Accueil > Critique sociale > Alain Clément, Les références animales dans la constitution du savoir économique, 2002

Alain Clément, Les références animales dans la constitution du savoir économique, 2002

Téléchargez l’article au format PDF

Résumé

L’observation du fonctionnement du monde animal a toujours joué un rôle privilégié dans la constitution et la diffusion du savoir économique. À partir de l’étude d’un certain nombre d’œuvres significatives (dont le traité d’économie de Montchrétien, La fable des abeilles de Mandeville, les manuscrits de Boisguilbert, l’Essai sur le principe de population de Malthus ainsi que les œuvres de Spencer) nous constatons que le recours au monde animal sous la forme d’analogies et de métaphores a permis d’éclairer des concepts naissants et de comprendre certains comportements économiques. Des analyses fines, même si elles n’ont pas toujours reposé sur un matériau scientifique des plus solides ont débouché sur le transfert de plusieurs concepts dont celui de la division du travail, ceux de la concurrence et de la coopération ainsi que celui d’équilibre. Le référent animal a enfin ouvert la voie à une théorie évolutionniste en économie dès le début du XVIIIe siècle.

Introduction

Quelle place la référence au monde animal occupe-t-elle dans l’analyse et la constitution du savoir économique ? Une telle question a de quoi surprendre a priori tant les relations entre le monde des richesses et le monde organique, en particulier celui des animaux, peuvent apparaître étrangères. La science économique s’est en effet largement construite sur la base du modèle mécanique newtonien qui inspira les économistes depuis Adam Smith [Israel, 1996 ; Zouboulakis, 1993 ; Hodgson, 1993 ; Mirowski, 1991 ; Ménard, 1981a et b]. Pourtant, de façon bien souvent parallèle, et parfois même complémentaire 1, le modèle biologique du corps humain a également servi de support à l’analyse économique et un certain nombre d’économistes occupant fréquemment les fonctions de médecin et de professeur d’anatomie (Locke, Petty, Barbon, Mandeville, Quesnay) scellèrent des liens étroits, tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, entre pensée médicale et pensée économique [Christensen, 1989 ; Finkelstein, 2000 ; Groenewegen, 2001]. Le modèle biologique semble même occuper une place honorable dans les relations entre l’économie et les autres sciences alimentant un courant évolutionniste embryonnaire, en particulier, chez Smith, Marx et Ricardo [Duménil, Lévy, 1999]. À la différence du modèle mécanique, il n’exclut pas le savoir, le choix, le but et le changement qualitatif [Hodgson, 1993]. La démarche qui consiste à utiliser plus spécifiquement le monde animal en tant que modèle de représentation et de production du savoir économique a été assez peu analysée. Elle demeure pourtant une tradition qui a amplement imprégné les traités d’économie pré-classiques et classiques du XVIIe au XIXe siècle.

L’origine du référent au monde animal tient en partie à la position soutenue dès le XVIIe siècle par des auteurs comme Descartes qui croit en un effacement des différences entre les phénomènes physiques et humains, et en une absence de différence sur le plan corporel entre l’animal et l’homme 2. Au XVIIIe siècle, les écrits de Rousseau relatifs au Discours sur l’origine de l’inégalité se basent sur l’Histoire naturelle de Buffon, pour montrer que l’homme, dans l’état de nature, se trouve à égalité avec les autres animaux, car dit-il, l’humanité est une espèce animale qui a réussi tardivement à se perfectionner [Larrère C., Larrère R., 1997]. Étienne Geffroy Saint-Hilaire [Geffroy Saint-Hilaire, 1836] attribue à Goethe l’honneur d’avoir formulé sans ambiguïté (vers 1790) le principe que tous les vivants sont des variants morphologiques d’un type unique.

L’hypothèse d’une unité morphologique de l’ensemble du monde vivant implique que l’on trouve des homologies 3 entre les divers plans d’organisation des espèces et des corrélations entre les parties [Fagot-Largeault, 1995]. Même si ce rapprochement entre l’homme et l’animal est jugé possible, peut-il permettre pour autant de mieux comprendre le fonctionnement du système économique ? Peut-il apporter des réponses aux questions que les hommes se posent à propos de l’adéquation population/ressources ? Peut-on mettre le problème de la satisfaction des besoins primaires sur le même plan que celui de la survie des espèces animales ?

Si les comparaisons structurelles en biologie produisent la plupart du temps des homologies, le passage des sciences naturelles aux sciences sociales, le passage du monde du vivant au fonctionnement du système économique peuvent difficilement se faire sur cette seule base, malgré l’unité des mondes sociaux et naturels [Israel, 1996]. Le recours au référent animal en tant que métaphore ou analogie rend compte tout autant de la démarche adoptée par les économistes que l’usage de l’homologie, souvent très incomplète. La métaphore et l’analogie animales qui établissent des passerelles entre le monde de l’économie et le monde animal autorisent plus d’approximation et d’imagination, donc plus de liberté dans le transfert de concepts vers l’économie. C’est sans doute une raison implicite de leur utilisation plus fréquente.

Le monde animal, en tant que simple métaphore sert tout d’abord de mode de représentation de l’activité économique, de support pédagogique et d’illustration du discours. Ensuite, le monde animal utilisé comme métaphore heuristique est parallèlement convoqué pour faciliter l’analyse de certains mécanismes économiques, et permettre des transferts dans la sphère économique, ou la mise en évidence de principes différents. Enfin, l’analyse des sociétés animales perçues dans leur globalité, et non plus à travers quelques comportements supposés analogues, va servir de véritable support à l’élaboration d’une théorie évolutionniste en économie. En s’appuyant sur les lois d’évolution du monde animal tout en les dépassant, un certain nombre d’auteurs vont proposer des lois de développement des sociétés. En privilégiant chaque fois qu’il est possible l’activité économique comme angle d’analyse, le parallélisme entre l’évolution des sociétés animales et des sociétés humaines établi chez Mandeville, Townsend, Malthus, et Spencer ouvre la voie à une autre interprétation de l’économie que celle produite à travers le simple modèle mécanique. L’objet de cet article est de rendre compte et de mesurer l’importance réelle de ce référent animal dans la constitution du savoir économique, à côté du modèle dominant que représente la mécanique newtonienne. Au delà du rôle que peut jouer ce référent dans la formation de la théorie économique, nous accorderons une attention toute particulière à la nature et à l’origine du matériau utilisé (observations établies par les naturalistes, représentations populaires, savoir empirique ou spéculatif…). En effet, la qualité et le type de sources utilisées ne peuvent qu’affecter la validité et la pertinence de la méthode et des analyses économiques issues de ce rapprochement avec le monde animal.

I – Métaphore animale et analogie chez Antoine de Montchrétien

Antoine de Montchrétien, un des premiers auteurs mercantilistes français après Bodin, publie en 1615 un ouvrage intitulé Traité de l’Œconomie Politique dans lequel le référent animal est omniprésent. Cet ouvrage dédié à Louis XIII et à Marie de Médicis expose la manière de rétablir la prospérité économique de la France. Pour cet auteur comme pour la plupart des mercantilistes, c’est avant tout le commerce qui constitue le rouage essentiel de la richesse après l’industrie et l’agriculture, mais il rend parallèlement le Roi « responsable de l’entretien et du bon fonctionnement de son pays » [De Montchrétien, 1615 (1889), p. 18] car le Roi est le père du peuple, et n’intervient qu’en cas d’urgence, de danger imminent 4. Plus concrètement le premier devoir du Roi est celui de charité envers les pauvres 5, le deuxième est de veiller à l’approvisionnement des marchés particulièrement urbains, enfin le troisième est de faire respecter la priorité des consommateurs nationaux sur les acheteurs étrangers. Toute la richesse, et donc la puissance des États, repose ainsi sur le travail des citoyens et sur le corps de réserve qui excède la subsistance du royaume [Fourquet, 1989]. Pourtant, sur ce plan la France est, pour l’auteur du Traité, menacée. Dans cet ouvrage, véritable plaidoyer pour un nationalisme économique, Montchrétien va faire grand usage du référent animal pour illustrer et renforcer le caractère polémiste de son propos à l’égard des ennemis de la France.

Imagerie animale et discours économique normatif : les métaphores pédagogiques

À partir de l’analyse du comportement des marchands étrangers, Montchrétien décèle une attitude préjudiciable à la France et aux Français. L’activité commerciale est très souhaitable, mais le pillage organisé par ces commerçants étrangers, qui en raison de leurs achats privent la nation de sa subsistance, l’est beaucoup moins. Montchrétien accuse justement ces marchands de l’appauvrissement national 6, achetant à bon marché et emportant les produits agricoles nationaux. Son discours va se transformer en une critique virulente à leur égard. Pour illustrer et appuyer le caractère pamphlétaire du Traité, Montchrétien n’hésite pas à puiser dans les figures animales les plus repoussantes et les plus nuisibles. Les commerçants étrangers, tout aussi redoutables que puissants deviennent :

« d’infâmes sang-suës qui s’attachent à ce grand corps, tirent son meilleur sang et s’en gorgent, puis quittent la peau et se déprennent. Ce sont des pous affamez qui en sucçent le suc et s’en nourrissent jusques au crever ; mais qui le quitteroient, s’il estoit mort. » [Ibidem, p. 303]

L’image se poursuit plus loin :

« Ces cantarides ne se jettent que sur les plus belles fleurs » [Ibidem, p. 313] ; « ce ne sont que des frelons qui cherchent la vendange. Qu’espions qui courent au profit, comme les vautours volent à la charoigne. » [Ibidem, p. 314]

La référence métaphorique à des animaux réputés plutôt nuisibles illustre particulièrement bien la violence des ressentiments à l’encontre d’un commerce qui ne profite ni à la France, ni aux Français, et la volonté de convaincre le pouvoir royal d’instaurer un protectionnisme économique plus efficace. L’image va toutefois au delà de la simple illustration car le suc, le sang et le pollen des fleurs qui sont autant d’expressions illustratives de la richesse, ne semblent pas simplement et intrinsèquement assimilés aux marchandises. C’est surtout la circulation de ces mêmes marchandises (substances) à l’intérieur du pays qui est source de prospérité et d’enrichissement 7.

Ces mêmes commerçants, quand ils sont nationaux, ne sont plus coupables des mêmes défauts car ils participent à l’enrichissement national. Pour illustrer son propos Montchrétien réutilise les mêmes métaphores :

« Les animaux mesme nous donnent de beaux exemples en ce faict. Car on dit que les oiseaux de Diomèdes attaquoient seulement les barbares arrivans en la Pouille, et ne disoient rien aux Grecs, pource qu’ils estoient de leur pays. On en escrit autant des serpens qui sont aux rives de l’Euphrate. Nos chiens, en nos maisons, n’aboyent pas (comme chacun sçait) aux domestiques, mais à ceux du dehors. Et dedans nos forests, les bestes noires ne courent que les estrangers. » [Ibidem, p. 338]

Intérêt et dépassement de l’analogie avec le monde animal

Au delà de la simple illustration, le référent animal permet à Montchrétien de décrire sa perception de l’économie, en particulier la manière dont elle se structure. C’est sous forme d’une comparaison avec la physiologie animale qu’il va l’aborder :

« Il y a un grand rapport et bien fort estroite convenance, entre les corps des Estats bien composés, et les corps des animaux. » [De Montchrétien, 1615 (1999), p. 68]

La comparaison est celle-ci : les animaux ont trois facultés, une faculté végétative qui nourrit le corps comme les laboureurs travaillent et nourrissent l’État, une faculté sensitive source de chaleur à laquelle sont assimilés les artisans, enfin une faculté cérébrale qui donne le mouvement au corps, exercée par les marchands dans la société. Le recours à l’analogie entre le corps social et le corps animal n’est pas simplement pédagogique car elle donne consistance à une première vision organique du fonctionnement de l’économie. Plus implicitement, derrière l’analogie entre l’animal et le corps social et politique, posée comme point de départ, se glisse une métaphore constitutive [Klamer, Leonard, 1994] voire même une identité, dans le sens défini par I.B. Cohen [Cohen, 1993], entre l’économie nationale et l’organisme vivant.

Si le rapprochement entre le modèle biologique animal et le monde économique a abouti à une perception de la division du travail au sein d’une société (qui apparaît d’ailleurs dans la comparaison entre corps politique et corps humain chez de nombreux auteurs) 8, cette analogie semble également féconde lorsqu’on compare les deux mondes relativement à leur dynamique interne. Le monde animal est présenté comme un univers d’entraide où il n’y a que peu de place pour les êtres isolés. Cette forme collective d’entraide existe spontanément :

« La nature (ingénieuse en tout) a meslé certaines semences de plaisir en ce qui sert aux animaux pour l’entretien et conservation de leur durée, elle leur a donné pareillement de s’aimer pour les induire par instinct propre à se deffendre et maintenir. » [De Montchrétien, 1615 (1999), p. 74]

Elle est bien supérieure à toute autre forme d’organisation :

« Voyons nous pas celles qui vivent à part au fond des bois et des déserts estre ordinairement plus dommageables que profitables ? Et celles qui vivent par troupeaux en nos campagnes estre extrêmement utiles ? » [De Montchrétien, 1615 (1999), pp. 57-58]

Pour Montchrétien l’analogie avec le monde économique, quoiqu’imparfaite, existe, et permet de tirer un certain nombre de leçons. Selon les analyses formulées dans le Traité, il est nécessaire de rechercher le plus souvent possible la coopération et l’entraide qui sont tout aussi profitables, car l’homme doit davantage s’inspirer du troupeau que de l’animal sauvage isolé. Les observations semblent identiques dans les deux sphères puisque :

« Se réservant bien souvent la moindre part de sa vie, il consacre volontiers la plus grande et meilleure au bien et à l’utilité d’autruy. » [De Montchrétien, 1615 (1999), p. 74]

Si cette analogie fonctionne comme un véritable instrument de découverte, dont le monde animal administre la preuve, l’analogie n’est pourtant que partielle car, chez l’animal, c’est l’instinct qui crée la force de la communauté et de la survie alors que chez l’homme, c’est le produit de la réflexion, de l’apprentissage et du travail (le propre de l’homme est de travailler) qui est source de richesse et de bien-être :

« en la communauté des hommes, la civilité s’apprend, le désir de faire plaisir pour en recevoir s’allume, […] les hommes se maintiennent en leur société, unis et joints qu’ils sont par une chaîne d’affection commune, et par ce nœud gordien de respect au bien public. » [De Montchrétien, 1615 (1999), p. 58]

Une démarche collective chez l’homme, si nécessaire soit-elle, n’est pas automatique pour Montchrétien, à la différence du monde animal où l’organisation est spontanée. Dans la société humaine, c’est l’État qui doit jouer ce rôle d’organisateur. L’homme avant tout réfléchit, anticipe ses propres besoins et ceux de son entourage :

« il s’excite au labeur, afin d’acquérir ce que son appréhension luy fait juger estre pour le bien, non seulement de luy, mais aussi de sa postérité. » [De Montchrétien, 1615 (1999), p. 74]

Chacun doit pourtant occuper une place au sein du travail collectif, l’État ayant pour rôle de veiller à ce : « qu’il n’en demeure aucune partie oisive » [De Montchrétien, 1615 (1999), p. 58], car l’oisiveté est l’ennemi de la société par laquelle les pauvres « contractent encore de mauvaises humeurs » [De Montchrétien, 1615 (1999), p. 123].

Une nouvelle fois l’usage de la métaphore illustrative vient se superposer au raisonnement analogique. En effet pour Montchrétien le travail doit domestiquer les hommes, les pauvres oisifs, pour les faire passer de l’état de bête sauvage à l’état de bête domestique œuvrant pour le bien-être collectif. Car le travail a, selon l’auteur, de véritables vertus éducatives et correctrices :

« Il y a plusieurs endroits et parties du corps qui sont comme des avenues, lesquelles donnent entrée au vice pour se couler au-dedans de l’âme. Mais qui presque toutes se peuvent boucher par la continuelle occupation d’un exercice » [De Montchrétien, 1615 (1999), p. 123]

À l’image d’ailleurs des taureaux furieux qui « liez au figuier, se rendent doux et traitables » [De Montchrétien, 1615 (1999), p. 123]. Enfin pour passer du travail à la richesse, Montchrétien insère l’activité commerciale, noble par excellence, qui représente l’expression de la demande et de la réalisation des désirs, et le meilleur moyen de satisfaire « l’utile et le plaisant ». Les marchands qui donnent ainsi une impulsion au mouvement économique national donnent vie au corps social comme la faculté cérébrale donne vie à l’animal, sous le regard attentif et l’intervention du pouvoir royal.

L’usage de la métaphore et de l’analogie est récurrent dans l’œuvre de Montchrétien. Rares sont les passages qui ne comportent pas d’allusion au monde animal. Le raisonnement analogique sur lequel s’appuie Montchrétien, outre son caractère pédagogique et concret [Klamer, Leonard, 1994], a l’incomparable avantage de marquer les similitudes, mais aussi, et surtout, les profondes différences qui séparent l’homme de l’animal. La démarche de Montchrétien illustre bien, dans une certaine mesure le rôle de l’analogie [Ménard, 1981b] : d’abord « globalisante » et visant « à donner une vue d’ensemble » [Ménard, 1981b, p. 144], elle peut ensuite « permettre de localiser une différence » [Ménard, 1981b, p. 146] et même, plus rarement, devenir le lieu de production de nouveaux savoirs – tel est le cas du Traité.

Le deuxième objectif de Montchrétien est de vouloir frapper l’imagination et surtout de convaincre les autorités de prendre des mesures économiques d’urgence. En effet, pour que le discours soit convaincant et crédible, on va chercher dans un domaine connu, une argumentation sûre et incontestable. Ainsi au niveau du Traité, c’est grâce à la métaphore animale que le discours devient persuasif. Ceci corrobore un des rôles majeurs de la métaphore, régulièrement avancé par Ménard : « l’emprunt issu d’une analogie […] a une fonction polémique : il vise la persuasion » [Ménard, 1981b, p. 148] ou par McCloskey qui estime que les raisonnements économiques « ne sont pas très différents des discours de Cicéron ou des romans de Hardy » [McCloskey, 1985, p. 48] en raison justement du caractère persuasif des métaphores employées.

II – Du savoir économique illustré par la fable au concept d’équilibre économique inspiré du monde animal

La référence au monde animal se poursuit dans les œuvres de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle. Deux auteurs, Boisguilbert et Mandeville, sont particulièrement représentatifs de l’usage fait du référent animal. S’il est souvent admis que la place de Mandeville demeure modeste dans la formation de la pensée économique, il est un des premiers à employer l’expression « division du travail » [Carrive, 1980] et à avancer l’idée que le travail est d’autant plus efficace qu’il est divisé. Il introduit également la notion d’équilibre naturel (proportion) entre les populations (animales et humaines) et leurs ressources, notion que d’autres auteurs reprendront soit dans des approches comparables (Townsend, Malthus, Spencer), soit sur la base du modèle newtonien. Boisguilbert qui demeure un précurseur reconnu de la pensée libérale utilise le référent animal autant comme modèle biologique que mécanique.

La fable des abeilles, le principe de la division du travail et la question du luxe : une illustration ambiguë de la réalité économique

Le principe de la division du travail, fondateur de la richesse d’un pays, que l’on commence à découvrir au début du XVIIIe siècle, et que Smith rend célèbre grâce à sa manufacture d’épingles dans la Richesse des Nations [Smith, 1776], trouve une belle illustration dans la fable des abeilles de Mandeville [De Mandeville, 1714]. Cette fable, un peu à la manière des bestiaires du Moyen-Âge ou des fables de La Fontaine, décrit l’aspect et les mœurs des animaux – en l’occurrence des abeilles – en leur attribuant une signification allégorique. Aussi ce type de discours peut-il se rapprocher de la métaphore illustrative. La transposition semble totale et quasi-parfaite.

Dans La fable, Mandeville passe d’un univers à l’autre sans transition. Les termes abeilles, insectes ou personnages humains, sont utilisés indifféremment dans tout le texte. Le choix de la ruche n’est pas un hasard car le monde des insectes illustre au mieux le principe de coopération dans une société, même si au début du XVIIIe siècle on connaît peu les aspects éthologiques des animaux, et des insectes en particulier 9. La ruche imaginée par Mandeville contient des abeilles industrieuses et des abeilles oisives ; de manière analogue la société des humains est divisée en deux : les dominants et les dominés, les riches jouissant des attributs de la propriété, et donc du travail des pauvres, et les pauvres bénéficiant de faibles salaires de subsistance.

On pourrait penser que les concepts de coopération et de division du travail ont été tirés de l’observation du monde animal, mais le style de la fable ne nous autorise guère à croire en un tel transfert car dès le début de la fable, on est en pleine fiction animalière : « Une vaste ruche bien fournie d’abeilles, qui vivait dans le confort et le luxe… » [De Mandeville, 1714 (1998), p. 29]. Par ailleurs, dans l’œuvre de Mandeville, « l’individu est logiquement antérieur à la société » [Dumont, 1983, p. 88] et la satisfaction des besoins matériels de l’homme est la seule raison de sa vie en société. L’action n’est jamais altruiste mais toujours égoïste, même si elle sert le bien public. On est loin du monde communautaire des abeilles, insectes sociaux par excellence.

Cette fable qui dépeint la société à travers le filtre d’une société animale hiérarchisée permet d’exposer de façon habile le lien entre l’existence de plusieurs catégories « sociales » et la question du luxe. Elle permet de faire passer un message difficilement acceptable à une époque empreinte d’une vision calviniste et janséniste de la nature humaine. C’est sur un ton à la fois ironique et provocant, qu’est présenté ce véritable paradoxe : le luxe est nécessaire au sein d’une société frappée par une pauvreté massive, et les vices sont utiles parce qu’ils permettent une consommation de biens de luxe par les riches qui est à la source du travail et de la nourriture des pauvres 10. La morale de cette fable éloigne définitivement de la réalité animale censée illustrer la thèse de Mandeville. C’est la consommation, la jouissance, le goût du luxe qui constituent les moteurs du développement économique, et non la production et le dur labeur quotidien. L’analogie à laquelle l’auteur a recours n’a pas de fondement effectif. En réalité Mandeville dépeint la société humaine telle qu’il croit la percevoir et utilise la ruche et ses abeilles pour illustrer son propos. Aucune analogie effective n’est à la base d’un tel rapprochement. Nous parlerons plutôt d’imagination analogique, pour reprendre la célèbre formule de Canguilhem. Ici l’analogie renvoie plutôt à des images fabriquées par l’auteur qui deviennent des concepts [Ménard, 1981a].

Force de travail/force animale et la question des salaires : une métaphore cognitive

À la fin du XVIIe siècle les facteurs de production (en particulier le facteur travail et le facteur terre) sont mis en évidence pour expliquer l’origine de la production 11. Cette nouvelle approche génère surtout la mise en place d’une théorie de la valeur travail (et de la valeur terre) qui tente d’expliquer la nature et l’origine des véritables richesses d’une nation. Pourtant, sur ce plan, la référence au monde animal n’est pas pour autant exclue. Elle constitue un bon support illustratif et ouvre également la voie à une meilleure perception du mécanisme des avances, d’entretien et de reproduction de la force de travail, et justifie une véritable politique de mise au travail des pauvres et des oisifs. La référence au monde animal apparaît d’autant plus naturelle que l’économie de cette période est avant tout agricole, et qu’il est commun de prendre en compte au sein des sources de la richesse, le travail des hommes mais aussi celui des animaux conjointement au facteur terre 12.

Dans la Dissertation sur la nature des richesses, Boisguilbert illustre ces analyses en utilisant l’exemple des animaux de trait. Ce dernier reprend une opinion commune qu’il va étendre à l’homme, d’autant plus facilement qu’il considère le peuple comme étant assez proche de la condition du « mulet », ou du « mouton ». En effet :

« Qui ferait travailler continuellement un cheval sans lui donner que le quart de sa nourriture nécessaire n’en verrait-il pas incontinent la fin ? » [Boisguilbert, 1707 (1966), p. 1000]

Or cet entretien suppose des avances :

« Le maître d’un cheval de voiture lui donne sa nourriture avant que de prendre le profit qu’il tire de son service, ou bien il le perdra absolument, ce qui ne manquera pas de le ruiner, sans que personne le plaigne ni doute de la cause de sa désolation qu’il s’est attirée par son imprudence. » [Boisguilbert, 1707 (1966), p. 1003]

Tout en mettant implicitement en évidence la nécessité de l’entretien de la force de travail (animale), et surtout le concept des avances, que Quesnay et les économistes classiques analysèrent plus largement, Boisguilbert étend ses conclusions à l’homme en tant que facteur de production :

« Les hommes à qui il faut une peine continuelle, et suer sang et eau pour subsister, sans autre aliment que du pain et de l’eau au milieu d’un pays d’abondance, peuvent-ils espérer une longue vie ? » [Boisguilbert, 1707 (1966), p. 1003]

Si Boisguilbert juge qu’un entretien minimum de la main-d’œuvre et une reconstitution physiologique de celle-ci sont nécessaires 13, la reconstitution doit être dans les deux cas optimale, pour ne pas dire minimale parfois, car doit être également résolu le problème de l’oisiveté. Mandeville aussi pense que les pauvres ne travaillent que par nécessité, car ils sont paresseux de nature :

« Quand les hommes montrent une propension aussi extraordinaire à la paresse et au plaisir, quelle raison avons-nous de penser qu’ils se mettraient au travail s’ils n’y étaient forcés par une nécessité immédiate ? » [De Mandeville, 1714 (1974), p. 150]

Selon cette analyse, le travail n’est pas jugé plus naturel pour l’homme que pour l’animal. Si l’on veut discipliner cette main-d’œuvre comme on veut domestiquer les animaux sauvages, il faut les entretenir, mais petitement. Car la crainte de la faim est l’aiguillon, le moyen le plus naturel d’incitation au travail. Seule la faim apprivoise les individus paresseux comme elle le fait avec les bêtes sauvages. Les politiques de bas salaires que revendiquent certains auteurs mercantilistes, Petty [Petty, 1690 (1963), pp. 274-275] et Mandeville [De Mandeville, 1714 (1998), p. 151] trouvent ainsi une justification dans l’analogie faite avec le monde animal. Nous quittons le champ de la simple métaphore illustrative pour trouver au sein du monde animal des arguments propres à la défense de la thèse des bas salaires.

De l’équilibre du monde animal à l’équilibre économique chez Mandeville

Il est courant d’affirmer que la notion d’équilibre 14 provient du modèle newtonien. Ceci demeure vrai chez certains économistes classiques (Smith et Ricardo). Cependant la notion d’équilibre, telle qu’elle est présente chez Mandeville en particulier, ne semble pas relever de cette tradition. En introduisant la notion d’équilibre, Mandeville ne s’inspire pas de la mécanique newtonienne envers laquelle il émet des réserves lorsqu’on élargit son champ d’application. L’équilibre chez Mandeville ne renvoie pas à l’idée d’un ajustement mécanique des forces économiques. Car, selon l’auteur de la fable des abeilles, les passions humaines sont à l’origine d’un grand nombre de comportements économiques. Or les passions ne fonctionnent pas comme de simples mécanismes. Plus largement, l’équilibre population/ressources, production des richesses/reproduction des hommes ne peut être le résultat d’une simple mécanique. Il désigne plutôt à l’instar de Malthus [Ménard, 1983], une harmonie fragile entre l’espèce humaine et les subsistances (production alimentaire), entre les espèces animales (prédateurs) et la nourriture (proies). Plus fondamentalement, cet équilibre mandevillien renvoie également, avant Malthus, à l’existence d’un lien entre la croissance des espèces et la capacité de charge du milieu naturel 15.

Dans la deuxième partie de la fable qui se présente sous la forme de dialogues, principalement entre Cléomène (porte-parole de Mandeville) et Horace (disciple de Shaftesbury), l’auteur se demande comment il est possible d’assurer durablement un équilibre population/ressources quand la population a tendance à croître constamment. Pour analyser l’évolution de la société humaine, une fois encore, l’auteur se réfère au monde animal, en faisant l’hypothèse que les principaux ressorts de l’activité humaine et de l’activité animale sont identiques. Deux appétits essentiels animent les hommes et les animaux selon lui : la faim et l’esprit charnel.

C’est affirme-t-il, grâce à la faim qui nous tenaille et nous pousse à chercher et à produire notre alimentation que nous survivons :

« La faim et la soif ont été données aux créatures pour leur faire rechercher et désirer ce nécessaire sans lequel elles ne pourraient subsister. » [De Mandeville, 1714 (1998), p. 177]

Les prédateurs comme leurs proies agissent de la même manière : les uns se nourrissent de la chasse et les autres, par instinct de survie, évitent et fuient leurs prédateurs. Le comportement des hommes, note l’auteur de la fable, est le même mais à un degré quelque peu différent :

« Bien que la faim en nous soit infiniment moins violente que chez les loups et autres animaux rapaces, on voit pourtant des gens qui ont bonne santé et digestion passable, plus irritables et plus vite fâchés pour des riens, quand leur repas se font attendre au delà de l’heure habituelle, qu’à aucun autre moment. » [De Mandeville, 1714 (1998), p. 158]

Plus que la faim, c’est la cupidité et l’ambition qui amplifient les comportements humains et provoquent une multiplication des appétits, ce qui fait que l’homme civilisé s’éloigne progressivement de son état naturel et du monde animal :

« La nature a enseigné à votre estomac (c’est le lion qui parle) à ne désirer que des végétaux ; mais le violent amour du changement que vous avez, et votre passion des choses nouvelles, vous ont conduit à détruire des animaux sans justice ni cause, ont perverti votre nature et vous ont faussé les appétits au gré de votre orgueil et de votre luxe. Y-a-t-il un animal que vous avez épargné dans votre désir de satisfaire les caprices d’un appétit languissant ? » [De Mandeville, 1729 (1991), p. 140]

Le deuxième ressort, l’esprit charnel, est tout aussi important que le premier pour Mandeville car, de son existence, dépend le sort de la race qui doit se reproduire, condition nécessaire à la survie de toutes les espèces sans distinction. Un équilibre naturel peut être ainsi maintenu par le biais du désir charnel (reproduction) d’un côté, par la destruction (mortalité) d’un autre côté :

« La nature ne produit des nombres extraordinaires d’aucune espèce sans donner des moyens proportionnés de les détruire. La variété des insectes qu’on trouve dans les différentes parties du monde serait quelque chose d’incroyable pour qui n’a pas étudié cette question ; …Mais ni leur beauté, ni leur variété ne sont plus étonnantes que le soin qu’a mis la nature à multiplier les procédés qui servent à les tuer ; et si l’attention et la vigilance que mettent les autres animaux à les détruire cessait tout d’un coup, en deux ans, la plus grande partie de la terre qui à l’heure actuelle nous appartient serait à eux et il y a bien des pays où les insectes seraient les seuls habitants. » [De Mandeville, 1729 (1991), p. 205]

Cet équilibre est aussi bien observé chez l’homme que chez les animaux. La différence tient selon Mandeville au fait que le nombre limité d’espèces animales sur terre est dû, non seulement à la disparition naturelle, mais à l’existence de prédateurs qui en réduisent le nombre de façon substantielle. Chez les humains il n’y a pas de prédateurs car :

« La nature a pris des dispositions particulières en faveur de notre espèce, de façon que, malgré la rage et la puissance des bêtes les plus féroces, nous fussions en état de nous soutenir et de multiplier notre race, au point de pouvoir, grâce à notre nombre et aux armes acquises par notre industrie, mettre en fuite ou détruire toutes les bêtes féroces sans exception, quel que soit le point du globe que nous décidions de cultiver et de coloniser. » [De Mandeville, 1729 (1991), p. 201]

L’équilibre est pourtant maintenu. Ce sont les guerres et les épidémies qui le rétablissent, note l’auteur, car les moyens naturels ne suffisent pas. En particulier l’envoi à la guerre des jeunes, c’est-à-dire des catégories de personnes qui peuvent disparaître avant d’assurer leur descendance, s’avère le plus efficace :

« Notre espèce à elle seule aurait surchargé la terre s’il n’y avait pas eu de guerres, et s’il n’y avait pas eu de guerre, ni d’autre moyen de mourir que les moyens ordinaires, notre globe n’aurait pas pu faire naître, ou du moins n’aurait pas pu entretenir la dixième partie des créatures qui s’y seraient trouvées. » [De Mandeville, 1729 (1991), p. 209]

Le parallélisme entre la dynamique des populations humaines et animales s’avère scientifiquement fécond puisque les principes d’équilibre propres aux espèces animales sont applicables aux espèces humaines. Cependant des différences sont à noter, la spécificité de l’équilibre chez les humains est reconnue. Ce dernier repose sur des comportements souvent passionnels (le comportement guerrier), sur des actions réfléchies (on envoie les jeunes à la guerre) et sur des causes naturelles (maladies et épidémies) alors qu’au sein de l’univers animal, l’existence de prédateurs et de proies est suffisante pour assurer l’équilibre. En établissant le parallélisme entre l’univers de l’homme et le monde animal, Mandeville a donc cherché comment était-il possible de maintenir un équilibre dynamique, compte tenu de l’existence d’une différence essentielle : l’absence de prédateur pour l’homme. Loin d’être une pure mécanique, cet équilibre dépend le plus souvent de comportements peu maîtrisables et imprévisibles quant à leurs effets (la guerre ou l’apparition de telle ou telle maladie ou épidémie sont en effet très aléatoires).

III – Le monde animal : support d’une théorie évolutionniste naissante en économie

Durant tout le XVIIIe siècle le rapprochement entre le monde animal et le monde humain s’accentue grâce au développement des voyages naturalistes et au succès grandissant que connaît l’histoire naturelle. Les premiers développements simultanés des sciences naturelles et de l’économie se sont aussi traduits par un dialogue interdisciplinaire significatif [Hodgson, 1993]. L’idée de transformisme est esquissée par Georges Louis Leclerc de Buffon dans l’Histoire Naturelle (1749-1804), où il s’interroge sur la transformation des êtres vivants, et se demande même si l’homme et le singe n’avaient pas une origine commune [Buffon, 1770 (1984), p. 234]. Lamarck, élève de Buffon, reprend l’idée de transformisme et de perfectionnement graduel des corps [Lamarck, 1809].

Tel apparaît en toile de fond le contexte scientifique, idéologique et factuel dans lequel vont s’élaborer de nouvelles analyses. Sur le plan de la théorie économique les économistes tentent de dégager des lois de développement pour la société. C’est la marche vers l’état d’abondance chez Quesnay, les trois étapes du développement chez James Steuart 16, la longue marche du progrès chez Turgot 17, les quatre stades principaux de développement chez Smith 18 incluant l’état stationnaire. Trois auteurs de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle vont poursuivre ce type d’analyse des étapes du développement, tout en prenant comme outil d’analyse le modèle biologique et le référent animal en particulier, avec des approches et des méthodes respectives sensiblement différentes : Joseph Townsend, Thomas Robert Malthus et Herbert Spencer.

Mise en évidence du principe de sélection naturelle chez le Pasteur Townsend : la fable de l’île aux chèvres et l’imagination analogique

Le Pasteur Joseph Townsend 19 publie en 1786 un pamphlet, A Dissertation On The Poor Laws by a Well Wisher to Mankind (1786) dirigé contre les poor laws, reprenant dans une certaine mesure les critiques déjà formulées par Mandeville à propos des Écoles de charité, et par des auteurs classiques dont Smith.

Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, l’Europe, et le Royaume-Uni en particulier, connaissent une importante aggravation de la pauvreté aussi bien rurale qu’urbaine. Le problème fut si important que les autorités britanniques, locales d’abord, nationales ensuite, instaurèrent une nouvelle politique d’aide aux pauvres. Dès 1722 les autorités paroissiales avaient pu créer des workhouses et passer contrat avec le pouvoir central pour l’entretien des pauvres. Le Gilbert’s Act de 1782 s’accompagne d’une suppression partielle de l’enfermement puisque l’épreuve de la workhouse peut être levée. Les administrateurs doivent trouver du travail aux pauvres valides. Ces derniers versent leurs salaires à l’administrateur qui leur reverse une aide adaptée à leur situation de famille. Les dispositions administratives de 1795, plus connues sous le nom de Speenhamland, marquent une étape importante dans la politique sociale britannique. À partir du moment où les revenus du travail sont jugés insuffisants, pour pouvoir vivre et entretenir une famille, une allocation monétaire (qui tient compte de la taille de la famille) est versée par les pouvoirs publics. Mais cette nouvelle politique suscite une vive hostilité dans le milieu des économistes [Clément, 1999]. L’idée que le système économique ne pouvait pas nourrir tout le monde est au cœur de l’analyse de ces derniers. Aussi la poursuite de ces politiques sociales s’avère dangereuse pour l’équilibre économique. Censé amoindrir les effets effroyables de la misère en accordant un revenu minimum pour tous, le système aboutit selon eux à un échec, tant sur le plan économique (désincitation au travail, augmentation vertigineuse des dépenses sociales) que sur le plan social (paupérisation aggravée des travailleurs).

Dans ce pamphlet il relate une fable mettant en évidence le principe de sélection naturelle applicable, aussi bien à l’humanité qu’au monde animal, dont il va se servir pour fonder son rejet des poor laws. Présentons-la brièvement : sur une île du Pacifique, l’Amiral Fernandez a fait mettre des chèvres en vue de l’approvisionnement alimentaire des corsaires anglais qui gênaient les navires espagnols. À leur tour, les Espagnols introduisirent sur l’île un lévrier et une chienne en espérant que ces animaux réussiraient à couper les vivres aux Anglais. Les chiens augmentèrent en proportion de la quantité de nourriture qu’ils trouvèrent, comme l’avaient fait les chèvres, et mangèrent une partie du troupeau. Un certain nombre de chèvres parmi les plus robustes se retirèrent sur des rochers inaccessibles aux chiens. Les plus fragiles devinrent la proie des chiens. Mais seuls les chiens les plus forts purent obtenir suffisamment de nourriture. Les plus faibles parmi les deux races furent les premiers à supporter les inconvénients de la sélection naturelle. L’équilibre chèvres/chiens fut donc obtenu par la faim qui tenailla les uns et la rareté de la nourriture pour les autres. Townsend en conclut que :

« C’est la quantité de nourriture qui règle le nombre des espèces humaines. […] aussi longtemps que la nourriture est abondante, les hommes continuent à se développer et se multiplier et chaque individu aura la capacité à entretenir sa famille et à aider ses voisins. » [Townsend, 1971, p. 38]

En revanche si la population se développe au delà de la proportion nécessaire en nourriture :

« On détruira dans la même proportion le confort et l’abondance et sans aucun avantage possible car (…) on aboutit de manière universelle à la misère et au manque, ce qui n’était que partiel. » [Townsend, 1971, p. 39]

Cette fable rapportée par le Pasteur, sans aucune précision sur l’origine des sources d’information, manque d’authenticité historique et de support empirique effectif [Polanyi, 1944 (1983)]. Elle n’est pourtant pas présentée comme un simple récit imaginaire, plus comme un fait réel quoique très approximatif. Elle correspond en fait à une fiction 20. Quel que soit le degré de véracité que l’on peut accorder à cette histoire, celle-ci sert de point de départ à l’élaboration de la thèse de la régulation biologique du social et à l’abandon des politiques sociales en place 21. Il ne s’agit pas simplement de se servir du monde animal comme support imagé du monde des hommes, mais il s’agit aussi de transférer du modèle animal vers l’univers économique les principes de lutte pour l’existence, censés avoir été observés ou imaginés ! La lutte pour la survie chez les animaux devient une lutte concurrentielle entre les humains dont l’issue est fatale pour les plus faibles, c’est-à-dire pour les oisifs, les paresseux et les imprévoyants assimilés hâtivement aux plus pauvres de la société 22. L’inaptitude physique des uns (la faible robustesse de certaines chèvres et de certains chiens) se transforme en une inaptitude morale chez les hommes plus qu’en une incapacité physique ou technique. Le principe de sélection naturelle qui permet d’assurer un équilibre entre les animaux et les ressources débouche également sur un équilibre entre population et ressources, mais qui peut évoluer (à la différence de ce que l’on observe dans l’univers animal) selon le niveau de développement de la civilisation 23. Cependant il existera toujours une limite infranchissable. Ainsi le recours fictif au monde animal est effectué pour justifier un ordre libéral où l’État est écarté, pour laisser la place au principe de concurrence, comme équivalent à la sélection naturelle.

Le monde animal dans l’œuvre de Malthus : illustration, inspiration, transfert de mécanismes et dépassement du modèle

Malthus, sans avoir lu semble-t-il le pamphlet de Townsend, va établir dans la première édition de l’Essai le même parallélisme entre les lois de développement chez les hommes et chez les animaux. Les sources bibliographiques qu’il utilise pour étayer sa théorie traduisent un souci d’asseoir ses développements sur des données objectives, et non plus seulement, spéculatives.

Ainsi, c’est à partir des observations du Docteur Franklin dont il lut semble-t-il avec grande attention L’accroissement de l’humanité [Petersen, 1980], qu’il énonce l’existence de lois communes de développement des plantes, des animaux et des hommes. Pour bien comprendre la dynamique des sociétés, il n’hésite pas à illustrer sa thèse à partir du fonctionnement de sociétés moins avancées, à partir des travaux ethnographiques et des récits de voyage de Cook, des 34 volumes des Lettres édifiantes et curieuses des Jésuites, du Voyage de La Pérouse autour du monde, des voyages en France d’Arthur Young, de la Description de la colonie anglaise de la Nouvelle Galles méridionale de Collins [Godelier, 1984 ; Broc, 1984], et à partir de ses observations de voyages personnels qui le conduisirent en particulier en 1799 en Europe du nord. Ses références à Buffon sont néanmoins très rares : ce dernier fut cité trois fois si l’on prend en compte l’ensemble des éditions successives du Traité, et essentiellement à propos des tables de mortalité.

En dépit de l’usage de ces nombreux matériaux, la métaphore animale joue un grand rôle dans l’œuvre de Malthus : elle a d’abord pour fonction d’illustrer des propos virulents sur les questions sociales et de frapper les consciences. Nous retrouvons ici la fonction de persuasion de la métaphore précédemment soulignée [Ménard, 1981b ; McCloskey, 1985]. Puis elle permet de souligner les différences entre deux mondes souvent rapprochés, et de fournir les éléments de savoir observés dans le monde animal, puis transférés dans le monde économique. Chez Malthus l’usage des métaphores illustre ainsi, plus ou moins parfaitement, comme nous le montrerons, les trois rôles possibles que leur assigne Morgan :

« Une possibilité est qu’elles restent simplement des métaphores quand elles se déplacent vers un autre champ d’analyse, une autre est qu’elles stimulent des transformations dans le nouveau champ, une autre enfin est qu’elles contribuent à la formation d’un nouveau domaine scientifique. » [Morgan, 1994, 313]

Malthus définit l’homme par les lois qui gouvernent sa nature, lois qui ne sont pas essentiellement différentes de celles s’appliquant aux autres animaux [Malthus, 1830 (1970), p. 224], et que Mandeville a déjà explicitées. Parmi celles-ci, figure bien sûr la loi qui règle les rapports entre les deux plus impérieux désirs : la passion entre les sexes et le besoin de nourriture. De la satisfaction de ces désirs naît le fameux principe de population selon lequel :

« Si elle n’est pas freinée, la population s’accroît en progression géométrique. Les subsistances s’accroissent qu’en progression arithmétique, » [Malthus, 1798 (1980), p. 25]

d’où une lutte pour la survie. Malthus utilise la métaphore de la loterie pour traduire cet ajustement indispensable :

« Il s’avère que, selon les inéluctables lois de notre nature, certains êtres humains doivent être dans le besoin. Ce sont les malheureux qui, à la grande loterie de la vie, ont tiré un numéro perdant. » [Malthus, 1798 (1980), p. 97]

La seule différence perçue avec le monde animal repose sur le fait que l’homme peut ralentir sa croissance démographique par simple volonté (restriction morale) 24 : « Les individus réagissent moins sous l’impulsion de la passion entre les sexes » que sous la conduite de la règle utilitaire du self love. En revanche :

« Pour les plantes et les animaux, la question est simple. Ils sont tous poussés par un instinct puissant à accroître leur espèce. […] Alors que l’homme est poussé à accroître son espèce par un instinct également puissant, la raison brise son élan. » [Ménard, 1983, p. 30]

Une des conséquences de cette mise en scène animale est la critique des poor laws 25. Le parallélisme que Malthus a voulu établir entre les hommes et les animaux a été mis en place, d’abord nous semble-t-il, pour frapper les consciences. Malthus reste persuadé que les lois sur les pauvres sont néfastes et qu’elles contribuent à aggraver les conditions de vie des pauvres et des moins pauvres. Pour illustrer son raisonnement il grossit volontairement le trait. Il présente la croissance démographique comme le résultat d’une prolifération irrésistible (animale ou végétale) que seules les guerres ou la faim peuvent endiguer. Le comportement démographique des animaux illustre parfaitement le catastrophisme et le fantasme de la surpopulation. Cependant dans certains passages de l’Essai de 1798, comme dans les autres éditions et surtout dans les Principes (1820), la position est à la fois plus nuancée et plus en retrait 26.

La situation de tension observée sur le marché des biens agricoles représente une traduction économique du principe de la lutte pour l’existence 27. En effet, comme la population dépend des subsistances produites dans un pays, toute offre supplémentaire de produits agricoles génère une demande nouvelle en biens de subsistances (demande auto-entretenue) avec comme résultat, une hausse permanente des prix agricoles :

« Si les choses nécessaires à la vie, les produits les plus importants de la terre, n’avaient pas la propriété de créer une demande accrue proportionnée à l’augmentation de leur quantité, cette quantité accrue entraînerait une chute de leur valeur d’échange. » [Malthus, 1815 (1970), p. 185]

La hausse des prix agricoles aboutit à une hausse des rentes, c’est-à-dire des revenus des propriétaires fonciers, ainsi qu’à une hausse du taux de profit 28. En revanche, les salaires baissent d’autant plus que l’accroissement de la population pèse sur le marché du travail, les hausses des prix agricoles influant par ailleurs sur les salaires réels. Ainsi les lois économiques s’articulent aux lois démographiques pour réduire le peuple à la misère. Mais comme l’espère Malthus, c’est le frein préventif qui devrait l’emporter, et donc le salaire devrait augmenter (et les prix agricoles ralentir leur progression) favorisant ainsi la rupture du cercle vicieux de la pauvreté :

« Il est donc tout à fait évident qu’une amélioration générale et permanente de leur condition ne peut être obtenue que par le savoir et la prudence des pauvres eux-mêmes, Ils sont les arbitres de leur destinée. » [Malthus, 1820 cité par Béraud, 1992, p. 472]

Enfin une analyse plus fine des textes 29, et en particulier des œuvres économiques, livre une autre interprétation possible de Malthus qui nous dégage des contraintes naturelles et du monde animal. Il existe [Malthus, 1803-1826 (1992)] un lien entre croissance démographique et demande effective [Charbit, 1984], cette dernière étant le véritable moteur de la croissance de la population. Malthus entrevoit également les effets des revenus monétaires sur l’accès différencié à la nourriture, il admet donc le rôle démographique du salaire et de l’emploi 30. Il estime également que le désir chez l’homme d’améliorer son sort et d’entretenir une famille joue un rôle positif sur le ralentissement de la croissance démographique. Il admet enfin que l’activité industrielle peut desserrer la contrainte population/ressources [Clément, 1999], car en créant de nouveaux besoins autres que celui de se nourrir : « on sort les cultivateurs de leur vie irrégulière et paresseuse » [Malthus, 1803-1826 (1992), p. 196]. Le développement de l’industrie et des échanges qui en découlent permet indirectement à une plus grande population de vivre. Le principe de population apparaît ainsi comme un aiguillon du développement et de l’activité économique.

Il n’est donc pas exact de vouloir réduire, dans l’œuvre de Malthus, l’équilibre population/ressources à un simple contrôle par la faim [Meillassoux, 1991]. Le transfert des mécanismes de régulation d’un monde à l’autre n’est donc qu’imparfait, et éloigne la pensée malthusienne de son inspirateur implicite, le Pasteur Townsend. Malthus ne croit pas pour autant en un ordre économique et social parfait dans lequel le marché jouerait le rôle de régulateur. L’existence de crises économiques, de périodes de surproduction et de surpopulation, sont autant de déséquilibres qui nous ramènent périodiquement au monde animal et à la lutte permanente des espèces en vue de leur survie.

Une synthèse et un dépassement historique : Herbert Spencer

Dans la tradition du recours au monde animal, Herbert Spencer occupe une place essentielle car il résume toutes les possibilités offertes d’une utilisation quasi-permanente de la référence animale, en transférant les acquisitions de la biologie transformiste à l’étude des faits sociaux 31. Bien que son œuvre ne comporte pas de traité d’économie – Spencer tente de remplacer l’économie politique par la sociologie –, les thèmes relatifs à la concurrence et aux différents stades du développement économique (l’humanité évoluant vers la forme la plus élevée : le type industriel) y sont scrupuleusement analysés. Les questions de politique économique (poor laws en particulier) sont également abordées dans le prolongement du discours malthusien. Le référent animal est mobilisé à la fois pour donner une représentation concrète de l’économie, pour interpréter et décrire l’évolution du système économique dans le temps, et pour justifier une politique économique et sociale libérale.

Toute l’œuvre de Spencer repose sur l’homologie et l’analogie entre le monde animal et végétal et les organismes sociaux : « Il y a entre un organisme social et un organisme individuel une analogie parfaite » 32. À l’appareil digestif correspond l’appareil de production d’une société, au système vasculaire correspond le développement des moyens de communication. Chez les animaux, l’existence d’un organe central permet d’agir sur les organes en liaison avec l’extérieur (muscle…) et sur ceux subvenant à l’entretien de l’animal. Dans la société cet appareil régulateur se divise aussi en deux, dont l’un assure la survie des sociétés face aux attaques extérieures, et l’autre l’entretien courant. Cette vision de l’économie plus holiste que micro-économique n’exclut pas pour autant une analyse en termes de marché et de concurrence 33.

L’approche en termes d’évolution est nouvelle, et se rapproche de Lamarck [Hodgson, 1993] et de Townsend, et a inspiré les recherches contemporaines sur la sélection économique. Tous les êtres vivants obéissent à peu près aux mêmes schémas d’évolution. L’homme fait partie intégrante du schéma évolutionniste sans aucune distinction particulière. Les organismes individuels (animaux, plantes, individus) comme les organismes sociaux subissent une évolution qui les fait passer d’une structure uniforme vers une structure multiforme, d’une structure simple vers plus de complexité 34. Cette transformation est le résultat d’une lutte que les uns et les autres mènent en vue de leur désir de survie. Ce dernier dépend tout d’abord d’une loi de population, laquelle « observée dans le règne animal s’observe aussi chez les hommes » [Spencer, 1852, p. 493]. Spencer part du principe que toute cellule vivante, tout être plus ou moins complexe est soumis à deux influences : d’un côté il est détruit par la mort naturelle, par les guerres, par les manques alimentaires, et d’un autre côté il est constamment maintenu grâce à la force, à la vitesse, à l’intelligence et à la fécondité. Ces deux forces tendent vers un équilibre :

« Ces ensembles d’influences conflictuelles peuvent être commodément généralisés en tant que forces destructrices de toute race et en tant que forces de conservation de toute race. » [Spencer, 1852, p. 475]

L’évolution et les modes de sélection qui font passer chaque être vivant du simple au complexe, et que l’on retrouve de façon très analogue au niveau des institutions économiques et sociales, sont toutefois observés différemment chez l’homme et chez l’animal.

Dans le monde animal la lutte pour la survie passe par un combat des uns contre les autres. Au sein de ce processus se profilent non seulement, comme dans l’île aux chèvres, la survie des plus forts mais aussi la constitution d’un perfectionnement progressif de l’espèce :

« C’est aux efforts incessants des uns pour saisir leur proie et la dévorer, aux efforts incessants des autres pour n’être pas pris et dévorés, qu’il faut attribuer le développement des divers sens et des divers organes […] les individus les plus rapides d’un troupeau d’herbivores, qui s’échappaient tandis que les moins agiles tombaient sous la dent des carnivores, ont laissé des descendants parmi lesquels ont aussi survécu ceux qui avaient les membres le plus parfaitement adapté […] ce perfectionnement mutuel des poursuivants et des poursuivis […] s’est continué de tout temps et les êtres humains y ont été soumis exactement comme les autres. » [Spencer, 1873 (1903), p. 210]

Cette longue citation fait référence à Darwin plus qu’à Malthus même si la sélection naturelle prend des contours différents (intraspécifique chez Darwin et interspécifique chez Spencer). Certains individus disparaissent en raison d’une non-adaptation et non par le biais d’une lutte intestine, à la différence de la thèse de Darwin, où toutes les espèces se livrent à une lutte intraspécifique.

Dans le monde des humains la sanction provient essentiellement d’un ordre naturel, le succès des uns n’étant pas corrélé avec l’échec des autres. Il n’y a pas de compétition interindividuelle, mais une sorte d’élection naturelle des plus énergiques, et d’éviction naturelle des inaptes [Becquemont, Mucchielli, 1998, 61-62]. Ces êtres écartés sont, nous dit Spencer, les faibles mais aussi « les imbéciles, les paresseux, les criminels et les méchants ». En fait le principe d’élection naturelle aurait ici pour but d’éliminer les êtres qui, d’un point de vue physique ou moral ne correspondent pas à l’individu travailleur, courageux mais plus irréprochable sur le plan moral que sur le plan physique. Spencer considère que le rééquilibrage de la population à son niveau de subsistance constitue un progrès dans l’adaptation de l’humanité en termes d’accroissement, de complexité et d’intelligence. L’excès de fertilité des hommes par exemple entraîne bien sûr une pression sur les ressources, mais la pression démographique engendre le progrès, car pour répondre à cette insuffisance de nourriture « le développement mental doit augmenter ». Cet impact est à l’origine des améliorations progressives de la production et de l’intelligence, de l’habileté [Spencer, 1852, p. 501]. Ce mécanisme prouve le caractère inéluctable d’un progrès à l’infini [Petersen, 1980, p. 222]. L’analyse de Spencer est encore plus approfondie car ce dernier fonde sa théorie, non seulement sur une amélioration de l’espèce, mais aussi sur un perfectionnement des institutions humaines.

L’analogie avec le monde animal (et végétal) est beaucoup plus franche au niveau de l’évolution des institutions économiques et sociales. Spencer place au bas de l’échelle les tribus guerrières qui doivent gérer continuellement des agressions, si bien qu’une grande partie de leurs moyens est concentrée sur la préservation face à l’ennemi extérieur, les activités de production étant limitées de même que celles relatives à l’entretien des individus. Ces sociétés déprédatrices exigent une coopération très solide, et donc un gouvernement militaire, car la guerre détourne la production vers des buts militaires, épuise le capital, supprime les désirs et les besoins en biens de consommation, et encourage la technologie militaire. Le gouvernement militaire représente le centre régulateur nécessaire à la survie de la société. C’est une réplique de la physiologie animale symbolisée par le développement de tous les organes qui servent à l’attaque et à la défense : les griffes, les dents, les cornes [Spencer, 1874-1896 (1910), 2, p. 97].

Quand l’économie n’est plus confrontée aux problèmes de la guerre, elle peut se consacrer à la satisfaction de tous les besoins qui conduisent à l’investissement et au développement de la productivité, grâce à la division du travail. Donc, à un stade plus avancé, la société industrielle offre l’image d’un ensemble d’institutions décentralisées (marchés, entreprises), plus préoccupées par la production que par la défense :

« Toutes les affaires industrielles, qu’elles se traitent entre patrons et ouvriers, entre acheteurs et vendeurs […] se font par voie d’échange libre. » [Spencer, 1874-1896 (1910), 2, p. 160]

Ces institutions reposent sur le principe de la coopération volontaire. C’est une réplique de la réalité animale supérieure. Cette transformation progressive de l’économie de guerre en économie libérale suppose une division de l’appareil régulateur en deux appareils (un appareil externe toujours centré sur les actions sur l’environnement, et un appareil interne, mobilisé sur la gestion des ressources). Dans la société (comme chez les animaux supérieurs 35), ce deuxième appareil prend de plus en plus d’importance (activités de production), et sort de l’influence du pouvoir central. Ces activités d’entretien ne nécessitent pas une forte intervention en raison d’opérations le plus souvent routinières et auto-régulées : de même que la volonté ne peut rien pour modifier les pulsations du cœur, de même l’État n’est pas apte à fixer des prix de marché [Spencer, 1874-1896 (1910), 2, p. 123]. On passe progressivement (à la suite d’étapes intermédiaires) d’une économie administrée à une économie libérale basée sur le principe du marché auto-régulateur, d’une économie de guerre à une économie de paix, d’une économie concurrentielle à une économie de coopération.

Cette évolution s’est faite tout en éliminant progressivement les individus les plus inaptes au profit des meilleurs (la survivance des plus aptes). En améliorant les différentes espèces, le principe de la sélection des meilleurs a « largement contribué à élever le niveau de leur organisation » [Spencer, 1873 (1903), p. 210]. Peut-on envisager une limite à ce progrès ? Tendons-nous vers un équilibre au sein des espèces et vers une forme parfaite d’organisation de la société ? La réponse est contradictoire si l’on en juge par la confrontation des divers textes analysés. Dans la théorie de la population [Spencer, 1852], si la pression démographique est cause de progrès, elle parvient progressivement à sa fin :

« Et après avoir accompli tous les processus pour la satisfaction des besoins humains à la perfection avoir en même temps développé l’intellect jusqu’à une parfaite compétence pour sa tâche, et parfaitement adapté les sentiments à la vie sociale, après tout cela, nous voyons que la pression de la population, en achevant graduellement son œuvre, doit graduellement toucher à son terme. » [Spencer, 1852, p. 501]

Cette vision optimiste et cette croyance en l’existence d’un équilibre définitif sont, semble-t-il, contredites par d’autres propos moins optimistes sur les risques auxquels tout « animal fini, modelé dans tous ses détails » et « toute société finie » sont confrontés, liés aux inconvénients de la maturité, source d’une lente décadence [Spencer, 1874-1896 (1910), 2, p. 187]. Cette thèse, privilégiée ici, montre que l’équilibre est précaire même lorsqu’on atteint des niveaux de perfection élevés [Turner, 1985, p. 34]. Malgré le flou apparent entretenu sur l’évolution finale de notre civilisation, le message spencérien en direction des gouvernants est plus clair et plus tranché. Il découle naturellement des principes de sélection et d’équilibre. Le rôle de l’État dans la société industrielle apparaît comme inutile. C’est une totale adhésion au libéralisme respectueux des lois économiques qui sont placées sur le même plan que les lois de la nature. Le marché devient l’institution centrale qui régule toute l’activité économique. Spencer prône en particulier la diminution des impôts et la suppression de toute politique sociale car :

« Toutes les formes de distribution communiste, ont le caractère inévitable d’avoir pour effet de mettre sur le même niveau le bon et le mauvais, le paresseux et le laborieux. » [Spencer, 1874-1896 (1910), 4, p. 812]

La critique vise une fois de plus les poor laws et d’une manière générale, tous les secours publics en faveur des plus pauvres car :

« Supposez deux sociétés, égales d’ailleurs, dans l’une desquelles les supérieurs ont la possibilité de conserver à leur propre profit et au profit de leurs descendants le produit total de leur travail, et dans l’autre les supérieurs ont dû céder une partie de ces produits au profit des inférieurs et de leurs descendants. Évidemment les supérieurs prospèreront et se multiplieront plus dans la première que dans la seconde. Il ne faut pas conclure que nous voulions refuser l’assistance privée ou volontaire à l’inférieur, mais seulement l’assistance publique et obligatoire. » [Spencer, 1874-1896 (1910), 4, p. 812]

Conclusion

À partir d’une période d’analyse suffisamment longue, et grâce au choix d’auteurs à la fois connus et reconnus, nous avons montré que le modèle animalier s’est imposé comme référence dans la constitution de la science économique. En orientant cette discipline vers une conception plus évolutionniste que mécaniciste, ce modèle a représenté une alternative à la conception newtonienne, chère à certains économistes classiques et néo-classiques. Le modèle animalier a fonctionné d’abord comme mode de représentation de l’économie. L’analogie entre corps animal et corps social (englobant l’économique) a par exemple fourni une représentation fonctionnelle de l’économie chez Montchrétien, et une interprétation de l’évolution des institutions économiques, chez Spencer. La référence à l’univers animal, et non plus seulement à la physiologie et à la biologie animale, a contribué à mettre en évidence certains mécanismes de fonctionnement et d’évolution de l’économie inédits jusqu’alors (principe de la division du travail, mise en évidence de la notion d’équilibre et de sélection économique/sélection naturelle). Le risque de transférer sans restriction les lois de l’univers animal à l’univers économique a toujours été limité en raison de la volonté de faire apparaître, tout en les rapprochant, deux mondes profondément différents.

L’apport du référent animal paraît très substantiel en terme d’illustration d’un discours économique qui se radicalise parfois (Montchrétien et la critique des marchands étrangers ; Malthus, Spencer et Mandeville critiquant les politiques sociales). Le référent animal, dans ce cas de figure, relève plus souvent de la fiction que d’une approche scientifique comparée. En recourant à l’image du comportement animal, les économistes veulent frapper les consciences, et faire passer un message souvent peu ou pas compris par l’opinion publique (la défense du luxe, la nécessité de bas salaires, la contrainte d’un équilibre population/ressources…). À l’exception de l’œuvre de Spencer, les données biologiques, physiologiques et éthologiques représentent des matériaux très souvent modestes et insuffisants, ce qui explique peut-être aussi l’apport assez limité et la difficulté à établir des transferts de concepts et de mécanismes, d’un univers à un autre. C’est le cas, par exemple, du principe de sélection naturelle qui s’applique aux relations hommes/ressources mais qui ne débouche pas sur le thème de la compétition entre entreprises. Une analogie approximative et superficielle ne peut à elle seule expliquer les limites de l’apport du référent animal à la construction de concepts et de mécanismes économiques très spécifiques. Les notions d’espèce, d’instinct de reproduction qui conviennent bien au monde naturel et au monde des humains ne peuvent s’appliquer convenablement au monde des entreprises [Morgan, 1994]. Enfin, dans bien des cas, l’analogie ne fait que confirmer un savoir préexistant. Mais le modèle mécanique dominant peut-il prétendre à de meilleurs résultats ?

Alain Clément

CERE – Université François Rabelais de Tours

.

Alain Clément, « Les références animales dans la constitution du savoir économique (XVIIe-XIXe siècles) », Revue d’Histoire des Sciences Humaines 2/2002 (no7).

.

.

Visualiser l’article complet :

Les références animales dans la constitution du savoir économique

.

Bibliographie

Baratay È., Hardouin–Fugier É., 1998, Zoo, histoire des jardins zoologiques en Occident (XVIe-XXe siècles), Paris, la Découverte.

Barberousse A., Ludwig P., 2000, Les modèles comme fictions, Philosophie, 68, 16-43.

Becquemont D., Mucchielli L., 1998, Le cas Spencer, Paris, Presses Universitaires de France.

Béjin A., 1984, Les darwinistes sociaux et Malthus, in Fauve-Chamoux A., (ed.), Malthus, hier et aujourd’hui, Paris, Éditions du CNRS, 337-347.

Béraud A., 1992, Ricardo, Malthus, Say et les controverses de la seconde génération, in Béraud A., Faccarello G., (eds.), Nouvelle histoire de la pensée économique, Paris, la Découverte, 1, 365-508.

Béraud A., Faccarello G., (eds.), 1992, Nouvelle histoire de la pensée économique, Paris, la Découverte, 1.

Boisguilbert P., 1707, Dissertation sur la nature des richesses (réédition : Hecht R., 1966, Pierre de Boisguilbert ou la naissance de l’économie politique, Paris, INED, 2 vol, 2, 973-1012).

Broc N., 1984, Malthus, la géographie et les récits de voyage, in Fauve-Chamoux A., (ed.), Malthus, hier et aujourd’hui, Paris, Éditions du CNRS, 147-158.

Buffon, 1770 (1984), Histoire naturelle (choix et préface de Jean Varloot), Paris, Gallimard.

Carrive P., 1980, Mandeville, Paris, Vrin.

Charbit Y., 1984, Le destin de l’œuvre de Malthus : histoire et idéologie, in Fauve-Chamoux A., (ed.), Malthus, hier et aujourd’hui, Paris, Éditions du CNRS, 49-60.

Christensen P., 1989, Hobbes and physiological origins, History of Political Economy, 21, 689-709.

Christensen P., 1994, Fire, motion, productivity : the proto-energetics of nature and economy in François Quesnay, in Mirowski Ph., (ed.), Natural Images in Economic Thought. Cambridge, Cambridge University Press, 249-288.

Clément A., 1999, Nourrir le peuple, entre État et marché, Paris, l’Harmattan.

Cohen I.B., 1993, Analogy, homology, and metaphor in the interactions between the natural sciences and the social sciences, especially economics, in De Marchi N., (ed.), Non-Natural social science – Reflection on the Enterprise of More Heat than Light, History of Political Economy, Annual supplement to volume 25, 7-44.

De Buffon G.L., 1749-1804, Histoire naturelle, Paris, Imprimerie royale (réédition particulière, Paris, Gallimard, 1984).

De Mandeville B., 1705, The Fable of Bees, 1ère édition (6e édition : 1729 ; réédité : Kaye, 1924, Oxford, Clarendon Press ; traduction française : 1974, Paris, Vrin ; réédité : 1998 (1ère partie)).

De Mandeville B., 1714, The Fable of Bees : Or, Private Vices, Public Benefits. Containing Several Discourses, to Demonstrate that Human Frailties… may turn’d to the Advantage of the Civil Society…, London, J. Roberts (2e édition) (3e édition : 1723 ; 4e édition : 1724 ; 5e édition : 1725 ; 6e édition : 1729 ; réédité : Kaye F.B., 1924, Oxford, Clarendon Press, 2 vol. ; traduction française : Carrive L., Carrive P., 1974 (introduction et notes), 1998 (1ère partie), 1991 (2e partie), Paris, Vrin).

De Marchi N., 1993, (ed.), Non-Natural social science : reflection on the enterprise of more heat than light, History of Political Economy, Annual supplement to volume 25, Durham-London, Duke University Press, 1-370.

De Montchrétien A., 1615, Traité de l’économie politique, Rouen (réédition : 1889, Paris, Plon).

Diatkine D., 1992, David Hume et James Steuart, in Béraud A., Faccarello G., (eds.), Nouvelle histoire de la pensée économique, Paris, la Découverte, 1, 204-224.

Duménil G., Lévy D., 1999, Smith, Ricardo, Marx : Aux racines de l’évolutionnisme ?, Économie & Société, HS, 35, 1, 13-30.

Dumont L., 1977, Homo æqualis, genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Paris, Gallimard.

Faccarello G., 1986, Aux origines de l’économie politique libérale : Pierre de Boisguilbert, Paris, Anthropos.

Fagot-Largeault A., 1995, Le vivant, in Kambouchner D., Notions de philosophie, Paris, Gallimard, 231-300.

Finkelstein A., 2000, Harmony and the Balance : An Intellectual History of Seventeenth-Century English Economic Thought, Ann Arbor, The university of Michigan Press.

Fourquet F., 1989, Richesse et puissance, Une généalogie de la valeur, Paris, la Découverte.

Gale B.G., 1972, Darwin and the concept of a struggle for existence, Isis, 63, 321-344.

Gayon J., 1999, Sélection naturelle biologique et sélection naturelle économique : examen philosophique, Économie & Société, HS, 35, 1, 107-126.

Godelier M., 1984, Les sources ethnographiques de Malthus, in Fauve-Chamoux A., (ed.), Malthus, hier et aujourd’hui, Paris, Éditions du CNRS, 127-145.

Groenewegen P., (ed.), 2001, Physicians and Political Economy, London, Routledge.

Herbert S., 1971, Darwin, Malthus and selection, Journal of the History of Biology, 4, 209-217.

Hobbes, Th., 1651 (1955), Leviathan or the Matter, Forme and Power of Commonwealth Ecclesiastical and Civil, Oxford, Basil Blackwell.

Hodgson G., 1993, Economics and Evolution : Bringing Life Back into Economics, Cambridge, Polity Press.

Hodgson G., 1999, Evolution and Institutions, on Evolutionary and the Evolution of Economics, Abingdon Oxon, Edward Elgar.

Israel G., 1996, La mathématisation du réel, Paris, le Seuil.

Klamer A., Leonard Th.C., 1994, So what’s an economic metaphor ?, in Mirowski, Ph., (ed.), Natural Images in Economic Thought, Cambridge, Cambridge University Press, 20-51.

Larrère C., Larrère R., 1997, Du bon usage de la nature, Paris, Aubier Montaigne.

Malthus T.R., 1798, An Essay on the Principle of Population as it Affects the Future Improvement of Society with Remarks on the Speculation of Mr Godwin, Mr Condorcet and other Writhers, London, J. Johnson (traduction française : Vilquin, 1980, Paris, INED).

Malthus T.R., 1798, On the Principle of Population, London, J. Johnson (réédition et traduction française : Vilquin, 1980, Paris, INED).

Malthus T.R., 1803-1826, An Essay on the Principle of Population. A new edition, very much enlarged, London, J. Johnson, 6e édition (réédité in Wrigley E.A., Pickering W., (eds.), 1986, The Works of Thomas Robert Malthus, Londres, 8 vol., vol. 2-3 ; Traduction française : De Prevost P., 1823 (1803, 1817) ; réédition et traduction française : Maréchal J.P., Introduction, in Maréchal J.P., T.R. Malthus, Essai sur le principe de population, Paris, Garnier Flammarion, 1992, 43-50 ; Paris, Garnier-Flammarion, 1992, 2 tomes).

Malthus T.R., 1814-1815, The pamphlets (réédition : Mc Kelley A., (ed.), New York, 1970).

Malthus T.R., 1820, Principles of Political Economy, London, J. Murray, 2e édition : 1836 (réédité in Wrigley E.A., Pickering W., (eds.), 1986, The Works of Thomas Robert Malthus, Londres, vol. 5-6 ; traduction française : Paris, Calmann-Lévy, 1969).

Malthus T.R., 1830, An Essay on the Principle of Population and a Summary View of the Principe of Population (réédité : 1970, London, Penguin Books).

McCloskey D., 1985, The Rhetoric of Economics, Madison, University of Wisconsin Press (2e édition : 1998).

Meillassoux Cl., 1991, La leçon de Malthus : le contrôle démographique par la faim, in Gendreau F., et al., Les spectres de Malthus, Paris, ORSTOM, 15-32.

Ménard C., 1981a, L’analogie de l’équilibre économique exclut-elle l’histoire ?, in Lichnerowicz A., (ed.), Analogie et connaissance, Paris, Librairie Maloine, 1, 205-213.

Ménard C., 1981b, La machine et le cœur, in Lichnerowicz A., (ed.), Analogie et connaissance, Paris, Librairie Maloine, 2, 137-160.

Ménard C., 1983, Régulation et direction, le projet économique de Malthus, Revue d’Économie Politique, 2, 233-247.

Mirowski Ph., (ed.), 1994, Natural Images in Economic Thought, Cambridge, Cambridge University Press.

Morgan M., 1994, Evolutionary metaphors in explanations of american industrial competition, in Maasen S., et al., (ed.), Biology as Society, Society as Biology : Metaphors, London, Kluwer Academic Publishers, 311-337.

Petersen W., 1980, Malthus, Paris, Dunod (traduction française).

Petty W., 1690; Political Arithmetick, London, R. Clavel & H. Mortlock (réédité : Hull Ch.H., 1899, William Petty, the Economics Writtings, Cambridge, Cambridge University Press, 2 vol. ; réédité : 1963, New York, Augustus M. Kelley, 1, 232-313).

Polanyi K., 1944 (1983), La grande transformation, aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard (traduction française).

Quesnay F., 1757, « Grains » (économie politique), Ms 1757, Encyclopédie, VII, 821-831 (réédition : Lutfalla, 1969, 135-229).

Ravix J.Th., Romani P.M., 1997, (Présentation) Turgot, Formation et distribution des richesses, Paris, G.F.

Smith A., 1776, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, London, W. Straham & T. Cadell, 2 vol. (2e édition : 1778 ; 3e édition : 1784 ; 4e édition : 1786 ; 5e édition : 1789 ; réédité in Campbell R.H., Skinner A.S., 1976, The Glasgow Edition of the Works and Correspondence of Adam Smith, Oxford, Oxford University Press, 2 vol ; traduction française : Garnier, 1859 ; réédition : Diaktine, 1991, Paris, Garnier Flammarion).

Spencer H., 1852, A theory of population, deduced from the general law of animal fertility, Westminster Review, 1, 2, 468-501.

Spencer H., 1862, Les premiers principes (traduction française : 1901, Paris, Félix Alcan, 9e édition).

Spencer H., 1873, Introduction à la science sociale (traduction française : 1903, Paris, Félix Alcan, 13e édition).

Spencer H., 1874-1896, Principes de sociologie (traduction française : 1910, Paris, Félix Alcan, 8e édition, 5 vol.).

Tort P., (ed.),1992, Darwinisme et société, Paris, Presses Universitaires de France.

Tort P., 1996, Spencer et l’évolutionnisme philosophique, Paris, Presses Universitaires de France.

Tort P., (ed.), 1996, Dictionnaire du darwinisme et de l’évolutionnisme, Paris, Presses Universitaires de France (3 tomes).

Townsend J., 1786, A Dissertation on the Poor Laws by a Well Wisher to Mankind, 1ère édition (Dilly C., 1817, London, 3e édition ; réédité : University of California, 1971).

Turner J., 1985, Herbert Spencer, a Renewed Appreciation, Beverly Hills, California, Sage Publications.

Vidone P., 1986, La formation de la pensée économique, Paris, Economica.

Vorzimmer P., 1969, Darwin, Malthus an the theory of natural selection, Journal of the History of Ideas, 30, 4, 527-542.

Zouboulakis M., 1993, La science économique à la recherche de ses fondements, Paris, Presses Universitaires de France.


Notes:

1 Le recours conjoint aux deux modèles demeure relativement fréquent, comme ce fut le cas par exemple avec Boisguilbert (Faccarello, 1986).

2 Toutefois s’il y a une tendance au rapprochement entre l’homme et l’animal, la perception des différences n’en est pas pour autant absente, cf. la 5e partie du Discours de la Méthode. Dans une lettre adressée à Reneri en avril 1638, Descartes développe également la thèse de l’animal machine, il précise aussi qu’il y a ressemblance « entre quelques actions extérieures des animaux et les nôtres, laquelle n’est nullement suffisante pour prouver qu’il y en ait aussi entre les intérieures ».

3 L’homologie est une similitude structurelle alors que l’analogie est une similitude fonctionnelle, cf. Cohen, 1993.

4 Il a pour devoir d’assurer l’existence des citoyens et de pourvoir à leur subsistance. Cependant l’État n’est fournisseur qu’en dernier ressort. Le gouvernement ne s’implique pas directement dans le commerce des blés, mais s’engage à assurer au peuple une subsistance accessible. Pour répondre à cet objectif, il finance la constitution de greniers publics dont les stocks revendus à un prix abordable permettent d’atténuer les hausses de prix, en cas de forte baisse de la production agricole.

5 Toutefois, pour Montchrétien, chaque individu doit pourvoir à ses besoins. Car c’est par le travail que la nation doit devenir riche et puissante. Aussi ne supporte-t-il pas l’idée de la moindre oisiveté de la part des pauvres valides. L’enfermement et le travail manufacturé obligatoire sont aussi suggérés pour ces adultes-là, et le produit de leur travail contribuera au développement de l’économie nationale.

6 Selon Montchrétien, les fondements de la puissance économique reposent tout aussi bien sur l’indépendance alimentaire que sur la seule activité commerciale extérieure, importante source d’enrichissement par ailleurs. Or la France dispose « des cinq sources inépuisables de richesse naturelle (…) le bled, le vin, le sel, les laines, les toiles » (ibid., 239) et peut donc nourrir « le nombre infini de ses habitants », les rendre indépendants sur le plan alimentaire, donc moins vulnérables.

7 Le suc, le sang, le pollen symbolisent la circulation et le mouvement. Cette représentation de la richesse est très proche de la thèse de Hobbes avec la différence que, chez ce philosophe, c’est la monnaie qui est assimilée au sang de la République. Grâce à la monnaie, les ressources nutritives peuvent être stockées, conservées puis distribuées à tout moment et dans n’importe quel lieu (Hobbes, 1651 (1955), chap. XXIV). On retrouvera ultérieurement chez Quesnay (1757) une analyse très proche. Son Traité des effets de l’usage de la saignée (1750) va inspirer sa façon d’analyser la circulation des richesses dans l’économie, thèse qu’il développera dans les diverses versions du Tableau économique (1758-1767), cf. Christensen, 1994.

8 L’analogie entre le corps humain (ou animal) et le corps politique a pour objectif de décrire la nation comme un tout dont chaque membre contribue au bon fonctionnement de l’ensemble. Un peu plus tard Boisguilbert (1707 (1966), 943) écrira : « Le corps de l’État est comme le corps humain, dont toutes les parties et tous les membres doivent également concourir au commun maintien ». De même pour le Docteur De Mandeville : « Les lois et le gouvernement sont au corps politique des différentes sociétés civiles ce que les esprits vitaux et la vie elle-même sont au corps naturel des créatures animées» (1714 (1924), I, 3).

9 C’est seulement avec Buffon que l’on commence à s’intéresser au comportement de l’animal dans la nature, seul ou en groupe ; ce naturaliste est l’un des premiers à pressentir l’existence de sociétés animales, ce qui le pose en précurseur de l’éthologie [Baratay, Hardouin-Fugier, 1998].

10 Dans cette ruche, les abeilles vont décider de devenir des sujets sobres et économes, vivant dans l’austérité et bannissant le luxe. Or, suite à ces changements, il s’avère que la sobriété et le contentement entraînent la ruine de la ruche. De façon analogue dans une société, l’absence de consommation de luxe par les riches ruine l’industrie : « la vertu seule ne peut faire vivre les nations dans la magnificence » [De Mandeville, 1714 (1998), p. 40]. Mandeville insiste sur le rôle de la consommation, des biens de luxe en particulier, pour promouvoir le développement économique, même s’il s’agit de la consommation d’une minorité de la population. Les pauvres sont utiles parce qu’ils produisent des richesses qui seront ensuite consommées par les membres de l’autre classe, et inversement la consommation par les riches surtout de biens de luxe justifie, le travail des pauvres en vue de subvenir à leurs besoins. Dans la ruche mécontente « le luxe donnait du travail à un million de pauvres gens, et l’odieux orgueil à un million d’autres » [De Mandeville, 1714 (1998), p. 33].

11 Au départ c’est l’introduction de nouvelles méthodes d’investigation plus scientifiques qui ouvre la voie à ce type d’exploration. Ces innovations laissent une place plus importante à l’expérimentation et au raisonnement déductif qui inspirèrent les économistes de la deuxième moitié du XVIIe siècle : Petty, Davenant, Graunt. Relevés démographiques, évaluation des richesses, calculs de ratios tel le rapport homme/sol vont permettre enfin d’avoir une vision plus précise de l’économie nationale.

12 Certains auteurs ont même placé le travail animal en position dominante. Quelques décennies plus tard, Quesnay affirme que la richesse provient de la terre, des hommes et des bestiaux. C’est la fertilité de la terre associée au travail des hommes et des animaux qui créent les biens : « Ce sont les fumiers qui procurent de riches moissons : ce sont les bestiaux qui produisent les fumiers (…) ce sont les chevaux, les bœufs et non les hommes qu doivent labourer la terre. Ce sont les troupeaux qui doivent fertiliser : sans ces secours, elle (la terre) récompense peu les travaux des cultivateurs », in Grains (1757 (1969), 218-219).

13 Notons cependant que Boisguilbert dénonce la faiblesse des bas revenus des laboureurs qui freine la consommation. Il perçoit la nécessité d’un revenu minimum pour stimuler la demande.

14 Le concept d’équilibre économique peut être défini comme : « un état dans lequel les différentes actions (indépendantes et parfois antagonistes) des sujets économiques trouvent une forme de compatibilité. C’est un concept directement inspiré de l’équilibre mécanique » [Israel, 1996, p. 167].

15 Mandeville est le premier auteur à faire référence à la notion d’équilibres naturels, c’est-à-dire d’équilibres constitués par la coexistence sur un même territoire de représentants de multiples espèces, les représentants de chaque espèce étant dotés d’une capacité naturelle d’occupation totale de tout le territoire. De fait, des mécanismes régulateurs que l’auteur explicite sont nécessaires pour réduire l’extension numérique de chaque population [Tort, 1996, pp. 3931-3940].

16 Steuart distingue trois grandes étapes dans le développement : l’étape du commerce naissant, l’étape du commerce étranger, et enfin celle du commerce intérieur. À chacune de ces étapes est associée une politique économique [Diatkine, 1992].

17 Turgot distingue notamment l’état des chasseurs, l’état des pasteurs puis l’état des laboureurs [Ravix, Romani, 1997].

18 Selon Smith, l’humanité aurait connu depuis son origine quatre stades principaux de développement : le stade des chasseurs, le stade des bergers, le stade des agriculteurs et le stade des commerçants [Béraud, Faccarello, 1992].

19 J. Townsend, à l’occasion de ses voyages sur le continent (1769, 1785-1786), rédigea et publia en 1791 un ouvrage en trois volumes, A journey through Spain in the years 1786 & 1787 dans lequel il fit part soigneusement de ses observations à propos des conditions de vie des populations.

20 Les fictions sont « des représentations dont la fonction n’est pas de représenter directement les circonstances dans lesquelles elles sont produites » et ont pour objectif « de susciter l’imagination de certains contenus » [Barberousse, Ludwig, 2000, p. 16].

21 Certains éléments d’analyse sont déjà contenus dans des textes importants de la littérature économique. En particulier, l’idée que la croissance de la population n’a d’autre limite que la subsistance est un principe développé déjà chez Botéro en 1589, et repris avant Malthus par de nombreux auteurs dont Cantillon, Wallace, Smith, Steuart.

22 [Townsend, 1786 (1971), p. 40] Il est assez courant de reconnaître les pauvres responsables personnellement de leur propre sort. La position qui leur est réservée est due le plus souvent à leur imprévoyance, leur paresse et leur insouciance.

23 Townsend note qu’à l’état sauvage, il y a peu d’humains en raison de faibles ressources, l’étape de l’élevage autorise une certaine croissance démographique, ensuite, l’étape de l’agriculture permet de reculer encore les limites [Townsend, 1786 (1971), p. 38].

24 Cet élément régulateur éloigne Malthus du modèle mécanique newtonien dont il semble s’être néanmoins inspiré [Cohen, 1993]. Par ailleurs, le concept d’équilibre correspond plus à une harmonie fragile entre espèces et subsistances qu’à un simple ajustement mécanique [Ménard, 1983].

25 Malthus considère que les poor laws non seulement ne soulagent pas la misère mais sont une véritable machine à fabriquer des pauvres : « Ainsi les lois créent les pauvres qu’elles assistent […] le travail de ceux qui ne sont point assistés achète une moindre quantité d’aliments qu’auparavant. Et par une conséquence inévitable, le nombre de ceux qui ont recours à l’assistance doit augmenter sans cesse » (ibid., 365). La conclusion s’impose : on ne doit pas nourrir les pauvres parce que le système d’aide va à l’encontre de la situation à laquelle on veut remédier.

26 Certes, la loi de population est une forme d’adaptation de la société aux contraintes imposées par la nature, elle fait partie des lois de la nature et s’applique à toutes les espèces, mais le procès de rééquilibrage chez les hommes intervient plus par la contrainte préventive que par les contraintes dites naturelles. Si la limite imposée par la nature se révèle au niveau de la compétition intra et interspécifique qui apparaît lorsque les besoins dépassent les ressources, aussi bien chez les humains que chez les animaux, il ne s’agit pas, comme chez Townsend, d’une lutte des plus forts contre les plus faibles. En effet, les hommes sont égaux mais certains individus sont plus aptes et certaines catégories plus exposées à la loi de la nature, et en premier lieu, les classes populaires. L’ajustement auquel on doit procéder est numérique, mais pas qualitatif, et l’action qui pèse sur tous ne provient pas d’une lutte de type proie/prédateur, comme dans le monde animal, mais d’une action diffuse qui résulte des comportements de tous ses semblables [Béjin, 1984]. Malthus n’envisage aucune possibilité d’amélioration significative des races dans la lutte pour la survie, ce qui demeure d’ailleurs une conséquence de la métaphore de la loterie ; chez les plantes et chez les animaux des progrès sont possibles mais limités comme chez les humains : « L’erreur, semble-t-il, ne consiste pas à imaginer un petit degré d’amélioration possible, mais à ne pas faire de distinction entre une petite amélioration dont la limite est indéterminée et une amélioration réellement illimitée » (1798 (1980), 84). Charles Darwin modifie radicalement le sens malthusien de la lutte pour la vie. Pour Malthus, celle-ci est une conséquence du principe de population et constitue un mécanisme uniquement quantitatif d’égalisation entre population et ressources, mécanisme qui non seulement n’implique aucune reconnaissance d’un prétendu droit du plus fort, mais dont l’existence même est subordonnée au non-respect de la contrainte morale. Alors que pour Malthus la lutte pour la vie est simplement la conséquence regrettable d’un différentiel de croissance, elle est, pour Darwin, un principe éminemment positif grâce auquel les espèces apparues se transforment [Malthus, 1992, 43-50].

27 Ménard (1983) note que si le principe de concurrence est le prolongement du principe de survie des espèces chez Malthus, il ne peut s’y réduire, car cette loi renvoie à une intensité des désirs et des besoins qui subvertit les contraintes de l’économie naturelle.

28 Si Malthus lie la hausse des profits à la hausse des prix agricoles dans le secteur agricole, il note que, à terme le développement économique favorise essentiellement la rente alors que les salaires et les profits sont entraînés dans une spirale dépressive [Vidone, 1986, pp. 161-186].

29 Dans l’Essai, Malthus [Vilquin, 1980, p. 30] souligne : « qu’aucune limite n’est imposée aux productions de la terre, elles peuvent s’accroître indéfiniment, et être supérieures à n’importe quelle quantité déterminée ». Si la population rencontre des difficultés pour satisfaire ses besoins alimentaires, ce n’est pas en raison de la difficulté de la production à répondre à la demande, mais de la lenteur avec laquelle elle peut réagir : « On devrait toujours se rappeler qu’il y a une différence essentielle entre les produits alimentaires et les produits manufacturés dont les matières premières sont très abondantes. Pour ceux-ci, la demande ne peut manquer d’en créer autant qu’on en voudra. La demande de nourriture n’a en aucune façon le même pouvoir créateur. Dans un pays où tous les endroits fertiles sont exploités, il faut obtenir des prix élevés pour encourager l’agriculture à répandre son engrais sur une terre dont il ne peut attendre un rendement rémunérateur avant plusieurs années. Or avant que l’espoir d’un profit ne soit suffisamment grand pour encourager ce type d’investissement agricole, et pendant que la nouvelle récolte pousse, le manque de nourriture peut provoquer une grande misère » (ibid., 53). Malthus prend plus en compte le délai de production que la tendance à la décroissance des rendements comme élément déterminant lors de la satisfaction des besoins alimentaires. La misère reste provisoire et dure le temps qu’il est nécessaire pour répondre à la nouvelle demande. Par ailleurs la croissance arithmétique de la production agricole implique qu’il n’existe aucune limite à la production agricole.

30 [Meillassoux, 1991]. Très souvent Malthus envisage aussi implicitement une surpopulation relative, et non absolue, provoquée par un excédent de population par rapport aux ressources existantes. Ainsi ce sont en partie les « mauvaises récoltes » qui créent une surpopulation, c’est-à-dire une diminution des ressources alimentaires par rapport à un volume de population précédent qui avait été compatible avec la situation alimentaire antérieure.

31 La loi générale d’évolution des phénomènes que Spencer va formuler part des travaux embryologiques de Karl Ernst von Baer (1827), du principe de conservation de la matière de Lavoisier (1789), du principe physique de la persistance de la force mis en évidence par Julius Robert Mayer (1842) [Tort, 1996]. Pour une présentation complète de l’œuvre de Spencer [Turner, 1985 ; Becquemont, Mucchielli, 1998].

32 [Spencer, 1874-1896 (1910), 2, p. 8] L’analogie est parfaite à quelques détails près : les parties d’un animal forment un tout concret alors que celles de la société forment un tout discret.

33 Spencer représente l’économie en terme d’équilibre, mais ne s’appuie pas sur la loi newtonienne de la gravitation, à la différence de ce que fait Walras dès 1860 [Cohen, 1993].

34 Le passage du simple au complexe s’observe dans l’examen des vertébrés si l’on compare par exemple la structure des poissons avec celles des mammifères. Chez l’homme, le civilisé s’écarte du sauvage, plus proche des animaux. Toute société enfin part d’un agrégat homogène d’individus exerçant les mêmes activités pour parvenir à une société divisée en fonctions différentes. On va de l’état sauvage à la civilisation, cf. Les Principes. Cette analyse est inspirée par l’embryologiste Von Baer (1792-1857) [Hodgson, 1993].

35 Les insectes par exemple possèdent un système nerveux viscéral qui se distingue du système nerveux central coordonnateur des activités externes.

  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :