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Teodor Shanin, L’idée de progrès, 1997

La philosophie des XVIIe, XVIIIe, et XIXe siècles a légué à nos sciences sociales contemporaines un héritage majeur, l’idée de progrès. Cette idée laïque, s’écartant résolument de la pensée médiévale qui expliquait tout par la volonté de Dieu, proposait une théorie forte, durable et séduisante, permettant d’ordonner et d’interpréter l’ensemble de la vie passée, présente et future de l’Humanité. Le concept est d’une simplicité extrême : malgré quelques aléas, toute société se déplace régulièrement vers le “haut”, le long d’une route qui l’éloigne de la pauvreté, de la barbarie, du despotisme et de l’ignorance pour la conduire vers la richesse, la civilisation, la démocratie et la Raison (incarnée par sa quintessence, la science).

C’est un mouvement irréversible, depuis la diversité infinie des particularismes – gaspilleurs d’énergie humaine et de ressources – jusqu’à un monde unifié, simplifié et rationnel.

C’est cette idée de mouvement du mauvais vers le bon, de l’ignorance vers la connaissance qui a donné à ce concept son éthique porteuse de promesses, son caractère optimiste et son élan réformiste. Le débat a été vif sur le rôle relatif des différents facteurs (économiques, culturels, politiques…), par exemple de savoir qui, de la croissance du rationalisme ou de celles des forces de production, joue le rôle moteur. Par contre, le rôle fondamental du contexte historique, de ses étapes dans la progression du concept, n’a pas été exploité.

L’idée de progrès, dans son concept comme dans les valeurs, les représentations et la charge émotionnelle qu’elle véhiculait, s’évada du cercle des philosophes et de la communauté des savants. Elle fit son chemin à travers toutes les strates de la société, pour devenir partie du bon sens populaire et incontestable. Si les faits contredisent la théorie – ce qui arrivait fréquemment, c’était un avatar accidentel ou passager ; la foi dans le progrès et ses implications demeurait intacte. La terminologie changea avec la mode : progrès, modernisation, développement, croissance, etc. Ses légitimations aussi : mission de civilisation, efficacité économique, conseil amical, etc. Mais le contenu ne s’altéra pas, conservant sa puissance, sa popularité et sa force de conviction pendant deux siècles. Il a accompagné la naissance de la “Révolution industrielle”, ses premiers élans de foi triomphante dans la production croissante et éternelle de biens matériels pour le plus grand bonheur de l’Humanité.

Selon moi, l’idée de progrès a été générée par le besoin d’apporter une solution à des problèmes majeurs posés par l’interprétation du monde, et qui laissaient perplexes les Européens à l’aube de ce que l’on appellera plus tard la “modernité”. En premier lieu, les certitudes bien ancrées sur l’explication des interactions humaines et des modes d’organisation sociale, basées sur l’auto-observation, avaient été bousculées par les “découvertes” de nouvelles terres, de nouveaux peuples, de nouveaux modes de vie par les voyageurs européens. L’ancienne dualité entre civilisé et barbare ou (chrétien et infidèle) se révélait inopérante devant la masse d’inexpériences inattendues qui la contestait quotidiennement. Il allait falloir trouver un sens à la diversité croissante et infinie des sociétés humaines connues, ou pour le moins les classer dans des catégories intelligibles.

D’autre part, la perception du temps s’était modifiée avec l’expérience historique. Toute au long de l’histoire écrite, le temps avait été comme cyclique. La pensée humaine réfléchissait, comme en biologie, en terme de jeunesse, de maturité, de vieillesse et de mort pour les sociétés et les empires. D’où le mythe de l’éternel retour, véhiculé par la religion et les légendes. La fin était commencement. Mais si les hommes et les sociétés évoluaient selon un modèle cyclique, les structures et l’essence même du monde demeuraient immuables. Pour un intellectuel du XVIIIe siècle, la lecture de Plutarque et de Cicéron était aussi moderne que celle d’un contemporain. Mais une ère nouvelle était en germe. Les anciennes certitudes sur les cycles temporels et la répétition des événements vacillaient. L’époque que l’on baptisera deux siècles plus tard la période de “décollage” de l’Europe se caractérisa par la perception que le temps était linéaire et la conscience d’entrer dans un avenir encore inexploré.

En mettant en relation d’interdépendance ces deux problèmes, le concept de progrès leur apportait une solution spectaculaire. Pourquoi la diversité ? Parce que les sociétés sont à des étapes différentes de développement. Qu’est-ce que le changement social ? La nécessaire progression d’une organisation sociale à une autre. Quel est l’objet de la théorie sociale ? De démêler et d’expliciter le sens réel de la progression naturelle, par étapes, du passé vers l’avenir. Quel est le devoir d’un chef d’Etat éclairé ? D’utiliser les résultats des recherches scientifiques pour accélérer la marche vers la “haut”, en combattant les forces réactionnaires qui tentent de l’entraver. Cette nouvelle école de pensée fit naître un immense espoir : la croyance qu’il serait possible, une fois les mystères de ce monde décryptés, d’en changer le cours scientifiquement, en utilisant la connaissance du nécessaire et de l’objectif. L’optimisme était d’autant plus grand que les premiers utilisateurs du concept représentaient à leur propres yeux le stade le plus avancé du progrès, et par conséquent l’avenir du reste de l’humanité, un exemple universel et… un guide naturel. Ceci donna au concept une dimension d’extrême arrogance.

Le concept de progrès, devenu outil principal d’orientation dans la complexité du monde, se mit à vivre d’une vie propre. Il influença fortement la “Révolution industrielle”. l’urbanisation, la propagation du colonialisme, leur donnant (provisoirement) une dimension quasiment métaphysique : la nécessaire linéarité. universellement pertinente et positive dans le déroulement de l’histoire humaine. Les connaissances géographiques furent organisées en conséquence, les sociétés réparties en sociétés “développées” et en sociétés “sous-développées”, les premières devant nécessairement apporter leur aide, voire leur tutelle aux secondes… Les sociétés “avancées” traçaient l’avenir des autres. Si débat il y avait, c’était sur les indicateurs et les facteurs de développement, jamais sur la signification de telles classifications. Le concept en phase aussi bien avec l’époque qu’avec les différentes conceptions politiques, pénétra par la grande porte dans les jeunes disciplines académiques des sciences sociales, la sociologie, l’anthropologie et l’économie. On l’y retrouva sous forme de “théories de la modernisation”, de “stratégies de développement” ou de “programmes de croissance”. Une des variantes du marxisme kautskien de la IIe Internationale devint l’idéologie officielle de l’Union Soviétique. L’idée de progrès était devenue universelle, dépassant les clivages idéologiques.

Il faut bien admettre qu’à première vue la contribution de cette théorie aux objectifs qu’elle s’était fixés, c’est-à-dire de classifier, de réduire à un dénominateur commun et d’aider à comprendre les réalités humaines, fut évidente, et qu’elle résista à l’augmentation incessante des données pertinentes à intégrer. En concentrant les interrogations sur les interconnections et les causes des changements sociaux observés, elle permit souvent une certaine compréhension. Par sa grâce, la planification sociale devint intellectuellement envisageable, respectable et même indispensable, fondée sur des modèles historiques “objectifs” et scientifiquement analysables. En conséquence, elle devint un puissant outil politique, extrêmement mobilisateur.

L’idée de progrès a ainsi accédé au rang d’idéologie majeure, devenant une grille de lecture profondément ancrée dans la conscience collective. Elle est devenue jusqu’à un certain point la “science normale”, telle que la défini Thomas S. Kuhn, pour laquelle un domaine de connaissance, une fois cerné, génère ses propres interrogations et considère comme illégitimes tout autre question et tout élément qui ne cadre pas avec sa théorie. Ainsi des cohortes d’experts en développement et autres politiciens endurcis, au nom des “services rendus” au progrès, se sont attribués d’énormes privilèges dans les domaines du pouvoir, du statut social et du niveau de vie, alors que le reste de l’humanité, devenait objet de manipulation. La majorité des hommes se vit privée, au nom de l’organisation scientifique, du droit de choisir et même de comprendre pourquoi sa propre expérience était niée.

L’État moderne actuel est à la fois l’instrument et la représentation concrète la plus signifiante de l’idée de progrès. Il fonde sa légitimité sur le bien fondé de la rationalité bureaucratique et sur la nécessité objective des méthodes de gestion des êtres humains. Il a l’autorité pour distribuer les privilèges et faire respecter ses modes de fonctionnement. Les luttes de pouvoir, devenues combats pour le contrôle d’État, se passent sous couvert de débat sur les divergences d’interprétation des lois objectives du progrès. En cela, le fossé Est/Ouest d’avant 1991 n’était pas si profond, ce qui explique les faibles changements intervenus depuis la fin de la guerre froide. L’expansion des multinationales et la dictature officieuse des Etats-Unis par le biais du F.M.I. sur les régions les plus faibles du globe n’ont pas non plus modifié en profondeur les idéologies du progrès et de l’Etat, qui justifient les privilèges dont jouissent les privilégiés et les irrationalités majeures commises par les gardiens officiels de la rationalité. Ce n’est pas un hasard si, à l’Ouest comme à l’Est, au Nord comme au Sud, la colère et la méfiance ont pris la forme d’un anti-étatisme profond et virulent. La prise de conscience de l’existence d’un “Big Brother” n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui, même si elle se traduit plus souvent par l’apathie que par une rébellion ouverte.

Dans ce contexte, l’idée de progrès devient une idéologie d’asservissement, souvent d’une remarquable cruauté, tolérable parce qu’insignifiante à long terme. Le fanatisme qu’a fréquemment fait naître cette idée n’est pas sans évoquer le christianisme du Moyen-âge. Pour accélérer le retour du Messie, les croisades propageaient les guerres et la mort dans le monde extérieur, tandis qu’à l’intérieur la Sainte Inquisition s’occupait des sceptiques et des déviants. La vie elle-même était sacrifiée à un nécessaire avenir. Au nom du bien de l’humanité (et on ne peut nier son impact positif sur la civilisation européenne), l’idée de progrès impose une vérité finale et une histoire totalisante à l’ensemble de la race humaine. Pour paraphraser Acton, la théorie de l’absolu corrompt absolument.

Aujourd’hui, les limites de cette idéologie apparaissent évidentes. Elle a gravement limité ou retardé la compréhension d’un vaste ensemble de données qui ne cadraient pas avec son langage : la renaissance islamiste, l’existence de “minorités” qui sont en fait des majorités dans nombre de populations, les régimes communistes exploiteurs, les régimes capitalistes étouffant le développement économique, etc. L’idée de croissance linéaire éternelle nous a rendus aveugles à la complexité du tissu social, aux structures différentes et parallèles qui cohabitent sans pour autant être transitoires. Elle a retardé la compréhension des problèmes d’écologie, et d’autres encore. La véritable histoire humaine, qui s’étend et se développe à partir de formes complexes, et ne tend pas à s’universaliser et à se simplifier, était occultée.

Comme il est fréquent quand des concepts fondamentaux cessent d’être pertinents, ils ne sont pas nécessairement remplacés rapidement par des concepts nouveaux. Au cours des dix dernières années, nous avons plutôt assisté à la démission – sous différentes formes – des intellectuels, comme si plus rien n’était globalisable. Avec la critique actuelle de la modernité, et son explication par les “post-modernistes” qui veut que tout soit devenu relatif à part la relativité elle-même, l’idée de progrès atteint une dernière phase d’influence par sa négation même. La rhétorique sous-jacente n’en disparaît pas pour autant, car elle sert encore des intérêts puissants. Ceux qui condamnent les conséquences du progrès se contentent de les fuir à titre individuel ; les “masses” poursuivent leur vie de consommateurs de biens et de loisirs, effrayées par d’incompréhensibles “marché globaux” et par un “chômage global”. Pendant ce temps, le cœur de la société se vide peu à peu de tout contenu humain.

Ceux qui veulent réagir à l’échec fondamental d’une des théories universelles à laquelle l’humanité a adhéré depuis deux siècles devraient commencer par là où les premières fissures sont apparues : le contenu humain des structures sociales et des idéologies inébranlables, c’est-à-dire les questions de choix. Nous connaissons tous les limitations du choix humains au sein de la société contemporaine. Il nous faut maintenant mieux comprendre et apprendre à utiliser les limites de ces limitations.

Teodor Shanin

Teodor Shanin, d’origine russe, est professeur de sociologie à l’Université de Manchester. Ses recherches portent sur la vie dans les villages russes avant et après 1917.

Teodor Shanin, “The Idea of Progress”,
Majid Rahnema, Victoria Bawtree, (eds.),
The Post-Development Reader,
London: Zed Books, 1997.

Traduction française parue dans
Archipel, journal du Forum Civique Européen n°23,
novembre 1995.

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