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Étienne Path, Verba volent, scripta manent ?, 2014

img072Suite à des discussions individuelles que nous avons eues lors de la rencontre lyonnaise du groupe Écran total – rencontre ayant eu pour objet une réflexion critique sur la transformation des métiers et les modes de vie par l’informatique et les méthodes de gestion –, nous proposons ici une présentation des transformations en cours et, peut-être, à venir au sein des bibliothèques. Ce texte s’adresse à tout ceux qui ont un intérêt pour les bibliothèques.

Le monde des bibliothèques est fait d’établissements variés tant en termes de statuts, de tailles, de lieux que de budgets. Nous essayerons donc de préciser le cadrage de nos critiques dans la mesure où une vue d’ensemble nous intéresse plus que la description d’une bibliothèque particulière.

Informatique et transformation de l’activité en bibliothèque

Le quotidien d’un agent en bibliothèque ressemble à celui de beaucoup d’employés aujourd’hui : il consiste à passer beaucoup de son temps derrière un écran. Qu’il faille saisir les notices des livres dans le catalogue ou simplement faire une recherche avec un usager, nous passons notre temps à utiliser ce matériel.

La plupart de nos collègues ne saurait émettre de doutes sur l’utilité de ce médium qui prend entre autres, la formes du Système intégré de gestion des bibliothèques (SIGB) chargé de tout réguler. Sa complexité est souvent indéniable car il ne se limite pas à proposer un catalogue des ouvrages.

La remise en cause de ces outils se fait rarement sauf quand ils dysfonctionnent et apparaissent comme une « boîte noire » pour spécialiste. Mais en bibliothèque c’est à proprement parler le quotidien des personnels en salle qui oblige à devenir un « dépanneur es informatique » : du compte lecteur inaccessible à la photocopie qui coince sans parler du wifi.

Pour toute personne en salle, le quotidien est donc rythmé par une occupation autour de l’outil informatique. Nous en sommes même dépendants au point que dans certaines bibliothèques lire un livre papier en salle plutôt de que vous activer sur votre écran vous rend suspect de ne rien faire ! Si lire est ne rien faire, à quoi sert une bibliothèque ?

D’un autre côté, non visible par les usagers, des directions de bibliothèques profitent de « l’impulsion » du numérique pour revoir l’organisation de leur établissement. Dès lors, sous ce prétexte ce qui comportait une dose de manutention se voit mis de côté, jugé comme étant simplement ingrat. Nous ne nions pas que porter des ouvrages sans cesse, faire le refoulement nécessaire ou le rangement en rayon soit, par exemple, source de fatigue voir de maladie professionnelle. Pourtant n’oublions pas que couvrir les livres permet de connaître de façon pratique une collection sans être un acquéreur, que prêter un livre, autrement qu’avec un automate de prêt, peut relever d’un contact humain utile et agréable, etc. Ces derniers points peuvent se voir modérés par la taille de la bibliothèque. Plus la bibliothèque est grande, plus le travail peut se voir réduit à des tâches répétitives car souvent plus parcellisées. Nous ne fétichisons donc pas du tout la situation actuelle qui est elle-même porteuse de nombreuses aberrations.

Pourtant les conséquences pour les professionnels de l’utilisation du numérique dans les modes d’organisation s’imposent : progressive inutilité des catégories C dans un glissement de leur activité vers celle des B. Quant aux catégories B, leur activité glisse vers celles des A donnant libre champ aux e-responsables qui insufflent cette réorganisation. Il suffit de lire le rapport de l’Inspection Générale des Bibliothèques intitulé Quels emplois dans les bibliothèques 1 pour le savoir. Il sera intéressant de voir ce qu’il restera, par exemple, aux conservateurs 2 des bibliothèques (catégorie A) lorsque dans leurs bibliothèques sans vocation patrimoniale il ne restera rien à conserver de tangible. Ainsi la dématérialisation engendre des difficultés pour beaucoup d’agents passant d’activités disons pratiques (gestion des périodiques, équipements, mise au pilon, désherbage, organisation de chantier) à des activités de gestionnaires informatiques 3 et médiateurs high-tech.

Ces glissements qui s’opèrent vont de pair avec de possibles externalisations : couvrir peut être externalisé, ranger peut être externalisé, cataloguer peut être externalisé, l’activité en salle peut être sous-traitée aux étudiants, etc. Comme si le « cœur de métier » n’était pas aussi dans ces activités. Le cœur du métier, c’est celui de la mise à disposition de collections qui sont au quotidien mises à jours, remaniées et complétées. Cela donne sens à ce travail comme l’accès libre en salle aux livres donne sens à la possibilité pour l’usager de « butiner » dans les rayons. C’est là que se trouve l’apport du livre, une réalité matérielle donnant lieu à une exploration et une spatialisation autres qu’avec des lunettes 3D. Présenter un livre qui correspond à ce que cherche un usager ou un autre ouvrage qui ouvre le champ des possibles, est ce qui fonde de nos jours (encore) la rencontre avec le bibliothécaire 4. Quant au temps passé à entretenir les collections, il nous paraît indéniablement riche dans les échanges qu’il permet entre professionnels. Les débats comme la simple coordination des efforts pour qu’une collection soit au cœur d’une espace dédié sont d’une richesse à ne pas abandonner du jour au lendemain.

Sans surévaluer sa place, le bibliothécaire est là pour promouvoir un rapport au savoir qui nous vient de loin, des Lumières voire d’avant, un savoir qui s’est conçu comme émancipateur et universaliste. D’un passé parfois fragile comme du papyrus, à un présent où l’abondance du futile désoriente la plupart des individus, le bibliothécaire doit se donner le temps de comprendre.

Replacer le professionnel dans un temps long, celui d’une histoire millénaire oblige chacun à un peu d’humilité par rapport à ce « médiateur du numérique » que l’on nous promet. Le temps est l’allié du bibliothécaire comme du savoir car il permet une compréhension en profondeur et, in fine, l’expression d’une pensée complète. Le bibliothécaire doit, en réalité, s’inscrire dans l’objectif du partage des connaissances, des siennes, celles contenues dans les collections au profit d’un usager considéré comme une personne à part entière. Ce n’est pas parce que, par exemple, l’étudiant lambda favorise le manuel que l’on ne peut pas lui soumettre d’autres ouvrages ouvrant sur une connaissance plus large d’un même domaine. Aussi l’envie de connaître étant le propre de l’humanité, il ne devrait pas y avoir de limite à la transmission, surtout quand nous sommes devant un rayon rempli de livres qui nous animent. Les outils peuvent être multiples, on le sait, mais la rencontre autour d’une tablette ne nous intéresse que bien peu. Outil qui entérine la séparation et qui n’a de raison d’exister que pour la puissance de la techno-science qu’il véhicule. Nous n’en ferons pas la promotion pourtant si habituelle dans la profession.

« Et la place du livre dans tout cela ? » se demande la plupart des usagers.

Cette place est en train de changer dans les bibliothèques sous l’effet du développement du livre numérique (ebooks) et de ses supports : la liseuse ou la tablette. Ces outils, comme la dématérialisation, se présentent comme une solution magique à tout dans ce que l’on appelle chez certains encore, un métier 5.

Ainsi, la dématérialisation ou mieux le « e-only » pour les revues est l’idéologie selon laquelle le papier n’est pas l’essentiel et que le contenu d’un livre est tout aussi intéressant sous sa forme numérique que papier. À ce compte les bibliothèques universitaire (BU) se désabonnent des revues papiers et intègrent d’une manière ou d’une autre des pourvoyeurs de livres numériques (des bouquets comme il se dit). L’acquisition se fait soit avec des négociateurs propres à la BU soit avec un système comme COUPERIN 6 qui fait le boulot de négociation pour l’achat des bouquets. Les acquéreurs passent, de leur côté, toujours plus de leur temps à tester ces outils plutôt qu’à réellement s’occuper des ouvrages à sélectionner. Ces bases de données et autres bouquets de livres numériques sont encore souvent sous-utilisés malgré leur prix. Pourtant les bibliothèques comptent bien présenter ce “progrès” comme utile et surtout nécessaire aux lecteurs ce qui reste à prouver.

Mais on perçoit rapidement que l’important pour beaucoup de responsables en bibliothèque est le numérique. La complémentarité des supports n’est que mal mise en avant. Pourtant c’est cette complémentarité qui devrait s’imposer car les collections papiers ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Ceci quand bien même on aurait numérisé tous les codex et vieux livres pour les présenter sur Gallica < http://gallica.bnf.fr > ou Europeana < http://wwww.europeana.eu > dans le but de rattraper Google Books. Pourtant nous en sommes au point où il y a livre et livre. Prenons l’exemple des livres imprimés par l’éditeur Hachette depuis leur version numérisée de Gallica, ils représentent exactement ce que nous ne voulons pas. Il faut voir, en effet, les déplorables ouvrages édités sous cette forme. Ils s’apparentent plus à de mauvaises photocopies reliées.

Notons l’existence d’un rapport récent pour le moins détaillé sur Les ressources numériques en bibliothèque 7 pour des établissements tels que les BDP (Bibliothèques Départementales de Prêt) et les BM (Bibliothèques Municipales). Sans nous étaler trop sur ce rapport soulignons que plus une bibliothèque est celle d’une grande agglomération, plus elle semble prompte à proposer du numérique. Le lien entre le public et les artefacts numériques est donc radicalement différent entre la bibliothèque usine et la petite unité d’un réseau de bibliothèque.

Avec le numérique, le livre ou la revue n’est alors qu’une ressource parmi d’autres dont la lecture sur écran s’apparente, la plupart du temps, à du streaming, une lecture à distance d’un contenu que la bibliothèque ne possède pas. La bibliothèque n’est, dès lors, qu’un intermédiaire fournisseur d’accès et la sauvegarde des collections hors ligne devient un problème réel. Car comment et de quelle manière conserver un document quand cela s’apparente à du travail de gérance de parc informatique ? Comment sauvegarder quelque chose qui dépend totalement de l’électricité à des échelles importantes et ce alimentant des data centers ? Les données sont quant à elle dépendantes des outils de recherches développés par des éditeurs qui peuvent disparaître un jour au gré des fluctuations du capitalisme. Comment maîtriser tout cela ?

Et parlons du côté mesquin de l’ebook dont il faut s’équiper pour pouvoir réellement permettre un accès correct à des livres numériques. Ce sont les bibliothèques qui sont en premier lieu prises dans cette spirale. Le constat est simple, les bibliothèques sont de bon moteurs de l’achat de liseuses 8. L’immatérialité tant vantée, n’est que reportée sur un autre support. Ce support n’est pas particulier, il est comme toute marchandise, un condensé de la puissance du capitalisme et la démonstration de l’intégration d’une chaîne d’exploitation bien gérée : du bureau de R&D (recherche et développement), à la mine de Coltan en passant par l’usine chinoise dernier cri. Alors quand l’on nous parle d’économie immatérielle, nous en sommes à constater plutôt une mécompréhension du phénomène. Les usines comme Foxconn et son exploitation de milliers d’individus venus des campagnes sont bien réelles comme les transporteurs ou simplement le hangar d’Amazon, pistant le moindre geste de ses employés grâce… au numérique.

Par ailleurs, une liseuse comme une tablette contiennent des présupposés très particulier. Par exemple, l’impossibilité de donner son livre à un copain ou une amie au niveau du contenu numérique (à cause des Digital Rights Management, DRM qui bloquent tout). L’industrie met donc facilement des barrières selon les impératifs propres à chaque marque. Dans une économie mondialisée où ce sont les flux qui prédomine cela apparaît comme un quasi contresens. De l’autre côté nous avons les partisans du logiciel libre qui voudrait tous nous amener à devenir des experts ou presque, prêt à détourner l’informatique sans percevoir que ce qui nous dérange, c’est la démesure technicienne propre à ces outils.

Le pouvoir au sein des bibliothèques basculera-t-il vers le seul technicien ? Pas totalement car la plupart des conservateurs étant dévouée au numérique, ils se forment rapidement pour intégrer ces secrets de fabrication. Mais de technicien du livre à technicien informatique il y a sur le fond un écart bien réel que nous ne pouvons ignorer.

Le monde qui se dessine à partir du tout numérique et d’internet nécessite de notre point de vue une prise de recul et un effort critique. Mais ce n’est pas ce qui prévaut chez les conservateurs qui ont la main sur les établissements.

Ils entérinent l’étant comme ce qui doit être. Ils prennent un monde où l’on fait du zapping continuel entre les écrans (smartphone, tablette, netbook, etc.), de fragmentation infini des connaissances, un monde faussement uniforme avec ces ouvrages accessibles en tout temps, énergivore, etc. comme argent comptant. Et plus se pose la question de la place des bibliothèques dans la collectivité plus ils prennent des recettes du privé. Du marketing au management on aura droit à l’application d’une caricature de ce privé si intéressant…

Ce que nous formulons là est très bien compris par les acteurs des bibliothèques qui ont un peu de poids. Mais pas de remise en cause à l’horizon, plutôt une fuite en avant avec adhésion à la magie de l’informatique et ses dérivés tant ils engendrent de nouveaux rapports « sociaux ». Il y a d’ailleurs une tendance à appeler à de nouveaux rapports au sein des bibliothèques que ce soit dans le rôle du bibliothécaire ou dans la place de la bibliothèque elle-même.

En ce sens les propositions d’un troisième lieu, un lieu qui viendrait après le foyer et le travail, un lieu de rencontres et de vie où les personnes deviendrait alors bien plus que de simples usagers, sont bien en-deçà de ce que l’on pourrait projeter. Car bien évidemment la question de ce qui vaut pour une collectivité et l’individu, des débats à mener, au travail et en dehors de ce temps, sont des sujets sensibles car politique. Pourtant la bibliothèque comme lieu vivant est conçu par les agents comme devant être en dehors du politique (reste d’une certaine idée du service public ?). Mais alors comment le placer au centre de la cité qui n’est, elle, jamais neutre ? Les élus le savent bien et pour les BM les suites des élections municipales sont souvent un moment difficile de leur existence. Pour les BU, les dépenses doivent être justifiés auprès des responsables des Universités désormais maîtres de leurs finances. Il faut alors promouvoir la bibliothèque et la valeur ajoutée offerte par ce service à en terme de “capital humain” dans une “économie de la connaissance”. Du coup il devient nécessaire de rendre les services internes lisibles par le Conseil d’administration.

Quant à la technophilie qui sous-tend l’utilisation des puces RFID pour identifier les livres, précurseur de « l’internet des objets » il faut en voir les limites. Malgré que cette technologie est chère avec un bilan d’utilisation pour le moins mitigé 9 les établissements continuent à s’y accrocher.

Du côté des bibliothèques publiques le rôle du bibliothécaire sera bientôt, par exemple, de développer la “médiation numérique” dont la définition fait rêver :

« La médiation numérique est une démarche visant à mettre en œuvre des dispositifs de flux, des dispositifs passerelles et des dispositifs ponctuels pour favoriser l’accès organisé ou fortuit, l’appropriation et la dissémination de contenus à des fins de diffusion des savoirs et des savoir-faire. » 10

Comme le disent les partisans les plus affûtés de cette approche, il s’agit de devenir les « journalistes des collections » quand celles-ci sont considérées comme un média. Il faut donc capter l’usager pour l’inclure toujours plus dans les flux d’informations. Car il semble qu’à l’avenir rien ne sera plus grave que de ne pas être cet inclus dans les flux : flux de marchandises, d’informations, sexuels et de capitaux dans lesquels l’individu égogéré 11 devra prendre place. Autant le dire tout net, il ne s’agit plus de voir émerger un individu avec un semblant de culture, ou pire, des êtres autonomes et possiblement critiques, non, juste des passagers dans l’océan de l’information par voie numérique négociant au mieux leurs identités, là aussi numériques. D’ailleurs, certaines organisations ne font pas semblant de croire à une utopie communicationnelle 12 comme le Manifeste pour l’Internet de l’IFLA 13 en 2002 le prouve.

Et aujourd’hui Internet est l’un des perfectionnements de la domination agissant sur les relations sociales sous tous leurs aspects. Internet étant intégrateur dans la parcellisation, physiquement vertical et virtuellement horizontal, local et global et pour tout dire rien ne s’en échappe que pour mieux s’y rapporter. S’en trouve renforcée, de manière presque caricaturale, la capacité du capital à tout ingérer et reformuler ensuite selon ses propres présupposés. Et comme l’a bien expliqué H. Marcuse dans L’homme unidimensionnel (1967), la techno-science n’est que la poursuite de la domination du capital de la manière la plus rationnelle qui soit. Elle ne peut donc être combattue sur la question de l’efficacité mais bien remise dans un contexte, par exemple, d’isolement de l’individu couplé à la dépossession de notre vécu.

À notre niveau nous attendons de pied ferme le jour où des outils de suivi de l’activité arriveront sur chaque poste occupé par un agent avec identification personnalisée transmettant tout à notre n+1. Avec un tel outil, assurément pourvu d’un air de « sympathique facebook », sonnera l’heure de la plus implacable des dictatures : impersonnelle et pourvue du non sens quantificateur d’activités.

Du service public au « service au public »

Nous n’avons pas abordé dans la première partie la question du public. Il est différent que l’on soit dans une bibliothèque publique ou dans une bibliothèque universitaire. Pourtant cette question est centrale car le numérique s’impose à nous comme le corollaire d’une reconfiguration du service public ou plutôt du « service au public ». Nous reprenons cette formulation du livre L’avenir des bibliothèques : l’exemple des bibliothèques universitaires 14 qui est pétri de conceptions qui ont le mérite de s’afficher…

La mission de service public serait de l’histoire ancienne, car il faudrait s’intéresser à l’individu comme singularité. Mais singularité ou monade ? À partir de cet individu égogéré devrait se développer un service au public comme l’on développe un service après vente dans une entreprise. La comparaison n’est pas abusive car, dans le fond, la conception du service au public qui est valorisé provient directement du privé. Un service dicté par la demande et qui, s’il ne rencontrait pas immédiatement un public, serait obsolète.

Concernant les bibliothèques, nous avons simplement affaire à l’extension de l’État réseau : un État qui se fait anticipateur des besoins, qui s’immisce toujours plus dans les relations sociales, un État qui s’agrippe à vous « comme une étreinte charitable » 15, un État qui décentralise et qui peut promouvoir l’horizontalité.

Malgré tout, il reste des personnes qui s’alertent de ce qui se dessine comme avenir radieux, on ne change pas la pratique des agents si facilement. On parle alors des “résistances” au changement. Par contre, on laisse le soin aux syndicats d’exprimer ces réticences, renvoyant tous les opposants à ces organisations-là. Chacun à sa place, tout va bien.

Nous avons entamé avec le groupe Écran total une réflexion autour de la rationalisation des métiers qui prend en compte ce que ne sont plus les syndicats actuelles, même les plus groupusculaires : des syndicats ne permettant pas d’en finir avec la société du capital 16. Ceci nous pousse aujourd’hui à creuser des pistes de critique du salariat couplée à une prise en compte de ce qui reste des métiers. Pour notre part, et cela est aussi le propre de ce texte, un simple inventaire de ce qui est à sauvegarder nous semble impossible. Par contre dans un monde en transformation au profit du capital, il nous faut influer sur nos métiers pour tenter d’y insuffler des pratiques critiques. Cette proposition est, il faut en convenir, un peu provocante vu l’isolement dans lequel on peut se trouver sur nos lieux de travail. Malgré tout c’est à la fois dedans et en dehors d’un « métier » que nous voulons lutter.

Quand on parle actuellement du service public en bibliothèque, il y a un sujet qui fait office de laboratoire, il s’agit de l’extension des horaires d’ouvertures. C’est une préoccupation des usagers, sondés via Libqual par exemple 17. Et comme « l’usager est roi », il faut mettre en place cette extension des horaires. Nous ne posons pas là la question du principe, celui de venir en bibliothèque à des horaires hors travail 18, mais de ce qui est devenu un enjeu politique 19. Et la réalité de la question est pour le moins beaucoup plus complexe que ce qu’envisage tout sondé et autres « citoyens soucieux de la collectivité ».

Parlons d’abord, bien sûr, de la grande réticence de la part d’agents à ces extensions notamment de catégorie C qui s’attendent à ce qu’on leur demande de faire des heures incompatibles avec leur vie familiale. Dans les faits, l’absence ou le manque de budget nécessaire à la réalisation de ce projet a une solution simple : le recrutement d’étudiants ou de CDD à la chaîne. Majoritairement lâchés après quelques heures de formation au sein des établissements, l’usager fera-t-il la différence entre eux et un bibliothécaire ? Et y-a-t-il une différence probante quand il ne s’agit que de savoir utiliser un catalogue ? Libqual a-t-il déjà sondé bien profondément les usagers sur ce qui s’apparenterait à une différence de parcours ? Sûrement que non. Les uns seront lésés, les autres recevront un maigre salaire et le service au public démontrera sa puissance.

Le « service au public », c’est le monde à l’envers, la réponse avant la question. Le numérique est une bonne réponse à cette personnalisation de la relation à l’usager. Ainsi la fin de l’incarnation des universaux, qui nous viennent de la Révolution française comme l’Égalité, nous mène simplement vers les nouvelles valeurs d’un marketing étatisé. L’universel de substitution est celui d’un droit à l’information, de l’accès à une connexion Internet qui relierait le monde et de toutes les activités dans la grande fête d’une participation aux flux.

Dans ce contexte, la manière d’être des usagers se transforme en fonction de leur empressement à participer aux flux. Observons, par exemple, des étudiants dans les carrels de travail en groupe : la plupart du temps chacun est derrière son ordinateur, bien aligné et ainsi la plus belle des disciplines règne, quel calme si cela ne bipait pas tout le temps ! Notons comment du point de vue des relations humaines nous avons de quoi nous inquiéter tant chacun reste braqué sur un écran petit (smartphone) ou grand (tablette, ordinateur). L’usager est effectivement connecté via le wifi et son smartphone qu’il vous tend pour vous demander où trouver un livre quelconque. Le service à rendre est du fait même du numérique décontenancé. Nous avons juste le temps d’expliquer comment trouver le livre dans les travées que cet usager, qui sait utiliser le catalogue, est déjà loin.

Dans ces conditions, qu’il soit de premier niveau ou plus, le renseignement ne vaut pas grand-chose car tout n’est qu’affaire de captation de l’attention du lecteur. Et pour ce faire nous serons toujours en-deçà d’un gadget numérique.

Les partisans du service au public nous parlent de la fin du travail autour des collections car pour eux la centralité du livre papier est du passé. Pour notre part nous savons que le livre ne disparaîtra pas de la surface terrestre car il est physiquement inscrit dans les gènes des bibliothèques (patrimoniales ou non). Par contre un énorme lobbying est là pour faire accepter aux usagers et à bon nombre de professionnels que le numérique est la véritable porte d’entrée des bibliothèques. Et à ce compte pour les agents tout ce qui tourne autour du papier sera dévalorisé entraînant une remise en cause des places et du métier.

Après tout cela il ne nous restera plus qu’à fournir du service quel qu’il soit comme si l’accès à une collection papier n’était pas du service. Que les services liés au numérique soit inutiles ou simplement contraires à l’exercice du métier de bibliothécaire n’aura que peu d’importance, ce qui comptera sera de montrer que l’on s’agite. La com’ sera dès lors, n’en doutons pas, au centre de tout et le livre la marque d’un monde fini ?

Étienne Path, été 2014

Source : Scriipta
Ce blog n’a d’autre ambition que de présenter un texte sur l’évolution des métiers en bibliothèque confronté au numérique. Tout commentaire est à envoyer à l’adresse suivante : <proses[at]no-log.org>


Notes:

1 Rapport IGB n°2012-020.

2 Lire la définition humoristique fort à propos dans le Dictionnaire du diable des bibliothèques.

3 On peut le voir dans la presse professionnelle, par exemple dans Archimag qui présentait les 10 aspects majeurs en bibliothèque pour 2014 sous la forme de mots clés : un seul n’était pas purement sur le numérique ; voir Clément Jost, “L’horoscope 2014 des professionnels de l’information et de la documentation”, 21 janvier 2014.

4 Les puristes nous pardonnerons de parler en terme générique du « bibliothécaire » qui de fait assimile plusieurs catégories de personnels.

5 Le livre de référence pour les concours reste encore Le métier de bibliothécaire mais pour combien de temps encore un tel titre ?

6 Consortium se donnant pour but entre autres « d’évaluer, négocier et organiser l’achat de ressources documentaires numériques au bénéfice de ses membres ».

7 Rapport commandé par le ministère de la Culture et de la Communication et l’association Réseau Carel : Les ressources numériques en bibliothèque.

8 Voir ce qu’en dit le bimensuel Le Postillon n°20, mai/juin 2013 pour la bibliothèque de Grenoble.

9 Cf. le blog Social Nec Mergitur.

10 Cette citation provient du blog de S. Mercier qui est chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Pompidou à Paris.

11 Cf. le livre de J. Guigou, La cité des Ego, éd. L’Impliqué, Grenoble, 1987.

12 Pour les racines cybernétiques de cette approche, P. Breton, L’utopie de la communication, éd. La Découverte, Paris, 1997.

13 L’International Federation of Library Associations (IFLA) est une des plus grosses associations internationales de bibliothécaires et son congrès annuel a eu lieu cette année à Lyon.

14 Presse de l’ENSSIB, Villeurbanne, 2013.

15 Mots utilisés dans l’article L’Aquila, sismographie d’une époque de la revue Nous autre n°3 pour parler de l’action de la Protection civile après le tremblement de terre en 2009 en Italie.

16 F. Gouget en parle dans son texte Syndicalisme en question dans le livre collectif Metro, boulot, chimio, éd. Le monde à l’envers, Grenoble, 2012.

17 L’enquête Libqual est une enquête tout en un, l’outil venu d’Amérique du nord qui permettrait de tout savoir sur les attentes des usagers. Pour une fois qu’on se passe des sociologues…

18 Nous serions d’ailleurs assez favorable à cette ouverture plus grande d’un lieu public.

19 Cf. l’annonce au Salon du livre d’Aurélie Filippetti pour 2014 “année des bibliothèques” d’une extension de dotation, “Les horaires des bibliothèques en débat”, journal Le Monde du 24 mars 2014.

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