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Marc Levivier, Bref historique sur la fœtalisation et la néoténie, 2011

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Biographie de Louis Bolk

Lodewijk – plus couramment Louis – Bolk naît à Overschie, aux Pays-Bas, le 10 décembre 1866. Il se forme en droit puis en 1888, contre la volonté de ses parents qui le voulaient pasteur, s’inscrit à la faculté de médecine d’Amsterdam. Diplômé en octobre 1896, il commence à travailler comme assistant de G. Ruge qui y enseigne l’anatomie humaine, dont il prend la place seize mois plus tard. En 1900, il fonde avec Cornelius Winkler (1822-1897) la revue d’anatomie Petrus Camper 1 dans laquelle il publie une partie de ses études sur le cervelet et son innervation et qui lui valent en 1902 un doctorat honoraire de l’université de Leiden. En 1901, avec Winkler, il rédige le rapport qui permettra la création du International Academic Committee for Brain Research, organisme visant la structuration internationale des recherches sur le système nerveux. La première institution spécialement créée dans cet objectif va loger dans une aile du nouveau département d’anatomie et d’embryologie de l’université d’Amsterdam où travaille Bolk.

À la même époque, l’exhumation de cadavres d’un vieux cimetière à proximité de l’institut d’anatomie l’amène à étudier des crânes humains et aussi des dents. Il va alors travailler sur l’ontogenèse des dents, la latéralisation et les différences de morphologie humaine selon les « races ». En effet, Bolk est, et il l’affirme lourdement à plusieurs reprises, un partisan de la théorie de l’inégalité des races. Bolk est, à la lettre, raciste 2. Il ne s’agit en rien de minimiser ce point, mais il faut indiquer ici qu’il n’est pas un cas isolé et que la consultation des revues scientifiques de cette même période confronte à un niveau de racisme inimaginable aujourd’hui.

En 1918, l’université d’Amsterdam lui décerne le titre de rector magnificus, et c’est lors de la cérémonie qu’il aurait exposé pour la première fois en public sa théorie de la fœtalisation qui fera l’objet de plusieurs communications. Cette théorie est accessible en français dès 1926, année durant laquelle Louis Bolk la présente lors du congrès organisé par l’association des Anatomistes de langue française, dont il est membre à vie. Mais c’est une conférence prononcée la même année lors d’un congrès d’anatomistes à Freiburg et ensuite publiée dans son intégralité qui va devenir le texte de référence : Das Problem der Menschwerdung.

En 1927, il reçoit la Swedish Retzius Medal, pour son travail sur le cervelet. Toute sa carrière, Bolk est resté un chercheur et un enseignant (à la fin de sa vie, la totalité des professeurs d’anatomie de Hollande avaient été ses étudiants). Il fut un scientifique de tout premier plan, et ce dès le début de sa carrière et mena plus de trente années durant des recherches scientifiques au plus haut niveau. Sa bibliographie est constituée d’environ deux cents articles, de 1894 à 1929, dans les principales langues européennes (outre le néerlandais, l’anglais, l’allemand et le français), avec une moyenne de huit communications par an.

De sa vie privée, nous ne savons que peu de choses. Il est resté célibataire, se consacrant semble-t-il entièrement à son travail et a subi une amputation de la jambe droite en 1918. Atteint d’un cancer, il meurt à Amsterdam le 17 juin 1930.

Genèse de la théorie de la fœtalisation

En 1901 ou 1902, Bolk procède à l’autopsie d’un travailleur agricole adulte chez lequel il constate, aussi bien au niveau du cerveau que des intestins ou encore des côtes, des caractéristiques qui sont présentes chez le fœtus humain, mais normalement transitoires et donc totalement anormales chez un adulte. Il observe également une absence de pilosité sur les jambes et le torse. Chez cet homme, des traits normalement fœtaux étaient devenus permanents. Bolk en publie l’observation en 1902, en la traitant comme une simple anormalité individuelle, mais le terme de fœtal est introduit dans sa pensée et ne cessera de prendre de l’ampleur.

Quelques années plus tard, il établit que chez l’homme la première molaire trouve son origine dans une dent de lait. Il saisit l’importance qu’un organe, temporaire dans d’autres espèces, est devenu permanent dans une autre. Un trait spécifique de la forme humaine s’expliquerait donc par un arrêt, ou un ralentissement, de développement. Plus tard, il parvient à une conclusion similaire lorsqu’il étudie le trou occipital. Ces résultats discrets mais concordants lui font franchir un seuil dans ses recherches, puisque le caractère fœtal va alors devenir une hypothèse de travail qu’il va mettre à l’épreuve dans l’étude d’autres caractères de la forme humaine.

Il faut bien avoir à l’esprit que, à cette époque, le darwinisme bouleversait la science, et que la loi fondamentale de Hæckel (l’ontogenèse récapitule la phylogenèse) dominait la pensée biologique. Or, la récapitulation des étapes de la phylogenèse implique des processus accélératoires : une espèce serait d’autant plus accélérée qu’elle est évoluée et réciproquement. Dans ce cadre qui pense les rapports entre ontogenèse et phylogenèse à partir d’accélérations, Bolk découvre donc une possibilité de profond ralentissement dans une ontogenèse, et pas n’importe laquelle, celle de l’homme.

Il commence à rendre publique sa théorie de la fœtalisation à partir de 1918, d’abord en hollandais, Hersenen en Cultuur 3, texte traduit assez rapidement en anglais sous le titre Brain and culture 4. Il poursuit ses études et les publications (par exemple, en 1922, un important argument en faveur de sa théorie, l’orthognathisme de l’homme, est traité thématiquement : « The problem of orthognathism » 5). À partir de 1926, quelque chose semble se précipiter (le cancer qui allait l’emporter ?), il multiplie alors rapidement les communications annonçant dans les principales langues européennes l’aboutissement à venir de son grand travail sur la théorie de la forme humaine, la théorie de la fœtalisation 6.

Il importe de souligner que ce qui soudainement fait l’objet de plusieurs communications rapprochées est avant tout l’annonce d’un travail de grande ampleur, à venir. À chaque exposé, Bolk répète qu’il s’agit là simplement d’une présentation rapide d’un travail systématique, précis et complet en cours d’élaboration… Opus Magnus dont nous ne possédons aucune trace.

La néoténie

Ce terme a été créé en zoologie pour rendre compte d’un phénomène très particulier : la persistance de la forme juvénile d’une espèce animale bien au-delà de sa durée normale, voire tout au long de la vie du spécimen. Le cas le plus fameux reste, sans conteste, l’axolotl mexicain qui peut vivre et se reproduire sous sa forme larvaire.

L’axolotl

L’animal connu sous le nom d’axolotl appartient à la mythologie aztèque : c’est depuis sa transformation en axolotl que le dieu Xólotl fut découvert et mis à mort par son frère jumeau Quetzalcóatl. Xólotl avait été le seul dieu à refuser de mourir pour permettre au monde de vivre. Étrangement, nous trouvons déjà un thème que nous ne cesserons de croiser : celui du double. Familier de la culture (y compris culinaire) des Aztèques qui le considéraient comme un poisson, l’animal va être décrit, puis étudié par les Européens. Il fait l’objet de descriptions et de questionnements puisqu’il possède les caractères d’une larve de salamandre mais peut se reproduire tel qu’il est conformé. La majorité des savants préfèrent alors le traiter comme un animal à part entière.

Les premiers spécimens vivants qui arrivent en Europe sont placés sous le regard d’Auguste Duméril (1812-1870), au Muséum d’histoire naturelle, lequel va en clarifier la nature en quelques années. Les axolotls commencent par se reproduire, ce qui semble confirmer leur statut d’espèce. Mais si certains descendants se reproduisent tels quels, d’autres se transforment en salamandres et peuvent également se reproduire. À leur tour, les descendants peuvent ou non se métamorphoser.

Il est donc établi que cet animal possède deux formes adultes : l’une que l’on pourrait dire totale et l’autre que l’on qualifiera de néoténique. Les études vont se poursuivre (et se poursuivent encore), à la fois pour comprendre la nature propre de l’animal mais aussi des phénomènes non spécifiques (autrement dit l’axolotl est devenu un cobaye).

La naissance de la néoténie

Une vingtaine d’années après les premières observations in vitro à Paris, un zoologiste suisse, Julius Kollmann (1834-1918), vient à s’intéresser à de surprenantes larves de grenouilles et de crapauds, de dimensions fort supérieures à celles habituellement observées. Il formule l’hypothèse qu’il s’agit de larves ne s’étant pas transformées à temps. Il poursuit en supposant un possible report de la métamorphose, parfois pour des raisons évidentes d’adaptation aux conditions de vie (le cas de larves restées prisonnières des glaces, ratant le train de la métamorphose printanière et devant patienter une année supplémentaire), mais aussi, parfois, sans raison apparente.

Kollmann met donc en évidence une capacité de persister à un état de jeunesse, larvaire, qu’il applique ensuite au célèbre axolotl. Il baptise ce phénomène du néologisme de « néoténie » en 1883. Dans le cas de l’axolotl, la néoténie conduit à un animal de forme juvénile pouvant se reproduire car, si le reste du corps (soma) a stoppé son développement, le système génital (germen) a poursuivi le sien 7. Ce phénomène n’est pas unique.

Dans les mêmes années, le zoologiste français Alfred Giard (1846-1902) introduit le néologisme « progenèse» qui vise à nommer le phénomène inverse : non pas une poursuite du développement du système génital pendant que le corps dans son ensemble stoppait son développement mais l’accélération du développement du système génital pendant que le reste du corps poursuivait son développement normalement. L’animal conserve là aussi une forme juvénile, mais selon un tout autre processus.

Louis Bolk et la fœtalisation

Dès la fin du XIXe siècle mais surtout durant le premier tiers du XXe, des biologistes ont proposé de comprendre les principales spécificités de l’homme comme résultant d’une forme de néoténie : on les retrouverait transitoirement chez les jeunes (notamment les jeunes primates anthropoïdes) et non pas chez les adultes.

On en doit la formulation la plus connue à Louis Bolk, un anatomiste hollandais, dans ce qu’il a appelé la « théorie de la fœtalisation » et qu’il a le plus amplement exposée lors d’une conférence, prononcée puis publiée en 1926, Das Problem der Menschwerdung. Bolk propose fœtalisation et ne reprend pas le terme néoténie. Il est, dès lors, abusif de le présenter comme théoricien de la néoténie humaine.

Bolk propose de s’intéresser à la forme de l’homme qu’il considère comme fœtalisée, selon un principe qui est le retardement. Le cours de la vie de l’Homme est retardé. Contrairement à la néoténie de l’axolotl, il n’y a pas d’arrêt dans le développement ni un déphasage germen/soma mais un ralentissement du cours du développement de la forme humaine qui entraîne une forme juvénile.

Cette théorie n’est pas unique puisque dans les mêmes années, un français, Émile Devaux (1830-1854), propose une théorie comparable de la spécificité de la forme infantile de l’Homme. Pour lui, l’Homme est frappé d’infantilisme par rapport aux grands singes. Il faut ici faire attention : infantilisme est un terme de la théorie de la dégénérescence, donc à la connotation fortement négative.

La réception de l’hypothèse néoténique

En biologie

La réception de cette théorie va progressivement se déployer bien au-delà du petit cercle des anatomistes, les pairs de Bolk.

C’est ainsi qu’en France, dès 1927, Henri Neuville (1872-1946), qui est avec Édouard Retterer (1851-1924) un des spécialistes de l’anatomie, publie un minutieux travail d’une cinquantaine de pages dans lequel il discute plusieurs arguments de Bolk, sur son propre terrain, l’anatomie comparée (précisément, Neuville va l’éprouver à propos de : « La main, le pied, l’appendice cæcal, le pénis, les grandes lèves et l’hymen » 8). Nous n’entrerons pas dans le détail du texte, très technique. Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est que l’anatomiste Neuville, qui discute les propositions d’un autre anatomiste, va trouver nécessaire de recourir à Freud. Après avoir rappelé que la précocité des accouplements « accélère en général l’évolution et hâte le cours de l’existence » (Ibid., p. 505), il fait l’hypothèse que, dans le cours de l’hominisation, « la nécessité de réduire la progéniture » s’est amplifiée, ce que, compte tenu de la si longue durée de l’enfance et de la régulière fertilité de la femme au fil de l’année, nous comprenons fort bien. Cela aurait alors eu pour conséquence de rendre nécessaire de retarder les manifestations de la vie sexuelle.

Les théoriciens de l’évolution des espèces vont bien entendu regarder de près le travail de Bolk. C’est notamment le cas de l’embryologiste évolutionniste britannique Gavin Rylands de Beer (1899-1972) qui en fait un élément central de son livre Embryologie et évolution 9. En nous éloignant encore de l’anatomie comparée et de l’année 1926, nous rencontrons, au carrefour de la zoologie et de la psychologie comportementale, Konrad Lorenz (1903-1989) qui développe le thème d’un animal spécialisé dans la non-spécialisation, renvoyant explicitement à Bolk et aussi au philosophe Arnold Gehlen (1904-1976) qui contribuera, avec son anthropologie philosophique, à la construction du thème de l’Homme comme inachevé, comme être du manque qu’il faut alors fixer à l’aide d’institutions fortes. Aux États-Unis, Geza Roheim (1891-1953) développe le thème de l’enfance prolongée et lit Bolk au milieu des années trente : l’hypothèse néoténique va trouver un accueil favorable dans l’anthropologie psychanalytique qu’il développe 10.

En sciences humaines

Si les sciences naturelles lui font un accueil bienveillant, en revanche, en France tout au moins, les sciences humaines et sociales restent silencieuses.

En 1959, Georges Lapassade (1924-2008) publie un article intitulé « Un problème darwinien : l’évolution par néoténie » et travaille à un projet de recueil de textes de Bolk. En 1960, il propose, dans Arguments, une « Présentation de Louis Bolk » précédant la première traduction partielle de Das Problem der Menschwerdung, qu’il traduit intégralement l’année suivante, avec François Gantheret, pour la Revue de psychanalyse française.

Le 31 mai 1963, Georges Lapassade, agrégé de philosophie soutenait face à Georges Canguilhem, Daniel Lagache et Henri Gouhier, avec à leurs côtés Juliette Favez-Boutonnier (la directrice) et Maurice Debesse. Sa thèse principale, L’entrée dans la vie (publiée aux éd. de Minuit la même année), construisait le concept d’un homme néoténique, autrement dit inachevé, qui jamais n’atteindra un stade véritablement adulte. Jusqu’alors, fort peu avait été écrit en France sur ce sujet et, depuis, à peu près rien ne l’a été hors de l’influence de ce travail. Qui, aujourd’hui, s’intéresse à la néoténie chez l’homme en reste redevable à Lapassade.

La réception, par les sciences humaines et sociales, des travaux de Louis Bolk et du thème d’un homme néoténique doit donc beaucoup à Lapassade. Pourtant, il reste surtout connu comme un pédagogue, un des premiers psychosociologues à avoir écrit sur les organisations et les institutions, l’inventeur d’une sociologie d’intervention et l’introducteur en France de l’ethnométhodologie. Fidèle à l’anthropologie exposée dès L’entrée dans la vie, ce sont les phénomènes nouveaux, en train d’advenir, qui auront retenu son intérêt. Mobilisant la biologie, la psychologie du développement, la psychanalyse, la sociologie et la philosophie, Lapassade y soutient que l’homme reste toute sa vie immature et que ce que nous croyons être l’état adulte est bien plutôt un perpétuel devenir-adolescent. Dès lors, toutes les formations sociales se prétendant achevées sont remises en cause : non seulement elles ne possèdent pas la légitimité qu’on leur prête mais surtout elles trahissent la véritable nature de l’homme. Celui-ci aurait à expérimenter tout ce qui possède la caractéristique de commencer et de ne pas avoir atteint un plein achèvement.

En philosophie contemporaine

On pourrait dire approximativement que chaque décennie va recevoir une contribution philosophique à la pensée de l’Homme néoténique. Les années 1960 sont, bien sûr, celles de L’entrée dans la vie : un premier chapitre reprenant la genèse de l’hypothèse, à partir de la biologie, puis des développements psychogénétiques, sociaux, politiques « qui démontraient précisément, avec une continuité lassante, une source d’informations d’une extrême diversité, une culture plus occupée de poser des problèmes et de désigner des chemins que de participer aux idolâtries coutumières, que toute institution est dérisoire, que l’homme, être prématuré, est condamné à ne jamais devenir adulte » 11.

Même si la néoténie connaît une certaine mode, rien de comparable à la thèse de Lapassade n’est alors disponible en français. Dans la recension qu’il en fait, Joseph Gabel (1912-2004) indique clairement son importance : il s’agit d’une « contribution capitale » à l’anthropologie dialectique, « dans la lignée brillante des travaux d’un Binswanger » 12. Et il est certain que l’ensemble des philosophes suivants qui se sont risqués à une pensée de l’homme néoténique sont, à des degrés évidemment divers, sous l’influence de Lapassade.

Son livre va même éclipser la contribution fort intéressante que propose Franck Tinland une quinzaine d’années plus tard. Dans son exigeant travail, sorte de chaînon intermédiaire entre Gilbert Simondon (1924-1989) et Bernard Stiegler, qui ne connaîtra toutefois pas la réception qu’il mérite, Tinland cherche à résoudre l’énigme de l’Homme et de son étrange « redéfinition des pouvoirs ». Comment penser un organisme si proche, par la forme, de ses plus proches parents (la différence organique entre l’Homme et, notamment, le chimpanzé n’étant pas significativement plus importante que celle entre le bonobo et le gorille) alors que son mode de vie n’a radicalement rien de comparable avec tout ce qui peut se rencontrer de vivant. Tinland comprend la différence anthropologique comme corrélât du retrait des spécificités naturelles, organiques et du développement de l’artifice (langage, outillage…). Ainsi le propre de l’Homme résiderait dans le manque « qui s’est creusé au sein de la plénitude des ajustements naturels » et la « disponibilité qui permet un supplément de forme », courant tout le long du processus d’hominisation. Ainsi « la béance ouverte en ce vivant entre les exigences de la vie et les dispositions naturelles aptes à leur répondre, est sans doute l’effet des artefacts eux-mêmes » 13.

Il faut attendre les années 1980 pour retrouver un texte qui connaîtra, lui, un réel succès. Il faut dire que son auteur bénéficie d’une réputation internationale qui n’a cessé de s’accroître. Giorgio Agamben est l’auteur d’un court texte « Idée de l’enfance » 14 facilement cité dès qu’il s’agit de néoténie chez l’Homme (par exemple par D.-R. Dufour, Yves Coppens et Pascal Picq, Gilles Tiberghien, Elisabeth de Fontenay). Il faut dire qu’il présente les qualités déterminant les citations : style, érudition, clarté, brièveté, pensée. C’est ce qui fait écrire à Dufour que « Idée de l’enfance » constitue les « cinq pages hautement philosophiques sur l’hypothèse néoténique. Rien de plus à [sa] connaissance. Mais cinq pages renversantes dont vingt lignes méritent à jamais d’être sauvées de toute critique… » 15. Il s’agit selon nous plus d’une métaphore qu’une application de l’hypothèse même si certaines de ses idées sont intéressantes. Chez Agamben, la néoténie fonctionne comme métaphore de l’enfance et comme exemple de la « puissance de ne pas… » passer à l’acte qui est un de ses principaux objets de recherches. De même que, ailleurs, il développe le thème de Bartleby le scribe qui peut ne pas… écrire 16, Agamben voit dans l’axolotl, celui qui peut ne pas… se métamorphoser, refusant ainsi les possibilités de son soma. Philosophie de la contingence, il n’existe aucune tradition humaine qui puisse se prétendre authentique, fidèle à la nature profonde de l’Homme. Au contraire, et dans un esprit que l’on pourrait supposer influencé par Lapassade, une vie proprement humaine ne serait possible qu’à la condition de reconnaître et d’assumer la non-latence de l’Homme.

Une dizaine d’années plus tard, un philosophe français renoue avec le travail de longue haleine et historique inauguré par Lapassade. Dans plusieurs livres et articles, Dany-Robert Dufour reprend et prolonge l’œuvre généalogique de Lapassade et reprend cette idée d’inachèvement de l’Homme, dans une philosophie fort différente de celle de son ancien directeur de thèse. Pour Dufour, l’Homme néoténique est un primate inachevé et donc « inadapté » : spécifiquement incapable de survivre seul, une sorte d’erreur de la nature 17. Erreur parmi le règne animal, puisque, de lui-même, il ne survivrait pas une journée dans la nature, mais tout autant erreur de la part de la nature d’avoir laissé cet avorton la conquérir. L’Homme inachevé, manque, dans cet inachèvement, d’une part de nature, cette part manquante qui, jadis, lui aurait permis d’atteindre à l’état plein de vivant. Sa seule issue a alors été l’invention d’un complément d’une autre nature, d’une nature seconde. L’Homme serait le seul vivant contraint de combler son déficit de première nature par une « seconde nature ». En recourant à ce syntagme, Dufour s’appuie sur les textes d’Arnold Gehlen, qui a proposé le thème de l’Homme comme être naturellement culturel, comme Homme relevant d’une première nature, certes, comme tous les vivants, mais aussi d’une seconde nature. Alors que chez Lapassade (différemment chez Agamben), l’inachèvement était à assumer, pour ne pas dire à fêter, chez Dufour, au contraire, il doit être supplémenté.

La néoténie aujourd’hui

À partir de sa réception dans les sciences humaines et sociales, l’hypothèse néoténique a connu une double histoire : celle de son utilisation dans des disciplines comme la psychanalyse, la sociologie et la philosophie, mais aussi et surtout son développement en biologie. Aujourd’hui, si le terme existe encore, il tend toutefois à disparaître du lexique des biologistes. La néoténie ainsi que la progenèse sont finalement les premiers phénomènes identifiés de ce qu’on appelle aujourd’hui les « hétérochronies du développement » : déphasages dans le développement et la croissance d’organes et de parties d’organismes. On ne s’intéresse plus à l’animal en son entier, on étudie les variations de développement, caractère par caractère, entre un spécimen et son ancêtre. Dans le même temps, son application à l’Homme reste discutée.

À partir des années 1970, un renouveau des hétérochronies a été dû à Stephen Jay Gould (1941-2002) qui a travaillé à les formaliser : on se base, pour un trait morphologique donné, sur le début de son développement, son arrêt et son intensité. Il devient ainsi possible, en faisant varier ces trois facteurs, de rendre compte des hétérochronies observées 18. Nous disposons aujourd’hui d’une théorie « révisitée » de la néoténie humaine qui répond aux critiques qui soutenaient que l’Homme était plus hypermorphique que néoténique. En articulant notamment la fœtalisation de Bolk avec le principe du retardement relatif de Bok qui montre que plus un organe se développe tard, plus il sera à la fois grand et fœtalisé, il devient possible d’interpréter certains des caractères hypermorphiques de la forme humaine comme résultat d’un processus néoténique.

Ce travail formel reçoit actuellement un soubassement biologique par les récentes recherches sur les « gènes architectes » qui codent la morphogenèse de tous les animaux. Des travaux, comme ceux de Denis Duboule en Suisse et d’Alain Prochiantz en France, mettent en évidence que la forme d’un être vivant est codée par un complexe de morphogènes 19 (déterminant ce qui prendra la forme d’un tronc, d’un membre, d’une tête, etc.) dont l’expression est régulée par des séquences codantes dont le modèle tri-factoriel des hétérochronies rend compte (début, fin et intensité de l’expression). En France, Jean Chaline fait partie de ceux qui ont mobilisé ces différents résultats pour parvenir à une proposition renouvelée de l’hominisation 20.

Mais l’essence néoténique de l’Homme se manifeste particulièrement dans l’immaturité de son cerveau. Comme le souligne Prochiantz, celui-ci est fondamentalement un organe néoténique parce qu’essentiellement immature capable de se transformer, et même, partiellement, de se régénérer (contrairement à l’idée longtemps diffusée, l’être humain ne possède pas un stock de neurones qui irait inéluctablement en diminuant). Les connections entre les cellules nerveuses sont dynamiques et appartiennent à l’épigénèse, une dynamique qui court tout au long de la vie humaine. Plus encore, on sait désormais que cette plasticité du cerveau constitue sa nature. La relative maturité de l’organe adulte est en réalité une inhibition de sa plasticité causée par des molécules venant se loger dans des récepteurs spécifiques suspendant la plasticité de la cellule nerveuse. De la forme générale du corps humain au fonctionnement neurophysiologique de son cerveau, l’Homme apparaît comme un être basiquement néoténique.

Levivier Marc

Marc Levivier, coordinateur pédagogique du DESU
« Prises en charge des addictions » à Paris VIII ;
formateur, consultant à l’Irema
(Institut de recherche et d’enseignement sur les maladies addictives).

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La genèse de l’être humain par néoténie

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Ce bref historique est un montage de citations réalisé à partir des articles suivant :

Levivier Marc, « L’homme inachevé : à propos de la thèse de Georges Lapassade »,
Nouvelle revue de psychosociologie 1/2010 (n°9), p. 177-185
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Levivier Marc, « La fœtalisation de Louis Bolk »,
Essaim 1/2011 (n°26) , p. 153-168
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Levivier Marc, « L’hypothèse d’un Homme néoténique comme “grand récit” sous-jacent »,
Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle 3/2011 (Vol. 44) , p. 77-93
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Bibliographie

  • Bolk, L. 1918. Hersenen en Cultuur, Amsterdam, Scheltema en Holkema.
  • Bolk, L. 1925. Brain and Culture, Amsterdam.
  • Bolk, L. 1926. Das Problem der Menschwerdung, G. Fischer.
  • Bolk, L. 1926. « Le problème de l’anthropogenèse », Comptes rendus de l’Association des anatomistes de langue française.
  • Bolk, L. 1929. « Origin of racial characteristics in man », American Journal of Physical Anthropology.
  • Bolk, L. 1960. « La genèse de l’homme », Arguments, n° 18, p. 3-13.
  • Bolk, L. 1961. « Le problème de la genèse humaine », Revue française de psychanalyse, t. XXV, n°1, p. 243-279.
  • Canguilhem, G. ; Lapassade, G. ; Piquemal, J. ; Ulmann, J. 2003. Du développement à l’évolution au xixe siècle, Paris, puf.
  • Châtelet, F. 1963. « Une thèse provocante : il n’y a pas d’adulte-étalon », L’Express du 3/10/1963, p. 41.
  • Gouhier, H. 1963. Rapport de la thèse principale de Georges Lapassade, Fontainebleau, Archives nationales (cote 19930389).
  • Lapassade, G. 1959. « Un problème darwinien : l’évolution par néoténie », L’âge nouveau, n° 106, p. 74-80.
  • Lapassade, G. 1960. « Présentation de Louis Bolk », Arguments, n° 18, p. 1-2.
  • Lapassade, G. 1972. L’entrée dans la vie : essai sur l’inachèvement de l’homme, Paris, UGE.

Notes:

1 Du nom de Petrus Camper (1722-1789), un biologiste hollandais du XVIIIe siècle, très célèbre en son temps (c’est à lui que Goethe adressa son travail sur l’os intermaxilaire). Convaincu de l’unicité du plan de composition chez les vertébrés, il impressionnait nombre de naturalistes en esquissant la forme d’un animal et en la transformant peu à peu en d’autres (du cheval à la vache, de la vache au chien, du chien au dromadaire, etc.).

2 Bolk termine plusieurs de ses présentations par une défense de l’inégalité des races que « prouverait » sa théorie, sans qu’il ne relève que d’autres théories en totale contradiction avec la sienne avaient, quelques dizaines d’années plus tôt, abouti à exactement la même justification des races, et à la même hiérarchisation… mais avec des critères exactement opposés. Sur ce sujet, il faut lire de Stephen Jay Gould, La mal-mesure de l’homme, Ramsay, 1983 et André Pichot, La société pure, de Darwin à Hitler, éd. Flammarion, 2000.

3 L. Bolk, Hersenen en Cultuur, Amsterdam, Scheltema en Holkema, 1918.

4 L. Bolk, Brain and Culture, Amsterdam, 1925.

5 Proc. Kon. Akad. v. Wetenschappen, vol. XXV, N 7.

6 En allemand : « Das Problem der Menschenwerdung », en néerlandais : « Over het probleem der menschwording », en anglais : « On the Problem of Anthropogenesis », en espagnol : « La humanización del hombre ».

7 La distinction soma/germen a été introduite en biologie par August Weismann (1834-1918) afin d’expliquer l’hérédité. Les cellules germinales sont, selon lui, indépendantes des cellules somatiques et par conséquent il ne peut y avoir de transmission des caractères acquis au cour de l’existence des organismes. [NdE]

8 H. Neuville, “De certains caractères de la forme humaine”, L’anthropologie (1927), p. 307.

9 G. De Beer, Embryologie et évolution, Paris, éd. Legrand, 1932.

10 G. Róheim, Psychanalyse et anthropologie : culture, personnalité, inconscient, Paris, éd. Gallimard, 1967.

11 F. Châtelet, “Une thèse provocante : il n’y a pas d’adulte-étalon”, L’Express, 3/10/1963.

12 J. Gabel, “Anthropologie et dialectique”, Annales, 1964, vol. 19, n° 2, pp. 345-353.

13 F. Tinland, La différence anthropologique : Essai sur les rapports de la nature et de l’artifice, éd. Aubier Montaigne, 1977.

14 G. Agamben, Idée de la prose, éd. Bourgois, 2006.

15 D.-R. Dufour, Lettres sur la nature humaine à l’usage des survivants, éd. Calmann-Lévy, 1999.

16 G. Agamben, Bartleby ou la création, éd. Circé, 1995.

17 Dufour reprend de manière non critique la rhétorique darwinienne de l’adaptation (et ici de l’inadaptation) sans jamais préciser ce qu’il entend par là. Il faut noter que chez nombre d’espèces, et plus particulièrement chez les mammifères, les individus sont également « incapable de survivre seul » ; les comportements liés à une socialisation se manifestent donc bien avant l’apparition de l’homme ou même des primates. [NdE]

18 P. Alberch, S. Gould, G. Oster & D. Wake, “Size and shape in ontogeny and phylogeny”, Paleobiology, 1979, n°5, pp. 296-317.

19 W. Gehring, La drosophile aux yeux rouges, éd. Odile Jacob, 1999.

20 J. Chaline, Les horloges du vivant : un nouveau stade de la théorie de l’évolution ?, éd. Hachette littératures, 1999.

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