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Jean-Pierre Berlan, Interdire le clonage humain ?, 2003

Chacun a sa propre idée de l’éthique. Les laboratoires pharmaceutiques consacrent le tiers de leur chiffre d’affaires au marketing, à transformer les médecins en « prescripteurs » et, par là même, nos cotisations en profits records (17% sur les ventes contre 2,7% pour les constructeurs automobiles). L’éthique démocratique voudrait que nous ayons le choix de consacrer notre argent à sauver des millions de vies ou à enrichir actionnaires et dirigeants d’entreprises aux revenus obscènes. L’éthique officielle défend l’amiante et les chimères génétiques brevetées baptisées OGM, discute sans fin de savoir quand des cellules deviennent une personne, et a une tâche des plus urgente : faire du clonage reproductif humain un « crime contre l’espèce humaine ». Pourquoi cette hâte ?

En 1836, John Le Couteur codifie la pratique de sélection inventée par les gentilshommes-agriculteurs anglais du début du siècle : puisqu’un champ de blé (ou d’orge) est constitué de plantes différentes, que chacune conserve ses caractères individuels, le gentilhomme améliorateur doit « isoler » les plantes les plus prometteuses, les reproduire et les multiplier individuellement, les tester et remplacer le mélange cultivé (la variété) par la meilleure des plantes isolée en son sein :

« Aucun auteur n’a jusqu’ici attiré l’attention du monde agricole sur la culture de types purs, provenant d’un seul grain ou d’un seul épi. »

Nous appelons « variété » le résultat d’une opération consistant à remplacer un mélange, une diversité, une variété donc, par une unicité. Les « sciences de la vie » ne font pas mieux en matière de sémantique orwellienne.

La sélection des plantes et des animaux, Dolly comprise, repose encore sur cette application des principes de la révolution industrielle à l’agriculture : uniformité, spécialisation, standardisation. Pour la mettre en œuvre, il est nécessaire et suffisant de disposer de plantes ou d’organismes individuelle ment reproductibles. Que se passe-t-il si le sélectionneur applique cette technique de l’isolement à une plante qui ne conserve pas ses caractères individuels d’une génération à la suivante, le maïs par exemple, ou encore un mammifère ? L’agriculteur doit racheter chaque année ses semences qui perdent dans son champ les caractères qui l’avaient incité à les acheter. La production reste au paysan, mais la reproduction devient le privilège du sélectionneur.

En 1908, sur la base des lois de Mendel redécouvertes en 1900, le biologiste américain G. Shull se rend compte qu’il peut fabriquer des plantes de maïs individuellement reproductibles et donc appliquer la méthode de l’isolement au maïs. L’agriculteur devra « retourner chaque année à la combinaison originale plutôt que de sélectionner dans la descendance du croisement les souches pour poursuivre la sélection ».

Technique révolutionnaire qui interdit de semer le grain récolté, la pratique fondatrice de l’agriculture. Mais peut-on expliquer que la loi du profit, hélas, s’oppose à la loi de la vie, et que cette dernière, par conséquent, a tort ? Shull et ses successeurs ont donc maquillé leur technique d’expropriation en technique d’amélioration en faisant de la technique de l’isolement appliquée au maïs celle des « variétés hybrides ».

Depuis 1910, les généticiens tentent d’expliquer les vertus postulées de l’hybridité, en vain. Mais ce rideau de fumée de l’ésotérisme scientifique leur a permis tout au long du XXe siècle de poursuivre, en toute bonne foi scientifique, la tâche politique d’exproprier le vivant, espèce après espèce, plantes comme animaux.

En France, le coût des semences captives (soi-disant hybrides) de maïs est de 150 euros/ha, 100 fois plus que si l’agriculteur pouvait semer le grain récolté. L’impôt annuel que prélèvent – pour rien – les semenciers équivaut au budget de la recherche agronomique (Institut National de Recherche Agronomique).

A peine ouverte, l’ère de la génétique s’avérait pleine de promesses. Elle allait apporter une contribution décisive à un autre projet politique, l’eugénisme, la naturalisation des inégalités sociales entre les êtres humains, le racisme. Cette double tâche se poursuit.

Terminator permet de fabriquer des semences transgéniques dont la descendance est stérile et Traitor des semences de plantes handicapées (le semencier producteur de tel pesticide désactive un gène de résistance à une maladie, gène réactivé par l’achat et l’utilisation du pesticide). Mais l’expropriation légale est plus facile. Semer le grain récolté est taxé en France depuis août 2001. Quant au brevet du vivant (la directive européenne 98/44 dite de façon orwellienne « de brevetabilité des inventions biotechnologiques »), il fait coup double : dans l’agriculture, c’est Terminator légal et dans la santé, il ajoute le brevet des gènes au brevet du médicament. Les médicaments brevetés peuvent coûter quarante fois plus cher que les génériques.

Dolly est ainsi le dernier avatar du principe de la sélection par isolement. Notre modernité biotech repose sur des principes vieux de deux siècles. Loin d’ouvrir un avenir radieux débarrassé de la faim, des pollutions, des maladies, elle ferme toute échappatoire au double désastre de l’industrialisation de l’agriculture et de l’expropriation du vivant. L’agriculture transgénique, on le sait, exclut toute alternative.

La spirale sans fin du « Progrès » veut que chaque échec crée de nouvelles sources de profits et de nouveaux moyens de domination sociale, lesquels créent de nouveaux échecs, jusqu’au chaos.

La spécialisation de l’agriculture et de l’élevage rend nécessaire les engrais de synthèse dans les zones industrielles de culture et, dans celles d’élevage, transforme la matière organique animale, l’or de l’agronome, en polluants des sols et des eaux ; ces engrais accélèrent la destruction de l’humus des sols, accroissant ainsi leur propre demande ; ils éliminent les vers de terre, ces laboureurs et fertilisateurs infatigables dont Darwin avait compris et étudié le rôle clef dans l’écosystème ; les sols toujours plus compactés par des machines toujours plus puissantes et lourdes perdent leur capacité de rétention d’eau ; il faut les drainer en hiver et les irriguer en été, puis canaliser les rivières pour éviter les inondations ; les herbicides, en éliminant les adventices, bonnes et mauvaises, détruisent l’habitat d’insectes inoffensifs ou utiles, lesquels deviennent des ravageurs, lesquels exigent des insecticides, lesquels tuent aussi les prédateurs des ravageurs, ce qui accroît le besoin d’insecticides ; ces insecticides créent la résistance des ravageurs, accroissant leur propre demande jusqu’au moment où de nouveaux insecticides sont nécessaires ; la destruction de la biodiversité par l’uniformité de la monoculture industrielle demande le palliatif des chimères génétiques. Et ainsi de suite.

A chaque échec, la recherche soulage l’agriculteur de la contradiction immédiate dans laquelle il se trouve, chaque apaisement provisoire ouvrant des marchés aux machines, pesticides, engrais, irrigation, semences, etc. Chaque spécialiste agit rationnellement dans le cadre étroit de sa discipline et contribue à la déraison de l’ensemble. le généticien de l’évolution Richard Lewontin résume :

« De même que dans un roman célèbre, la main greffée étranglait son receveur parce qu’elle obéissait toujours à son ancien possesseur, la main invisible du marché s’agrippe à la gorge du paysan, qui, à chaque spasme, en resserre involontairement l’étreinte. »

Au lieu d’anticiper les problèmes et de desserrer l’étreinte, les chercheurs jouent les pompiers pyromanes au service des industriels. La recherche dite agronomique ne s’intéresse plus à l’agronomie, l’utilisation rationnelle de la diversité merveilleuse du vivant pour lui faire faire gratuitement ce que nous faisons à coût de produits industriels. Elle investit dans des manipulations citoyennes pour relancer les essais d’une vigne transgénique, mais n’envoie personne au récent Symposium sur l’Écologie des vers de terre.

Le « clonage reproductif humain » – la sélection par isolement des êtres humains – marque, lui, le retour de l’eugénisme.

En réponse au tumulte politique des années 1930, la Fondation Rockefeller veut « rationaliser le comportement humain », en « développant une génétique capable de créer dans l’avenir des hommes supérieurs ». En 1938, Warren Weaver, directeur de la division des sciences naturelles, fixe le programme de la nouvelle biologie qu’il appelle « moléculaire ». Lily Kay dans son livre La vision moléculaire de la vie écrit :

« Par analogie avec la physique moderne, Weaver compare la divisibilité de la cellule à celle de l’atome. Les deux, sciences nouvelles tirent leur force de l’étude “de la petitesse ultime des choses”. Leur contrôle sur la nature viendra de la possibilité de manipuler de minuscules fragments de matière. »

Méthode impeccablement cartésienne, pour « comprendre et rationaliser le comportement humain » en vue d’un « contrôle social rationnel ».

L’éthique doit-elle perturber, aussi peu soit-il, un programme aussi enthousiasmant de domination au moment où la convergence des biotechnologies, des nanotechnologies et des sciences cognitives le met à portée de main ? Interdire le clonage reproductif humain et emprisonner quelques imbéciles, n’est-ce pas éviter la discussion politique de l’imposture technoscientifique ?

Renversement orwellien : le passéisme prend le masque de la modernité, le réductionnisme celui de l’efficacité, le profit celui de la philanthropie, l’obscurantisme lucratif celui de la connaissance désintéressée, la domination celui de la liberté, la déraison celui de la rationalité.

C’est aux peuples de dire non ! Tel est le sens profond de l’arrachage de plantes transgéniques. Mais à gauche comme à droite, le ciment de la croyance au Progrès infini, en la « maîtrise et la possession » cartésiennes de la Nature, est d’autant plus solide que le chaos s’approfondit.

Jean-Pierre Berlan – INRA

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