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Radio: Renaud Garcia, Le Désert de la critique, 2015

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, je vous propose d’écouter Patrick Marcolini, qui dirige la collection Versus aux éditions L’Échappée où il publie des ouvrages de philosophie politique, et qui nous présente le livre de Renaud Garcia, Le Désert de la critique, déconstruction et politique (éd. L’Échappée, 2015).

Je vous avait déjà présenté cet ouvrage avec une recension en trois parties dans L’Ire des Chênaies, l’hebdomadaire de Radio Zinzine, en octobre-novembre 2015.

« La nature humaine ? Fiction dangereuse. La raison analytique ? Instrument d’uniformisation culturelle. La vérité ? Objet relatif masquant les dispositifs de pouvoir. Le langage ? Geôlier de la créativité. L’universalisme ? Alibi de l’Occident pour dominer le monde. Le corps ? Pâte à modeler au gré des innovations technologiques. Tels sont les lieux, devenus communs, de la pensée de la déconstruction. »

Présentation de l’émission par Radio Libertaire.

Voici quelques extraits :

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Post-modernisme et critique de la modernité

Par post-modernisme, on désigne les courants philosophiques et intellectuels qui ont procédé à une critique des grands idéaux de la modernité – la rationalité, la vérité, l’universalisme – et qui ont proposé une déconstruction de ces idéaux, qui sont ceux issus des Lumières.

En revanche, la critique de la modernité est une approche assez différente, qui a été défendue dès les débuts de la modernité elle-même, par les courants romantiques et puis ensuite par leurs continuateurs. En Allemagne, par les courants de la critique culturelle, plus tardivement par certaines formes de marxisme, comme l’école de Francfort. Des courants qui sont assez différents les uns des autres, mais qui ont tous en commun d’avoir critiqué la modernité sous l’angle d’une progression inéluctable de la technique et de la science, comme fins en elles-mêmes et non comme moyens pour faire advenir une vie plus libre, plus égalitaire.

Cette critique de la modernité a notamment analysé le fait que sous les idéaux des Lumières qui étaient des idéaux de progression de la raison, finalement ont trouvé une raison à double face. D’un côté on a une raison qui relève du calcul, l’adéquation entre les moyens et les fins, la recherche de solutions techniques, d’une efficacité perpétuelle, raison organisatrice et gestionnaire. Et puis de l’autre côté une autre forme de rationalité qui elle est une raison morale et sensible, qui cherche a établir les conditions de la liberté humaine, non pas la toute puissance, mais une liberté qui se construit dans l’égalité et la communauté de tous les êtres humains.

Il y a ainsi deux faces à la raison, une face dominatrice et une face émancipatrice. Et ce qu’on cherché à faire ces courants de critique de la modernité, c’est à séparer ces deux faces de la raison, et à critiquer la raison technique, scientifique et gestionnaire au nom de la raison morale, sensible, d’une raison qui relève d’une humanisation et d’une libération dans le respect de l’égalité. Pour dire les choses d’une autre manière, on peut dire que cette critique de la modernité est une auto-critique de la modernité.

Il n’est pas question, comme chez certains penseurs réactionnaires, ou contre-révolutionnaires comme Joseph de Maistre, ou même à des penseurs d’extrême droite contemporains comme Spengler dans les années 1920 ou comme aujourd’hui des gens comme Alain de Benoist, par exemple, il ne s’agit pas du tout de procéder à une critique de la modernité pour revenir en arrière, à des sociétés qui étaient antérieures à la modernité, des sociétés d’ancien régime, des sociétés médiévales, chrétiennes, catholiques, dans lesquelles la religion avait un pouvoir fort, qui se structuraient sous la forme d’empire, etc.

Les courants de critique de la modernité tels que nous, libertaires, ont peut les défendre, les relire et s’approprier leurs idées, telle que l’école de Francfort, par exemple, sont des courants qui procèdent à une critique de la modernité au nom de la modernité. C’est au nom des idéaux de la raison, de la vérité, de la liberté, de l’universalisme, que doit être critiquée une modernité qui détruit les conditions pratiques d’une existence digne, décente et libre. Voilà.

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Est-ce que Foucault a été proche des idées de l’école de Francfort ?

En fait, il y a deux Michel Foucault. Il y a celui des années 1960 jusqu’au milieu des années 1970, qui est quelqu’un qui peut être vu comme assez proche de l’école de Francfort, dans la mesure où il procède à une critique de la rationalité, mais qui ouvre pas nécessairement vers un abandon de la pratique de la raison, qui ne pense pas encore que l’on est inséré dans des rapports de pouvoirs et que l’on ne peut pas en sortir. C’est quelqu’un qui est encore dans une attitude de recherche et d’expérimentation intellectuelle, qui va faire un travail sur les archives, un travail de réflexion approfondi, mais les conséquences de ce travail là ne sont pas encore complètement achevées et fermées. C’est le Michel Foucault qui va inspirer beaucoup de courants d’extrême gauche, sur par exemple la critique du système psychiatrique, sur la médecine, etc.

Ensuite, Michel Foucault, qui a participé aux mouvements politiques d’après 68 et être très proche des maoïstes notamment, va évoluer au cours des années 1970, au point d’effectuer une sorte de retournement au point de vue politique. On peut le dater très précisément – il y a un livre qui s’intitule Critiquer Foucault (éd. Aden), Renaud Garcia le fait aussi un peu à sa manière dans un chapitre de son livre –, c’est en 1976 que Foucault découvre les théories néo-libérales américaines. Et sa première surprise, c’est que l’on peut mener une critique de la société existante à partir du néo-libéralisme, parce que effectivement il dénonce l’État fort, la bureaucratie, le contrôle des individus, l’État qui établit des normes de santé, de santé mentale notamment, mais aussi des normes liées à la délinquance, à la légalité, etc. Bref, l’État qui cherche à tout contrôler, tout organiser, tout rationaliser.

Michel Foucault retrouve dans le néo-libéralisme une veine en quelque sorte libertaire qu’il avait trouvé dans les mouvements d’extrême gauche d’après 68. Il se passionne donc pour ce néo-libéralisme américain. Progressivement, il se rend compte que ce néo-libéralisme critique aussi les limites de cette extrême gauche à laquelle il a participé au début des années 1970. Par exemple, elle est très collectiviste, alors que le néo-libéralisme insiste sur l’individu, ses désirs, ses intérêts, ses pulsions, et c’est pour Foucault beaucoup plus intéressant.

A la fin des années 1970, il s’est complètement converti au néo-libéralisme, et il rejoint les partisans français d’une sorte de social-libéralisme, c’est-à-dire des gens qui viennent de la gauche et de l’extrême gauche, mais qui en même temps incorporent les idéaux de l’économie de marché, de la concurrence, etc. Pour les citer, c’est Pierre Rosanvallon sur le plan intellectuel, qui est aujourd’hui au Collège de France, et dont Foucault se rapproche au point de publier des textes avec lui. C’est aussi Bernard Kouchner, qui à l’époque est actif dans le secteur humanitaire, mais qui participe à des cercles de réflexion autour d’un libéralisme de gauche. Et enfin, il y a Michel Rocard et Jacques Delors.

Michel Foucault fréquente de très près tout ces gens là, et il s’invertit au sein de la CFDT, à époque en pleine mutation, puisque c’est un syndicat qui vient des milieux autogestionnaires d’après 1968, mais au début des années 1980, c’est aussi un syndicat qui s’ouvre complètement à ces théories de l’économie de marché, qui est en train d’entamer sa mue et qui va le conduire au début des années 1990 à devenir un syndicat réformiste et libéral. Et c’est le syndicat qui durant les grève de 1995, soutient les réformes gouvernementales… et actuellement encore, avec la loi travail.

Le deuxième Michel Foucault, de 1976 à sa mort dans les années 1980, défend et intègre complètement les théories néo-libérales à son corpus intellectuel. Et donc, il y a un malentendu, aujourd’hui Foucault est lu au prisme de sa première époque, c’est-à-dire que comme il a été “gauchiste” – pour aller vite – de la fin des années 1960 au milieu des années 1970, on croit qu’il l’a été jusqu’à sa mort dans les années 1980. Or, le problème est que le Foucault de la deuxième époque est néo-libéral. Et aujourd’hui beaucoup de gens “de gauche” lisent les théories néo-libérales de Foucault en pensant que c’est une critique d’extrême gauche, d’où le fait qu’il y a pas mal d’ambiguïtés, chez les gens qui sont très influencés par les théories post-modernes, sur la question du libéralisme. On trouve chez eux certaines revendications qui sont formellement d’extrême gauche, mais qui sont formulées de manière libérale, et malheureusement beaucoup d’entre eux ne s’en rendent absolument pas compte et sont sans aucun doute de bonne foi.

Il y a donc une critique à mener aussi sur ce terrain là.

Patrick Marcolini

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Dans une prochaine émission, nous entendrons Renaud Garcia en personne…

Déclaration de conflit d’intérêt : je fait la promo de bouquins que publient des potes, mais c’est pas parce que c’est des potes, c’est seulement parce qu’ils font des choses vachement bien !

Bonne écoute !

Tranbert

Téléchargez et écoutez sur le site de Radio Zinzine l’émission :

Le désert de la critique n°1

Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle sur Radio Zinzine.

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