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Lettre ouverte au Père Noël

Cher petit papa Noël

La période des fêtes s’approchant à grands pas, j’ai décidé de t’écrire. Tu dois être assez surpris que je t’écrive, à vrai dire moi aussi, mais c’est vraiment devenu nécessaire.

Je ne t’écris pas pour te demander des cadeaux, j’ai fait ça une fois, je devais avoir cinq ou six ans, clairement ça a été un échec. Non, je t’écris tout simplement pour te dire… que je ne peux pas te blairer.

Pas plus tard qu’hier, tes collègues de la force publique sont venus expulser nos voisins sans-papiers, les «migrants» comme on dit maintenant, à quelques maisons de chez nous. Tu vas sûrement me dire que là aussi, ce n’est pas ta faute, qu’après tout tu n’es qu’un représentant de l’ordre comme un autre, ni plus, ni moins. Certes.

Mais tu sais Noël… Je peux t’appeler Noël, ça ne te dérange pas? Et puis ça te changera de tous ces gamins qui en te regardant dans le blanc des yeux te disent «petit papa», alors qu’ils savent très bien que tu n’es pas leur père, et qu’un jour ils vont bien se rendre compte que tu n’es qu’une image sur une boîte de chocolat, une application sur un Smartphone, ou je ne sais pas moi… un intermittent du spectacle sous-payé dans une galerie commerciale.

Bref Noël, je tenais tout de même à te raconter une histoire. Juste après l’expulsion donc, j’ai revu N. et M…. «N. et M.», oui je ne les cite pas, tu serais capable de les dénoncer. On s’est assis sur le petit parvis au coin de la rue, et on s’est mis à parler. Ils n’ont pas voulu dramatiser la situation, ils ont d’ailleurs plutôt fait des blagues même si pas mal de leurs potes se sont retrouvés au CRA – au Centre de Rétention Administrative -, une prison pour sans papiers quoi… Puis on en est venu à parler de la «traversée». Oui N. et M. ils appellent ça comme ça, la «traversée», tout ce chemin qu’ils ont parcouru pendant des années depuis leur pays d’origine en Afrique pour arriver jusqu’ici en France.

Et pendant qu’ils me racontaient leur histoire, ça m’a fait penser à l’Odyssée, un texte d’un certain Homère… Non ce n’est pas le Homer de la télé, Noël… Cet Homère là est un poète qui aurait vécu plus ou moins au VIIIe siècle avant JC. Et dans l’Odyssée, il raconte la vie d’un type, Ulysse, qui après avoir pillé la ville de Troie, comme tout bon guerrier occidental qui se respecte, décide de rentrer chez lui avec tous ses bateaux, ses équipages, ses trésors, etc. Troie était située dans l’actuelle Turquie et il doit retourner jusque sur son île, Ithaque, en Grèce.

Mais là c’est galère, mais vraiment galère. Je te la fais rapide parce que ça dure quand même plus de 400 pages: il lui arrive tout un tas de trucs chelous, il se perd sur des îles, il n’arrête pas de se faire emmerder dans tous les sens, il rencontre des reines, des rois, des monstres, des magiciens, des Cyclopes, des sirènes… oui, oui des sirènes «mi-femmes, mi-bêtes» qui avec leur chant essaient de l’attirer au fond de la mer… Bref tout un tas de choses qui n’arrivent à personne dans la vraie vie.

Mais ce qui est intéressant dans ce texte, enfin surtout dans ce qu’il représente, c’est qu’il est considéré par l’école républicaine française, et en Europe en général, comme l’un des textes fondateurs de la civilisation occidentale. Oui mon bon Noël, l’un de ces piliers culturels de l’Europe, l’un de ses fondements historiques, c’est «l’exil à travers la Méditerranée»… Quel cynisme hein!

Parce que franchement ce mec, Ulysse, la petite sirène qui l’embête, les petits lutins qui lui grattent les pieds, c’est un peu «la croisière s’amuse» par rapport à ce que vivent aujourd’hui les migrants.

Se taper des milliers de kilomètres le plus souvent à pied, sans argent, quitter sa famille, ses amis, traverser des pays inconnus, toujours illégaux, mendier pour manger, se cacher pour dormir, passer par la prison plusieurs fois, se faire jeter au milieu du désert par les flics comme ça, sans rien… Et au bout, et au bout quoi? La frontière de Melilla ou de Ceuta, deux enclaves espagnoles sur le continent africain.

Et là. Si tu arrives à passer les projecteurs, les détecteurs infrarouges, les détecteurs de mouvement, les caméras, tu te retrouves face à un grillage de plusieurs mètres avec câbles qui se referment sur les mains et sur les pieds, puis plus haut t’as des barbelés, ensuite des diffuseurs automatiques de gaz, et tout en haut: des panneaux tendus comme des ressorts, des «catapultes» qui sont censées te balancer dans le vide, et si t’as réussi à passer, il y a un deuxième grillage, et si tu arrives à passer le deuxième grillage et que tu n’es ni mort, ni trop mutilé, faut courir vite mais vraiment très vite, parce que là aussi il y a des sirènes qui t’attendent. Mais là c’est les sirènes de la police des frontières…

Plus loin sur la côte, il y en a des milliers d’autres qui ont choisi de partir par la mer et qui s’entassent sur des bateaux, à plusieurs dizaines, à plusieurs centaines, et c’est parti, sur cette mer devenue cimetière, hantée de fantômes…

Et puis si t’arrives de l’autre côté, si tu n’as pas été mangé par les poissons, c’est Lampedusa, c’est l’Italie, l’Espagne, la France, c’est encore les flics, les flics, les flics, entre indifférence et mépris, les Centres de Rétention… L’Europe comme ils disent N. et M., ce n’est pas la fin, c’est juste un autre début… Après tu sais Noël, je ne veux pas faire des migrants des héros comme Ulysse, pas besoin de sainte victimisation, pas besoin de légendes… Non, non…

Mais je sais aussi Noël que comme la plupart des gens, tu vas me dire que tu n’y peux pas grand-chose toi, que ce n’est pas ta faute, et puis qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde… Pourquoi pas? Non sérieusement, on accueille bien au moins une bonne moitié de la connerie humaine! D’accord j’exagère, la connerie c’est plutôt bien partagé, mais après le pillage en règle que la France opère depuis presque deux siècles en Afrique, on peut peut-être bien leur filer un petit bout de papier, non?

Après rassure-toi Noël, je ne t’écris pas pour te convaincre, je voulais juste t’envoyer une lettre… de menace de mort. Voilà, je vais être clair, c’est fini les promenades en traîneau pour touristes en mal d’exotisme, et tous ces gosses et ces parents qui se battent pour quelques jouets de supermarché.

Alors tu laisses tranquille ces pauvres bêtes, tes rennes volants, tu libères tes lutins avec ou sans papier cadeaux, oui les mêmes que tu exploites dans tes usines sur la lune, au pôle nord, en Chine ou je ne sais où… Et puis avec ton look de hipster à la retraite, t’arrêtes de faire le malin parce qu’il y en a peut-être bien qui te finiront à la roquette «comme une étoile filante dans la nuit de décembre». Nous, en attendant, on n’a peut-être pas les mêmes moyens mais on n’hésitera pas à t’enfumer dans la cheminée ou à te réserver quelques petites surprises.

Alors je te le redis une dernière fois: Noël, pour toi, ça sent le sapin, cette année, l’année prochaine et les suivantes: reste chez toi.

Sur ce… gros bisous.

Matéo
(sur Radio Zinzine tous les samedis à 19h depuis Marseille)

Article Publié dans L’Ire des Chênaies, l’hebdomadaire de Radio Zinzine, décembre 2016.

unclenoel

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