur à l’université, et il trouve que ses charges d’enseignement sont trop lourdes, car il veut développer ses recherches. Il écrit alors à l’un de ses collègues, en 1609 :

« Obtenir d’une République, bien qu’elle soit resplendissante et généreuse, un salaire sans servir le public, cela n’est pas habituel. Car pour retirer un profit du public, il faut satisfaire le public et non pas un seul particulier. Et aussi longtemps que je suis capable de faire cours et de servir, aucun homme d’une République ne peut m’exempter de cette charge en me laissant mes émoluments. En somme, je ne peux espérer une pareille commodité de personne d’autre que d’un prince absolu. »

Un peu plus tard, il écrira dans une autre lettre :

« J’ai de grands et plus admirables projets, mais ils ne peuvent servir, ou, pour mieux dire, être mis en œuvre que par des princes. »

Que fait alors Galilée en 1610 ? Il quitte Padoue et va à Florence, où il devient mathématicien du grand Duc. Et de fait, alors que la République de Venise l’aurait protégé contre les emprises de l’Inquisition, il se lie au grand Duché de Florence qui, quelques années après, le livrera à Rome. C’est bien une erreur essentiellement politique, que reproduiront beaucoup de ses collègues dans les années à venir.

« En méconnaissance de cause »

En vérité, et contrairement à une série d’idées trop facilement reçues, il n’y a pas de lien consubstantiel entre l’esprit scientifique et l’esprit démocratique. Pourquoi ? Parce que la science n’est pas démocratique !

Quand vous voulez démontrer un théorème, vous ne votez pas pour savoir s’il est juste ou faux. Les vérités scientifiques s’établissent par une argumentation qui se termine par un consensus, mais ce consensus est bien plutôt totalitaire que majoritaire. A un moment donné, à tort ou à raison, la collectivité scientifique se range à une certaine vérité. Or l’esprit démocratique est tout le contraire. C’est le moyen que nous nous sommes donnés pour prendre des décisions collectives, quand nous ne connaissons pas et que nous n’avons pas les moyens de connaître la solution.

Les problèmes auxquels nous avons à faire face, dont nous discutons ici – les OGM, la vache folle – ne sont pas des problèmes uniquement scientifiques. Sinon, ils ne seraient pas trop difficiles à résoudre. Ils sont scientifiques, économiques, idéologiques, politiques. Aucune expertise spécifique ne peut apporter une réponse suffisamment convaincante, d’où la démocratie.

C’est quoi, finalement, la démocratie ? C’est le meilleur système (le moins pire en tout cas, comme disait Winston Churchill) que nous avons trouvé jusqu’à présent pour décider en relative « méconnaissance de cause ». Si nous pouvions décider en toute connaissance de cause, nous n’aurions certainement pas besoin du système démocratique. Il suffirait alors d’avoir de vrais experts, des prix Nobel : puisque ce sont les meilleurs et qu’ils savent, faisons-leur confiance…

Sauf que nous savons, nous, aujourd’hui, que le savoir de ces experts est toujours parcellaire, limité, insuffisant. C’est précisément pour cela que nous ne leur remettons pas notre capacité de décision, que nous préférons décider par nous-mêmes, au risque de nous tromper. Et nous nous trompons souvent en démocratie, c’est un régime qui n’a aucune garantie de réussite, et peut même, démocratiquement, se suicider.

La communauté scientifique – cela n’est pas une critique, mais un constat – ne fonctionne pas sur un mode démocratique. Elle ne peut donc servir en aucun cas de modèle, ou de garant d’un fonctionnement démocratique. D’où cette question fondamentale qui n’est toujours pas réglée : comment articuler un fonctionnement démocratique nouveau avec la continuation de l’entreprise scientifique ? Ce qui, à mon avis, complique terriblement la situation et qui me rend relativement pessimiste, c’est que bien des termes de la discussion sont en train de se transformer, de perdre leur pertinence.

De ce point de vue, on ne peut pas s’empêcher de penser quand même que Heidegger et Marx, pour des raisons différentes, ont mis le doigt sur un aspect qui n’a fait que s’amplifier, à savoir la puissance de la technique. Elle aboutit aujourd’hui à ceci, que personne n’avait prévu, que la technique devient tellement puissante qu’elle reflue sur la science qui lui a donné naissance.

Vers une technoscience

Car, si on approfondit la question des rapports entre science et technique, ils se révèlent plus complexes qu’on ne le dit souvent. La science, au sens moderne du terme, naît au début du XVIIe siècle. Pendant environ deux siècles, son projet de nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature », ainsi que le dit Descartes, n’est qu’un horizon. Il ne connaît pas la moindre ombre de réalisation. Ni le XVIIe siècle, ni le XVIIIe siècle, pour l’essentiel, n’utiliseront leurs connaissances scientifiques à quelques fins techniques, industrielles, pratiques, économiques que ce soient. Il faudra attendre l’extrême fin du XVIIIe et le début du XIXe pour commencer à voir les découvertes scientifiques des deux précédents siècles s’investir dans la technique.

Même la machine à vapeur n’est en rien le fruit de la science, c’est tout le contraire : c’est la thermodynamique qui est la fille de la machine à vapeur. En revanche, la situation va changer radicalement avec le développement de l’électromagnétisme, de la chimie industrielle, de l’électronique, du nucléaire et des technologies biologiques. Là, effectivement, ces technologies ont été fécondées par la science.

Mais, nouveau rebond inattendu, c’est que l’efficacité du couplage entre science et technique est devenue si forte que la technique, au sens industriel du terme, est en train de refluer sur la science. Autrement dit, la capacité de la science à engendrer des applications techniques pour le développement industriel est telle qu’on lui passe aujourd’hui des commandes à très court terme, commandes qui ont pour résultat de la transformer elle-même, dans ses objectifs comme dans son fonctionnement. D’où ce terme que j’utilise volontiers, de « technoscience ».

La science est en train de se techniciser. Mais ce qui a fait sa grandeur pendant un siècle et demi, c’est le développement cohérent de deux projets différents, celui de comprendre le monde, celui de le transformer – projets qui, pendant une bonne partie de l’histoire de l’humanité, ont été totalement indépendants. Dans la cité grecque, par exemple, il y a des gens qui font profession de comprendre le monde, les philosophes, et puis des artisans, esclaves souvent, qui, modestement, le transforment. Il fut très nouveau de voir aux XIXe et XXe siècles, ces deux mouvement aller de pair.

Mais, à mon avis en tout cas, cette alliance entre la compréhension et la transformation du monde, quels que soient ses aspects positifs ou négatifs, est en train de se dissoudre, au sens où la transformation prend le pas sur la compréhension. Il me serait facile, en tant que physicien, de vous montrer à quel point la physique dite moderne est en train de perdre une bonne partie de sa capacité à se comprendre elle-même. Elle est de plus en plus apte à manipuler le monde, de créer des artefacts, des molécules aux lasers, mais sa faculté d’intellection est en rapide perte de vitesse.

Il n’est pas dit que notre aventure scientifique d’environ quatre siècles perdure dans les siècles à venir, ce qui, évidemment, ne fait que compliquer encore le problème déjà difficile des rapports entre science et démocratie.

Jean-Marc Lévy-Leblond

Conférence donnée à la 6e université d’été de l’innovation rurale, sur le thème « Biotechnologies : fascinations… interpellations », retranscription parue dans les actes des journées des 9-10 août 2000.

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