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Nicolas le Dévédec, Le meilleur des mondes transhumanistes, 2014

Introduction au dossier Critique du Transhumanisme

« La révolution véritablement révolutionnaire se réalisera non pas dans la société, mais dans l’âme et la chair des êtres humains. »

Aldous Huxley

Jamais ces mots de l’écrivain Aldous Huxley, l’auteur de la célèbre dystopie Le meilleur des mondes (1932), n’ont-ils paru autant prémonitoires. Chirurgie esthétique, dopage sportif, contrôle de la procréation, augmentation des capacités cognitives ou lutte contre le vieillissement sont autant de manifestations actuelles d’une aspiration forte à améliorer l’être humain et la vie en elle-même par le biais des avancées technoscientifiques et biomédicales.

Depuis plusieurs années, la question de l’amélioration des performances humaines trouve dans le mouvement du transhumanisme son principal et radical promoteur. Courant culturel issu de la Silicon Valley, le transhumanisme considère « l’augmentation » biotechnologique de l’être humain comme un impératif éthique et politique. Se rendre plus beau, plus fort, plus intelligent, plus heureux et vivre presque éternellement grâce aux technosciences sont ses objectifs principaux. Par la cryogénie, la fusion de l’humain et de la machine, le recours à un eugénisme libéral ou encore l’usage de la pharmacologie et des nanotechnologies, les transhumanistes ambitionnent rien de moins que de dépasser entièrement la condition humaine pour accéder à un nouveau stade de l’évolution : la posthumanité. « L’humanité est une étape provisoire sur le sentier de l’évolution. Nous ne sommes pas le zénith du développement de la nature » 1, proclame ainsi le philosophe Max More, l’un des chefs de file du mouvement.

Fédérant près de 6000 membres au sein de la World Transhumanist Association – rebaptisée Humanity+ en 2008 –, le mouvement transhumaniste doit être pris au sérieux. Non seulement parce qu’il trouve dans le culte néolibéral de la performance un terreau fertile pour s’épanouir, mais aussi parce que les pratiques visant à améliorer les capacités humaines aussi bien physiques, intellectuelles qu’émotionnelles constituent d’ores et déjà une réalité sociologique.

Le mouvement transhumaniste compte en outre des penseurs et scientifiques de renom, à l’image de son cofondateur Nick Bostrom, diplômé de la London School of Economics, enseignant à l’Université d’Oxford et directeur du Future of Humanity Institute ; ou de l’ingénieur Ray Kurzweil, auteur d’ouvrages à succès sur la robotique et l’intelligence artificielle, conseiller spécial de l’armée américaine, récemment recruté comme expert par Google. Il bénéficie d’assises institutionnelles, comme en témoigne le rapport américain NBIC (sigle désignant la convergence entre nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives), commandé par la Fondation nationale de la science et encourageant la convergence des nouvelles technologies en vue d’améliorer les performances humaines 2.

Au-delà des enjeux éthiques liés à la santé, à la sécurité ou à l’égalité, c’est la question fondamentale de la perfectibilité humaine qui doit être soulevée, à l’heure où l’être humain devient capable d’intervenir techniquement sur les processus vitaux en eux-mêmes. En quoi et jusqu’à quel point l’être humain est-il perfectible ? En vue de quelles fins et pour quel projet de société ?

De Bacon à Condorcet ou encore Cabanis, la volonté de perfectionner techniquement la nature – nature humaine comprise – fait certes déjà partie intégrante du projet moderne. Toutefois, jamais la quête humaniste ne s’est réduite à cette seule dimension. Dans la lignée de Rousseau, à qui l’on doit l’invention du néologisme « perfectibilité » dans son célèbre Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), l’idée de perfectibilité telle qu’envisagée par les Lumières vise l’amélioration globale des conditions de vie sociale. Elle est à ce titre indissociable d’une quête de justice sociale et de liberté politique, dont l’éducation et la démocratie sont les piliers. Recouvrer ce sens social et politique constitue l’un des défis majeurs de ce début de XXIe siècle.

Bien que les transhumanistes se réclament de la tradition humaniste et de la foi indéfectible en la capacité de l’être humain d’améliorer sa condition qui animaient les philosophes des Lumières au XVIIIe siècle, force est de constater qu’ils s’en démarquent d’une manière décisive. S’il est un oubli que cultive notre « société de l’amélioration », emportée par l’ivresse technoscientifique, c’est bien l’oubli de la société 3.

L’oubli qu’« entre les êtres humains, le seul progrès qui compte vraiment, c’est le progrès social, au sens le plus large du terme, c’est-à-dire l’extension de leur capacité à faire société, à vivre bien avec autrui et tous ensemble » 4. Il faut, en définitive, que l’on repense l’être humain autrement que sur la base de l’idée moderne d’un arrachement à la nature et au vivant. Seule la formulation d’un humanisme ancré dans la fragilité de la vie peut nous aider à surmonter les épreuves du siècle biotech.

Nicolas le Dévédec

Docteur en sociologie et en science politique,
est chargé de cours au Département de sociologie
de l’Université de Montréal.

Article publié dans la revue Relations n°775, novembre-décembre 2014.


Ce texte sert d’introduction
au dossier Critique du Transhumanisme,
recueil des articles suivants :

Le transhumanisme selon Julian Huxley
1957

Nicolas le Dévédec
Le meilleur des mondes transhumanistes
Décembre 2014

Klaus-Gerd Giesen
Transhumanisme et génétique humaine
Avril 2004

Thibaut Dubarry, Jérémy Hornung
Qui sont les transhumanistes ?
Mars 2008

Nicolas Le Dévédec
De l’humanisme au post-humanisme :
Les mutations de la perfectibilité humaine
Décembre 2008

Nicolas Le Dévédec
La démocratie à l’épreuve du post-humain :
médicalisation de la société, dépolitisation de la perfectibilité
Août 2009

Gaëlle Le Dref
L’homme face à l’évolutionnisme :
un animal paradoxal
2009

Nicolas Le Dévédec et Fany Guis
L’humain augmenté, un enjeu social
juillet 2012

Hors-sol et Pièces et Main d’œuvre
Politis et le transhumanisme :
une autre réification est possible
août 2013

Nicolas Le Dévédec
Retour vers le futur transhumaniste
novembre 2015

TomJo
Écologisme et transhumanisme
Des connexions contre nature
Octobre 2016

Livre de 152 pages, format A5.

Téléchargeable gratuitement à l’adresse :

Dossier Critique du Transhumanisme

Ce recueil peut être librement reproduit et diffusé.

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Notes:

1 M. More, « On becoming posthuman », 1994.

2 Mihail C. Rocco et William Sims Bainbridge (dir.), Converging Technologies for Improving Human Performance, Arlington (Virginie), National Science Foundation, juin 2002.

3 Michel Freitag, L’oubli de la société. Pour une théorie critique de la postmodernité, Québec, PUL, 2002.

4 Jacques Généreux, La Grande Régression, Paris, Seuil, 2010, p. 12.

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