Accueil > Critique sociale > Rémi de Villeneuve, Face au mur, 2014

Rémi de Villeneuve, Face au mur, 2014

Nous n’avons jamais été autant dans le futur. Ça, c’est sûr.

Mais à mesure que celui-ci prend les allures d’un mur, nous n’avons jamais non plus ressentit, à ce point, le besoin de sauter de la voiture… Surtout s’il s’agit d’une de ces nouvelles voitures où tout fonctionne à l’électronique et où tout déconne tout d’un coup sans qu’on y comprenne rien ; au point que plus on freine, plus ça accélère. Et qu’en plus on est sur l’autoroute… avec le mur qui se rapproche à toute vitesse – un mur de voitures justement, enfin un embouteillage, dû au dysfonctionnement électronique, cette fois, des bornes de péages automatiques. Et qu’on a beau alors essayer de garder son calme (malgré la petite lumière rouge qui fait bip-bip et clignote de plus en plus vite) en se disant que ça doit juste être à cause d’un de ces petits problèmes informatiques habituels ; putain ça y’est on flippe, on commence à avoir sérieusement envie de pisser. Voilà déjà les premiers ralentisseurs, mais la voiture s’en tape et ça donne l’impression d’aller encore plus vite. Alors on finit, tu finis, par te mettre à gueuler : « Mais merdre, c’est quoi ce bordel ?! Tu vas freiner oui ?! Je vais pas crever comme ça à cause de j’sais pas quel connerie de merde !!! ». Et ce besoin de sauter, donc. Mais même les portes sont bloquées. Les fenêtres, pareil, tout est centralisé. Alors c’est là, finalement, en même temps que tu te jettes, hystérique, à la recherche du fameux petit marteau rouge permettant de briser les vitres qu’ils ont bien du foutre quelque part, que tu dis, avec l’espoir que tu vas pouvoir sauter à temps et, éventuellement, t’en sortir vivant ; que tu te dis – en te réveillant – qu’il commence sérieusement à te faire chier ce putain de progrès !

.

Ce n’est pas nouveau, bien sûr : le progrès a toujours fait l’objet d’une certaine méfiance. Mais si le progrès progresse, alors la méfiance aussi. Jusqu’au jour où nous devrons bien finir par admettre que l’avenir ne fait plus autant rêver que par le passé.

A moins, évidemment, qu’on mette tous nos espoirs dans le sort que nous réserverait une quelconque apocalypse. Ou bien qu’on soit prêt à tout pour troquer la fragilité de notre pauvre condition de mortel contre la puissance opérationnelle des machines. C’est-à-dire à moins de croire, dans le premier cas, à un paradis situé dans l’au-delà ; ou, dans le second, à un paradis artificiel.

Il ne s’agit pas de dire, cependant, que ceux qui se méfient du progrès ne croient pas au paradis. Il s’agit juste de dire que leur paradis à eux – plutôt que d’être surnaturel ou étranger au vivant – est souvent déjà là, à portée de mains, une fois qu’on a suffisamment bossé pour pouvoir se reposer et glandouiller avec des êtres chers, comme lorsque se termine ce que l’on appelle une « bonne journée ». Et que pour ça on a besoin de rien de plus que ce qui existe déjà (encore un peu) : de l’eau, de l’air, une terre nourricière, un bon feu de bois et puis, si possible, à la rencontre de la poésie, quelques plaisirs de la vie… Avec le sentiment alors, qu’on peut très bien ne plus être un enfant et, néanmoins, par la vie, se sentir quelque peu gâté.

Comme si, au bout du compte, une distinction pouvait être établie entre ceux qui luttent au nom d’un autre monde et ceux qui luttent au nom de – ce qu’il reste de – ce monde-ci, aussi imparfait soit il… Sans oublier tous ceux qui n’ont pas le temps et/ou pas de quoi lutter, et qui, de ce fait, s’abandonnent d’autant plus facilement nu propres – en sacrifiant avec toute l’efficacité requise ce qui leur reste de liberté, à s’y adapter.

.

Mais revenons à notre mur.

Parce qu’on a beau vouloir refaire le monde – et finir par en faire des cauchemars –, n’empêche qu’à notre réveil il est toujours là, le mur, de plus en plus haut, de plus en plus long et de plus en plus épais : qu’il s’agisse d’un amas de voitures encastrées les unes dans les autres, ou de toute autre forme d’accumulation de moyens hors d’usage produits au départ dans le but de gagner en efficacité. Ce mur, autrement dit, de résidus et de déchets divers et variés, légués par le progrès. Par un progrès qui, à mesure qu’il progresse, progresse surtout par et pour lui-même : c’est-à-dire indépendamment de nous, ou plutôt à nos dépends, comme au dépend de la nature et de tout de tout ce qui, jusqu’ici, l’a rendu possible.

Persuadés qu’un nouveau monde les attend derrière le mur, ceux qu’il convient ici de nommer les « progressistes » relèvent le défi de réussir à le franchir, directement. Dans ce cas-là, c’est bien connu, il vaut mieux ne pas trop réfléchir. Ce n’est pas le moment de perdre du temps. Tous les moyens sont bons, et ceux qui ont essayé jusqu’ici ont tout simplement échoués parce qu’ils n’en avaient pas assez. Mais voilà, les moyens ne sont jamais neutres : plus ils s’accumulent malgré les échecs successifs, plus c’est en fait le mur qui en bénéficie en s’allongeant et en s’épaississant à mesure qu’il s’élève dans les airs.

« Humm…, se disent alors les progressistes, peut-être ce point mériterait-il effectivement d’être traité ? Mais pour l’instant c’est trop tard, tout le monde est prêt et motivé, il faut y aller ! » Alors il se peut très bien qu’ils essayent vraiment de passer à travers lui, mais qu’en raison de sa résistance, l’aventure s’arrête nette, dans le mur. Il est possible également qu’au cas où ils réussissent à l’escalader jusqu’à un certain point, ils ne soient plus capables d’en redescendre ; et qu’il ne reste alors que deux solutions : soit patienter en perdant progressivement la tête sous la pression de l’altitude et de la solitude, soit se foutre en l’air. Et puis il y a toujours aussi les petits malins qui tentent de creuser pour passer par-dessous. Mais quand bien même certains sont déjà parvenus à en ressortir vivant, personne n’a encore vu le bout du tunnel. Mais bon, quoi qu’il en soit, on peut toujours se dire que rien n’est impossible ; que ce n’est pas parce qu’une opération n’a jamais été couronnée de succès qu’elle ne le sera jamais. Et qu’il faut d’autant plus se le dire qu’on n’a pas grand-chose à perdre : qu’au pied du mur, de toute façon, il ne reste rien de ce monde-ci qui vaille encore vraiment la peine d’être vécu.

Il y en a d’autres pourtant qui, bien qu’ils soient au pied du mur, n’ont pas ou n’ont plus la force, ni l’envie d’agir. Ils se cramponnent à ce qu’ils ont en se contentant simplement de réagir, pour ne pas dire aboyer, au moindre sentiment d’invasion. Tout aussi persuadés d’avoir raison que les progressistes, ils ne savent pas quoi en faire au fond ; prêt à faire n’importe quoi du moment que ça leur donne l’impression d’avoir raison de ne rien faire de plus que ce qu’ils font déjà, en bon « réactionnaires ». Condamnés qu’ils sont à sentir le mur pousser derrière, voire même sur leur dos ; et à contempler, passé midi, leur ombre se fondre dans la sienne. Avec le loisir, tout de même, de se retourner de temps à autres pour se moquer de ceux qui s’entêtent à vouloir le franchir ; quand ils ne font pas tout ce qu’ils peuvent pour précipiter leur échec et, paradoxalement, accroître leur degré de motivation.

Ce sont eux qui, pour des bonnes et des mauvaises raisons, n’ont ni le temps ni de quoi croire en quoi que ce soit. Eux qui, bien souvent, n’ont en fait plus rien d’autre à quoi se raccrocher que leur pouvoir d’achat, et puis un peu de haine, malgré tout, envers tout ce qui serait susceptible de le minimiser. Bien conscients qu’ils sont que le progrès n’est pas gratuit, et qu’il est donc d’abord destiné à ceux qui, comme eux, l’ont bien mérité.

« Alors tant pis pour l’ombre, se disent-ils, tant que rien n’empêche encore, pour le peu qu’on s’en donne les moyens, de vivre confortablement au pied du mur. » Sachant que plus les places sont chères, plus la satisfaction est grande de parvenir à s’en faire une. Avec l’espoir, à la limite, que le mur grandisse toujours plus vite, sans l’aide de personne, sans assistant ni assisté, pour être bien sûr d’être parmi les derniers à pouvoir jouir du progrès… en dépit d’une vie qui vaille encore la peine d’être vécue.

Dans les deux cas, donc, on est pour le progrès. Dans le premier, progressiste (et parfois même « libertaire ») : en adaptant les valeurs au développement des forces productives – afin d’abandonner tout scrupule, toute barrière morale, quant à la façon d’essayer de franchir le mur. Et dans le second, réactionnaire (et souvent « libéral ») : en adaptant les forces productives à la croissance de la Valeur – afin, cette fois-ci, que le progrès bénéficient d’abord à ceux qui, au pied du mur, perdent leur vie à la gagner.

Seul une certaine distance à l’endroit du mur semble donc en mesure de maintenir une méfiance à l’égard du progrès. Et, qui plus est, encore un peu d’amour pour le monde tel que nous l’avons connu jusqu’à présent. Mais voilà, une telle distance est loin d’être facile à tenir, tant elle suppose une double privation : aussi bien sur le plan de la Valeur (économique) que sur celui des valeurs (culturelles). Car plus on est loin du mur, plus, d’un côté, il est difficile de gagner de l’argent; et plus, de l’autre, le poids de la moral établie et des traditions constitue un frein à la dynamique émancipatrice des soi-disant avancées culturelles. Ajoutons à cela le risque de se faire traiter d’» arriéré », et c’est assez pour ne pas s’écarter trop longtemps du système et de ses réseaux de coopération encadrés par les lois du marché.

Les progressistes nous rétorqueraient sûrement que les arriérés ne sont rien d’autre, la plupart du temps, que de vieux réactionnaires. Soit. Sauf que les réactionnaires, souvent plus réactifs, sont déjà en train d’essayer de convertir les arriérés aux avantages du progrès. Sans oublier que les uns comme les autres – quand bien même ils ne leur resteraient pas un petit fond d’arriéré les poussant par exemple, pour on ne sait quelle raison obscure, à venter les mérites de leur grand-mère décédée la veille – sont eux-mêmes, la plupart du temps, des enfants ou petits enfants d’arriérés… arriérés, du moins, par rapport à eux.

Comme s’il n’y avait pas plus de raison a priori de ranger les arriérés du côté des réactionnaires que du côté des progressistes. D’ailleurs nous ne les rangeons ni d’un côté, ni de l’autre. Nous préférons les laisser là où ils sont : vers l’arrière. Et, si l’envie leur venait de se mettre en avant, de les laisser alors se ranger eux-mêmes, d’un côté ou de l’autre. A moins qu’ils aillent bouffer à tous les râteliers, comme tant d’autres l’ont fait avant eux : soit en commençant, plein d’entrain, par essayer de franchir l’infranchissable ; avant de finir, à bout de force et d’envie, par miser sur une petite retraite à l’ombre du mur. Soit, au contraire, en commençant par tenter de se faire une petite place à l’ombre sans ne rien demander à personne ; avant de se résoudre à jouer le tout pour le tout, en s’abandonnant à l’euphorie collective de la jouissance sans contrainte pour mieux en oublier les risques.

Mais un arriéré qui se met en avant n’en est plus un. Car un arriéré, c’est bien connu, ne bouge pas ; il reste là où il est, il garde même ses distances. Des distances qui, en l’occurrence, peuvent finir, aujourd’hui, par faire envie. En ce sens qu’il n’y a pas que les arriérés qui peuvent vouloir se rapprocher du mur ; il y a aussi, finalement, les progressistes et les réactionnaires qui peuvent vouloir s’en éloigner, avant d’avoir tout à fait perdu la tête, ou l’envie et la force. En n’espérant alors plus qu’une chose : que le mur ne s’élève et ne s’agrandisse pas plus vite qu’il ne faut de temps pour y parvenir, afin de ne pas devoir sans cesse repartir plus loin en arrière jusqu’à se retrouver seul à l’arrivé, isolé, sans plus rien, non plus, qui vaille la peine d’être vécu.

Mais au fond, qu’on la garde ou qu’on la reprenne, ou qu’on la prenne, même, pour la première fois, cette distance ne peut être une fin en soi. Car si le mur grandit sans cesse en hauteur, si nous sommes condamnés à passer de plus en plus de temps à l’ombre, même quand il fait beau, sa progression en longueur finit par lui donner la forme d’un arc de cercle qui risque bien, à la longue, de se refermer entièrement. Nous laissant ainsi sans horizon, comme au fond d’un bol, où tentative de prise de distance ne serait plus, finalement, qu’une façon de tourner en rond.

* * *

Mais alors que faire ?

Admettre, tout d’abord, qu’il est peut-être déjà trop tard ; que nous sommes d’ores et déjà condamnés à disparaître sous les décombres du progrès. Envisager la possibilité, en fait, que l’arc de cercle se soit déjà refermé, et que commence ainsi à se former un tourbillon avalant tout ce qui subsiste à sa portée jusqu’au jour où il n’y aura donc plus que du mur, du mur partout, et le vide alentour, réduit à néant.

Et puis admettre, ensuite, que nous ne pouvons nous y résoudre. Que nous sommes encore vivants ; et pas encore totalement étrangers, qui plus est, à un certain sentiment de liberté. En sachant que si un tel sentiment ne peut être né dans l’enceinte du mur, si le sentiment de la liberté a dû lui-même naître en liberté, il doit bien rester un petit passage par lequel il parvient encore à se faufiler jusqu’à nous. Comme si, sans avoir forcément l’espoir de parvenir à contourner le mur, au moins avions-nous celui que rien n’est encore impossible. Cela nous suffit, à nous, les pessimistes, pour ne pas dire les désespérés, cela nous suffit pour essayer… Essayer de contourner le mur, de partir à l’aventure. Pour s’en sortir, tout simplement. Parce que nous préférons mourir librement que de mourir en attendant. Nous préférons retourner à la terre que d’être broyés, emmurés par le progrès.

Et le faire ensemble, à plusieurs, pour se donner du courage, et pour que l’aventure puisse en valoir la peine, pour que cela ne nous dispense pas de nous amuser en cours de route. Aller explorer de nouvelles pistes, derrière et sur les côtés : l’une d’elle étant peut-être susceptible de déboucher à l’air libre, le soleil du soir en pleine figure et la fierté éminemment humaine de permettre à l’histoire de ne pas s’arrêter au pied d’un mur.

Mais ne nous racontons pas d’histoires : jusqu’ici la plupart de ceux qui ont tenté l’aventure ont soit disparu dans la nature ; soit débouché à nouveau sur le mur, pour finalement tenter de le franchir à leur tour. Quand ils ne sont pas revenus, sinon, là d’où ils étaient partis, en dissuadant quiconque essaierait de reproduire un tel défi. A l’aide d’un argument de taille : plus le temps passe, plus le mur s’allonge, et plus le détour doit être long lui aussi. Pourtant, là aussi, ce n’est pas parce qu’une opération n’a jamais été couronnée de succès qu’elle ne le sera jamais…

Dans cette perspective ce ne sont plus les moyens qui sont déterminants. D’autant moins que de tels moyens, répétons-le, sont ceux-là mêmes sur la base desquels le mur se reconstruit et se construit sans cesse à mesure qu’on tente de le détruire et de le franchir. Ce qui compte ici, c’est bien plutôt un certain rapport à l’histoire : à toute l’expérience humaine qui nous a menés là, au pied du mur, en tant qu’elle est seule à pouvoir nourrir ce savoir-faire qui consiste à ne pas se perdre sur des chemins qui sont toujours susceptibles de nous mener nulle part. C’est-à-dire ce savoir-faire monde partout où l’on s’en va ; mais à condition, donc, de partir dans le bon sens, dans ce sens capable de se guider lui-même en tant qu’il est suivi en commun… au cœur de ce qui dure.

Ainsi l’arrière qu’il s’agit de privilégier n’est pas tant celui de la distance prise vis-à-vis du mur : disons le devant de l’arrière. Il s’agit plutôt de celui que porte avec elle toute la distance prise à l’endroit des premiers chemins qu’a empruntés l’humanité pour finalement aboutir là où nous en sommes aujourd’hui : disons cette fois le derrière de l’arrière. Là où, précisément, se tenir à l’arrière n’est pas tant considéré comme une opportunité pour prendre de l’élan de façon à franchir le mur à nouveaux frais. Mais comme l’opportunité de retrouver assez de confiance pour partir à l’aventure : avec l’espoir qu’une plus grande proximité avec l’ensemble du chemin parcouru jusqu’ici nous guide avec un tant soit peu d’enthousiasme et de sagesse sur les chemins d’une histoire qui ne peut pas en rester là… sans qu’on veuille, sinon, et de bon droit, en précipiter la fin.

Reprenons : il y a d’un côté ceux qui ne veulent plus entendre parler de l’histoire et ne cessent d’en projeter la fin sur le mur. Avec un seul objectif : le franchir en vue de déboucher sur une posthistoire dont l’éternité enfin retrouvée serait celle-là même d’une disposition proprement paradisiaque à jouir immédiatement de tout. En prenant alors pour modèle émancipateur de l’humanité ce qu’il reste à vivre sur le haut du mur, ou bien sous ses décombres ; en faisant ainsi le deuil de toute sensibilité et de toute normativité héritées, au profit d’un abandon généralisé à l’instantanéité et l’horizontalité cybernétiques des réseaux underground et du vide intersidérale.

Et puis il y a ceux pour qui l’histoire ne veut plus dire grand-chose : comme si, devenus sourds avant l’âge, ils ne l’entendaient plus. A moins que ce soit elle qui, du haut de ses millénaires, finisse désormais par perdre son souffle à force de buter sur ce mur et de n’être plus qu’à elle-même son propre écho.

Et puis il y a ceux, enfin, qui ne peuvent vivre sans ce souffle parce qu’au fond ils ne peuvent vivre sans essayer de continuer l’histoire par d’autres chemins. Ceux qui décident donc de partir à sa rencontre, en commençant par retourner en arrière, par ressortir de cette voie (ou cette autoroute) sans issue, jusqu’à le sentir capable de les porter à nouveau, de les saisir au vol sans n’avoir rien perdu de sa poussée originaire. Avant qu’il ne se perde parmi ses incessants reflux qu’occasionne la résistance du mur à son endroit…

…parce que, finalement, seul un tel souffle historique est capable de nous donner suffisamment d’élan pour s’engager dans l’inconnu sans faire demi-tour au premier coup dur. Ou, autrement dit, parce que sans lui, en essayant de partir de l’instant présent qui nous échappe irrémédiablement, non seulement nous ne sommes jamais eu mesure d’aller bien loin, mais même pas de tenir debout, seul, sur nos deux jambes.

.

Alors oui, c’est vrai, nous n’avons jamais été autant dans le futur.

Mais jamais non plus n’avons-nous eu, à ce point, l’obligation de nous interroger sur la nature du progrès. Non pas qu’il faille forcément détruire tous ses acquis, mais parce qu’il s’agit surtout, dorénavant, de rénover ce qui nous permettra justement d’arrêter de construire ce qu’il faudrait surtout détruire.

Car c’est bien en cela que devrait consister aujourd’hui un véritable progrès : réparer les erreurs du progrès – non pas, donc, en tant qu’il serait lui-même une erreur, mais en tant qu’il est bel et bien devenu le principal support et l’ultime justification de la connerie et du mensonge généralisés.

Pour ce faire, pour réparer les erreurs du progrès, il faudrait commencer par l’amener à redevenir ce qu’il est longtemps resté, A savoir une double discrimination (hiérarchique) : d’abord entre ce qui, de ce dont nous héritons, mérite d’être gardé et ce dont il faut se défaire. Et, ensuite, partant de ce qui mérite d’être gardé, entre ce qu’il s’agir de maintenir comme tel et ce qui est encore susceptible d’être amélioré.

Bien loin, en effet, de se réduire à la seule dimension de l’amélioration, le progrès renvoie également à la dimension de la suppression et à celle de la conservation – en dehors desquelles, précisément, la première ne peut que se métamorphoser en son contraire : en détérioration.

Ainsi s’impose à nous plus que jamais le devoir de juger de ce qui doit être absolument conservé, afin d’être peut-être en mesure, un beau jour, non plus seulement de dresser l’encyclopédie des nuisances diverses et variées face auxquelles agonise la vie sur Terre ; mais d’entrevoir la possibilité de s’en débarrasser.

A ce propos nous tenons déjà une piste : il faut au moins garder et prendre soin de ce qui permet aux choses d’arriver, pour éviter qu’il ne se passe plus rien, à l’arrivée. Dans une perspective qui, bien loin d’être uniquement spatiale et géographique, est donc aussi et surtout temporelle et historique, c’est cela que nous appelons « l’arrière » : cela d’où arrive ce qui se passe, d’où provient ce qui advient et qui, ce faisant, rend possible ce qui va de l’avant.

Parce qu’à force de se concentrer exclusivement sur ce qui va de l’avant, nous sommes en train de laisser l’arrière à l’abandon. Au point de n’avoir plus en notre pouvoir qu’un pouvoir d’adaptation… à l’oppression.

Rémi de Villeneuve

Catégories :Critique sociale Étiquettes : , ,
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :