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Nicolas Class, Goethe et la méthode de la science, 2005

Résumé

Malgré sa défiance pour la théorie, la recherche scientifique de Goethe n’est pas allée sans un soin tout particulier porté à la méthode qu’elle devait mettre en œuvre. Précisément parce qu’il fallait rendre compte du phénomène dans sa diversité et dans sa totalité, il importait de réfléchir aux moyens qui assureraient la réussite d’une telle démarche. Pour Goethe, il s’agissait de mettre en œuvre un concours harmonieux des différentes facultés de l’esprit humain, seul capable de répondre à la richesse du réel tel qu’il se manifeste à nous, et donc seul capable de fonder adéquatement une démarche expérimentale en science.

1. Introduction

La réputation du poète, chez Goethe, devait singulièrement nuire à la prise en compte de l’œuvre scientifique. De même que le succès du Werther et la vénération attachée au Faust ou à telle ballade célèbre devaient occulter tout le reste de la production littéraire de l’écrivain aux yeux du grand public, l’importance des écrits scientifiques pour la pensée de Goethe et leur inscription plénière dans l’histoire de la science de l’époque restent largement méconnues.

À cette méconnaissance du grand public s’ajoute encore une seconde forme de dépréciation : celle qui est due à l’excès de spécialisation des disciplines universitaires. Le critique littéraire et l’historien des lettres d’aujourd’hui se trouvent souvent fort dépourvus, dès qu’il leur faut aborder de tels textes, alors même que, jusque dans les années cinquante, ce fut au contraire aux travaux de comparatistes qu’on a dû, en France à tout le moins, les meilleures synthèses sur le sujet. De la même façon, le germaniste semble plus soucieux de régler ses comptes avec le monument culturel Goethe et avec les diverses récupérations et perversions dont il a été l’objet pendant deux siècles de nationalisme virulent, en France comme en Allemagne, que d’étudier pour eux-mêmes des textes que l’on croit connaître, et sur lesquels on tient que tout a déjà été dit.

Goethe, qui se voulait autant savant qu’écrivain, était tout à fait conscient de cette méconnaissance, et il avait lui-même analysé cette situation problématique avec lucidité. Force lui était de constater qu’elle ne faciliterait guère la réception de ses travaux scientifiques. Il écrivait ainsi en 1831, en concluant sa notice L’auteur fait part de l’histoire de ses études en botanique :

« Depuis plus d’un demi-siècle, je suis connu comme poète dans ma patrie, et même à l’étranger. Tout au moins ne songe-t-on guère à me contester ce titre. Mais ce qu’on ne sait pas aussi communément, ce qu’on a encore moins pris en considération, c’est que j’ai consacré mon labeur et mes efforts à l’étude de la nature, que je l’ai observée avec la plus grande attention dans la généralité de ses phénomènes physiques et dans sa vie organique, que j’ai poursuivi en silence mes spéculations avec sérieux, avec persévérance, avec passion. Aussi, lorsque j’ai tenté de montrer comment on peut parvenir à l’intelligence des lois qui régissent le développement de la plante, et que mon essai, imprimé en allemand depuis quarante ans, fut mieux connu, particulièrement en Suisse et en France, put-on assez s’étonner de voir un poète, ordinairement occupé des phénomènes moraux qui sont du ressort de l’imagination, se détourner un instant de sa voie et faire, en passant, une découverte de cette importance. C’est à proprement parler pour combattre ce préjugé que ces pages ont été écrites. Elles ont pour but de montrer comment j’ai consacré une grande partie de ma vie à l’histoire naturelle, vers laquelle m’entraînait un goût passionné. Ce n’est donc pas par un don extraordinaire de l’esprit, ce n’est pas par une inspiration momentanée, ni d’une manière inattendue et tout d’un coup, mais par un effort méthodique que je suis enfin arrivé à un résultat si heureux. » 1

On peut donc s’étonner, tout en admettant que Goethe n’ait pas été le plus grand savant de son temps, que l’on se soit contenté de se débarrasser d’une manière si expéditive d’un pan entier et essentiel de son activité et de sa production. Il est plus étonnant encore de constater que ce rejet s’est fait le plus souvent au nom de représentations grossières et parfois mêmes caricaturales de l’histoire de la science et des sciences et du progrès scientifique et technique, comme s’il n’y avait pas d’autre alternative à opposer à l’excès inverse, consistant à voir en Goethe un savant hors pair, afin de mieux glorifier le génie national allemand.

Face à ces excès, que la passion idéologique n’a fait qu’accentuer, il serait peut-être temps d’évaluer enfin l’œuvre scientifique de Goethe en la situant à sa place dans l’histoire des sciences et des idées, afin de l’apprécier à sa juste valeur. Là encore, on peut s’étonner que les travaux des spécialistes allemands et anglo-saxons sur la question soient si peu invoqués, alors qu’ils fournissent tout le matériel nécessaire à une telle réévaluation critique.

On s’étonnera encore qu’on ne prenne plus guère l’avis des principaux intéressés, en l’occurrence les savants, physiciens et biologistes. Ceux-ci sont en effet loin d’avoir une opinion tranchée sur la question, et, si le positivisme scientifique a pu les amener, au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, à juger de manière plutôt négative la contribution de Goethe à la science, il n’en reste pas moins que les problèmes nouveaux que rencontrent la biologie et la physiologie ont considérablement renouvelé leur intérêt pour les travaux et les méthodes de l’écrivain allemand.

Enfin, on pourra noter, même si cela reste au fond assez superficiel – il faudrait en effet pouvoir débattre de la signification précise à attacher à une telle reconnaissance –, que, presque dès le début, les efforts de Goethe, s’ils ont été en général rejetés ou méprisés, ont aussi suscité l’intérêt de plusieurs savants, et non des moindres, que ce soit Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, Claude Bernard ou Darwin, Purkinje, Helmholtz ou Heisenberg.

Dans cet horizon, en s’appuyant sur les textes mêmes de Goethe et en tenant compte de son effort réel dans l’étude de ce que l’on appelait alors l’histoire naturelle, la présente étude voudrait exposer les conceptions théoriques du savant sur la méthode de la science. Le passage que nous avons cité plus haut indique très clairement que c’est grâce à une étude méthodique que Goethe est parvenu à exposer la métamorphose des plantes, c’est-à-dire l’ensemble des lois auxquelles le développement des individus végétaux obéit. La méthode et la réflexion méthodologique sont donc deux conditions nécessaires à l’exercice de la science, en ce qu’elles commandent l’observation et l’expérimentation et préparent leur interprétation.

2. Cosmologie du vivant et puissance de l’imagination

Goethe a suivi de très près l’évolution des idées concernant la nature du vivant et son inscription dans un monde organisé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe siècle, et il y a activement pris part. C’est à partir de cet horizon qu’il convient de situer et de comprendre sa réflexion sur la méthode de la science, car celle-ci repose en définitive sur deux principes essentiels : le principe de polarité et le principe de continuité. Il revient au premier de décrire en effet la structure propre aux phénomènes observés et de rendre compte de la relation que cette structure entretient avec nos facultés d’appréhension du divers des phénomènes. Le principe de continuité, d’autre part, permet de concevoir une hiérarchie des êtres allant de l’inorganique à l’intelligence percevante et réfléchissante. En somme, le premier principe, gnoséologique, présidant à l’économie de la connaissance, est complété par le second, métaphysique, qui appuie cette économie sur l’organisation harmonieuse du monde. La tâche de la méthode de la science est alors de déterminer le champ de ses objets, les phénomènes, et de les étudier pour eux-mêmes. Pour ce faire, elle a recours à l’imagination, ou plus exactement à un usage raisonné de l’imagination 2.

Les réflexions de Goethe sur la méthode sont donc traversées par une première polarité, propre au phénomène, qui oppose la qualité à la quantité et qui caractérise ainsi l’objet de la science. Cette polarité en appelle une seconde, corrélative, qui oppose, sur le plan des facultés de l’esprit, et plus précisément de la réflexion, l’analyse à la synthèse, et qui détermine par conséquent la démarche du chercheur. Cette corrélation des polarités repose à son tour sur le fait que l’intuition ou la vision des phénomènes mêmes, point de départ de la science selon Goethe, résulte d’une interaction continue entre le sujet et l’objet. Ces deux agents influent nécessairement l’un sur l’autre et modifient en permanence leurs dispositions réciproques dans le cadre d’un processus qui est, sous sa forme la plus déterminée, un processus de connaissance mais demeure globalement une action. Cette interaction suppose enfin, pour être effective, que les deux agents ne soient pas d’une nature fondamentalement différente.

C’est parce qu’elle garantit ce dernier point que l’idée de continuité est à la fois l’assise de la méthodologie goethéenne et la base de la pratique scientifique de l’écrivain. En effet, dans la mesure où la différence entre les êtres est reconductible à une simple différence de degré de perfection au sein d’une échelle hiérarchique, dans la mesure où, par conséquent, le passage d’un échelon à l’autre se fait toujours de manière progressive (natura non fecit saltus), il est possible de poser la continuité du quantitatif au qualitatif et de la réceptivité de la sensation à l’activité de la perception dans le procès de la connaissance ; et de poser de même la continuité du divers des phénomènes à leur connexion en un monde dans le procès dynamique. Ces deux procès sont alors exprimables par une série de lois, quantitatives ou qualitatives, selon que l’objet étudié appellera le chercheur à privilégier une approche mécaniste ou vitaliste. Concernant le vivant, qui illustre le mieux cette idée de continuité, la méthode la plus adéquate sera donc qualitative et génétique : elle devra en décrire les transformations 3.

Que l’imagination soit ensuite la faculté requise par la méthode se comprend aisément, dès lors que le but assigné à cette dernière est de préparer la science à l’intuition ou vision des phénomènes, clé de l’expérimentation et de l’interprétation. La dimension heuristique de la méthode est par conséquent d’apprendre à la pensée à se conformer aux données que l’intuition est susceptible de lui fournir. La détermination de l’objet ne saurait dépendre des seules structures de la pensée, elle relève avant tout du caractère propre aux phénomènes qui constituent un tel objet. Mais il reste du ressort de la pensée de construire ou de proposer la structure la plus adéquate à l’objet à saisir dans chaque cas.

C’est en ce sens que Goethe a pu reprendre à son compte, pour qualifier sa démarche, l’expression de gegenständliches Denken, de « pensée objective », due au psychologue Johann Christian Friedrich August Heinroth 4 :

« Il [Heinroth] décrit ma démarche comme étant une démarche spécifique : il dit en effet qu’elle est objectivement active [gegenständlich tätig] et entend par là qu’elle ne se sépare pas des objets, que les éléments des objets, les intuitions [Anschauungen] y trouvent place et en sont très intimement pénétrés, que mon intuition est elle-même pensée et ma pensée intuition. » 5

Une fois précisé que la pensée se conforme à l’objet tout en gardant le pouvoir de forger elle-même la structure adéquate à l’objet visé, il est possible à Goethe de présenter l’opération fondamentale de sa démarche, la déduction :

« Toute ma démarche repose sur la déduction ; je n’ai pas de repos tant que je n’ai pas trouvé le point précis, à partir duquel je puis déduire un grand nombre de conséquences, ou plutôt qui tire spontanément ces conséquences de lui-même et vient au devant de moi, dès que, faisant preuve d’application et de réceptivité, je me mets avec sincérité et prudence à l’ouvrage. S’il se trouve, dans mon expérience, quelque phénomène [Erscheinung] que je ne sais déduire, je le laisse subsister en tant que problème, et cette démarche s’est avérée des plus profitables au cours de ma longue vie, car, lorsque je ne pouvais déchiffrer l’origine et la connexion [Verknüpfung] de quelque phénomène [Phänomen] mais devais le laisser de côté, il arrivait qu’après bien des années, tout s’expliquait tout d’un coup et dans la plus belle des connexions [Zusammenhang]. » 6

C’est donc en tant qu’Anschauung, intuition, ou plus exactement vision des phénomènes, de leur origine et de leur connexion que l’imagination apparaît comme une faculté essentielle pour le chercheur. C’est à l’exercice méthodique de l’imagination qu’il est donné de saisir les phénomènes dans leur phénoménalité même, sans rien leur ajouter qui leur serait extérieur. Et, d’une manière plus générale, c’est à la puissance de l’imagination qu’il revient de donner forme au réel.

Dans Poésie et vérité, Goethe a rappelé à ce propos une déclaration de son ami Johann Heinrich Merck :

« Ton effort, la tendance dont on ne saurait t’écarter, est de donner une forme poétique au réel ; les autres cherchent à réaliser ce qu’on nomme poétique, imaginaire, et cela ne donne que des sottises. » 7

Mais donner une forme, quelle qu’elle fût, au réel ne pouvait aller sans un effort constant pour apprendre à le découvrir et à l’appréhender sous toutes ses formes. C’était reconnaître du même coup que le réel se forme et se configure lui-même par une incessante activité. Aussi vouloir donner forme, et forme poétique au réel, était-ce inscrire sa propre création dans ce tout plus vaste dont elle n’est jamais qu’une partie.

L’imagination devient ainsi la puissance d’appréhension du réel. Mais elle ne le devient en effet que par son exercice méthodique. Toute la vie de Goethe aura été traversée par l’effort consistant à la découvrir et à l’exercer. Il devait lui apparaître que l’imagination n’est pas tant cette puissance fantasque qui engendre des chimères et se plaît aux illusions que cette puissance par laquelle nous pouvons atteindre au contraire à la claire appréhension du monde. L’imagination rend nos organes plus aptes à saisir les êtres et les choses qui nous entourent et les rapports dans lesquels ils entrent. Elle autorise la perception des changements perpétuels qui affectent les choses en devenir comme des formes qui s’y stabilisent un temps. Elle témoigne enfin de la continuité fondamentale qui donne sa cohérence au réel, et en fait quelque chose d’idéel et de concret, de pensable et de palpable à la fois. Encore faut-il ne pas précipiter les conclusions que nous serions tentés de tirer du matériau brut qu’elle livre à nos sens. Le plein exercice de l’imagination appelle un art d’inventer qui lui apporte, en autorisant la mise en ordre de nos sensations et de nos perceptions, sa véritable fécondité et sa créativité authentique.

Si Goethe est aussi spontanément observateur attentif de la nature que poète inspiré, historien de son temps ou théoricien de l’art, c’est chaque fois dans l’exacte mesure où l’imagination, grosse de ces potentialités avant même toute distinction du particulier et du général, du sujet et de l’objet, permet d’arriver dans chaque cas à la vision concrète des phénomènes spécifiques à chacune de ces disciplines. Ensuite, selon la méthode qui convient à chaque secteur du savoir, de l’activité et de la créativité, l’imagination se concrétise chaque fois en un mode d’exercice particulier de sa puissance d’intuition, donc en une fonction spécifique de son pouvoir plus général d’appréhension.

L’imagination du poète lyrique est ainsi cette imagination qui trouve dans les objets de l’appréhension, en tant qu’ils peuvent être simplement présents à l’esprit, l’occasion d’une expression personnelle des différents états et procès de l’âme du poète, ou plus généralement d’une âme ou de l’âme humaine à travers lui. Aussi le poète s’en tiendra-t-il à la singularité de ce qui est vu et à la particularité de la vision. Plus cette vision sera particulière, personnelle ou singulière et forte, plus elle aura chance de rencontrer l’infinité du sentiment et de susciter l’inspiration du poète. C’est en ce sens que Goethe aimait qualifier ses poèmes de « poésies de circonstance » : l’imagination poétique tire occasion d’une rencontre singulière entre le poète et un événement du monde pour mettre en branle le processus créateur 8.

L’imagination du savant est de même, dans la forme concrète qu’elle revêt à l’occasion de l’observation de la nature, une spécification de la puissance globale de l’imagination. Il importe toutefois de noter que, si ces deux spécifications de l’imagination sont bien issues d’un même fonds, elles n’en diffèrent pas moins dans leurs modalités concrètes d’application au réel. Goethe qualifie ainsi l’imagination du savant d’exakte sinnliche Phantasie, d’« imagination sensorielle exacte », afin de la distinguer de la dichterische Phantasie, de l’« imagination poétique » ou « lyrique ». Cette fonction d’imagination sensorielle exacte, au lieu de chercher à configurer le sentiment intime, s’en tient à dégager les phénomènes et à les rendre visibles 9. Loin de se réduire à une pure réceptivité, qui nous laisserait devant le mystère d’une donation incompréhensible, elle participe activement de cette démarche qui s’efforce de saisir l’ordre des phénomènes et la connexion qui en commande la concaténation. Elle se concrétise donc par une méthode dans l’acception la plus classique du terme. Aussi l’imagination, qu’on veut purement subjective, opposée à la vérité objective, apparaît-elle comme la faculté de l’esprit qui défigure le moins l’objet, et même comme la seule puissance vraiment capable de nous montrer un objet. La différence entre la démarche scientifique de Goethe et la démarche de la physique mathématique ne consiste alors pas tant dans ce recours à l’imagination que dans la tentative de rendre les phénomènes pleinement visibles plutôt que seulement quantifiables 10.

3. Le phénomène polarisé

La déduction est l’opération fondamentale de la science, parce qu’elle a pour tâche de mettre en évidence les phénomènes mêmes. Le phénomène, cependant, n’est rien en dehors de sa connexion à d’autres phénomènes, du même genre ou d’un genre différent. Un phénomène est toujours polarisé : d’abord, parce qu’il sera interprété en termes de quantité ou de qualité ; ensuite, parce qu’il est à la fois sensible et idéel ; enfin, parce qu’il peut être aussi bien typique – et Goethe l’appelle alors un Urphänomen, un « phénomène archétypal » – que dérivé et sans signification immédiate.

Le phénomène ne vaut que par l’ordre, par la loi qu’il exprime. Toutefois, cette loi n’est pas non plus l’expression d’une nature étrangère au phénomène, et elle ne doit donc pas s’énoncer dans un langage différent. C’est pourquoi il est non seulement insuffisant, mais encore inapproprié d’exprimer quantitativement ce qui ne peut l’être que qualitativement, et réciproquement. Dans la perspective d’une étude du vivant et du monde vivant, les lois revêtiront par conséquent un caractère essentiellement qualitatif :

« Mesurer une chose est une action grossière, qui ne peut être que très imparfaitement appliquée à des corps vivants.

Une chose existante vivante ne saurait être mesurée par rien de ce qui est en dehors d’elle. Si elle devait l’être malgré tout, elle devrait en fournir elle-même l’étalon. Mais ce dernier est purement intellectuel et ne saurait être trouvé par les sens. » 11

La raison d’être de l’expérience (Erfahrung) et de l’expérimentation (Versuch) est alors de nous apprendre à voir les phénomènes eux-mêmes. Elles forment donc la pierre de touche d’un exercice conséquent de l’imagination, qui doit parvenir à se libérer des orientations et des limitations propres à l’exercice ordinaire des sens et ne pas être tentée non plus de leur surimposer des déterminations théoriques extérieures qui les dénatureraient :

« La chose la plus élevée que nous puissions comprendre, c’est que tout ce qui est de l’ordre des faits est déjà théorie. La couleur bleue du ciel nous révèle la loi fondamentale du chromatisme. Ne cherchons rien derrière les phénomènes, ils sont la théorie elle-même. » 12

Il revient aux phénomènes de nous fournir les éléments susceptibles d’entrer dans une élaboration théorique et de l’alimenter. On ne saurait toutefois se passer de l’examen critique du témoignage des sens et s’abandonner à une pure réceptivité. Car il n’existe pas de pure réceptivité. En effet, notre appréhension ordinaire est conditionnée par nos habitudes et nos préjugés. Pour l’en délivrer, il importe de saisir aussi l’élément idéel du phénomène en tant que tel : l’ordre, la connexion qui en déterminent l’apparaître.

« Tel phénomène, telle expérimentation [Versuch] ne prouvent rien, ce sont les maillons d’une grande chaîne, et ils ne valent que par leur connexion. » 13

Un donné brut, immédiat, nous est sans doute livré par nos sens, mais ce que l’intuition, même répétée, nous communique ne se réduit jamais à un tel donné. Car nous ne le recevons jamais qu’à travers le miroir déformant du jugement qui le livre à la pensée : « Les sens ne trompent pas, le jugement trompe. » 14 Aussi faut-il soumettre l’appréhension des phénomènes à l’examen de l’entendement ou sens commun, afin d’éviter la prévention, qui mène au dogmatisme, et la précipitation, qui a pour conséquence la construction de théories inappropriées à l’objet examiné :

« Il nous faut sortir une fois pour toutes les phénomènes des sombres chambres de torture de l’empirisme, du mécanisme et du dogmatisme et les conduire devant le jury du bon sens humain [gemeinen Menschenverstandes].

Les théories marquent d’habitude la précipitation d’un entendement impatient, qui voudrait bien être libéré des phénomènes, et qui, pour ce faire, met à leur place des images, des concepts, et même souvent que des mots. » 15

Inversement, et réciproquement, ce n’est donc que par l’expérience que l’entendement peut se libérer de ses préjugés pour redevenir le bon sens humain. La méthode, dans sa dimension propédeutique, doit donc accomplir un double travail critique : critique, par le bon sens humain, du témoignage des sens, qui n’est jamais pur en raison de nos préjugés, et, conséquemment, critique de la prévention et de la précipitation de l’entendement par la réflexion, qui le confronte aux données de l’intuition :

« Aucun phénomène ne s’explique en et par lui-même, seuls plusieurs phénomènes pris ensemble et ordonnés avec méthode finissent par donner quelque chose qui peut avoir de la valeur pour la théorie. » 16

C’est alors ce concours du regard de l’œil et du regard de l’esprit qui confère à la méthode sa dimension heuristique, car seul un tel concours nous permet de dégager les phénomènes archétypaux. En effet, il importe de comprendre que de tels phénomènes ne sont ni premiers chronologiquement – il ne s’agit pas de commencements factuels d’une série phénoménale, encore moins d’êtres premiers, et on ne peut donc rendre le terme d’Urphänomen par « phénomène primitif » ou « primordial » –, ni premiers logiquement – il ne s’agit pas non plus de principes a priori. Ce sont plutôt des phénomènes plus exemplaires ou plus typiques que tous les autres phénomènes du même genre, en ce que, dans leur phénoménalité même, la loi qu’ils expriment est immédiatement visible 17. De tels phénomènes sont donc dits archétypaux, parce qu’ils illustrent au mieux la connexion des phénomènes apparentés, et parce qu’en eux le sensible rend visible l’intelligible, et l’intelligible, le sensible, sans qu’il soit besoin d’autre chose que l’intuition ou vision. Par conséquent, si l’effort du scientifique ne peut remonter au-delà des phénomènes archétypaux, ce n’est donc pas parce qu’ils constitueraient une réalité ultime, les formes dernières de l’être par exemple, ni davantage parce qu’ils énonceraient les principes ou les présupposés fondamentaux de la science, mais seulement parce qu’ils marquent la limite du domaine ou du champ même de toute science, en tant qu’ils constituent l’expression directe et exemplaire de ces lois que la science étudie, parce qu’ils sont le visible même, et qu’il n’y a donc rien de visible en dehors d’eux 18 :

« Ce que nous percevons dans l’expérience, ce n’est le plus souvent que des cas, qui, avec un peu d’attention, peuvent être assignés à des rubriques empiriques générales. Ces dernières se rangent à leur tour sous des rubriques scientifiques, qui nous renvoient encore plus loin, par quoi nous prenons plus ample connaissance de certaines conditions indispensables de l’apparaître [des Erscheinenden]. Dorénavant, tout se conjugue peu à peu selon des lois et des règles supérieures, qui, cependant, ne se révèlent pas qu’à notre entendement par des hypothèses et par des mots, mais, au contraire, et conjointement, à notre intuition par des phénomènes. Nous nommons de tels phénomènes des phénomènes archétypaux [Urphänomene], parce que rien, dans le phénomène [Erscheinung], n’est au-dessus d’eux. Mais ils sont par contre tout à fait appropriés [geeignet], de sorte que nous pouvons redescendre par paliers, de même que nous nous étions auparavant élevés par paliers, jusqu’au cas le plus trivial de l’expérience quotidienne. » 19

Il est alors possible de définir la tâche du physicien :

« Assigner précisément toutes les conditions d’apparition d’un phénomène et viser, autant que faire se peut, la complétude des phénomènes, parce qu’il faut enfin qu’ils s’organisent nécessairement les uns aux autres, ou plutôt qu’ils empiètent les uns sur les autres, et parce qu’ils doivent produire une forme d’organisation aux yeux du chercheur et manifester l’ensemble de leur vie intime. » 20

Et l’on voit que, d’une manière plus générale, cette tâche obéit parfaitement au principe gnoséologique de la polarité, principe qui découle de la nature même du phénomène :

« De fidèles observateurs de la nature, si différente que soit par ailleurs leur pensée, tomberont pourtant d’accord sur ce point : tout ce qui doit apparaître, tout ce qui doit venir à notre rencontre en tant que phénomène, doit annoncer ou une division originelle capable de s’unifier ou une unité originelle parvenant à se diviser et doit se présenter de la sorte. Diviser ce qui est uni, unir ce qui est divisé, telle est la vie de la nature. C’est l’éternelle systole et diastole, l’éternelle syncrisis et diacrisis, l’inspiration et l’expiration du monde, dans lequel nous sommes, nous vivons et agissons. » 21

4. Le double mouvement de la pensée

La polarité du phénomène, qui est à la fois quantité et qualité, idéel et réel, typique et dérivé, appelle donc un double mouvement de cette pensée qui doit lui correspondre, dès lors qu’elle cherche à en acquérir la connaissance.

La tâche de la méthode, dans sa dimension propédeutique et heuristique, est de remonter de la quantité à la qualité, du sensible à l’intelligible et du phénomène dérivé au phénomène archétypal. Une fois ce parcours accompli, la méthode, en tant que déploiement de la science proprement dite, redescendra du phénomène archétypal au phénomène dérivé, de l’intelligible au sensible, voire de la qualité à la quantité dans un mouvement de spécification et de différenciation, à partir duquel les différentes sciences se distinguent et s’organisent les unes par rapport aux autres dans l’édifice de la science.

À la polarité de la généralisation et de la spécification s’ajoute le mouvement alternatif de l’analyse et de la synthèse qui caractérise l’exercice même de la pensée. La combinaison de ces deux mouvements duels permettra enfin de dégager les étapes de la méthode expérimentale, dont le dernier vecteur, qui en est aussi le plus important, est la répétition des expériences et des expérimentations à tous les niveaux et d’un niveau à l’autre.

Le premier mouvement de la pensée intervient pour régler, au sein d’une démarche essentiellement qualitative, les rapports du particulier au général, dont le milieu est le phénomène singulier que la pensée objective est chargée de saisir tel quel. À la connexion des phénomènes dans un monde, connexion qui fait leur singularité, doit donc répondre, sur le plan de la pensée, l’unicité du principe de mise en ordre des phénomènes connexes. Il importe de souligner que, sur ce point, la démarche de Goethe se rapproche le plus de la démarche de la physique mathématique, tant par l’exigence d’une construction rigoureuse que par la reconnaissance de la subordination nécessaire de l’ordre des phénomènes à un principe unique 22.

Toutefois, pour accomplir cet objectif, la physique a eu recours aux mathématiques, car elle a voulu trouver ce principe unique dans le caractère quantifiable du phénomène, sans toujours remarquer que ce principe ne pouvait être tiré du donné mais relevait des lois de la pensée. Elle a ainsi oublié que le langage mathématique n’est qu’une traduction possible des structures de la pensée, non pas d’abord du donné phénoménal, que cette traduction ne saurait donc exprimer pleinement ce donné, et qu’elle ne constitue pas non plus à elle seule la structure la plus adéquate que la pensée soit capable de construire pour correspondre au phénomène et le connaître dans sa vérité. Afin d’étayer sa réflexion, Goethe reprend ici à son compte des considérations sur les mathématiques développées par d’Alembert dans le « Discours préliminaire » à l’Encyclopédie, texte auquel l’écrivain allemand renvoie explicitement 23, et où on lit, entres autres, le passage suivant :

« On peut donc regarder l’enchaînement de plusieurs vérités géométriques comme des traductions plus ou moins différentes et plus ou moins compliquées de la même proposition, et souvent de la même hypothèse. Ces traductions sont au reste fort avantageuses par les divers usages qu’elles nous mettent à portée de faire du théorème qu’elles expriment ; usages plus ou moins estimables à proportion de leur importance et de leur étendue. Mais en convenant du mérite réel de la traduction d’une proposition, il faut reconnaître aussi que ce mérite réside dans la proposition même. C’est ce qui nous fait sentir combien nous sommes redevables aux génies inventeurs qui, en découvrant quelqu’une de ces vérités fondamentales, source, et pour ainsi dire, original d’un grand nombre d’autres, ont réellement enrichi la géométrie, et étendu son domaine. » 24

Le mérite réel des mathématiques n’est donc pas tant de permettre la description des phénomènes que d’autoriser l’édification d’une structure de pensée autonome et rigoureuse, analogue à celle du langage, mais bien plus efficace encore, et qui se prêtera éventuellement ou non à la description de certains phénomènes ou d’une certaine dimension de la phénoménalité :

« On peut dire en ce sens des mathématiques qu’elles forment la science la plus haute et la plus sûre. Mais elles ne rendent vrai que ce qui l’est déjà. » 25

Donc, pour Goethe, comme pour d’Alembert, l’efficace des propositions de la géométrie vient avant tout de leur indépendance par rapport aux phénomènes de la physique. D’Alembert reconnaissait en effet un moindre degré de certitude à ces propositions géométriques formulées pour exprimer des phénomènes physiques. Il n’y voyait même, la plupart du temps, que des hypothèses reposant au bout du compte sur une spéculation d’ordre métaphysique touchant la nature des phénomènes que l’on cherchait à exprimer sous l’espèce de ces propositions 26.

Goethe tire donc de ces considérations que la généralisation en physique n’a que peu à gagner du recours aux mathématiques, parce qu’un tel recours suppose une hypothèse touchant la nature des choses, qui, à ce stade, ne peut que relever de la prévention et de la précipitation d’un entendement impatient, incapable donc de considérer les phénomènes mêmes. Et, réciproquement, les mathématiques n’ont rien à gagner de leur application à la physique, puisqu’elles y perdent au contraire la certitude qui caractérise autrement leurs raisonnements, lorsqu’ils se contentent de traiter d’objets purement mathématiques. Il est par conséquent nécessaire de ne pas faire de physique en recourant aux mathématiques, ni d’abâtardir les mathématiques en en faisant l’instrument irréfléchi d’une physique précipitée. Les mathématiques ne peuvent être au mieux qu’un exemple de modélisation, de généralisation pour la physique, et ce en raison de leur rigueur et de leur certitude :

« Il nous faut reconnaître et avouer ce que sont les mathématiques, en quoi elles peuvent servir essentiellement la science de la nature [Naturforschung], ce dont, au contraire, elles ne participent pas, et dans quelle confusion lamentable leur mauvaise application a plongé la science et l’art depuis qu’elles ont été relevées. » 27

La physique doit s’efforcer d’imiter cette rigueur et d’atteindre une certitude analogue dans son domaine et dans ses limites, sans pouvoir toutefois reconnaître dans les mathématiques un instrument utilisable tel quel et immédiatement, sans pouvoir non plus en imiter ou en reproduire les procédés :

« La physique doit s’exposer dans ce qui la distingue des mathématiques. La physique doit se maintenir dans une parfaite indépendance et s’appliquer avec amour, respect et piété à pénétrer de toutes ses forces la nature et sa sainte vie, sans s’occuper le moins du monde de ce que les mathématiques font et accomplissent de leur côté. Et il faut que les mathématiques proclament à leur tour leur indépendance à l’égard de toute réalité extérieure, poursuivent leur grand progrès intellectuel et se développent par leurs propres moyens plus purement que ce n’a pu être le cas jusqu’à présent pour elles, qui ont voulu se livrer au donné et s’efforcer d’en tirer ou d’y adapter quelque chose. » 28

La confusion des deux disciplines comporte le danger de dénaturer la juste perception des objets spécifiques à chacune d’entre elles. En physique, on ne pourrait résister longtemps à la tentation de conclure que l’instrument mathématique de la recherche exprime l’essence des choses qui constituent l’objet de la recherche. On serait donc amené à poser que l’essence des objets de la physique est mathématique, là même où l’intuition du phénomène nous interdit toute spéculation sur la nature des choses 29.

La principale difficulté du mouvement ascendant de la méthode vers les phénomènes archétypaux est donc bien d’arriver à reconnaître ces derniers, à les prendre pour ce qu’ils sont et à ne pas prendre pour tels des phénomènes dérivés, ce qui ne peut se faire qu’à condition de bien distinguer les différentes disciplines et démarches scientifiques, leur portée et leurs limites :

« Nous estimons qu’en ce sens, la science de la nature [Naturforschung] a commis une grande erreur en plaçant un phénomène dérivé à la plus haute place et le phénomène archétypal à la plus basse, en inversant même le phénomène dérivé et en faisant valoir comme simple ce qui, chez lui, était composé et comme composé ce qui était simple, inversion qui a causé en physique [Naturlehre] les complications et les confusions les plus singulières, complications et confusions dont elle souffre encore.
Mais même si on a malgré tout découvert un tel phénomène archétypal, le mal n’en subsiste pas moins : on ne veut pas reconnaître ce phénomène comme tel, on recherche encore quelque chose d’autre derrière et au-dessus de lui, là où nous devrions pourtant entrevoir les limites de l’intuition. Que le physicien [Naturforscher] laisse les phénomènes archétypaux à leur paix et à leur magnificence éternelles, que le philosophe les intègre à son domaine, et il verra que ce ne sont pas les cas singuliers, les rubriques générales, les opinions et les hypothèses, mais les phénomènes archétypaux et fondamentaux qui lui livrent une matière digne d’être traitée et travaillée. » 30

5. La polémique avec Newton

Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner que cette critique s’adresse avant tout à l’optique de Newton. Goethe a reproché au savant anglais d’avoir considéré la lumière blanche comme un phénomène composé et dérivé, alors qu’il s’agissait, pour l’écrivain allemand, du phénomène archétypal que la méthode devait dégager, et dont une science qui traite des lumières colorées, devrait par conséquent partir, afin de pouvoir étudier ces phénomènes pour eux-mêmes, afin donc de pouvoir rendre compte de leur caractère chromatique.

Résumé ainsi dans ses grandes lignes, l’antagonisme de Goethe et de Newton semble se réduire à une querelle métaphysique touchant la nature de la lumière. Est-elle simple ou composée ? Est-ce la lumière blanche ou les lumières colorées qui sont premières et réelles ? Ainsi, lorsqu’on a parlé de l’erreur de Goethe en optique, ou qu’on a voulu au contraire dénigrer Newton au nom des conceptions de Goethe, on s’est en général contenté de dire que c’était parce que l’écrivain allemand ou le savant anglais s’étaient trompés sur la nature réelle de la lumière et avaient par conséquent élevé leurs édifices sur une chimère. Certes, Goethe finira lui-même par faire de manière tout à fait explicite ce reproche à Newton, et sa réflexion sur la méthode n’est pas dépourvue à cet égard d’une visée polémique :

« Newton est si réputé comme mathématicien que l’erreur la plus maladroite – poser que la claire et pure lumière, qui ne se trouble jamais, est composée de lumières sombres – s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui ; et n’est-ce pas les mathématiciens qui défendent toujours cette chose absurde et la répètent à l’auditeur le plus vulgaire dans des termes où l’on ne reconnaît aucune pensée ? » 31

Si Newton fut l’un des premiers à avoir reconnu la polarité essentielle au phénomène (principe de l’opposition de l’action et de la réaction) et la nécessité de s’en tenir aux phénomènes archétypaux (il ne faut pas feindre d’hypothèses touchant la nature ultime des choses), il aurait pourtant péché, dans l’élaboration de son optique, contre ces deux principes fondamentaux, qui, seuls, assurent à la méthode sa dimension heuristique et confèrent ensuite à la science sa fécondité réelle.

L’optique de Newton est donc, aux yeux de Goethe, le contre-modèle de la méthode : il part d’une théorie précipitée (il présuppose que les phénomènes étudiés ont une nature mathématique, ou du moins qu’ils sont épuisés par leur expression mathématique) ; cette théorie l’amène à se tromper sur le point de départ spécifique à l’étude des lumières colorées (le phénomène archétypal de la polarité de la lumière, indivisible, et de l’ombre) ; pour se justifier, il doit avoir recours à une hypothèse infondée (la lumière blanche est composée de lumières colorées), hypothèse d’ailleurs avancée pour expliquer une expérience dont le protocole reste problématique (l’experimentum crucis de la décomposition, apparente, de la lumière blanche par le prisme, expérience qui prouverait dans les faits la diverse réfrangibilité de ladite lumière blanche) 32 ; enfin, pour mettre un terme aux objections et aux critiques que certains de ses collègues de la Royal Society n’ont pas manqué de lui adresser dès la publication de ses thèses, il recourt à l’argument d’autorité 33.

La critique que Goethe adresse à Newton se situe donc d’abord sur le plan méthodologique et expérimental. Newton ne tient pas compte des principes qu’il a pourtant lui-même formulés : polarité des phénomènes, nécessité de ne pas feindre d’hypothèses. Ce qui l’amène à orienter ses dispositifs expérimentaux, afin que ces derniers lui montrent ce qu’il veut bien voir et confirment son hypothèse :

« L’expérimentation [Versuch] newtonienne, sur laquelle repose la chromatologie encore en vigueur de nos jours, est de la plus grande complication : elle lie les conditions suivantes :

1) un prisme de verre, 2) qui a trois côtés, 3) qui est petit, 4) un volet, 5) percé d’une ouverture, 6) qui est très petite, 7) un rayon de soleil qui pénètre dans la chambre par cette ouverture, 8) qui, à une distance convenable, 9) et avec l’orientation convenable, tombe sur le prisme, 10) et atteint un panneau, 11) qui est placé à une distance convenable derrière le prisme.

Si l’on retire les 3e, 6e et 11e conditions, si l’ouverture dans le volet est grande, si l’on prend un grand prisme et si l’on rapproche le panneau, le spectre bien-aimé ne peut apparaître et n’apparaîtra pas. » 34

On a souvent reproché à Goethe d’avoir élaboré cette critique à partir d’une seule et unique expérience, faite la première fois sans aucun protocole expérimental 35. C’est oublier d’une part que l’experimentum crucis de Newton a aussi été une expérience fortuite et due au hasard. C’est oublier ensuite et surtout que, comme Newton, Goethe a procédé à toute une série d’expériences méthodiques et rigoureuses pour s’assurer de la validité de son intuition (ai-je vu le phénomène archétypal ou suis-je allé trop vite ?) et a scrupuleusement noté tous ses protocoles 36. Aussi cette opposition au plan méthodologique et expérimental témoigne-t-elle encore d’une relation plus complexe de Goethe à Newton qu’on ne l’a remarqué en général. Si Goethe finit par tenir que Newton s’est trompé sur la nature de la lumière, c’est au terme d’une sorte de critique interne à la démarche newtonienne en optique, critique menée au nom de principes méthodiques soutenus autrement par Newton lui-même.

Ainsi, ce long excursus sur la polémique de l’écrivain allemand avec le savant anglais s’inscrit bien dans la discussion de la polarité de la pensée, puisque l’enjeu véritable de ce débat est en fait la nécessité de respecter d’abord, dans la méthode et dans l’exposé scientifique, la polarité des phénomènes observés (en termes de dynamique et pas seulement de statique, en termes de force et pas seulement de trajectoire, en termes de qualité et pas seulement de quantité) et, ensuite, le mouvement ascensionnel de la méthode vers les phénomènes archétypaux et le mouvement descendant de l’exposé scientifique proprement dit, la déduction, qui détermine l’objet de telle science. Il apparaît donc que c’est bien le souci de ramener un champ scientifique à l’unité d’un ou de quelques principes très simples qui a guidé Goethe dans sa polémique, souci qui avait été formulé d’ailleurs de la façon la plus convaincante par Newton lui-même.

De ce point de vue, et en dépit de l’opposition de principe affichée par le vieux Goethe, certains principes fondamentaux de la démarche goethéenne sont en fait hérités de ce même Newton dont il critique la démarche en optique. Toutefois, Goethe a pu se masquer cette origine newtonienne, car c’est par l’intermédiaire de Kant qu’il les a reçus, le principe général de la polarité de l’action et de la réaction tout d’abord, le principe de l’unicité de principe, qui assure la validité d’une science ensuite. Il importe de citer ici un texte révélateur à cet égard, où Goethe se revendique de la philosophie naturelle de Kant pour s’expliquer ses divergences de vue de plus en plus profondes avec son ami Jacobi sur ces questions. Il écrit :

« L’hylozoïsme, ou quelque autre nom qu’on veuille bien lui prêter, l’hylozoïsme auquel je m’attachais, et dont je laissais intacte la base profonde dans sa dignité et sa sainteté me rendait inabordable et même rebelle à cette manière de penser qui posait comme un article de foi une matière morte, laquelle devait être animée et stimulée d’une manière ou d’une autre. La science kantienne de la nature [Kants Naturwissenschaft] m’avait appris, et cela ne m’avait pas échappé, que les forces d’attraction et de répulsion sont essentielles à la matière, et que l’une ne peut être séparée de l’autre dans le concept de matière : de là ressortait pour moi la polarité archétypale [Urpolarität] de tous les êtres, laquelle pénètre et vivifie l’infinie variété des phénomènes. » 37

Ce passage montre bien que Goethe reste tributaire des Premiers principes méta-physiques de la science de la nature, parus en 1786, ouvrage dans lequel Kant reprenait le principe newtonien de l’action et de la réaction pour caractériser la dualité fondamentale de l’attraction et de la répulsion, sur laquelle il voulait faire reposer la partie dynamique de la physique. Goethe restera également attaché à la conviction que c’est d’un principe unique ou de quelques principes simples que toute science, quelle qu’elle soit, tire sa véritable fécondité. Et lorsqu’il soutiendra l’idée d’unité de plan avancée par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, ce sera au nom de ce même principe. De fait, le poète comme le naturaliste l’avaient trouvé énoncé dans les remarques finales de l’Optique de Newton touchant l’organisation et les principes des différentes branches de la philosophie naturelle 38.

6. Analyse et synthèse

La polarité de la pensée scientifique s’atteste donc par un double mouvement d’ensemble : méthode heuristique, qui dégage les phénomènes archétypaux dont le propre est de montrer clairement, au regard de l’œil comme au regard de l’esprit, le ou les quelques principes qui sont à la base de telle science ; exposé déductif qui, partant de ces principes, dégage les objets qui s’inscrivent dans le champ d’une telle science. Lorsque Goethe parle de méthode, il désigne soit la démarche scientifique en général, en tant qu’elle comporte ces deux mouvements, art d’inventer et déduction, soit, plus spécifiquement, le moment heuristique de cette démarche. À ce double mouvement général de la démarche scientifique répond un double mouvement, davantage attaché à l’exercice de la réflexion, qui consiste dans l’alternance de l’analyse et de la synthèse.

Le phénomène, nous l’avons vu, est fondamentalement polarisé. La science partira de cette intuition. Le double mouvement, heuristique et déductif, que nous venons de caractériser débutera donc par une synthèse initiale qui sera l’expression de la polarité du phénomène. L’analyse d’un phénomène, des données phénoménales ne peut commencer qu’ensuite et reste tributaire d’un tel réquisit :

« La chose essentielle, à laquelle on ne semble pas penser quand on use exclusivement de l’analyse, c’est que toute analyse présuppose une synthèse.
Il ne suffit pas d’appliquer la démarche analytique à l’observation de la nature, ce qui veut dire qu’il ne suffit pas de tirer d’un objet quelconque autant de traits singuliers qu’il est possible, et d’apprendre ainsi à le connaître, mais il faut au contraire appliquer cette analyse aux synthèses présentes, afin de vérifier si l’on s’est mis correctement à l’ouvrage, et conformément à la vraie méthode. » 39

Il convient cependant de ne pas se cacher les mérites, et surtout la nécessité de l’analyse. Il s’agit plutôt de délimiter le champ de son application légitime. C’est en particulier l’analyse qui nous permet de distinguer les phénomènes singuliers dans la continuité de leur connexion. C’est aussi l’analyse qui a permis à la chromatologie d’exploiter les résultats de l’expérimentation en optique. Seulement, cette analyse ne peut être opératoire que si elle tient compte du phénomène archétypal approprié à la science dont elle se fait l’instrument, puisque c’est par lui que nous saisissons la connexion des phénomènes que l’analyse a pour tâche de distinguer dans l’exposé scientifique 40.

De fait, l’analyse, par sa nature même, ne peut pas dépasser le point de vue du particulier. Afin de subsumer ce dernier sous le point de vue de l’universel, il importe de situer l’analyse par rapport à une synthèse initiale dont le contenu est donné dans l’intuition du phénomène archétypal. Cette synthèse opère alors la subsomption du particulier sous le général. L’analyste court en effet deux dangers : produire des analyses qui ne reposent pas sur de telles synthèses initiales et, corrélativement, justifier son analyse en l’appuyant sur de fausses synthèses, précipitées et injustifiées, qui sont formulées après coup à seule fin de ne pas reconnaître pour inadéquates les analyses déjà menées :

« Le grand danger que l’analyste encourt est donc celui-ci : appliquer sa méthode là où aucune synthèse ne l’étaie.

Les amis et les partisans des sciences doivent prêter la plus grande attention au fait qu’on néglige de vérifier, de développer et d’éclairer les fausses synthèses, ce qui veut dire aussi les hypothèses qui nous ont été livrées, et qu’on néglige de rétablir l’esprit dans son ancien droit de se poser immédiatement face à la nature. » 41

Car une analyse n’est pas vraie ou fausse seulement, elle est adéquate ou inadéquate à ce qu’elle prétend expliciter. C’est son rattachement à une fausse synthèse qui la rend inadéquate, sa dépendance par rapport à la synthèse initiale correspondante qui la rend adéquate. L’analyse, en effet, est purement formelle ; aussi doit-elle être raccrochée à un fait réel, que la synthèse initiale fournit.

D’où la nécessité d’une critique des fausses synthèses ou hypothèses. Il est sans doute impossible de ne pas recourir à des hypothèses en science, mais, alors, il convient de bien savoir quel est leur rôle, de bien remarquer ce qu’elles permettent et ce qu’elles n’autorisent pas. Les hypothèses peuvent être conçues comme des aides extérieures au raisonnement, qu’elles peuvent rendre plus sensible, plus compréhensible, plus communicable. Mais, ce faisant, leur fonction est une fonction de préparation, de vulgarisation plutôt qu’une fonction strictement opératoire :

« Les hypothèses sont des échafaudages placés devant un bâtiment ; on les retire quand ce dernier est fini. Ils sont indispensables à l’ouvrier, mais il faut se garder de les confondre avec le bâtiment. » 42

Et de fait, cette fonction opératoire est assurée par les synthèses initiales que Goethe appelle aussi « synthèses supérieures » 43. Par conséquent, le rôle des hypothèses reste subalterne, et il menace toujours de tromper le chercheur. Il s’agit donc de ne pas en abuser, ou en tout cas de ne pas les laisser fausser notre intuition des phénomènes archétypaux :

« Les hypothèses sont des berceuses par lesquelles le maître endort l’élève ; l’observateur sincère et réfléchi apprend toujours davantage à connaître ses limites : il voit que plus le savoir s’étend plus les problèmes apparaissent.

Quand on libère l’esprit humain d’une hypothèse qui le bornait sans nécessité, qui le contraignait à des vues fausses et incomplètes, à combiner de manière erronée, à ruminer au lieu d’observer, à produire des sophismes au lieu de juger, on lui rend déjà un bien grand service. Il voit les phénomènes plus librement, il les voit sous d’autres rapports et selon d’autres liaisons, il les ordonne à sa façon et gagne à nouveau la possibilité de se tromper à sa façon, opportunité inestimable s’il parvient par la suite à remarquer son erreur elle-même. » 44

Goethe ne reste pas sans nous fournir un exemple de ces synthèses supérieures, transcriptions d’un phénomène archétypal au niveau de la réflexion. Pour lui, le plus bel exemple que l’on en puisse trouver, c’est l’unification, au sein d’un organisme, d’un être vivant, d’une division marquée par la polarité des forces d’attraction et de répulsion, unification qui apparaît alors comme la clé de la compréhension de son développement. Ainsi, cette subordination de l’analyse à la synthèse, si elle concerne sans doute encore Newton, vise plus particulièrement la méthode, ou plutôt les présupposés de la méthode classificatoire de Linné en botanique.

Goethe n’a jamais caché son admiration pour le savant suédois, mais il lui a reproché d’avoir développé sa méthode en l’appuyant sur la seule analyse, d’où le caractère très abstrait que sa classification revêtait. C’est que Linné n’a pas voulu tenir compte de l’unité organique caractéristique de la plante et de sa croissance 45. Tout l’effort de Goethe sera alors de faire reposer une telle démarche sur l’unité organique, qu’elle doit se donner comme point de départ pour être pertinente et autoriser une classification intuitive reposant sur la description adéquate des phénomènes organiques végétaux. C’est le but que se fixera l’Essai pour expliquer la métamorphose des plantes en décrivant le développement des plantes dicotylédonées à fleur :

« Nous avons cherché à expliquer tous les organes de la plante à bourgeon et à fleur à partir d’un seul, à savoir la feuille, qui se développe ordinairement à chaque nœud ; nous avons même osé déduire de la feuille les fruits qui contiennent les graines. » 46

7. Pour une science expérimentale

La polarité du phénomène appelle donc celle de la pensée qui a pour souci de les étudier en eux-mêmes. À la polarité de la quantité et de la qualité, du sensible et de l’idéel, du typique et de l’insignifiant s’oppose la polarité de la méthode heuristique et de l’exposé didactique et de l’analyse et de la synthèse. Ainsi toute démarche scientifique se construit-elle sur une interaction entre le sujet (la pensée) et l’objet (le phénomène étudié). Le rôle de l’expérience et de l’expérimentation (Versuch) sera d’assurer la médiation du sujet et de l’objet.

La connexion essentielle entre l’ordre des phénomènes et l’ordre de la pensée implique en effet que la démarche de la science ne puisse être ni simplement objective ni seulement subjective. Elle n’est donc ni réaliste ou matérialiste, ni idéaliste ou spiritualiste. Au contraire, elle suppose un concours de ces facultés ou réalités et de ces tendances :

« Tout ce qui est dans le sujet est dans l’objet, et quelque chose de plus. Tout ce qui est dans l’objet est dans le sujet, et quelque chose de plus.

Nous sommes à la fois confus et rassurés :

Dès que nous accordons son plus à l’objet,

Nous créditons le sujet. » 47

En ce sens, l’expérience et l’idée se correspondent, même si elles ne sauraient se confondre 48. L’expérience nous permet en effet de dégager le phénomène de sa connexion et l’idée nous permet de l’exprimer, de le représenter :

« Pour me tirer d’affaire, je considère tous les phénomènes comme étant indépendants les uns des autres en les isolant de force ; puis, je les considère comme des corrélats et les réunis en une vie décisive. Je procède souvent ainsi avec la nature, mais, même avec la plus récente histoire du monde qui s’agite autour de nous, cette manière d’envisager les choses est féconde. » 49

L’expérience et l’idée contribuent toutes deux à dégager les phénomènes archétypaux. À travers les cadres de l’expérience, l’observation nous permet de cerner l’objet, dont la perception, action du sujet, est d’abord suscitée par l’objet. L’expérience met ainsi en œuvre, dans le sensible, une démarche de connaissance. Elle est l’expression d’une interaction entre le sujet et l’objet. L’idée exprime ce rapport dans sa généralité, c’est-à-dire aussi dans sa singularité. Une telle idée n’est donc pas abstraite. C’est au contraire l’intuition de la loi singulière qui vaut pour tous les cas semblables :

« On appelle idée ce qui toujours apparaît, et se présente donc à nous comme la loi de tous les phénomènes. » 50

La correspondance de l’expérience et de l’idée se développe alors à plusieurs niveaux que la méthode expérimentale se doit de distinguer, afin de les ordonner, de reconnaître ainsi à chacun son efficace et son champ spécifiques et de pouvoir les mettre en œuvre le cas échéant 51. Le point de départ de cette correspondance, Goethe l’appelle un « aperçu ». Ce terme désigne le simple regard conjoint que l’œil et l’esprit jettent spontanément sur les choses. L’aperçu permet la perception, encore confuse, de certains rapports déterminants du phénomène :

« Tout aperçu véritable procède d’une succession et entraîne des conséquences, c’est le maillon médian d’une grande chaîne productive ascendante. » 52

Une fois qu’on a un aperçu, le travail de l’expérimentation commence. Son premier degré, l’expérience (Erfahrung) consiste à passer de l’aperçu à une observation attentive, du coup d’œil jeté sur le phénomène à l’intuition de la loi qui le régit. L’expérience nous livre un certain nombre de phénomènes connexes qui ne sont pas encore véritablement distingués et ordonnés. Elle forme le niveau le plus lâche de l’interaction entre le sujet et l’objet 53.

Afin de pouvoir discriminer les éléments que nous livre l’expérience, il s’agit de la reproduire. Cette répétition mettra tour à tour en relief des aspects non encore aperçus ou pas encore assez bien dégagés. Elle aura donc pour fin de clarifier et d’expliciter ce que l’expérience nous donne à voir. Mais pour que cette répétition soit véritablement utile et probante, il faut encore en confronter les résultats avec les résultats d’autres chercheurs :

« Il est fort utile, dans le cas des sciences, de faire part publiquement de chaque expérience singulière, et même de chaque supposition, il est hautement recommandé de ne pas élever d’édifices dans les sciences tant que leur plan et leurs matériaux ne sont pas connus de tous, ni éprouvés, ni sélectionnés. » 54

Cette répétition méthodique et réfléchie caractérise l’expérimentation (Versuch) :

« Quand nous répétons délibérément les expériences qui ont été faites devant nous, que nous avons faites nous-mêmes, ou que d’autres ont faites en même temps que nous, et quand nous reproduisons les phénomènes qui sont apparus soit par hasard soit par artifice, nous appelons cela expérimenter [einen Versuch machen]. » 55

Diverses expérimentations peuvent enfin être répétées à leur tour, notamment lorsqu’elles doivent dégager des séries de phénomènes connexes, séries dont la connexion n’apparaissait pas d’emblée, mais pouvait éventuellement s’avérer nécessaire à la constitution de la science visée – ainsi, la connexion des phénomènes optiques aux phénomènes atmosphériques pour la chromatologie. Le produit de cette deuxième répétition est appelé une expérience d’un genre supérieur (Erfahrung höherer Art) 56 :

« Les éléments de ces expériences d’un genre supérieur, constitués par les diverses expérimentations singulières, peuvent être examinés à tout moment par un chacun, et il n’est pas difficile de juger si ces nombreuses parties singulières peuvent être exprimées par un principe général, car il n’y a pas ici de place laissée à l’arbitraire. » 57

Au terme de ce parcours, on a confirmé qu’on a bien saisi le phénomène archétypal, et on a ainsi établi un fait :

« Les phénomènes, que nous appelons par ailleurs tout aussi bien des faits, sont certains et déterminés de par leur nature mais sont, au contraire, souvent indéterminés et variables en tant qu’ils apparaissent. » 58

Ainsi, tout l’effort de la méthode de la science est de parvenir à établir des faits. Pour cela, elle doit prendre acte de la polarité des phénomènes mêmes et remonter à partir de là jusqu’à dégager des phénomènes archétypaux, c’est-à-dire ces phénomènes qui ne sont pas d’emblée aperçus, mais qui, une fois perçus, rendent visible la loi même de la connexion d’une série de phénomènes. S’ils sont aux marges de la science et n’en forment pas, à proprement parler, l’objet, toute démarche scientifique méthodique doit d’abord les atteindre, car ils fournissent seuls la synthèse supérieure, à partir de laquelle chaque science peut ensuite construire ses objets. Il revient plus particulièrement à la méthode expérimentale de nous permettre de dégager d’abord de tels phénomènes et de diriger ensuite chaque science dans la constitution de ses objets spécifiques. Pour Goethe, la mise au point de cette méthode expérimentale devait assurer en dernière analyse une assise solide aux Contributions à l’optique (Beiträge zur Optik), qu’il rédigeait alors et qui seront la base de la Farbenlehre :

« Mon intention est de faire la collection de toutes les expériences en ce domaine, d’y faire moi-même toute expérimentation [alle Versuche] requise et de les répéter dans leur plus grande diversité, ce qui permettra encore de les reproduire fort aisément, et ainsi, elles n’échapperont pas à l’attention des autres hommes. Elle sera ensuite d’avancer ou de réserver les principes qui expriment les expériences d’une genre supérieur et d’examiner dans quelle mesure ils se subordonnent eux-mêmes à un principe encore plus élevé. Et si, parfois, l’imagination et l’esprit [Witz], impatients, vont trop loin en avant, il faudra les faire rentrer dans le rang. » 59

L’importance de la méthode expérimentale dans la démarche scientifique de Goethe et son rapport, somme toute plus nuancé qu’on ne veut bien l’admettre, à la physique mathématique, et même, malgré lui, à Newton, devraient donc nous inviter à une plus juste évaluation de son œuvre scientifique. On peut la comprendre comme construisant une phénoménologie imaginative raisonnée. Il nous est permis d’en reconnaître la compossibilité avec la physique mathématique qu’elle complète par une étude qualitative de la formation (Bildung) des formes (Gestalten) 60.

Nicolas Class
ancien élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud,
enseigne la philosophie en lycée.

L’auteur rédige une thèse sur la cosmologie de Goethe et a publié une traduction et une présentation des Chants de la nuit de Hölderlin, dans Po&sie, n°104, juin 2003, p. 89-99.

Nicolas Class, “Goethe et la méthode de la science”, Astérion, n°3 | 2005.

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Notes:

1 Der Verfasser teilt die Geschichte seiner botanischen Studien mit (1828-1831), dans Werke. Kommentare. Register, E. Trunz éd., Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag (Hamburger Ausgabe), 1998, vol. XIII, p. 167 (dorénavant abrégé HA, avec le numéro du tome et de la page) ; traduction de R. Michéa, Les travaux scientifiques de Goethe, Paris, Aubier, 1943, p. 9.

2 L’influence de Leibniz et des Nouveaux essais concernant l’entendement humain, publiés pour la première fois en 1765, a été considérable dans ce débat. C’est à travers Buffon, Bonnet, Linné et Herder que Goethe en hérite. Voir R. Michéa, Les travaux scientifiques de Goethe, p. 42-58 ; R. Ayrault, La genèse du romantisme allemand, Paris, Aubier, t. I, 1961, p. 231-244.

3 Cette alternative laissée ouverte par Goethe montre qu’il n’était pas un simple contempteur des mathématiques, et que la phénoménologie dont on veut le créditer à bon droit aujourd’hui ne passe pas forcément par une rupture avec les sciences mathématiques de la nature, mais seulement par l’affirmation d’une différence ou d’une spécificité du vivant d’une part et d’une science alternative du vivant et du monde vivant d’autre part. Voir E. Cassirer, « Goethe und die mathematische Physik », Idee und Gestalt (1924), Darmstadt, Wissenschaftliche Buchhandlung, 1971 et 1989, p. 40-51 ; la thèse d’un rejet pur et simple des mathématiques est soutenue par L. Van Eynde, La libre raison du phénomène, essai sur la Naturphilosophie de Goethe, Paris, Vrin, 1998, p. 39-66.

4 Bedeutende Fördernis durch ein einziges geistreiches Wort (Important encouragement dû à un seul mot plein de sens, 1823), HA-XIII, p. 38.

5 Ibidem, p. 37. Si le sens technique d’Anschauung est bien « intuition », il faut garder présent à l’esprit que Goethe songe surtout ici à la vision concrète des phénomènes, le sens courant du verbe anschauen étant d’ailleurs « fixer du regard », « regarder longuement », « contempler ».

6 Ibidem, p. 40.

7 Dichtung und Wahrheit, partie IV, livre XVIII, HA-X, p. 128 ; traduction de P. du Colombier (1941), Paris, Aubier, 1999, p. 461-462.

8 W. Dilthey, « Goethe und die dichterische Phantasie », Zeitschrift für Völker-psychologie, n°10, 1878, p. 42-104 ; traduction sous la direction de D. Cohn, Œuvres, t. VII : Écrits esthétiques, Paris, Cerf, 1995. Une version révisée de cet article se trouve dans Das Erlebnis und die Dichtung, Leipzig, 1906.

9 E. Cassirer, « Goethe und die mathematische Physik », p. 76-77.

10 Ibidem, p. 62-63.

11 Studie nach Spinoza (Étude d’après Spinoza, 1784-1785), HA-XIII, p. 7.

12 Maximen und Reflexionen (Maximes et réflexions), HA-XII, n°488, p. 432.

13 Ibidem, n°501, p. 434.

14 Ibidem, n°295, p. 406.

15 Ibidem, n°617, p. 449 (cf. n° 585, p. 445) et n°548, p. 440.

16 Ibidem, n°500, p. 434.

17 H. Bortoft, La démarche scientifique de Goethe, T. Letouzé (trad.), Paris, Triades, 2001, p. 56-66, 69-70, 76-77 et 107-108.

18 Il convient de noter à propos des Urphänomene que la pensée de Goethe ne s’est fixée que progressivement. Il a d’abord cru qu’il s’agissait en effet d’êtres premiers, et sa recherche forcenée de la plante archétypale en Italie le montre assez. Mais il s’est toujours refusé d’autre part à n’y voir, comme Schiller, qu’une idée, au sens intellectualiste du mot. Un Urphänomen n’est pas qu’une vue de l’esprit, une abstraction, il n’est perçu que par le concours des deux regards, celui de l’œil et celui de l’esprit. Ce n’est que dans la Théorie des couleurs que le caractère typique ou archétypal de l’Urphänomen sera définitivement fixé comme intuition sensible et intellectuelle de la loi à même le phénomène. Comme cette évolution a rarement été prise en compte, sa méconnaissance, ajoutée au problème de traduction que pose le néologisme de Goethe, a créé bien des confusions en la matière et explique en partie les difficultés que son interprétation a pu connaître et les représentations trop unilatérales qu’on a pu s’en faire.

19 Zur Farbenlehre, didaktischer Teil (Théorie des couleurs, partie didactique, 1790-1811), HA-XIII, § 175, p. 367-368.

20 Einwirkung der neueren Philosophie (Influence de la nouvelle philosophie, 1817-1820), HA-XIII, p. 26.

21 Zur Farbenlehre, didaktischer Teil, § 739, p. 488.

22 E. Cassirer, « Goethe und die mathematische Physik », p. 40-51.

23 Naturphilosophie (1827), HA-XIII, p. 44 ; Maximen und Reflexionen, n°632, p. 451-452.

24 J. Le Rond d’Alembert, « Discours préliminaire », Encyclopédie I, textes choisis par A. Pons, Paris, GF-Flammarion, 1986, p. 96. Goethe renvoie en fait à l’ensemble du passage sur les mathématiques (p. 93-96), qui traite d’abord de la certitude que l’on peut atteindre dans les diverses sciences mathématiques, avant de comparer une suite de propositions aux états successifs d’une langue et à une suite de traductions d’une même proposition initiale.

25 Maximen und Reflexionen, n°636, p. 452.

26 D’Alembert, « Discours préliminaire », p. 93-94. Métaphysique désigne ici une prétention déplacée à statuer sur l’être même des choses, qui n’a pas lieu d’être en science.

27 Maximen und Reflexionen, n°642, p. 454.

28 Ibidem, n°644.

29 H. Lichtenberger, Goethe, Paris, Didier, 1939, t. I, p. 72-75.

30 Zur Farbenlehre, didaktischer Teil, § 176 et 177, p. 368.

31 Maximen und Reflexionen, n° 660, p. 457.

32 Farbenlehre, Materialien zur Geschichte der Farbenlehre (Théorie des couleurs, matériaux pour l’histoire de la théorie des couleurs), HA-XIV, p. 142-153 ; voir aussi M. Élie, Lumière, couleur et nature. L’optique et la physique de Goethe et de la Naturphilosophie, Paris, Vrin, 1993, p. 19-25 et 30-46.

33 L’hypothèse de la composition de la lumière blanche était le vrai point faible de l’optique newtonienne, et même des newtoniens convaincus l’ont critiquée. Goethe avait connaissance des débats de la Royal Society à ce sujet et les rapporte dans les Materialien zur Geschichte der Farbenlehre, dont le tome XIV de l’édition de Hambourg, p. 153-159, ne reproduit que des extraits.

34 Maximen und Reflexionen, n° 683, p. 461.

35 Goethe décrit cette expérience et en rappelle les circonstances dans la section des Materialien zur Geschichte der Farbenlehre consacrée à ses propres recherches, p. 257-260.

36 Ils se trouvent dans la seconde partie, polémique, de la Farbenlehre, que, malheureusement, l’édition de Hambourg ne reproduit pas (à cause de leur difficulté technique ?). Il reste pourtant que c’est une étude détaillée de ces expériences par un spécialiste compétent, qui apporterait l’éclairage le plus circonstancié sur l’opposition de Goethe à Newton.

37 Campagne in Frankreich (Campagne de France), HA-X, p. 313-314.

38 Voir sur ce point l’introduction de P. Tort à son édition de La querelle des analogues, Plan-de-la-Tour, Les Presses d’Aujourd’hui, 1983, p. 23-25.

39 Analyse und Synthese (Analyse et synthèse, 1829), HA-XIII, p. 50 et p. 51.

40 Ibid., p. 49-52.

41 Ibid., p. 49 et p. 52.

42 Maximen und Reflexionen, n° 554, p. 441.

43 Analyse und Synthese, p. 51.

44 Maximen und Reflexionen, n° 555 et n° 557, p. 441.

45 Geschichte meiner botanischen Studien (Histoire de mes études en botanique, 1817), HA-XIII, p. 589.

46 Versuch die Metamorphose der Pflanzen zu erklären, HA-XIII, § 119, p. 100-101. Voir aussi S. Jay-Gould, « Plus de lumière sur les feuilles », Comme les huit doigts de la main, M. Blanc (trad.), Paris, Seuil, 1996, p. 193-208, qui montre bien les deux polarités à l’œuvre selon Goethe dans le développement de la plante et la différenciation de ses organes.

47 Maximen und Reflexionen, n° 515, p. 436.

48 Bedenken und Ergebung (Réflexion et résignation, 1818-1820), HA-XIII, p. 31.

49 Maximen und Reflexionen, n°246, p. 399.

50 Ibid., n°13, p. 366.

51 Der Versuch als Vermittler zwischen Objekt und Subjekt (L’expérimentation comme médiation entre le sujet et l’objet, 1792), HA-XIII, p. 10-20.

52 Maximen und Reflexionen, n° 365, p. 414. Voir aussi H. Lichtenberger, Goethe, Paris, Didier, 1939, t. I, p. 95-100.

53 Der Versuch als Vermittler zwischen Objekt und Subjekt, p. 12.

54 Ibid., p. 13-14.

55 Ibid., p. 14. Nous ne voyons pas très bien pourquoi on ne traduirait pas Versuch par « expérimentation ». Le texte de Goethe est sans ambiguïté à ce sujet : c’est bien une méthode de la science expérimentale qu’il expose, afin de donner une assise méthodologique à son optique. Il s’agit bien d’établir ou de confirmer des faits en faisant parler une expérience d’abord assez spontanée et peu réfléchie, bref une manière de constituer un usage raisonné de l’imagination, comprise comme intuition, et de vérifier qu’on est bien remonté à un phénomène archétypal, dont la saisie autorise en retour la constitution du fait proprement dit.

56 Ibid., p. 18.

57 Ibid., p. 19.

58 Erfahrung und Wissenschaft (Science et expérience, 1798), HA-XIII, p. 23.

59 Der Versuch als Vermittler zwischen Objekt und Subjekt, p. 20.

60 Voir F. S. Northrop, « Goethe et les facteurs de création dans la culture contemporaine », Hommage de l’Unesco à Goethe, Paris, Unesco, 1949, p. 95-100. Il est cependant regrettable que cet auteur voie dans la Critique de la faculté de juger de Kant une tentative du même ordre qui aurait échoué. Goethe devait reconnaître lui-même qu’il était grandement redevable à cet ouvrage du progrès décisif accompli par sa réflexion philosophique après le voyage en Italie.

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